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                                                    INTERVIEWS ...

                                                       Florilège...

 

 

 

 

          ENTRETIEN avec Henri MAHE :

  C'est en mars 1969 que Henri MAHE (1907-1975) est invité au micro de France Culture à l'occasion de la parution de son livre de souvenirs, La Brinquebale avec Céline. Il est interrogé par Pierre Lhoste (1913-1984) qui avait collaboré à la presse de l'Occupation.
  C'est à ce titre qu'il rendit visite à Céline en mars 1944 lorsque parut Guignol's band (cf. Cahiers Céline 7, p.200-202).

 Qu'est-ce que Louis-Ferdinand Céline vous apportait ?
... Ah, vous savez, il sentait le voyage, l'évasion. Et puis, faut pas l'oublier non plus, c'est qu'il était très savant. Non seulement sur la médecine - j'étais à ce moment-là à peu près en bonne santé - mais il était très savant sur tout. Je suis curieux, moi, par nature et, sans approfondir tout ce qu'il me disait, j'essayais de comprendre. Cette idée de voyages, ces réminiscences de lectures scientifiques, tout ça c'était quand même un bon copain (rire). Un copain comme on en rencontre très peu, vous savez...

 A son propos, vous écrivez : " Le rire est une grimace qui dissimule souvent une belle pudeur, une grande émotion ou un immense regret. " Comment riait-il ? Comment était-il ?
  C'était assez bref. Mais il était souriant malgré tout, n'est-ce pas, il était souriant mais il éclatait de rire dans des histoires plutôt sordides. Pour me choquer très souvent, il le faisait. C'était quand, par exemple, il m'a demandé d'assister à une exécution capitale parce que j'oubliais que, parmi les décorateurs du " 31 ", il y avait aussi mon ami Guichard qui était le fils des fameux Guichard de la bande à Bonnot, ceux qui ont arrêté la bande à Bonnot. C'était pas des dégonflés, ces mecs-là. A cette époque, ces gars-là, ça tirait à balles, les Bonnot et toute la bande, hein. Et ça travaillait déjà en auto. Vous voyez d'ici la dose de courage des Guichard. Quand Louis m'a demandé d'assister à une exécution capitale, ça m'a paru assez bizarre. Le lendemain, il est revenu au bateau. Il riait comme un gosse qui sort du Châtelet. Il se souvenait du spectacle que c'était. Mais c'était en vérité pour parler à la tête ; il reprenait les expériences de Lignières.
  Il avait travaillé avec Alexis Carrel en Bretagne pour remplacer un organe en bon état (sic) sur un gars qui va crever. Tout ce qu'on fait actuellement, c'est un petit peu la suite de leurs idées à Alexis Carrel et à Céline, le docteur Destouches. Ils étaient déjà en avance, eux. Alors il avait parlé à la tête dans le panier de son. J'étais très émotif évidemment - je ne dis pas que je ne le suis pas encore un peu - mais enfin, j'étais très émotif et pour me faire digérer le spectacle, il me racontait ça en riant, en riant... Il était heureux d'avoir parlé à la tête et de m'annoncer froidement qu'elle était morte au bout de deux minutes dans ses mains.

  Vous avez parlé tout à l'heure de votre bateau. Qu'est-ce que c'était que ce bateau et est-ce que le Docteur Destouches vous accompagnait sur votre bateau ?
 
Alors ça, vous savez, c'était la troisième péniche sur la Seine à cette époque-là. Il y en a une que j'ai oublié, c'est celle de Archdeacon.

 ... Un des promoteurs de l'aviation.
 
Oui, celui-là. Lui avait un vrai bateau de micheton, celui-là : en fer, avec des vraies fenêtres, enfin c'était installé pour, quoi. Tandis que les branquignols dans mon genre... de Geetere était le premier dans Paris. Il est venu s'amarrer au Vert-Galant, il venait de Belgique avec une très jolie fille, May de Geetere. Et puis mon ami Walbin, qui était architecte des Beaux-Arts, diplômé, qui avait été président du Bal des Quat'z Arts cinq ans.
  Il avait le goût de la mer et de la rivière, lui aussi, des évasions. Alors il avait installé un morceau de bateau, un morceau de péniche. Et ça faisait deux en tout. Alors je suis allé le voir un jour et je lui ai fait part de mes désirs de vivre comme lui. Il m'a indiqué le deuxième morceau de son bout de chaland qui étalait son cul sous le pont de Charenton. Je suis allé acheté ça pour des petits sous, c'était une vraie pourriture. Et j'ai aménagé ça et puis j'ai commencé à vivre sur l'eau. Mon goût, quoi...

  Céline, lui, était-il un bon marin, avait-il le pied marin ?
 Alors ça, attendez voir... Quand on vit sur la Seine - je ne sais pas ce que ressentent maintenant ces nombreux bateaux qui ont le droit de séjour, heureusement du reste, parce que je trouve qu'ils enjolivent les berges de la Seine et puis cette eau qui se débine toujours vers la mer, c'est lancinant à la fin. On a envie d'en faire autant. Alors j'ai vendu la péniche et j'ai fait construire un petit bateau à Camaret, un voilier...

  C'est celui que vous appelez le " crabier ", non ?
 Un crabier, oui, c'était sur le type d'un crabier camaretois. Ces vaillants petits bateaux qui font la pêche à l'île de Sein ou qui ont toujours traîné leur cul dans les rochers de Ouessant, l'île de Sein, tous ces endroits assez dangereux, ma foi. Alors il faut des bateaux marins là, faut pas rigoler avec la mer parce que c'est pas la méditerranée, ça. Je ne crache pas sur la méditerranée parce que je l'ai déjà vue assez en colère et comme elle est courte, c'est pas de la rigolade.

  Mais alors, Céline, là, qu'est-ce qu'il donnait, qu'est-ce qu'il faisait ?
 Bah, sur le bateau, j'avoue que, quand j'ai eu le petit crabier, l'Enez Glaz, j'avais jamais eu l'occasion de l'emmener avec moi parce qu'il avait le mal de mer. Les vieilles campagnes d'Afrique, comme il en avait fait, ça tribule un peu le foie. Il avait le mal de mer et cherchait toujours un remède à ça, parce qu'il avait inventé d'excellents médicaments comme la Basedowine, la Kidoline, les gouttes Nican, des choses que l'on vend encore du reste. Mais sur le mal de mer, il n'avait pas trouvé. Il avait mal au foie. Il était parfois plein de bonne volonté, il voulait bien venir avec moi mais ça s'arrêtait au bord du quai.

  Henri Mahé, en exergue de votre excellent livre, vous avez placé des vers de Baudelaire qui figuraient sous un portrait de Daumier : " C'est un ironique, un moqueur / Mais l'énergie avec laquelle / Il peint le Mal et sa séquelle / Prouve la beauté de son cœur. " C'est Céline, ça... 
 
Ah oui, c'est tout à fait Céline, ça. C'était un homme qui... Toute son œuvre est basée sur l'immense regret que les humains soient si bêtes, si bêtes dans leur vie contemporaine et puis assez cons pour aller se faire tuer à la guerre. On n'a jamais admis ça, ni lui ni moi. Son héroïsme de 14, ça a été une exaltation de la jeunesse, mais aussitôt repensée.
 On était pas d'accord sur la façon de vivre de l'homme. Ca va même bien plus loin que ça... M'enfin, il faut vous imaginer que Céline est un savant dans le genre des savants du Moyen Age, des alchimistes. Et ses connaissances en toutes choses dépassent de beaucoup l'instruction normale que l'on reçoit. Il a vécu du reste comme un savant, comme un de ces savants du Moyen Age qui faisaient leur tour d'Europe. Lui faisait le tour du monde, toujours en quête de savoir, de vouloir approfondir certainement des choses qu'il ne me disait pas entièrement. J'étais beaucoup plus farfelu, moi, et comme les grands initiés, il ne dit que ce qu'il veut bien dire. Il ne voulait pas communiquer, même à moi, des choses trop importantes mais je retrouve tout doucement ses aspirations. Et le bien de l'humanité lui est particulièrement cher. Il l'exerçait dans sa médecine mais ça ne suffisait pas : il aurait voulu transformer l'homme, le rendre un peu moins vache.

  Et sa vie, comment l'organisait-il ?
 C'était un ascète ! Il ne buvait pas, il mangeait d'une façon très légère, en vérité. Il dormait peu, il avait toujours ses bourdonnements d'oreille. Il vivait comme quelqu'un qui trouve que les journées n'ont pas assez de vingt-quatre heures. Son pharmacien, son potard - il était marrant, celui-là ! - il avait son laborantin qui trempait son doigt dans le bocal d'urine et puis il suçait avec une mine gourmande. Et il annonçait froidement : " Albumine ! " Il ne s'en tenait pas qu'à des recherches pharmaceutiques. Moi, je crois que cette chimie, ça tenait pas mal à l'alchimie. Ca nous emmènerait loin mais enfin on le retrouverait encore, comme ces savants du Moyen Age qui sont intéressés par tout. On ne peut pas dire qu'il était très intéressé par l'or parce qu'il en a eu à sa disposition deux fois de l'or dans sa vie. La première fois quand il s'est marié avec une putain à Londres. Bah, évidemment qu'on ne manquait pas de pognon dans la taule. Ils étaient copains tous les deux avec un juif qui s'appelait Leyritz, qui était du reste l'inventeur du verre triplex. Louis et Leyritz avaient toujours des idées à table pour fabriquer du pognon. C'était à celui qui aurait la plus belle combine, la plus noble invention pour foutre de l'oseille sur la table. Alors la môme leur disait : " Arrêtez, parlez-moi, vous me faites rigoler. Avec mon cul, je fais ça tellement mieux que vous. "
  Alors, ma foi, je me souviens avoir rencontré avec Louis un soir, on descendait la rue des Martyrs. On s'est tapé dans une petite bonne femme assez rondouillette.
 - Ah, Louis ! qu'elle fait.
 - Tiens, c'est toi !
 - J'ai lu ton livre. Si tu nous avais dit que tu voulais faire ta médecine, on ne t'en aurait jamais empêché. Tu sais bien que chez nous, t'avais tout ce que tu voulais.

 C'était sa belle-sœur de Londres qui servait de femme de chambre à l'autre, la putain, quoi. Il avait du pognon, voyez-vous, bien à sa disposition à cette époque. Eh bien, trois jours après, il a laissé tomber la nana et puis il a foutu le camp en Afrique.

  Comment est-ce que Céline réagissait dans la vie, est-ce qu'il se sentait bien dans sa peau ?
 Ah ça... C'est difficile de dire " Je me sens bien dans ma peau ". Il n'en donnait pas beaucoup l'impression, ah non !... Parce qu'il avait toujours ce désir d'évader sa peau quelque part. Dès qu'il avait quatre sous, c'était pour se débiner. Déjà le goût des voyages, puis s'évader de toute façon, s'évader tout le temps de sa peau, s'évader de sa tête. C'est le fugitif, c'est l'évadé, quoi. Non, il ne se plaisait pas, il cherchait partout pour être mieux mais " être bien dans sa peau ", non, c'est pas un truc pour lui, ça. Il était malade avec sa peau.

  Mais ces voyages, où le conduisait-il ?
 Eh bien, vous savez, il a fait le Mexique
(Céline n'a jamais été dans ce pays, ndlr), il a fait l'Afrique, il a fait l'Amérique, le Danemark. Un jour, il me dit : " Je fous le camp en Finlande. " Moi, je veux bien, la Finlande. On ne peut pas dire que ce soit un pays très chaud. Il n'avait pas de saison, lui, il voyageait en toute saison. J'ai retrouvé par la suite qu'il allait voir le capitaine  Erikson pour parler avec lui de ses voyages organisés - 4000 francs que ça coûtait - le tour du monde par l'Horn, et puis par le Bon-Espérance (l'Australie, quoi), ça durait cent et quelques jours, chaque voyage. Ca faisait presque l'année en tout, alors il pouvait pas. C'était pourtant pas cher...

  Comment Céline se comportait-il avec ses amis et avec vous particulièrement ?
 Ah, il était très gentil avec moi, mais il avait une façon de rigoler qui, des fois, était un peu agaçante (rire). Par exemple, il voulait absolument que je fasse du cinéma. Il trouvait absolument que la peinture, les fresques, la décoration, tout ça c'était un peu périmé, qu'il fallait faire le cinéma. Il me poussait pour faire copain avec son ami Abel Gance qui est du reste devenu mon grand ami. On s'est fâché bêtement, enfin ça n'a pas d'importance tout ça. Mais quand après Abel Gance m'avait admis, que j'ai commencé à travailler. Il était content mais quand il trouve Abel Gance, il lui disait : " Alors, tu le fais travailler ce p'tit con ? Y sait rien foutre. " Gance venait me répéter ça. Ca me faisait pas tellement plaisir évidemment sur le moment.
  Quand je voyais Louis, je lui volais dans les plumes. Alors, il se tapait sur les cuisses : " Mais tu sais pas te marrer ! Si t'avais vu la gueule qu'il faisait, mon vieux, quand je lui ai annoncé que t'étais bon à lape, que tu savais rien foutre, qu'il n'aurait que des emmerdements avec toi. Ben je te jure qu'il faisait une drôle de gueule. Ca valait bien le coup de lui annoncer la couleur. "  
 (Bulletin Célinien n°391, Entretiens avec Henri Mahé, Emission " Trois quarts d'heure avec H. Mahé " de Pierre Lhoste, France Culture, 18 mars 1969).
 

 

 

 

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     Entretien avec Pierre-Guillaume de ROUX :

   " Nous ne sommes pas là pour publier des livres qui ne dérangent personne ".

  Au printemps dernier, certains céliniens ont pu découvrir la longue silhouette quelque peu dégingandée de Pierre-Guillaume de ROUX, authentique aristocrate, homme de Lettres et dirigeant de la maison d'édition qui porte son nom.
  Fils unique de Dominique de ROUX - le maître d'œuvre des deux Cahiers de l'Herne consacrés à Céline et auteur du remarquable La Mort de L.-F. Céline - Pierre-Guillaume de ROUX reste fidèle à cet héritage, comme il s'en explique, ainsi qu'à la mémoire de Louis-Ferdinand Céline, qui prend une place importante dans son catalogue.

 - Pierre-Guillaume de Roux, votre maison d'édition a publié ses premiers livres en 2011, et parmi eux, la réédition de la biographie de Céline par Philippe Alméras. Pourquoi ?

 - Il y a deux aspects. D'abord un aspect affectif. J'ai connu Philippe Alméras chez mes parents, quand j'étais enfant. Philippe Alméras avait eu accès aux archives du Cahier de l'Herne consacré à Céline et venait régulièrement à la maison pour ses travaux sur l'écrivain. La masse de papier était très importante et de nombreux articles n'avaient pas été retenus. Bien plus tard, ces documents lui ont servi pour sa biographie.
  L'autre aspect concerne la biographie elle-même. Il me semblait important que cette biographie critique de Céline soit disponible, aux côtés des autres biographies, comme celle de Me François Gibault, exhaustive et factuelle, ou celle de Frédéric Vitoux, plus romanesque, à la Maurois. Avec Philippe Alméras, nous avons le regard d'un grand amateur de Céline, d'un grand admirateur de l'œuvre de Céline, mais qui n'aime pas le personnage... Philippe Alméras s'est penché sur la vie de l'écrivain avec un regard acéré, et parfois un peu féroce. Alméras aime le coup de poing et la bagarre. C'est très célinien finalement...

 - Pourtant, vous savez bien que Philippe Alméras est très controversé dans le " microcosme " célinien ?

 - Mais raison de plus pour la publier ! La principale caractéristique des microcosmes - et les céliniens ne font pas exception - est de se crêper le chignon en permanence. Un nouveau pavé dans la mare, c'est toujours amusant et ça stimule. Il faut les titiller parfois... Mais même si cette biographie dérange les partisans d'une certaine orthodoxie, elle est très sérieuse et repose sur des éléments très rigoureux.

 - N'est-ce pas un peu dangereux de compter Céline parmi ses premiers livres ?

 - Ce n'est pas cela qui me gêne (rires) ! Et je crois que je l'ai prouvé par la suite en publiant Richard Millet... C'est aussi une vieille tradition familiale que je poursuis et dont je m'honore...

 - Votre maison semble un peu habituée aux " maudits " littéraires.

 - Là aussi, c'est une tradition à laquelle j'ai été habitué. Mon père a mené de violents combats, et en a subi les conséquences. Nous ne sommes pas là pour publier calmement des livres qui ne font de mal à personne... La littérature est là pour déranger, susciter des débats, des irritations pour faire réfléchir le lecteur, pour susciter une profonde remise en cause du monde tel qu'on le voit.

 - Vous avez baigné dans Céline très tôt finalement ?

 - Oui, parce que le Cahier de l'Herne consacré à Céline sort au moment de ma naissance...

 - En 2012 nous avons travaillé ensemble sur le Madame Céline, route des Gardes.

 - Oui, pour marquer dignement le centenaire de Lucette Destouches. Livre qui a été très bien accueilli par la critique, avec de très beaux textes, très émouvants, très forts.

 - Plus récemment, vous avez publié le Céline's big band, d'Emeric Cian-Grangé, qui est un ouvrage hors normes par bien des aspects...

 - C'est un livre très singulier. C'est une idée très étonnante qu'a eu Emeric de réunir des lecteurs de Céline, connus ou inconnus, qui, au travers de leurs témoignages, racontent comment Céline a surgi dans leur vie, à travers quel livre, et les conséquences profondes de ces lectures. A ma connaissance, cela n'avait jamais été fait et c'est une façon très neuve de se replonger dans l'œuvre de Céline, de la redécouvrir, au travers d'une centaine de témoignages. Henri Godard, qui nous a honoré d'une préface, l'a très bien souligné dans son texte.

 - Que ressent-on lorsque l'on vous propose ce genre de projets ?

 - Ce qui m'intéresse, c'est la singularité. Il y a des centaines de livres sur Céline, ou autour de Céline. Le projet d'Emeric Cian-Grangé m'a tout de suite séduit par l'originalité de sa démarche.

 - Pourtant, ce genre de projets est toujours un peu risqué d'un point de vue commercial...

 - C'était risqué, c'est vrai. Je m'attendais à un accueil plus abondant de la part de la critique, compte tenu de son originalité. Je regrette qu'elle n'ait pas été plus présente au moment de la sortie de l'ouvrage. Cela me peine, compte tenu de la qualité du livre et du travail accompli par son auteur. Ce livre n'a pas eu l'écho qu'il méritait, mais je reste persuadé qu'il va faire son chemin auprès des céliniens et même au delà, et qu'il va devenir un livre de fonds. Même si cela va prendre plus de temps que je ne l'imaginais.

 - Pourtant, l'accueil des lecteurs était très positif...

 - C'est un livre qui a été remarqué, mais en même temps, curieusement, la critique est restée sur sa réserve, à l'exception notable du Figaro.  

 - Dans un genre différent, vous venez de publier la bibliographie mise au point par Alain de Benoist. Pas très funky comme ouvrage pourtant...

 - En effet, mais c'est un livre marquant pour les céliniens et même au-delà. C'est la bibliographie internationale de l'œuvre de Céline. Alain de Benoist a déjà prouvé à maintes reprises qu'il était un rat de bibliothèque, un maître des archives en consacrant un livre majeur sur les droites françaises. Cette bibliographie est le prolongement de ce travail et je crois que c'était important de le publier car il n'y en avait pas eu d'autres sur Céline depuis une trentaine d'années. En trente ans, il s'est passé beaucoup de choses, et il était temps d'y remédier. Comme toujours, ces grandes bibliographies sont dépassées dès leur publication, mais cette bibliographie restera un outil de référence pendant de nombreuses années.

 - N'est-ce pas une hérésie de publier une telle bibliographie sur papier alors qu'il aurait été plus simple de la mettre en ligne ?

 - Peut-être, mais je crois que rien ne remplace le livre comme objet de travail. On peut le trimballer constamment, on n'a pas son ordinateur toujours devant soi. Pour moi, le livre reste un outil à nul autre pareil.

 - Ce n'est pas un peu difficile de vendre ce genre de livres ?

 - C'est un public restreint, certes. Le livre est tiré à cinq cents exemplaires, mais je suis sûr que je vais le réimprimer bientôt.

 - Vous publiez ce mois-ci un inédit posthume de Pol Vandromme dans lequel Céline prend une place importante.

 - Pol Vandromme m'était très cher. Je n'avais lu, adolescent, que son livre sur Roger Nimier et sa Droite buissonnière, qui étaient dans la bibliothèque familiale... Je l'avais croisé très tôt dans ma vie, mais fugitivement. Par la suite, nous sommes devenus très amis et je l'ai publié pendant des années aux Editions du Rocher. C'était un homme qui a beaucoup compté pour moi, comme écrivain, comme critique littéraire, et comme ami.
  C'était un homme d'une merveilleuse érudition, jamais pédant, portant milles anecdotes et racontant avec beaucoup de verve les choses. Mais c'était surtout un styliste merveilleux. Sa façon de parler d'un livre, ou de raconter un paysage était fabuleuse. Il m'a confié son dernier essai peu de temps avant de mourir. J'aurais dû le publier au Rocher, mais les circonstances en ont décidé autrement. Effectivement, dans son dernier livre, Une indifférence de rébellion, Pol Vandromme évoque Céline, qui était un de ses écrivains-phares.

 - Vous avez co-écrit et publié un volume consacré à Roger Nimier.

 - Nimier c'est une autre de mes admirations d'adolescence. J'ai lu Le Hussard bleu à 13 ou 14 ans et après ça, j'ai tout lu et j'y reviens régulièrement. C'est un écrivain que j'aurais aimé connaître. N'oublions pas qu'il est mort à 36 ans, sans avoir eu le temps de donner la " grande œuvre " qu'il portait en lui. Mais la quinzaine de livres qu'il a laissés a marqué et continue de marquer notre époque.

 - Comme lecteur de Céline, quel livre conseilleriez-vous au novice ?

 - Moi, c'est Mort à crédit. Mais je pense qu'il faut quand même commencer par le début, et lire le Voyage au bout de la nuit. Je pense que pour découvrir un écrivain - si possible - il faut lire son premier roman, et avancer chronologiquement...

 - C'est l'éditeur qui parle ?

 - (Rires) Quand je me passionne pour un auteur, je prends le premier et je vais jusqu'au bout. Pour moi c'est la clef.

 - Y a-t-il des héritiers de Céline aujourd'hui ?

 - (Long silence) Il y a eu tellement d'imitateurs... Mais des héritiers... Audiard peut-être, Boudard, un peu, même si aucun ne touche à cette universalité célinienne. La gouaille est là, mais il n'y a pas cette grande respiration célinienne. Personne ne s'impose à mon esprit.

 - Comme éditeur, qu'aimeriez-vous éditer de Céline ?

 - Une correspondance inédite. A priori, tous les romans ont été publiés...

 - A vous écouter, on a l'impression que vous misez sur le long terme.

 - Je pense qu'un éditeur digne de ce nom doit impérativement marquer sa sensibilité et ses goûts en construisant un catalogue. Il faut aller à la découverte d'auteurs, c'est la base de ce métier. Et une fois qu'ils ont été découverts, tenter de les accompagner le plus loin possible afin qu'ils puissent s'installer et être reconnus.

 - Au quotidien, cela ne doit pas être facile...

 - Oui. A partir du moment où l'on est fidèle à une certaine exigence, cela reste très difficile, surtout quand l'on est complètement indépendant et que l'on ne peut pas s'appuyer sur un groupe, cela rend l'aventure magnifique, mais hasardeuse. On est toujours sur ses gardes...
  (Spécial Céline n°19, hiver 2015, propos recueillis par David Alliot).

 

 

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    Émeric CIAN-GRANGÉ :

  « Si Céline écrivait pour être lu, il ne savait pas toujours par qui »

Émeric Cian-Grangé a eu la bonne idée de demander à plus d’une centaine de lecteurs de Louis-Ferdinand Céline d’effectuer, à partir d’un mot, un voyage introspectif autour de ce qu’a pu susciter en eux, mais aussi dévoiler, provoquer, éveiller, déclencher, révéler, dénuder, la lecture de l’œuvre de l’auteur du Voyage au bout de la nuit.

 Comment vous est venue l’idée de cet ouvrage ?

Concours de circonstances et boule de gomme, enfin presque… Après avoir longtemps vécu en tête-à-tête avec Céline, je me suis surpris à vouloir rencontrer d’autres passionnés. L’année du cinquantenaire de la mort de l’écrivain a été pour moi l’occasion de faire connaissance avec mes semblables. Progressivement, avec application et sérénité – d’aucuns diraient légèreté –, sans sectarisme aucun, je suis devenu un lecteur actif, participatif, intrusif pour tout dire. De fil en aiguille, de conversations en débats, j’ai pu vivre, ressentir nos différences, nos particularités… Rien d’extravagant dans cette découverte, j’en conviens. Mais tout de même, pareils contrastes autour d’un écrivain, ce n’est pas si courant, cela méritait une attention particulière, un regard bienveillant. J’en ai touché deux mots à Éric Mazet, « celui qui sait tout sur Céline », avant de recueillir son point de vue lors d’une interview : « La Célinie est une véritable auberge espagnole. Chacun a son Céline et y met ses fantasmes. C’est du chacun pour soi et à couteaux tirés. […] Les délires de Céline incitent à l’hyperbole. » Serge Kanony, auteur d’un revigorant Céline ? C’est Ça !…, a mis le feu aux poudres quelques mois plus tard quand, poussé par un élan d’optimisme primesautier, il a tenté de me convaincre d’écrire un Dictionnaire amoureux de Céline. Bien qu’adressée à la mauvaise personne – Éric Mazet, à vos crayons ! –, cette belle suggestion a précipité les choses. J’ai pensé : pourquoi ne pas faire un recueil composé de textes rédigés par des lecteurs, une sorte de dictionnaire des amoureux de Céline ? L’absence d’ouvrages de ce genre dans la pourtant très riche bibliographie célinienne m’a conforté dans ce choix.

 Comment avez-vous contacté tous ces lecteurs ?

Comme l’a fait remarquer David Alliot dans les pages de Spécial Céline, cela faisait quelques années que je « harcelais les lecteurs de Céline pour qu’ils le définissent en un seul mot ». Débutée au mois de février 2013, cette campagne de prospection à utilisé divers moyens et supports de communication : appels téléphoniques, courriers postaux, courriers électroniques, réseaux sociaux, manifestations culturelles et artistiques, annonces, bouche-à-oreille… Nombre de contributeurs ont également participé à l’opération en jouant les entremetteurs ou, à l’image de Marc Laudelout, directeur du Bulletin célinien, en me transmettant quantité d’adresses mail. Au total, ce sont près de trois cents personnes qui, d’une frontière à une autre, ont été conviées à rejoindre le « Céline’s Big Band ».


 Avez-vous opéré un choix dans les textes ?

Non. Si Céline écrivait pour être lu, il ne savait pas toujours par qui. Je me suis donc imposé une règle : abolir tout autre critère de sélection que l’intérêt porté à l’écrivain. Ce qui donne au final un panel de contributeurs très ouvert, transcendant notoriété, classes sociales (du gardien de cage à fauves dans un cirque à l’ancien secrétaire d’État, de l’artiste peintre au docteur en philosophie, en passant par l’employé, l’étudiant…), clivages politiques et idéologiques. Céline’s Big Band est par conséquent une œuvre s’adressant à un large public : aux lecteurs, amateurs ou érudits, comme aux historiens, aux sociologues, aux journalistes, aux psychologues et aux enseignants.

 Avez-vous tout de même écarté des témoignages ?

Je me suis refusé de porter un jugement guillotin sur les témoignages dès lors qu’ils n’étaient pas hors sujet ou rédigés dans l’optique de régler des comptes. Inutile d’évoquer plus en détail les très rares contributions qui, validées, auraient empêché la publication de l’ouvrage.

 Quel mot avez-vous choisi et pourquoi ?

  Les cent trois contributions de Céline’s Big Band ont la particularité d’être classées par ordre alphabétique, ce qui n’est pas une originalité en soi, je vous l’accorde. J’ai néanmoins demandé à chaque auteur de choisir le mot qu’il jugeait représentatif de son texte, et c’est la somme de ces traits d’union qui constitue la table des entrées du recueil. Afin d’être encore plus clair sur mes intentions (que l’on me pardonne d’être insistant…), permettez-moi de citer Henri Godard, préfacier de l’ouvrage : « L’heureuse disposition des textes dans le recueil fait qu’on les lit tous du même œil. En effet, ils ne sont pas présentés sous le nom de l’auteur ni classés selon l’ordre alphabétique de ces noms. À chaque auteur a été demandé le mot qui lui paraissait emblématique de son témoignage, et les textes sont présentés dans l’ordre alphabétique de ces mots.  À eux tous, ces cent trois mots dessinent comme les étoiles d’une constellation une figure de l’œuvre. Ce n’est qu’ensuite, le texte lu, qu’on découvre à sa suite le nom de l’auteur et les indications biographiques qu’il a livrées. »

L’auteur d’un témoignage a bien résumé la difficulté de l’exercice : « Au risque de me perdre dans les méandres de la subjectivité, je prends le parti délicat d’écrire en quelques lignes ce que m’inspirent les textes de Céline. Mieux, il faut faire court et résumer d’un mot. Quelques syllabes. Un seul vocable ! L’exercice est loin d’être aisé. Céline en un seul mot !… Vous me voyez inquiet. Car les raisons qui m’ont conduit à lui sont si nombreuses et si indiscernables que je serais en peine d’en rendre compte en quelques phrases. Il me faut donc tricher pour contourner l’obstacle. »

Le mot qui symbolise le plus fidèlement ma relation avec Céline est « Rencontre ». Pourquoi ? J’ai terminé ma contribution par ces quelques lignes : « La vie est faite de rencontres plus ou moins déterminantes. J’ai croisé la route de Céline il y a une vingtaine d’années, et je ne me lasse pas de cheminer à ses côtés. Ce compagnonnage est devenu essentiel. Si “ la littérature est d’abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-même et son monde, et celui qui reçoit et partage ce dévoilement ”, c’est à travers Céline que j’ai rencontré la littérature. Si la littérature “ se définit comme un aspect particulier de la communication verbale – orale ou écrite – qui met en jeu une exploitation des ressources de la langue pour multiplier les effets sur le destinataire ”, Céline représente le meilleur de la littérature. Pour finir, si “ la littérature se caractérise, non par ses supports et ses genres, mais par sa fonction esthétique, la mise en forme du message l’emportant sur le contenu ”, toute l’œuvre célinienne mérite d’appartenir à la littérature. Rencontrer Céline, c’est ainsi prendre le risque d’aimer la littérature. » Faut-il en dire plus ?

 Comment expliquez-vous une certaine retenue de la part des contributeurs à l’égard des pamphlets ?

  Pudeur, discrétion, autocensure ou moindre intérêt pour les écrits polémiques, il m’est impossible de répondre avec certitude. Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps sont néanmoins abordés dans bon nombre de témoignages, et parfois de façon très positive. Tel ce contributeur évoquant son goût pour Mea culpa : « Au-delà de ses innovations stylistiques, de l’argot de ses deux premiers romans, du tourbillon picaresque du Pont de Londres, de la petite musique et de la finis Europae de la “ Trilogie du Nord ”, le Céline que je préfère est celui de Mea culpa – c’est là, plus que dans les autres pamphlets, qu’il est vraiment seul contre tous. C’est là qu’il met l’homme devant soi, et ce n’est pas un beau spectacle. » Ou celui-ci qui, avant de lire Bagatelles pour un massacre, trouvait « Céline indigeste » : « Le déclic, l’envoûtement sont récents, il y a quatre ou cinq ans peut-être, aux alentours du demi-siècle d’âge. Et ce choc, je l’ai eu à la lecture de Bagatelles pour un massacre récupéré sur Internet et pas republié depuis la guerre, dont certaines pages sont hilarantes, d’autres d’une tendresse, d’autres d’une prescience, d’autres enfin d’une beauté extraordinaire, bref un chef-d’œuvre. Et j’ai avalé d’un coup la “ Trilogie allemande ”, les autres pamphlets, la correspondance, qui surpasse à mon goût, celle de Flaubert et de Voltaire, relu épaté le Voyage et Mort à crédit, enfin tout le reste de Céline, écrit par lui, avec des textes parfois fastidieux à la première lecture, mais qui ravissent à la seconde, comme Féerie pour une autre fois ou Guignol’s band, ou écrit sur lui. »

   D’aucuns évoquent les écrits de combats pour s’en offusquer : « Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres. À leur lecture, mes oreilles bourdonnent. Je transpire. J’admire l’œuvre d’un monstre. […] C’est dégueulasse ces choses-là, Ferdinand ! Comment t’as pu ? Tu me fais honte, Ferdinand. Je te vomis pour ça ! Tu as participé à leur inculquer la haine de l’autre. Comment as-tu pu ? Ferdinand !?! » D’autres s’interrogent, cherchent des explications : « Quant à savoir comment unir cet artiste – le visionnaire qui décèle les mensonges et l’envers des grands sentiments, capable en d’autres instants d’aimer tous les hommes et de déceler en eux des réserves inaccomplies d’amour – et le pamphlétaire qui éructe contre les Juifs en un temps où ils sont persécutés, humiliés, assassinés, je n’y suis pas parvenue. Pourtant je dois bien reconnaître que ces deux faces se rejoignent, qu’il s’agit du même homme ; alors j’imagine que ce délire antisémite est une façon d’exprimer sa fureur contre toutes les injustices et contre tous les abus de pouvoir, l’asservissement au grand nombre ? Ou bien peut-être a-t-il si bien pénétré le bon sens ou le mauvais sens commun qu’il participe à ses rancœurs, qu’il se satisfait comme lui d’un bouc émissaire sur quoi porter toute sa colère et se glorifier d’une vengeance aussi abusive que ce qu’il pourfend. » Alors que certains semblent ne pas en tenir compte : « Il y a un côté masochiste à aimer Céline quand on est juif. Si la Shoah n’avait pas eu lieu, nous n’aurions pas la même impression. La Shoah a rendu l’antisémitisme totalement incompréhensible. Si mes parents n’étaient pas venus à Toulouse, ils auraient été déportés à Auschwitz, c’est sûr. Je n’aurais pas été le même homme, je serais parti en Israël. Et je n’aurais peut-être plus été capable de lire Céline, tout aurait été changé. Mais comment juger de façon objective cette époque ? Il n’y a pas d’objectivité possible. Heureusement d’ailleurs, car nous ne pourrions plus apprécier Céline. Alors je passe outre. Ce salaud me fait rire. Et je m’en veux… Mais tant pis… Tant pis. »

  Pour quelles raisons les spécialistes universitaires de Céline sont-ils si peu représentés dans Céline’s Big Band ?

   Tous ne sont pas absents – le premier d’entre eux, Henri Godard, a préfacé Céline’s Big Band –, mais ils sont en effet nombreux à ne pas avoir donné suite à mon invitation. Si Céline est une référence littéraire, dont la part d’ombre n’existe plus, ses lecteurs demeurent méconnus : on en parle, on les méprise parfois, sans les avoir rencontrés. Méfiance à l’égard du projet ? Pudeur ? Crainte de côtoyer des individus présumés « infréquentables » ? Il faudrait poser la question aux intéressés… Je m’interroge d’ailleurs sur l’absence de travaux ou de colloques savants consacrés aux lecteurs de Céline (à l’exception d’une thèse de sociologie, rédigée par Julien Grange : Céline d’un siècle l’autre : le trouble à l’œuvre.
(1) Un spécialiste a tout de même pris le temps de me répondre, et je lui en sais gré : « Cher monsieur je vous remercie de votre proposition, et comprends tout à fait, je crois, l’esprit de cette démarche. Mais je préfère pour l’instant m’en tenir, en ce qui concerne Céline, à des travaux de recherche proprement dits. Il me semble que le temps n’est pas venu de donner un tour plus subjectif à mon rapport avec Céline. Peut-être plus tard, qui sait ? Cordialement. »

  Qu’est-ce qui réunit finalement les contributeurs de ce recueil ?

   Henri Godard a, me semble-t-il, parfaitement répondu à cette question : « Connus ou inconnus, et avec toute leur diversité, ils sont ici, à égalité, des lecteurs qui cherchent à dire ce que Céline a été pour eux lors de cette rencontre, et, pour presque tous, le reste de leur vie : non pas un écrivain pour écrivains, comme il en a périodiquement existé dans la littérature française, mais un écrivain qui, tout novateur qu’il est, et par là demandant parfois d’abord à son lecteur un effort d’adaptation, est capable de toucher quiconque, pourvu qu’il s’agisse d’un amateur de littérature. »

  A-t-il été difficile de trouver un éditeur ?

  Pierre-Guillaume de Roux a répondu très rapidement. Contrairement à d’autres éditeurs qui regrettaient l’absence de personnalités bancables parmi les contributeurs, ou ne jugeaient les textes que d’après des critères purement littéraires, Pierre-Guillaume de Roux a compris le caractère nouveau, inédit d’un ouvrage qui donne la parole aux lecteurs de Céline, quels qu’ils soient. La diversité des témoignages – qu’est-ce qui fait qu’un écrivain fascine autant de gens différents ? –, le choix d’une expression libre, adaptée à la sensibilité de chaque intervenant (fond, longueur et forme), autant d’arguments qui ont su le convaincre de publier ce recueil, « passionnant de bout en bout ». Pierre-Guillaume de Roux s’est par ailleurs montré très respectueux du travail accompli. Il aurait pu exiger un autre titre, voire une autre illustration de couverture que celle réalisée par Bastien Bastien, ce qui n’a pas été le cas. Ou modifier l’ordonnancement des textes, préférant au classement par entrées une classification par auteurs. Rien de tout cela. Nous travaillons en étroite collaboration et, comme l’a fait remarquer un ami : « Pierre-Guillaume de Roux est bien l’éditeur providentiel. Céline publié par de Roux, c’est mythique. »

  Dans quelles circonstances avez-vous découvert Céline et pourquoi une telle passion ?

 C’est au lycée que j’ai découvert Céline, au début des années 1990. Mon professeur de français, Jean-François Nivet, a eu l’idée saugrenue de faire étudier à ses élèves de première des extraits de Voyage au bout de la nuit. Les passages africains de Voyage m’ont alors procuré une sensation extraordinaire, inouïe, un genre d’envoutement. Comment expliquer semblable ensorcellement ? Je tente de l’expliquer dans ma contribution : « L’auteur de Mort à crédit m’interpelle, me décontenance, me stimule, me donne du courage, me décomplexe, me déculpabilise, m’enthousiasme, m’enchante, me tire vers le haut et m’extrait d’une existence ordinaire. Céline m’a chambouleversé : il est un exutoire, un antidote à la médiocrité, bref, c’est l’homme de ma vie. Son œuvre me paraît extravagante et invraisemblable, hors du commun, inclassable, inimitable et rare, donc unique, incomparablement stupéfiante, sans précédent, irremplaçable en somme. Un céliniste de la première heure, “ faux diable ” authentique, m’a mis en garde : “ Attention à l’ineffable ”. S’agit-il de cela ? »

  Comment définiriez-vous le génie de Céline ?

  Une faculté créatrice hors normes, transcendante, capable de toucher un lectorat étonnamment varié, multiple, panaché. Qui peut en effet se targuer d’avoir un public aussi composite, bigarré, disparate que Céline ? N’est-il pas un cas unique dans la littérature française ? Henri Godard ne m’avait-il pas écrit, après avoir lu quelques extraits de ce qui s’appelait alors Dictionnaire des amoureux de Céline : « Si vous arrivez à faire un volume dont le centre de gravité serait ce genre de réactions, venant de la part de lecteurs de ce genre, ce serait un volume unique dans la bibliographie célinienne, et que Céline seul ou presque seul pourrait susciter » ? Les propos d’un membre du « Céline’s Big Band » vont dans le même sens : « Je me rappelle la confidence d’un bouquiniste : “ Je vends des éditions originales de Céline à des ouvriers. ” Et depuis trente ans, j’ai eu la surprise de rencontrer, au hasard de l’existence, de ces humbles qui ne sont les lecteurs que de Céline à qui ils vouent un culte exclusif. Je ne sais pas de commis-voyageur collectionneur de Montherlant ni de plombier lecteur de Proust. »

  Pensez-vous qu’il est temps de publier les pamphlets en France ?

  La question ne me semble plus d’actualité. Qui veut lire les pamphlets peut se les procurer très facilement, inutile d’attendre leur publication en France. Les Éditions Huit, un éditeur québécois, les a réunis dans une édition critique établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi, un universitaire français, sous le titre : Écrits polémiques. Publié légalement au Canada, cet outil de référence, indispensable, réunit sous la même couverture : Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres, Les Beaux Draps, Hommage à Zola, À l’agité du bocal et Vive l’amnistie, Monsieur ! Il est également possible d’acquérir des éditions originales, ou contrefaites, à moins de vouloir les télécharger sur Internet. On ne peut donc plus évoquer les pamphlets sans les avoir lus.

  Séparez-vous l’homme de l’œuvre, le romancier du pamphlétaire ?

  Opérer des scissions arbitraires dans ce qui relève, à mon avis, d’un ensemble équilibré, cohérent et homogène, me semble dénué de sens. Il est toutefois possible, et certaines contributions de Céline’s Big Band le montrent, de s’intéresser d’un côté à l’homme et d’un autre à l’œuvre, de ne pas juger l’homme d’après l’œuvre ni l’œuvre d’après l’homme. On peut également apprécier l’œuvre sans pour autant connaître la biographie de Céline, et préférer le romancier au pamphlétaire, quand ce dernier n’est pas occulté ou rejeté. Est-il néanmoins pertinent d’opérer un véritable distinguo entre « romans » et pamphlets ? Pouvons-nous considérer Féerie pour une autre fois comme autre chose qu’un écrit polémique, sans parler de la trilogie finale ou de la thèse de médecine ?

   Y a-t-il une part de démoniaque dans l’œuvre de Céline (je ne parle pas des pamphlets) ?

   L’œuvre célinienne est indéniablement sulfureuse, subversive et transgressive, comme l’attestent certains témoignages. Une contributrice a d’ailleurs choisi le mot « Subversion » pour définir son texte : « Ainsi, j’ai retenu de Céline la subversion. La subversion littéraire avant tout, qui a fait de Voyage au bout de la nuit un joyau et un nouveau départ pour la littérature française. La subversion politique, qui a fait de cet auteur un homme banni et haï, et pour laquelle j’ai entretenu une indifférence de principe. Et enfin la subversion affective, tendant toujours vers l’outrance, la violence, la destruction et la mort. » Un céliniste historique a quant à lui jeté son dévolu sur le mot « Transgressions » : « Dans la grande atonie ambiante, la mélasse de bons sentiments et de propos édifiants dans laquelle nous pataugeons, Céline est un recours. J’ai rencontré un célinien disant : “ J’aime moins Céline pour lui-même que par ce qu’il met en jeu. ” Je me souviens aussi du “ pied-rouge ” qui, révolté par la stupidité du socialisme islamique émergeant dans la toute neuve République algérienne, lisait à très haute voix des passages des Bagatelles choisis au hasard. Venu d’un milieu populaire de gauche, il avait trouvé en Céline son antidote. J’ai oublié les textes mais pas que cela a été pour le jeune bourgeois que j’étais une initiation. » Concernant les aspects démoniaques dans l’œuvre de Céline, on peut utilement se reporter à l’ouvrage de Denise Aebersold, Goétie de Céline : « … le bien équivaut au mal. Tout Céline est parcouru de ce postulat : le bien n’existe pas, sinon en tant que fausse fenêtre du mal… »

  Comment expliquez-vous que Céline ne soit pas resté un épiphénomène et qu’il soit devenu une sorte de borne littéraire chronologique avec un « avant » et un « après » ?

  Outre la révolution du langage parlé, Céline a apporté une musique, un lyrisme dans la littérature française. Les linguistes n’ont pas fini d’étudier la richesse de son art poétique. Sans cette richesse stylistique, on ne parlerait plus de lui. Interviewant Jean Guenot pour Le Bulletin célinien, j’avais posé la question suivante : Céline a-t-il réussi à substituer sa voix à celle des autres ? La réponse du linguiste fut sans équivoque : « Il n’a cherché que ça. Il est arrivé sur une île déserte et quand il est parti, elle était entièrement peuplée. » Serge July, co-fondateur de Libération, ne disait pas autre chose sur France-Inter, le 1er octobre 1997 : « Sartre était le parrain de Libération. Mais pour le style du journal qui s’est démarqué de celui des autres journaux, il faut remonter à Céline, car c’est lui qui a écrit pour le peuple, qui a écrit en langage parlé. C’est lui le premier, c’est lui la révolution. » Pour J.-M.G. Le Clézio, Céline est incontournable : « On ne peut pas ne pas lire Céline. […] La littérature française contemporaine passe par lui, comme elle passe par Rimbaud, par Kafka et par Joyce. Céline appartient à cette culture continuellement naissante qui est en quelque sorte le rêve de la pensée moderne. » Michel Audiard disait vrai : « Le père Céline, on lui doit tout. Sans lui, aucun auteur actuel n’écrirait, ou alors comme Duhamel. » Quant à Frédéric Dard, il rendait à César ce qui est à César : « Céline, c’est le patron. » Last but not least, Georges Steiner, dans Le Figaro du 19 août 2013 : « Sartre disait, à juste titre, que seul Céline survivrait à sa génération. Dans D’un château l’autre, quand Bébert s’échappe à travers les flammes, c’est du Shakespeare. Quant à Proust, il torturait les animaux, ce qui m’horrifie profondément. Mais je n’imagine pas la vie sans Proust, Céline ou Wagner. Nous sommes profondément en dette devant ces monstres. » Etc.

  Si vous ne deviez choisir qu’un livre de Céline, lequel serait-il ?

   Avec raison, Éric Mazet vous répondrait ceci : « Question idiote. Toutes les œuvres de Céline n’en sont qu’une : l’histoire du XXe siècle. Il a abordé tous les sujets brûlants qui sont, hélas, encore d’actualité. La nature humaine, l’éducation, les guerres, le colonialisme, la destruction des animaux, les errements de la médecine, l’émotion esthétique… » J’ai quant à moi un faible pour Voyage au bout de la nuit, le plus méchant de tous les livres de Céline. C’est un chef-d’œuvre littéraire qui, je le ressens intimement, m’accompagnera jusqu’à la fin. Il a non seulement été mon premier choc littéraire, mais plus encore un bouleversement intérieur, spirituel. Je ne vis plus de la même façon depuis que « ça a débuté comme ça ». Naturellement, d’un point de vue stylistique, Mort à crédit lui est supérieur. En 1937, pour défendre son deuxième « roman », Céline ne s’adressait-il à Jaroslav Zaorálek en ces termes : « En réalité, Mort à crédit est infiniment supérieur à tous égards à Voyage. C’est de l’expression directe, le Voyage était encore littéraire, c’est à dire merdeux, par plus d’un côté. La critique, comme le public, aime avant tout le faux, le simili, l’imposture. Il fuit l’authentique » ? À n’en pas douter, il avait visé juste. Et ce n’était que le début d’une odyssée stylistique sans pareille. Mais « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». Pour reprendre les propos d’Henri Godard, « nous sommes tous partis du même choc. Le reste est affaire de situation personnelle. »

 (Propos recueillis par Joseph Vebret, mai 2015, dans salon-littéraire.com).

(1) Julien Grange, Céline d’un siècle l’autre : Le trouble à l’œuvre. Éléments pour une approche multidimensionnelle des œuvres littéraires. Thèse dirigée par Pierre Le Quéau. Université de Grenoble, École doctorale SHPT – Sciences de l’Homme du Politique et du Territoire. Laboratoire de Sociologie de Grenoble EMC2. Émotion-Médiation-Culture-Connaissance. 21 février 2013. Déposée à l’IMEC.
 


 

 

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    ENTRETIEN AVEC Pierre-Marie MIROUX

 Agrégé de Lettres modernes, Docteur ès-Lettres et Professeur honoraire en classes préparatoires aux Grandes Ecoles, Pierre-Marie MIROUX a publié en 2006 Matière et lumière : la mort dans l'œuvre de L.F. Céline aux éditions de la Société d'études céliniennes, dont il est un membre actif. Il nous présente aujourd'hui son nouvel essai, Céline : plein Nord, une anthologie d'articles sur les liens de Céline avec cette région française.

 Dans un premier article, vous retracez très précisément la généalogie nordiste de Céline, finalement peu connue. Céline n'a donc pas inventé son ascendance flamande ?
 Céline n'a absolument pas inventé son ascendance nordiste. Par contre il l'a confondue avec une ascendance flamande, mais tout le nord de la France et toute une partie de la Belgique ne se réduisent pas aux Flandres, même si une partie du département du Nord et une partie de la Belgique sont flamandes. La famille de Céline est originaire du sud du département du Nord, à l'entrée de la région dite de l'Avesnois, région de bocage que l'on appelle parfois localement " la petite Suisse du Nord ". On n'est donc pas du tout dans le plat pays flamand néerlandophone. D'où vient cette confusion ? Est-ce que dans la famille de Céline, on assimilait déjà Nord et Flandres ? Est-ce parce qu'il a découvert le Nord à travers les Flandres, en Belgique, à Poelkapelle, là où il fut blessé, puis à Hazebrouck, ville de Flandre française où la langue populaire était le flamant (comme le prouve le surnom donné au frère d'Alice David, Maurice, surnommé Mau'tje - le tje étant un diminutif flamand caractéristique) ? Ou parce que ça l'arrangeait pour pouvoir se rapprocher de peintres correspondants à ses goûts comme Brueghel ou Jérôme Bosch ?
  Le plus probable est qu'il n'a jamais recherché vraiment ses origines nordistes et que le nom même de la ville du Quesnoy était oublié dans la famille : il s'est donc contenté de cette assimilation entre Nord et Flandres. Si Céline avait su qu'il avait eu des trisaïeuls ayant vécu à Valenciennes, nul doute qu'il n'aurait pas manqué de les évoquer en rapport avec la dentelle de cette ville dont il parle à plusieurs reprises dans ses romans : l'occasion aurait été trop belle !

 L'expérience de la guerre va profondément bouleverser la vie de Céline. Et c'est dans le Nord, à Poelkapelle, qu'il sera blessé en octobre 1914 et transporté à l'hôpital d'Hazebrouck jusqu'en décembre 1914. Vous dites que c'est à cet endroit qu'il vivra les scènes de bombardements, de flots de réfugiés, ces visions apocalyptiques que l'on retrouvera notamment dans Voyage au bout de la nuit ?
 
Hazebrouck était tout près de la ligne de front. Il évoque le bruit du canon qu'il entend de son lit d'hôpital. C'est également une ville qui a vu arriver un nombre considérable de réfugiés belges, ou d'autres villes du département du Nord, comme Lille : la sœur d'Alice David, Angèle, était réfugiée de Lille, ville occupée par les Allemands pendant toute la durée de la guerre. De même, on voit que M. Houzet qui s'est occupé de lui, à la demande de son père, pendant son séjour à Hazebrouck, s'inquiète pour sa mère, âgée, bloquée à Lille jusqu'à la fin des hostilités.
  Céline a sûrement ressenti tout cela, bien que l'hôpital où il se trouvait ait été un cocon protecteur. Ce qu'on peut trouver dans Voyage au bout de la nuit sur ce thème, vient de là et des combats des Flandres en 1914. Mais les grandes visions apocalyptiques de la trilogie allemande viennent bien sûr de son expérience de réfugié en Allemagne en 1944-1945.

  C'est à Hazebrouck qu'il fera des rencontres signifiantes. Le Docteur Sénellart, qui sauvera son bras, mais surtout l'infirmière Alice David, dont vous nous faîtes découvrir la vie. Quel type de relation a t-elle entretenu avec Céline ?
  J'ai essayé d'éclairer au maximum la relation d'Alice et du jeune cuirassier Destouches. Pour cela nous avons les lettres d'Alice qui montrent clairement qu'elle a éprouvé des sentiments amoureux pour Céline, ou, au moins, des sentiments d'amitié amoureuse. Est-ce allé plus loin ?  Y aurait-il eu une vraie liaison, d'où serait née une petite fille ?
 Tout le mystère est là. Des rumeurs en ont circulé apparemment pendant la guerre, et encore longtemps après, s'il faut en croire Mme Cauwel, infirmière comme Alice en 14-18. En même temps, la petite nièce d'Alice affirme que, d'après les souvenirs qu'elle a gardés de sa grand tante, cela est inconcevable, mais elle n'a connu Alice que beaucoup plus tard, quelques années avant sa mort.

  Dans leur correspondance, on sent une femme amoureuse, malgré ce qui peut les séparer ; d'abord leur âge, elle a vingt ans de plus que le jeune soldat Destouches. Céline a t-il été aussi attaché à elle, qu'elle à lui ?
 Céline n'a sûrement pas été attaché à Alice autant qu'elle à lui. Cependant il faut être prudent car l'évolution de Céline est très rapide à partir de 1915. Son séjour en Angleterre, ses fréquentations d'alors, son mariage même, puis ensuite son épopée africaine, vont le transformer très vite. Mais dans le court moment où il fut à Hazebrouck, le réconfort d'une femme comme Alice, et l'affection qu'elle lui portait, lui ont sans doute été très précieux : il n'avait que 20 ans, il sortait de quelques mois d'horreur des combats, il était sérieusement blessé : il y avait donc de quoi être véritablement perturbé. Je pense que l'amour d'Alice a alors compté pour lui et qu'il ne l'a j
amais oubliée : la preuve en est qu'à travers toutes les pérégrinations de sa vie, il a toujours conservé ses lettres.

 Une relation qui se retrouve bien sûr dans les romans. Pouvez-vous nous parler de cet épisode de Greenwich dans Guignol's band ?
 
Le court passage de Guignol's band que je cite où Céline raconte ses escapades en bateau de Londres à Grenwich est très révélateur de sa manière de faire. Céline, avec ses romans, n'a pas écrit ses Mémoires. Il choisit des épisodes de sa vie, les assemble, le plus souvent dans un ordre dont nous savons qu'il n'a rien de chronologique, et reconstruit une œuvre personnelle avec ces matériaux. Il a choisi de ne pas parler explicitement d'Alice et de son séjour à Hazebrouck auquel il ne fait que quelques allusions dans toute son œuvre. Seule la connaissance d'éléments extérieurs au texte m'a permis de relier cet épisode féerique des promenades en bateau de Londres à Greenwich aux visites, rares sans doute, redues aux enfants d'Angèle David réfugiés chez les Ursulines de Greenwich (chez lesquelles était religieuse une autre sœur d'Angèle et d'Alice), pendant que leur mère était à Hazebrouck et leur père à Lille où il exerçait son travail de marbrier. Le thème féerique de l'eau se comprend encore
mieux ainsi puisqu'il était, dans la réalité, relié à des enfants, autres êtres de la féerie chez Céline.

 Vous réunissez de nombreux éléments, d'abord biographiques puis littéraires (Voyage, Guignol's band II et III), qui permettent de penser à la naissance d'une fille, fruit de cette relation. Vous allez même jusqu'à montrer que la vérité romanesque deviendrait plus vraie que la vérité biographique. Pouvez-vous nous en dire plus ?
 
Au risque de paraître très prétentieux, je pense que l'idée que la vérité romanesque serait plus vraie que ce que nous pensons savoir de la vérité biographique est une idée qui ouvre des voies à la recherche célinienne. Il n'y a aucune trace retrouvée jusqu'à présent de la naissance d'une fille de Céline en 1915, et pourtant il y a des allusions troublantes à un tel phénomène dans son œuvre, notamment dans les ébauches de ce qu'on appelle Guignol's band III. Je pense que, chez Céline, tout est vrai - il dit suffisamment qu'il est un chroniqueur - mais qu'il a transposé la réalité, et du même coup crypté son œuvre, d'une façon que nous commençons seulement à entrevoir vraiment. Je suis persuadé qu'il y a encore beaucoup de recherches à faire dans ce domaine.

 Une hypothèse intéressante aussi est celle d'une Alice David sous les traits d'Alcide, le fameux personnage de Voyage au bout de la nuit.
 
Evidemment mon hypothèse selon laquelle Alcide pourrait n'être que l'anagramme d'Alice D., façon dont il signait ses lettres, peut paraître fantaisiste. Cependant Céline ne forme pas au hasard les noms de ses personnages : le général des Entrayes, l'errant perpétuel Robinson, la famille Henrouille ( en rouille), Mme Hérote (nom qui fait écho à Eros) qui fournit du plaisir sexuel aux soldats, tout cela nous montre que ces noms sont signifiants. Et que l'on se demande pourquoi Marcel Aymé devient Marc Empième, un empyème étant un terme médical désignant une accumulation de pus dans une cavité du corps : on comprendra peut-être l'ambiguïté des sentiments de Céline envers cet écrivain, qui est resté son ami, mais dont il a soupçonné qu'il aurait pu être lié à Gen Paul dans la brouille qui les ont opposés après la guerre. Mon hypothèse selon laquelle Alcide pourrait être une allusion masquée à Alice David paraîtra peut-être alors moins farfelue, tous deux incarnant la bonté désintéressée, si rare aux yeux de Céline.

 Le Nord est le lieu de découverte de la médecine pour Céline avec les soins qui lui seront apportés par l'équipe de l'hôpital d'Hazebrouck et ceux d'Alice David en particulier. Mais il y fera aussi son retour en 1925 en tant que médecin de la Société des Nations pour y étudier ce qui le passionne, les questions d'hygiène sociale et les conditions ouvrières. Que va-t-il tirer de ce voyage ?
 
De ce voyage d'accompagnateur de la mission SDN, Céline a dû tirer le même enseignement que les médecins qu'il accompagnait : l'importance de l'hygiène comme moyen de prévention des maladies. On est alors en plein héritage pasteurien. La visite à l'Institut Pasteur de Lille, fondé par Pasteur lui-même, est significative à cet égard, ainsi que celle de l'Hôpital maritime de Zuydcoote. L'hygiène fut d'ailleurs, à la même époque, le thème médical de sa thèse de médecine sur Semmelweis, car Semmelweis a montré que c'est le manque d'hygiène des médecins eux-mêmes qui entraînait la fièvre puerpérale. Céline avait d'ailleurs commencé par la prévention de la tuberculose avec la fondation Rockefeller. Tout ce qui touche à la médecine touche à l'hygiène chez lui. Ce voyage avec la mission SDN n'a pu que le conforter dans le choix de cette voie après l'échec de son installation comme médecin libéral à Clichy.

 Le dernier texte de votre livre, " Le Nord, ma marotte ! ", aura particulièrement retenu notre attention. Il traite du Nord " rêvé " par Céline, d'un Nord " de fantômes et de légendes ", d'un monde de l'émotion, par delà la mort. A travers ce Nord qu'il fantasme comme une véritable quête des origines, ne serait-ce pas ses propres racines que Céline recherche ?
 
Absolument, c'est du moins la thèse que je défends. Pour Céline, rappelons-le, " c'est naître qu'il aurait pas fallu ", car la vie n'est le plus souvent que misère,
méchanceté et souffrance. Pour trouver une vie vivable, si je puis dire, il faut donc retrouver une vie d'avant la vie réelle, une vie fantasmée à travers des origines flamandes liées à la peinture d'un Jérôme Bosch ? Mais ce thème est décliné de nombreuses façons par Céline : ce peut-être aussi bien à travers l'évocation de la Belle Epoque, époque d'avant l'apocalypse de la guerre de 14, époque de la dentelle " façon Valenciennes ", qu'à travers l'évocation de la retraite de Russie à l'envers, celle où la Bérésina n'existerait plus avec son massacre et son fameux passage - lequel passage, dans la géographie parisienne de Céline, devient " une pissotière sans issue ".
  Le rapprochement que j'ai établi entre la sirène de Scandale aux Abysses, venue du grand Nord s'échouer au Havre, et la grand-mère paternelle de Céline, née dans le Nord et arrivée, elle aussi, au Havre par une mutation de son père, me paraît assez significatif : cela fait partie, selon moi, de ces éléments cryptés que Céline sème, consciemment ou inconsciemment, je ne sais, dans son œuvre.

 Vous dîtes que Céline connaissait très peu ses racines nordistes. Ce flou lui aurait-il permis d'investir ce vide et de donner ainsi libre cours à sa fantaisie ?
 Comme je l'ai dit plus haut, je pense que dans la famille du père de Céline, on avait le souvenir de ces origines nordistes, mais un souvenir vague, l'épisode du passage par Le Havre ayant éclipsé cette mémoire. On voit par contre que le père a bien le souvenir de ses origines havraises à travers son goût pour les bateaux et leurs manœuvres. Le flou qui entourait les origines nordistes n'a pu que mieux permettre à Céline d'en faire ce qu'il voulait. Il n'était pas prisonnier de dates ni de circonstances précises et n'a d'ailleurs jamais cherché à en savoir plus sur ce sujet. Ce qu'il en connaissait lui suffisait tout-à-fait pour ce qu'il voulait en faire.

  Vous interviendrez lors du prochain colloque de la Société d'études céliniennes qui se tiendra à Paris en juillet. Quel sera le thème de votre communication. Et avez-vous d'autres projets en cours concernant Céline ?
 Le thème du prochain colloque de la S.E.C. est l'enfance. Je ferai donc une communication sur Bébert, le Gavroche de Voyage au bout de la nuit, en le rapprochant du chat de Céline, auquel celui-ci avait donné le nom de Bébert en souvenir de ce personnage, et dont il a fait un héros littéraire à part entière.
  Enfant et animal sont tous deux des êtres féeriques. Quant au projet que j'aimerais réaliser, c'est une étude la plus exhaustive possible du thème de la dentelle chez Céline : je resterai encore ainsi dans le Nord, puisque la dentelle est une des grandes formes d'expression artistique des Flandres.
 (Propos recueillis par Matthias Gadret, Le Petit Célinien, 17 mai 2014).

 

 

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   AVEC LUCETTE C'ETAIT TOUJOURS JOYEUX ET TRES CANIN.

 Jean-François STEVENIN est un intime de Lucette Destouches, dont il est devenu le voisin à Meudon. Entre la vieille dame et le comédien, une vraie connivence, mais pas question, assure-t-il, du moindre projet d'adaptation cinématographique.

 Comment découvrez-vous Céline ?

 En Allemagne, en 1969. Je suis, pour la première fois, premier assistant sur un film. C'est un film allemand de Peter Fleischmann, un fou furieux. Il n'y a pas de second assistant. Equipe très réduite. Tournage fort improvisé et fantasque. Je dors trois heures par nuit, cinq mois d'affilée. Par hasard je tombe sur Nord, de Louis-Ferdinand Céline, qui vient de paraître en allemand.
  Quelques minutes avant le sommeil, chaque soir, c'est comme un bain de vigueur qui m'aide à tenir le coup et à bien relativiser mon sort plutôt privilégié finalement,
vingt-cinq ans après l'Allemagne en flammes !... Plus tard j'ai lu en français. Et ses autres livres aussi. Alors là, c'était parti pour la vie !... Après, bien longtemps après, j'ai connu son épouse, Lucette Almanzor.

 Comment la rencontrez-vous ?

 Un soir je sors du cinéma Saint-André-des-Arts, à minuit. Une voiture s'arrête pile : Fabrice Luchini ! On passe deux heures à discuter debout dans la rue, on a embrayé sur Céline. Il m'apprend qu'il est en train de lire du Céline au théâtre et s'emballe : " Il faut ab-so-lu-ment que tu rencontres Mme Céline ! C'est ma dernière dimanche en matinée ! Je vous mets deux places au balcon et ensuite on rentrera à Meudon avec elle, on mangera des petits gâteaux ! " Quand le dimanche arrive, je trouve une bonne raison pour ne pas y aller... Trop d'émotions d'avance...
  Une autre fois, un copain me dépanne de sa moto (de collection !) pour aller visiter en banlieue une amie qui vient d'accoucher. Au retour l'envie me prend, pour la première fois, d'aller renifler la légendaire route des Gardes et peut-être d'apercevoir la maison du " Maîîître "... Ah c'est bien gardé ! La route est en travaux, barrée. Et retournée sur toute la longueur par les pelleteuses ! Je risque doucement la moto-bijou... et finis par dénicher le portail bleu... J'ai le cœur qui bat, mais je ne risque pas de sonner. Je me souviens encore de la pancarte " chien méchant " avec la photo d'un chien gentil sous plastique pour la protéger de la pluie !

  Encore cent ans passent... Mai 1991. Jackie Berroyer débarque sur mon bateau, à la Bastille, et me présente son ami, le sulfureux Marc-Edouard Nabe. Je n'aime pas trop son nom pseudonyme, ni son petit air de fin Brasillach. Mais la soirée vire bien et, à un moment, nous voilà partis tous les trois sur Louis-Ferdinand Céline, et là, ça vibre à l'unisson joyeux ! Marc-Edouard connaît bien Mme Destouches et décrète soudain qu'il serait vraiment dommage qu'on ne se rencontre pas. On n'a qu'une vie. Il est très sérieux. La " fée " donnera son feu vert et une date précise pour... trois mois plus tard, en septembre !...
  La date approche. Mon fils Robinson (10 ans) est au courant. Je suis avec lui, au Portugal, où il joue dans son deuxième film. Il pressent que je vais rester et me coince : " Papa, j'ai l'impression que Mme Céline c'est important pour toi. Tu vas quand même pas t'arranger pour louper l'avion ? "...
 ... On est arrivés bien à l'heure avec Marc-Edouard et Berroyer et des gamelles d'un gros couscous acheté au resto d'en bas, histoire de nous occuper les mains. En fin de soirée, elle m'a demandé, à propos de mon envie cinématographique du livre : " Pourquoi Nord ? " J'ai bredouillé trois ou quatre trucs sur le stylisé... ça a été le début d'une belle route ensemble.

 Elle est devenue un personnage essentiel dans votre vie ?

 Absolument. Ça a commencé léger, c'était : " Stévenin, vous êtes libre mardi prochain ? Venez donc dîner. Il y aura les Untel et Untel... " Le fin cercle très fermé des amis de longue date. J'étais tout fier !... Maître François Gibault - son très fidèle cerbère, avocat, ami et biographe de Céline -, c'était un peu le tôlier, à Meudon. Il m'a bien accueilli, au début. Mais je l'ai vite appelé Gibolin, comme dans les Deschiens ! On était si différent en tout, Lucette s'amusait de nos taquineries infantiles. Les trois chiens qui faisaient le tour des invités mettaient vite tout le monde d'accord.
  Avec Lucette on n'a pas tardé à se voir de plus en plus souvent. Et à vadrouiller. C'était une expo rare de bols chinois au Bon Marché, un pot de chocolat à une terrasse de l'île Saint-Louis, où elle était née. Elle me racontait quand elle était petite, moi pareil. Tous les deux, on est enfants uniques. Comme Louis. Ça nous a sans doute rapprochés... Le centre commercial de Vélizy nous plaisait bien aussi. Elle est venue sur le bateau à Bastille.
  Des mois ont passé, et quelques années... On a voyagé. Souvent c'était Dieppe, avec nos chiens. Et avec Céline, toujours si présent. Et encore plus à Dieppe, pour plein de raisons... C'est là qu'on est allés au cinéma voir Love Streams, de John Cassavetes. Après, on a cavalé pour rentrer. Il y avait un reportage sur Robert Le Vigan en Amérique du Sud. Elle ne l'avait pas revu depuis l'Allemagne en flammes ! Sa télé était toute floue, j'en enrage encore. Mais on percevait quand même la Vigue et des bribes de sa voix, " Oh le cochon ! Il s'est déguisé en Louis, avec cette houppelande, il l'imite !... "

  Lucette avait un cormoran attitré, avec une seule patte, qui débarquait dès notre arrivée. Elle l'appelait Jonathan. Une fois nous sommes partis à Menton, où il lui restait de sa mère une chambre de bonne, là où ils avaient atterri avec Louis après l'interminable galère danoise. J'en passe bien sûr et des meilleures, qui n'en finiraient pas... Ah, le Jura aussi. Chez moi dans ma tanière bricolée depuis le tournage de mon film Passe-montagne. Le lac gelé à moins 20 avec la neige qui frise en diamants, Lucette campée au milieu, tout en noir avec une chapka.
  Avec Lucette, c'était toujours joyeux et très canin ! On se racontait nos vies jusqu'à point d'heure, bien gourmands tous les deux de ces instants privilégiés... Marc-Edouard en a fait un " roman ", publié dans la collection Blanche chez Gallimard : Lucette. Ça raconte bien et mieux. Il l'a commencé sur le bateau, le jour historique pour m
oi, où avec Claire et les enfants on a plié Bastille pour aller s'amarrer à une place précaire que j'avais trouvée vraiment par hasard (?!...) juste dans la courbe de Meudon !... face aux usines Renault et pile en bas de la ruelle aux Bœufs, où Céline boquillait vers ses malades fauchés et ses visions de Charon en furie à grands coups de ses rames vengeresses de je ne sais plus quel livre ! Il faudrait demander à Luchini. C'est trop mimi, non ?

  Que pensez-vous de ce qui est dit aujourd'hui de Céline ?

  Le discours bla-bla officiel, c'est que côté littérature, Céline, c'est un renouveau flamboyant de la langue française, l'un des plus grands écrivains de ce siècle, mais que, côté humain, c'est sûr que c'est un parfait ignoble dégueulasse... L'effet irréversible à jamais des pamphlets antisémites. Parlons-en un peu, c'est obligé, mais c'est pas facile, même en 2011 !... Si tu arrives à ravaler tes premières nausées et que tu replonges à travers les trois premières vagues bien immondes des pamphlets, après tu vogues sur des moments d'absolue frénésie paranoïaque, mais littéraire ! C'est tout le problème de trop de talent !... Céline c'est le gros lot ; l'écrivain génial et aussi le pamphlétaire hallucinogène défoncé de rages impuissantes devant la nouvelle catastrophe mondiale qu'il voit venir (Hitler-Staline)... Moi, j'ai l'intime conviction que cet écrivain médecin vivait dans la compassion et l'effroi du genre humain.
   Lui, le jeune Destouches, déjà bien rescapé de la grande boucherie de 1914, va risquer sa thèse de médecine sur La vie et l'œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, le surdoué mais peu diplomate médecin accoucheur hongrois viennois, qui cassa la fièvre puerpérale vers 1850 et conseilla en gros à ses confrères de simplement bien se désinfecter les mains entre leurs dissections du matin et leurs accouchements de l'après-midi. L'Europe médicale ricana, il en devint fou et totalement abandonné. Jusqu'à son sursaut dingo vers l'amphithéâtre d'anatomie, où, bousculant le cercle des étudiants affairés, il se charcuta et barbouilla si vite et bien de lambeaux cadavériques que la " puerpérale " le rattrapa peu après pour une longue agonie... Le jury a dû faire une drôle de tête, car le postulant Dr Destouches avait envoyé fort, avec déjà son style de futur Céline.

  Comment qualifieriez-vous son style ?

 Libre ! D'abord bien secouer l'éventuel lecteur pour qu'il s'accroche un peu, puis le faire marrer, pour qu'il entre doucement dans la danse, et s'abandonne avec délice dans les bras de son cavalier Céline... qui ne le lâchera plus, " chroniqueur fidèle " de lui-même à travers un demi-siècle... Que du vécu à fleur d'âme... Même dans ses correspondances du jour, pas prévues pour la postérité, juste crachées du tac au tac. Chaque lettre, c'est du cash. Tout le bonhomme y est. Et aussi son destinataire !... Et c'est drôle ! Surtout les lettres à Gaston Gallimard et à Roger Nimier. Et on se marre à imaginer le vieil imprécateur usé, mais toujours jubilant, arc-bouté sur ses crayons ! C'est pour moi revigorant et me donne une énergie souriante pour torcher enfin des réponses aux administrations tracassières.

  Vous lui lisiez du Céline, à Lucette ?

 Non. Juste quelquefois... Les Lettres de prison, un bout d'Un château l'autre. On allumait un bon feu et on calmait l'infernal perroquet, successeur de l'autre Toto, celui qui cassait les crayons de Céline. Mais j'arrêtais vite, car Lucette embrayait direct, comme si c'était hier... Une profusion enjouée dont je ne peux témoigner en quelques lignes. Sauf pour dire sa spontanéité lumineuse. Et jamais une plainte, aucun attendrissement nostalgique. Et j'apprenais comment elle avait toujours protégé son mari contre lui-même, plus qu'il ne l'a jamais su. Depuis le début...
  Avec Claire, mère de mes enfants, on s'est enfin mariés. A Meudon. Officiel. Pour le soir on avait improvisé une balade en bateau sur la Seine. Lucette est venue sans prévenir, avec un cadeau, une lanterne de bateau, " pour éclairer notre chemin de vie ". On nous l'a volée peu après, j'en étais effondré, mais Lucette m'a souri : " Ce n'est pas grave mon petit. Moi on m'a tellement tout pris et même foutu le feu à la maison ! deux fois incendiée. C'était après Louis, heureusement... "
  Un soir du 15 juin, on était derrière la maison, tout en haut du terrain, avec les chiens. Nous parvenaient les effluves sonores de Johnny Hallyday, qui sonnait ses 50 ans dans un méga-concert au Parc des Princes. Elle : " Pour jouer Céline au cinéma, il serait bien lui... votre ami le chanteur. Il a le même genre d'allure un peu... western et le regard... Clint Eastwood ne serait pas mal non plus. "
 
Des anges nous effleurent dans le ciel de Meudon avec le grand Johnny pas loin, qui rugit jusqu'à nous...

  Justement, Céline est-il un écrivain cinématographique ? Comment on peut le penser en lisant D'un château l'autre, avec ce décor incroyable, tous ces détails si imagés ?

 Non ! C'est un piège ! Un leurre, comme pour Simenon, dont quasi tout a été adapté et tourné, pour peu de bons films au final. L'atmosphère, les odeurs, le vague à l'âme... Pour Céline ce serait encore plus improbable. Dans Nord, par exemple, tout est indiqué, précis, comme s'il prévoyait le tournage. Et en plus bien stylisé pour que ça ne coûte pas trop cher... Pas la superproduction délirante d'avions et de figuration massive. Baden-Baden, leur première étape ? le petit ruisseau du casino, avec un banc, une sombre suite d'hôtel où les puissants partouzent pour fêter ce 20 juillet 1944, l'attentat contre Hitler, dont le portrait officiel a été barré d'un crêpe noir et mis à l'envers. Berlin ? une poignée de petits vieux qui ramassent un immeuble bombardé en petits tas bien rangés. Un bureau photomaton-passeport, un wagon de métro. Leurs chambres à l'hôtel ? quelques mètres cubes de gravats au deuxième. Après, c'est plus au nord (et toujours à l'économie stylisée !) : leur grabat assigné, genre cachot, dans un petit coin rond du donjon, avec une meurtrière qui regarde vers l'est bien boueux, des oies grasses en bataillon serré, des orties, le salon des hobereaux infernaux très hostiles, le réfectoire austère pour le personnel, la carcasse d'un avion en plein champ, un petit cimetière huguenot abandonné et la chapelle rongée de ronces.
 Bon, bref, j'arrête ! Tout est pour moi gravé depuis si longtemps (1969) que j'ai l'impression que j'étais avec eux ! Et les soirées avec Lucette me l'ont confirmé !... Mais un jour un film ? J'y crois pas... A moins que...

  Lucette et Céline, c'est une grande histoire d'amour.

 Et qui continue toujours ! Inconditionnelle, totale... Elle m'a évoqué le début : elle, jeune danseuse travailleuse acharnée, et déjà bien cotée (Opéra, etc.), courtisée par ce médecin magnétique, qu'elle acceptait de rencontrer, entre deux entraînements, au jardin du Luxembourg. Il lui faisait manger des croissants en éructant sur la prochaine guerre toute proche, le tsunami qu'il sentait venir et prévoyait d'amplitude bien pire que celui de 1914, avec millions de morts jusqu'à l'Oural et goulags... Elle n'y entendait rien, Lucette (qui n'avait pas lu Voyage au bout de la nuit !...) Elle était toute jeune et vivait pour la danse. Pour Céline, la danse fut toujours source d'émerveillements et d'accalmies. Sa féerie à lui.
  Ainsi Lucette devint sa fée, pour l'éternité... Elle me racontait leur été 1936. Les premiers congés payés ? Non, nada !... Juste que Louis avait dû remplacer un médecin en Bretagne, pour gagner le peu d'argent qu'il fallait bien... Dès leur arrivée, il a viré les meubles astiqués du salon au garage, pour qu'elle puisse s'entraîner et danser dans un espace correct. Elle en riait encore, et comment la bonne s'est sauvée !...
  Et plus tard, en 1944, Céline a fait pareil à Sigmaringen, au-dessus de chez le maréchal Pétain et du gouvernement français en exil !... Pour qu'elle ait toujours un espace à elle pour danser, sans qu'on la dérange, guerre ou pas... Plus tard au Danemark, lui au fond d'une prison, attendant son extradition pour la France et ses tribunaux d'épuration, elle donnant ses cours de danse clandestins dans la halle aux poissons, son gros souci à lui... Bref, c'est chez Gallimard, Lettres de prison...

  Vous avez eu l'impression de rencontrer l'homme en écoutant Lucette ?

 Oui. Un genre de proximité. Mais je n'étais plus chez l'écrivain mondialement connu... ni dans ses livres. Juste en plein chez lui quand même !... Tranquille au coin du feu avec les chiens, et avec sa fée toujours lumineuse et illuminée de lui ! Elle m'a mis en prise directe avec son homme en souffrance, vraiment épuisé, mais acharné chaque jour à noircir une page blanche depuis qu'elle l'avait rencontré. Céline avait pris perpette d'écriture ! Et purgeait chaque jour la peine qu'il s'était lui-même infligée, de transmettre - le plus joyeusement possible ! - son Voyage et ses visions de notre planète bien mal barrée, à coups d'égo et de tactiques pour le pouvoir ! Plus le pognon et la religion !...
  Mais j'ai surtout rencontré cette fée moi aussi, toujours enjouée, supportant mes patauderies et accélérations un peu foutraques. Elle m'a deviné, accueilli sans aucun reproche dans certains virages de ma vie : " Mon p'tit ! je vous connais comme si je vous avais fait !... "
  Elle a aussi enchanté tous mes enfants, toujours ravis d'aller visiter cette grand-mère pas comme les autres dans son territoire magique. Pierre, elle l'a connu tout bébé et nous prédisait qu'il n'en ferait qu'à sa tête ! L'autre jour on est passé avec Salomé, elles se sont vite branchées sur la danse et sur l'avenir ! Elle l'avait initiée à ses premiers pas il y a vingt ans.
  Je lui ai souvent fait mes confidences, à Lucette. Elle jamais... juste des pointillés... des élégances de danseuse... et des sourires qui en disent long, surtout avec ses regards qui font les accents aigus ou graves.
  (Propos recueillis par Guillemette Odicino, Télérama H-S, Céline, juin 2011).

 

 

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   PAS CE GENRE DE PERSONNE A EUROPE 1...

 Au printemps 2004, suite à la publication de notre Céline en verve, nous avons fortuitement rencontré M. Pierre Laforêt (né en 1925) au siège des éditions Horay, en présence de Sophie Horay sa directrice. Montmartrois de naissance, il avait rencontré Céline dans les années 1940 et nous a relaté brièvement sa rencontre avec l'auteur du Voyage au bout de la nuit.
  Dans les années 1950, Pierre Laforêt fera partie des fondateurs d'Europe 1 et finira sa carrière comme journaliste au
Figaro.

 " Je suis un enfant de Montmartre. A la fin des années 1930, j'étais adolescent et je traînais souvent place du Tertre le dimanche matin. Il m'arrivait souvent de prendre un café ou une limonade dans un café du coin et je rencontrais parfois Céline, son ami Gen Paul et d'autres personnes que je connaissais pas. Céline, je l'avais croisé en 1937, il distribuait aux enfants de la Butte des bonbons à papillons sur lesquels était écrit " Vive les juifs ". Dans le bistrot montmartrois [probablement chez Pomme], je me rappelle que Céline, Gen Paul et leurs amis plaisantaient souvent avec le propriétaire de l'établissement, qui ne dessoûlait jamais... A Céline et ses amis, il racontait qu'il était menacé par des éléphants roses... Et Céline avait fait jurer à ses amis de protéger par tous les moyens le bistrotier contre ces féroces animaux.

  Pendant ces années, j'ai dû discuter une fois ou deux avec Céline, c'est tout. Passe la guerre et je deviens journaliste à Europe 1 dans les années 1950. En 1957, à la suite de l'interview de Céline à L'Express, je propose d'aller enregistrer ses propos pour le compte de la station de radio. C'est accepté. Je me rends à Meudon, je parviens à convaincre Céline, il me laisse entrer et l'on évoque la Butte et l'ancien temps. Cela l'avait mis en confiance d'avoir ravivé les souvenirs de Montmartre. Cela l'avait mis de bonne humeur. Je branche l'enregistreur et je laisse parler Céline. Je n'ai pas grand souvenir de ses propos car c'était un interminable monologue. Je me souviens seulement qu'il avait parlé de l'importance de la jeunesse.

  Je rentre à la station de radio et c'est Maurice Siegel qui écoute les bandes. Il me convoque peu après et, un peu gêné, il m'annonce qu'il a ordonné de détruire les bandes en se justifiant ainsi : " On ne peut pas passer ce genre de personne dans notre station. " Comme vous le savez, Maurice Siegel était Israélite. Je peux comprendre sa réaction mais, avec le recul, je me dis que c'est bien dommage et que cela aurait donné un document extraordinaire. "
                                                                                                                                 Pierre Laforêt.

  (Un témoignage inédit, David Alliot, Céline, Idées reçues sur un auteur sulfureux, Le Cavalier Bleu, 2011).
 


 

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   L'ENTRETIEN EXPLOSIF DE L'EXPRESS.

 Madeleine Chapsal raconte, à l'occasion du N° hors série du magazine LIRE consacré à Céline, en 2008 les conditions du fameux entretien à Meudon pour le compte de L'Express.

 - Qui a eu l'idée de cet entretien ?
 - C'est Roger Nimier. J'avais eu une liaison avec lui, à l'époque où il n'était pas marié. Après la guerre, il a tenté - à la fois parce qu'il était provoquant et qu'il aimait beaucoup les grands écrivains - de " remettre dans le circuit " certaines personnes qui avaient eu des problèmes à la Libération, parmi lesquelles Jacques Chardonne, Paul Morand, un peu, et Céline, beaucoup. C'est Nimier qui m'a mise en contact avec Céline, l'a prévenu et m'a donné son téléphone. Il a accepté tout de suite. Un entretien dans L'Express, aubaine !
 - Cela a-t-il suscité des hésitations, des tensions au sein de la rédaction ?
 
- Hurlement général ! C'était tout de même un journal de gauche, avec pas mal - allons-y gaiement ! - de Juifs. Alors l'idée de donner beaucoup de place à Céline les avait beaucoup remués. Surtout Philippe Grumbach, qui était rédacteur en chef, et avait essayé de faire un peu barrage. Françoise Giroud, alors directrice de la rédaction, était quelqu'un de beaucoup plus ouvert. Elle avait un sens journalistique tout à fait extraordinaire. Du coup, j'y suis allée quand même, accompagnée d'une sténo, qui a tapé tout l'entretien " en direct ", et d'un photographe. Philippe Grumbach a tenu à venir lui aussi. Mais il n'a pas ouvert la bouche. Il voulait juste voir " la tête de l'ennemi des Juifs "...
 - Où l'entretien s'est-il déroulé ?
 - Chez Céline à Meudon. Il avait le sens de la mise en scène. Il nous a reçus dehors, devant sa maison. Il y avait un chat, un balai et des cactus. Cela faisait un peu terrain vague. Je n'ai pas aperçu sa femme. J'ai eu le sentiment qu'il vivait un peu comme il en avait envie, librement. Il était habillé comme quelqu'un qui balaye devant chez lui ou fait du jardinage. Il était évident qu'il était d'une intelligence remarquable, supérieure.

 En fait, je n'ai pas eu grand-chose à dire. A la première question, il est parti dans un monologue éblouissant. Je n'ai pas eu à l'interrompre une seule fois et j'ai donc ajouté les questions après. A cette époque, il avait cessé d'attaquer les Juifs. Sa nouvelle bête noire, c'était les Chinois. On était là pour qu'il aille le plus loin possible. Il nous a mis au défi à plusieurs reprises : " Cela vous n'oserez pas le publier ! " On n'a pas coupé, bien entendu.
 - Avez-vous ri pendant cette entrevue ?

 - Il avait un humour ravageur, c'est vrai. Mais j'étais très attentive. Je voyais déjà les intertitres. Je me disais : ça, c'est un morceau ! Mais je ne me rendais pas compte qu'on m'en reparlerait cinquante ans plus tard.
 - Vous disiez être allée chez Louis-Ferdinand Céline sans certitudes. A votre retour, y a t-il eu débat sur la publication de cet entretien ?
 - Je suis rentrée très fière de moi à L'Express, mais là, en raison des propos provocants de Céline, une discussion de conférence générale a commencé. Il a été décidé de rendre compte de nos réticences dans une courte introduction. Mais il n'y a pas eu de censure et nous avons bien fait de publier cet entretien, car il n'existait que peu de choses sur Céline à l'époque.
 - Qui a trouvé le titre de l'article " Voyage au bout de la haine " ?
 - Probablement Françoise Giroud. Elle avait le sens des titres. Je pense que c'est elle qui a rédigé le chapeau également.
 - Céline a-t-il demandé à relire l'entretien ?
 - Je ne crois pas. Certains l'exigeaient, mais je me suis aperçue que les plus grands s'en foutaient. Chardonne a voulu relire le sien deux fois et, le lendemain de sa parution, il voulait encore le corriger ! [Rire.]
 - Quelles ont été les réactions, à la sortie du journal ?
 - L'entretien parut sur trois pages et fit grand bruit. On nous écrivit pour nous injurier : nous aurions dû laisser Céline à sa nuit.
 (Lire, hors série n°7, 2008).

 

 

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   JEAN MONNIER - Elizabeth CRAIG raconte Céline.

  Elle s'avance avec majesté. Sa silhouette, son maintien n'ont rien à envier à ceux d'une jeune fille. Dans le sourire qui illumine son visage ridé, il y a encore beaucoup de charme et de classe. Je me présente, je présente mon assistante... Elle me prend le bras, chaleureuse et amicale elle nous met à l'aise, tout de suite les distances sont effacées... nous sommes entre amis... Elle nous fait entrer dans son logis. Un intérieur simple mais confortablement arrangé et surtout très serein. Voilà où elle coule ses jours seule avec sa perruche.
 Contrôlant toujours tout avec une poigne de velours, elle nous indique où nous installer, et nous fait assoir, se plaçant entre nous, très digne. Cette dignité, cette présence royale est frappante... Oui nous sommes bien avec l'Impératrice, et l'Impératrice va prendre la parole.

 Jean Monnier. - Après la guerre il a été incarcéré.
 
 Elizabeth Craig.
- Je n'en savais rien... pourquoi ?

 Jean Monnier. - Pour avoir collaboré.
(1)

 Elizabeth Craig. - Collaboré avec qui... était-il contre la France ?

 Jean Monnier. - Il était pro-Nazi.

 Elizabeth Craig. - Eh bien !... Il a toujours été pour les pauvres. Il était médecin et il n'a jamais pris un sou à ses malades ! Ce que je voudrais savoir, je sais qu'on l'avait mis en résidence surveillée au Danemark, pour quelles raisons ? Quelque chose au sujet des Juifs ?... Il n'était aucunement contre les Juifs... je connaissais bien tous ses amis, et il avait beaucoup d'amis juifs. Je ne peux pas comprendre qu'il puisse avoir été contre les Juifs.

 Jean Monnier. - C'est pourtant la raison pour laquelle on l'a arrêté.

 Elizabeth Craig. - Est-ce qu'il a dû rester au Danemark longtemps ?

 Jean Monnier. - Six ans et ensuite il a été extradé en France.

 Elizabeth Craig. - Il a fini sa vie à Paris ?

 Jean Monnier. - A Meudon, juste à côté de Paris.

 Elizabeth Craig. - C'est terrible, parce que je connais l'homme si bien et je sais qu'il ne pouvait rien avoir à faire avec quelque chose comme ça... de toute façon, j'ai mon idée... Quand est-il mort ?

 Jean Monnier. - En 1961.

 Elizabeth Craig. - ... il avait essayé de me joindre... à une certaine époque, mais vous savez que j'étais mariée et je voyageais beaucoup avec mon mari. Mais en 1944 je sais que j'étais en Californie du Nord. Qu'a-t-il pu faire pour se mettre tout le monde à dos comme ça... est-ce ce qu'il a écrit ?

 Jean Monnier. - Oui, ses écrits.

 Elizabeth Craig. - Quand les Nazis ont occupé la France, que s'est-il passé ?

 Jean Monnier. - Il est resté à Paris pendant toute l'Occupation.

 Elizabeth Craig. - C'était un de ces guerriers qui vont se battre tout seul contre le Dragon... il était terriblement émotionnable.

 Jean Monnier. - Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

 Elizabeth Craig. - Il était toujours en train de combattre pour l'humanité, il était l'ennemi de l'autocratie, et se voulait le défenseur des petites gens... des gens qui souffrent, les exclus qui n'ont pas le droit à la parole. Il était médecin et, pendant les huit années que j'ai passées avec lui, je l'ai toujours vu soigner femmes et enfants pour rien, il leur donnait même de l'argent. Il abhorrait le gâchis causé par la corruption politique. Il pensait que si on élevait le peuple matériellement et moralement, la France pourrait devenir la première des nations, car c'était le pays le plus intelligent qui soit, mais malheureusement les Français étaient des faibles psychologiquement !... Nous pourrions parler de tout cela pendant des heures... enfin c'était ses idées, et c'était même son âme... mais il était timide... il était timide en amitié... car il voulait être aimé, mais il ne se sentait pas bien dans sa peau et il pensait qu'on ne pouvait pas l'apprécier trop longtemps... c'était un homme très modeste... plein d'idées... très poétique.
  S'il ne s'était occupé que de littérature, il aurait pu avoir une bonne vie, et ne pas se fourrer dans ces histoires qui ne le regardaient pas. Il me disait : " Je veux descendre au fond, tout au fond, voir ce qu'il y a dans le bas-fond des choses et des gens. " Il était pour moi un homme extraordinaire et merveilleux. Il aimait les femmes, mais il était comme ça ! Il pensait que la sensibilité féminine pouvait apporter quelque chose d'élevé à l'homme. Vous savez nous avons eu une bonne vie ensemble. On me demande maintenant pourquoi je l'ai quitté. Eh bien ! C'est parce que j'arrivais à la trentaine et il aimait la beauté physique. Tout le monde l'aime, mais chez lui c'était une passion un peu particulière et je savais qu'un jour je n'aurais plus cette beauté, à trente et un ans j'étais danseuse, mais je ne pouvais pas le rester jusqu'à soixante et onze ans. Je me suis dit, lui il a un grand avenir, alors c'est pour lui que je suis partie. C'était un véritable sacrifice d'une certaine façon. Je pensais qu'il m'oublierait très rapidement, car il y avait toujours quelques femmes à lui tourner autour, qu'elles soient française, allemande ou de toute autre nationalité. (...)

 Jean Monnier. - Vous pensez que Louis avait peur des Juifs ?

 Elizabeth Craig. - Louis, il admirait leurs capacités ; je pense qu'au fond il reconnaissait leur intelligence, mais il ne leur faisait pas confiance. Il me disait : " Ils sont faux... on ne sais jamais ce qu'ils pensent... " Ce qui est sans doute vrai... mais cela va dans les deux sens, tout le monde ne l'est-il pas ?... Et puis ils ont toujours été... Je ne sais pas grand chose sur les Juifs... on ne sait même pas d'où ils viennent... vous le savez, vous ? De toute façon, où que vous les mettiez ils réussiront toujours à faire pousser des roses.

 Jean Monnier. - Avez-vous remarqué que Louis ne les aimait pas ?

 Elizabeth Craig. - Je ne l'ai jamais senti, il ne m'a jamais rien dit qui puisse me faire croire cela. D'ailleurs il avait un très bon ami à la S.D.N., le Dr Rajchman. Je l'ai rencontré, c'était le patron de Louis. C'est lui qui a envoyé Louis faire tous ces voyages. On est souvent allé dîner avec eux. Je l'aimais bien. C'était plutôt le genre grand bureaucrate, sa femme parlait aussi bien l'allemand que le français, des gens très sympathiques. Mais c'est vrai qu'il aimait bien me faire des remarques un peu désobligeantes sur lui, mais il faisait aussi son éloge.

 Jean Monnier. - N'y a-t-il jamais eu un froid entre eux ?

 Elizabeth Craig. - Jamais, ça je le sais, quand il est parti de la S.D.N. ils se sont quittés en très bons termes. C'est lui qui l'a aidé à trouver son poste à Paris... Pendant toute sa carrière à la S.D.N. Louis était son protégé et il l'a aidé à obtenir un tas d'avantages qu'il n'aurait jamais eus autrement, et s'il a quitté la S.D.N. c'est justement parce que Rajchman avait été promu dans un autre service. Après cela on ne les a pas revus, mais c'est lui qui a aidé Louis à s'installer à Paris, et Louis lui en a toujours été reconnaissant. Mais c'est vrai il se moquait un peu de lui. Il disait toujours : " Il est très malin, il est très malin ", avec un petit peu de mépris. Je ne pense pas qu'il n'y aurait jamais pu y avoir un véritable sentiment d'amour et d'admiration entre eux, pas dans le vrai sens du mot.

 Jean Monnier. - En rentrant en France Louis a raconté que vous vous étiez donnée à un Juif.

 Elizabeth Craig. - Ah ! Bon ! C'était vrai ! Mais je ne le savais même pas, mais cela ne m'aurait pas fait changer d'avis. Mais si je l'avais su, je ne lui aurais pas dit. Il m'a fallu des années pour l'apprendre, personne ne le savait. Il avait beaucoup plus le type germanique qu'il n'avait le type juif, et c'était quelqu'un de très généreux, et surtout de très très amusant... c'était tout l'opposé de Louis. Je l'ai dit tant de fois que cela paraît bête à répéter encore une fois, mais c'est la vérité. Je me demande encore comment j'ai pu vivre tant d'années avec ce sens de la mort à côté de moi... Je ne sais pas... j'étais jeune, je n'y faisais pas trop attention... et je me disais : " Ça va passer, il ira mieux quand il aura fini son livre. " Mais je suis sûre que cela n'a jamais vraiment changé. Il n'était pas bien... je pense qu'il avait des problèmes de santé. Il avait attrapé la malaria et je pense que des choses comme cela comptent beaucoup dans l'état mental d'une personne...

 Il était fort comme un taureau et il avait l'air en bonne santé, mais je me suis souvent dit que peut-être cette maladie l'avait affaibli, lui avait donné conscience d'une vulnérabilité qu'il n'avait pas véritablement... Il avait attrapé cela en Afrique... Il y est allé deux fois... Il en a ramené de glorieuses histoires sur la beauté des princesses africaines. Je crois qu'il avait attrapé la fièvre la première fois, juste après la première guerre mondiale. Il était allé là-bas pour gagner beaucoup d'argent. C'était un endroit où l'on était très bien payé, surtout en Afrique française. Il aurait fait n'importe quoi pour gagner beaucoup d'argent... Il avait frôlé la mort...
 
(1) Au titre de l'article 75.
 
(Jean Monnier, Elizabeth raconte Céline, BLFC n° 11, Bibliothèque L.F. Céline, 3 nov. 1988
).

 

 

                                                                                            *******************

 

 

 

 ENTRETIEN avec ERIC MAZET

 L'année 2011, marquée par le cinquantième anniversaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline, a connu une activité éditoriale importante. Est-il d'ores et déjà possible de réaliser un bilan qualitatif ?

 Hélas, quelques publications reprenant les poncifs, quelques revues pour les photos, des interviews qui n'apportaient rien de neuf... mais qui ont sans doute fait découvrir une œuvre à de nouveaux lecteurs. A retenir le Céline de Godard, le brouillon de Mea culpa et le Pascal Pia aux éditions du Lérot, Le procès de Céline par Gaël Richard, le D'un Céline l'autre d'Alliot, L'Année Céline, La Revue des deux mondes de décembre 2011 pour les lettres à Alexandre Gentil, La Brinquebale avec Céline de Mahé pour les lettres et sa suite inédites. L'accueil critique de Bagatelles recueilli par Derval, la réédition (augmentée) de la Bibliographie des articles de presse de Dauphin, la revue Etudes céliniennes, le Magazine littéraire de février, la revue Spécial Céline de Vebret... Le reste est de la vulgarisation. Il en faut, c'est certain, pour faire connaître l'œuvre, donner du plaisir à d'autres.

 Le véritable bilan de ce cinquantenaire, c'est que la presse présente Céline autrement qu'avant... A part quelques exceptions, les critiques parlent de " génie littéraire " et non plus " d'écrivain populiste ". Souvenons-nous que les manuels scolaires et des dictionnaires définissaient Céline comme un " écrivain argotique " au " style déstructuré ". Le revers de la médaille, c'est que certains le définissent aujourd'hui, non plus seulement comme un écrivain " collaborateur " ou " antisémite " mais comme un monstre cynique, en un mot, un " salaud ". Mieux, il lui est reproché maintenant d'avoir " appelé à  l'extermination des Juifs ". C'est oublier que les passages qui pouvaient faire rire André Gide ou Le Canard enchaîné en 1938, ne pouvaient plus faire rire après la découverte des camps et le récit des survivants. C'est négliger qu'en dépit des outrances de Bagatelles, au milieu des plus violents anathèmes, Céline écrivait : " Les Juifs à Jérusalem, un peu plus bas sur le Niger, ils ne me gênent pas ! Ils ne me gênent pas du tout !... Je leur rends moi tout leur Congo, toute leur Afrique ! "

 Dans Les Beaux draps, on pouvait aussi lire : " Faut recréer tout ? alors parfait ! (...) faut recommencer tout de l'enfance (...) toute la famille bien française, le juif en l'air bien entendu, viré dans ses Palestines, au Diable, dans la Lune ". Ce qui lui permettra d'écrire à Deshayes en 1949 : " Attention donc à bien noter et spécifier qu'au moment où Bagatelles a été écrit il n'était nullement question d'expulser du juif  vers l'Allemagne ! mais vers... la Palestine où ils sont précisément ! "

 Cynisme ? Révoltant. Aujourd'hui... Car à l'époque, le pire se jouait ailleurs, non pas dans les écrits, mais dans les faits. On l'ignore ou on feint de l'ignorer, mais personne, aucun pays, aucun gouvernement, ne voulait accueillir les Juifs allemands, ni en Palestine, ni en Afrique, ni ailleurs. En juillet 1938, à Evian, à l'issue d'une Conférence internationale réunie par Roosevelt pour traiter du sort des réfugiés, trente-trois pays participants fermèrent leur porte à l'immigration des Juifs allemands. La Palestine ? La Grande-Bretagne refusa, craignant une " émigration illégale et massive ". Madagascar ? Les associations humanitaires jugèrent cette solution " inhumaine ". L'Australie ? Le colonel White répondit que son pays ne voulait pas " importer un problème racial ". Le Canada ? Son délégué eut pour réponse qu' " un seul juif serait de trop ! " Henri Bérenger, délégué français, évoqua pour la France " le point extrême de saturation ". Georges Mandel ajouta que " ce serait reconnaître l'existence d'une question juive ". Le gouverneur de l'Algérie évoqua les troubles déjà existant en Palestine entre Juifs et Musulmans. Thomas Le Breton, représentant de l'Argentine, ne voulait accueillir que des agriculteurs et non des citadins, c'est-à-dire personne. Taylor, représentant les Etats-Unis, déclara " les quotas gelés ". Les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, les pays sud-américains, tous avaient fermé leurs frontières. " Conférence de la honte ! " s'écrièrent les associations. On parle bien peu de cette conférence aujourd'hui. Que disait-on dans les journaux de l'époque ? Où fuir ? Certains avaient fui la Russie en 1917, d'autres avaient fui l'Allemagne dès 1933. D'autres attendront l'invasion de l'Autriche en mars 1938. Les démocraties se révélaient fragiles. D'où viendrait le danger ? De Staline ou d'Hitler, qui serait le plus fort ?

 Le 25 août 1938, de Saint-Malo, Céline écrivait à Marie Canavaggia au sujet de l'Ecole des cadavres : " Il a fallu que je redouble au boulot pour devancer les Soviets. Et encore je me demande s'ils ne me gagneront pas ". Les Soviets... pas les Boches... Pour Céline, le danger venait de Moscou, de Staline, de l'Asie... Le 29 septembre, les accords de Munich font acclamer Daladier au retour à Paris... S'il n'était pas dupe au fond de lui-même, l'opinion publique l'était. Le 30 septembre, Chamberlain, toujours aussi naïf ou craintif, retournait voir Hitler, croyant avoir sauvé la paix... On avait sacrifié la Tchécoslovaquie en doutant de l'intervention russe que refusaient la Roumanie et la Pologne. A juste titre ? Les historiens en discutent encore. Depuis, on a appris le double jeu que jouait Staline avec Hitler. S'il fallait reprendre le procès de Céline, il ne serait pas le seul à la barre.

 Vous travaillez, en collaboration avec Jean-Paul Louis et Gaël Richard, à l'élaboration d'un Dictionnaire de la correspondance, à paraître aux éditions du Lérot cet automne. Quel rôle cette correspondance doit-elle occuper dans l'étude célinienne ? Est-il par ailleurs possible, à l'aide du matériau mis à la disposition des chercheurs, de faire apparaître une cohérence entre l'homme, l'écrivain et le militant ?

  Sonia Anton a fait une belle communication là-dessus lors du colloque Céline à la Fondation Singer-Polignac, en 2011. Céline a écrit beaucoup de lettres. D'après Jean-Paul Louis, on en dénombre environ quatre mille, adressées à plus de quatre cents destinataires. A Mikkelsen, Céline écrira en 1948, au sujet de trois lettres envoyées à ses juges, doublant ses avocats : " Elles vous paraîtront sans doute assez fantasques, mais c'est un genre où je suis passé maître et qui retiendra mieux l'attention de ces trois jean-foutre, que le genre tremblotant et mesuré ". Et il avait raison. Fantasques ou pas, ses missives ne laissèrent pas ses juges insensibles. Dans ses romans, Céline s'adresse directement au lecteur, l'apostrophe, comme s'il lui écrivait une lettre, pour donner plus de vie à son récit. On peut lire sa correspondance comme un roman et ses romans comme une suite de lettres. La correspondance de Céline est aussi passionnante et vivante que celle de Flaubert. Si je fus amené à Céline, ce fut autant par les lettres publiées dans la revue L'Herne en 1963 que par la lecture de Voyage. Elles sont riches en leçons de vie, en jugements littéraires ou esthétiques. Que nous sommes loin de la correspondance entre Gide et Valéry, écrite, elle, pour la postérité !

  Les lettres de Céline crépitent d'aphorismes, de drôlerie, de jugements aigus. Elles éclairent l'œuvre de Céline, l'expliquent, surtout celles adressées à Elie Faure, à Eugène Dabit, à Milton Hindus ou à Marie Canavaggia. Mais les lettres à Joseph Garcin, à Henri Mahé, à Lucienne Delforge ou à Karen Jensen sont également à étudier. Qu'en 1925, il revendique auprès de Blanchette Fermon, son " immense lyrisme " ... qu'en 1929, auprès de Joseph Garcin, il fasse part des " aventures qui alimentent son délire "... qu'au même il recommande en 1930 la lecture de Freud, qu'il écrive " il faut toujours suivre les Juifs, ce sont des guides, ils sont aux commandes, partout ", qu'il annonce " la catastrophe imminente ", et qu'il demande déjà quelle serait la meilleure île comme terre d'exil... qu'il vante Sorel, Bloy, Péguy et Vallès... tout cela devrait ouvrir des pistes de recherches ou d'études plus poussées que celles qui ont été faites sur ses rapports avec Poulaille.

 Qu'en 1937, après la lecture d'un livre de Parker, A Yankee Saint, Céline se passionne pour John Humphreys Noyes, fondateur de l'Oneida Community of Perfectionists, une sorte de familistère fouriériste et chrétien, devrait interpeller les chercheurs céliniens et les pousser à quelques investigations. Qu'en 1945, Céline écrive au docteur Gentil " Je vais me mettre à la recherche de Toussenel. Tu me mets l'eau à la bouche. Justement Bébert est un peu malade " devrait également nous pousser à investiguer du côté de Toussenel. Ce socialiste utopique, disciple de Fourier, connu surtout aujourd'hui comme anglophobe et antisémite, par son pamphlet  sur les Juifs - pas même cité dans Bagatelles -, était surtout connu de son vivant pour son livre L'Esprit des bêtes où il se révélait comme un naturiste passionné par les animaux, les oiseaux, les végétaux, leurs correspondances avec les planètes, les parfums, les couleurs et musiques. Il y exprimait aussi une philosophie de l'Histoire. Il dénonçait le règne de l'homme, créature inférieure, le règne de la force brutale, de la contrainte, de l'imposture et des vieux, le règne de Satan, annonçant le règne de la femme, créature supérieure, le règne du droit et de la liberté, le règne de la vérité et de la jeunesse...

  Je ne sais si Céline pour finir a lu ce livre recommandé par Gentil, et qui poussera peut-être l'écrivain à s'intéresser aux oiseaux à Korsor, mais il me plaît à songer qu'il a réussi à le lire. Le passage consacré au " règne de la femme " me rappelle ce que le docteur Destouches, dans un résumé de sa thèse sur Semmelweis, avait exprimé en 1924, rêvant alors de la fin des " temps farouches du passé, temps guerriers, temps fragiles au fond comme tout ce qui est masculin " et espérant que " les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur peut-être, sur un autre chemin ". L'étude de la correspondance, avant de nous pousser à chercher une cohérence quelconque dans la pensée de Céline, devrait nous confronter à ses complexités et ses contradictions, preuves d'une pensée vivante, sans doute plus profonde qu'on ne croit.

  Quelles sont " les traces d'une vie ", pour reprendre l'expression de Gaël Richard, qu'il conviendrait d'éclairer afin de parfaire l'exégèse biographique de Louis-Ferdinand Céline ?

  Toute biographie est fatalement réductrice et orientée. Comme l'a dit Jean-Paul Louis, ce sera la correspondance complète de Céline, si elle paraît un jour, qui sera sa véritable biographie. Le Dictionnaire de la correspondance ouvre des pistes inexploitées et montre que Céline a fréquenté, écouté beaucoup de personnalités très différentes dans leurs parcours ou leurs idées. Nous sommes loin de l'écrivain enfermé dans sa tour d'ivoire, sa classe de lycée, le café de son quartier, dans son petit cénacle, ou son parti politique. Céline est un voyageur, dans l'espace, dans le temps, et dans les idées. Le XXe siècle, ce n'est pas le siècle de Sartre, c'est le siècle de Céline, pour le meilleur et pour le pire, avec ses paradoxes et ses contradictions. Bien des noms et des vies de médecins, d'écrivains, d'artistes, de danseuses, de biologistes, de politiciens, qui ont marqué leur temps, glorieux ou maudits, oubliés depuis, ressurgissent sous la plume de Céline. Avec lui, le voyage n'est jamais fini.

 Chaque nouvelle lettre inédite, surtout celles d'avant l'exil, apporte son lot d'étonnement, corrige un peu le portrait ou l'itinéraire de Céline. La biographie de François Gibault reste encore la référence, celle de Godard la complète par l'étude des œuvres, mais toute la biographie se voulant une synthèse laisse le passionné sur sa faim et il y a encore des zones obscures dans la vie de Céline. Malgré les découvertes passionnantes de Gaël Richard sur le premier mariage avec Suzanne Nebout, on ne sait rien ou pas grand chose des activités, des lectures, des rencontres de Destouches lors de son séjour à Londres. Fréquentations des maquereaux, des anarchistes, des danseuses et actrices, amitié avec Edouard Bénédictus, construction d'ailes d'avion, fréquentation des hôpitaux, ésotérisme des tarots ? Que lisait-il dans les journaux anglais et français de l'époque ? Quels spectacles, quels films, a-t-il pu voir ? Geoffroy n'a presque rien dit et l'on ne sait presque rien de Geoffroy.

  Les lettres d'Afrique à ses parents, à Simone Saintu, à Milon, ont révélé une période capitale dans la formation de Destouches, car c'est en Afrique qu'il a commencé à écrire et à soigner, mais que de lettres envoyées à d'autres correspondants inconnus nous en diraient davantage ! Le portrait du Destouches des années rennaises est encore bien flou et lacunaire en dépit de plusieurs témoignages. Marcel Brochard semble, en fait, avoir peu fréquenté Destouches et le portrait qu'il a fait de lui vient des renseignements fournis par Edith Follet. Mais elle-même avait une mémoire embrouillée ou craignait de trahir des secrets de province. Ne va-t-elle pas jusqu'à prétendre auprès de Brochard que Destouches, avant d'être engagé à Genève, s'était rendu par bateau à New-York ? La chronologie dément cette fable familiale. Et Edith a détruit la correspondance des années rennaises. J'ai poussé Colette à rédiger ses souvenirs d'enfance, ce qu'elle a fait, mais elle avait peur d'en dire trop et de choquer la famille. Les lettres qu'elle a gardées datent de l'exil.

 On en sait peu sur le séjour à Genève malgré les archives de la SDN. Les rares témoins ont mal été interrogés et maintenant sont morts. Elizabeth Craig a détruit la correspondance des années genevoises et parisiennes qui auraient appris beaucoup plus qu'on n'en sait sur la période 1926-1934. Les cinq lettres à Craig retrouvées par Alphonse Juilland révèlent un Destouches assez particulier. Les souvenirs de Craig sont passionnants mais édulcorés par le temps ou la pudeur. " Louis était si fier de moi qu'il invitait des amis et me faisait danser nue devant eux pour les divertir ", finira-t-elle par dire, sous morphine, à son neveu dans ses derniers jours... Heureusement que Pierre Lainé a retrouvé les lettres à Garcin et que Mahé en avait gardé quelques-unes. Après la publication de Voyage, certains amis de Céline ont conservé leurs lettres. Mais il manque encore des correspondances qui sont certainement riches de renseignements. Les lettres au docteur Gentil, au docteur Jacquot, au docteur Camus, à Le Vigan, à Arletty, au pasteur Löchen, sont entre de bonnes mains, mais retrouvera-t-on un jour les lettres à Bonvillers, à Gen Paul, à l'oncle Louis, à Jo Varenne, à Jacques Deval ? Aujourd'hui, certains prétendent en avoir reçues, en posséder, mais les ont égarées, et d'autres, petits malins maladroits, proposent de fausses lettres sur Internet...

 En 2011, la maison d'édition " Derrière la salle de bains " a réédité Mea culpa. Ce libelle ne semble n'avoir fait l'objet d'aucun travail approfondi de la part des chercheurs. Quelles sont les raisons pouvant justifier pareille lacune ?   

 Sur le plan philosophique, dans son premier livre Nicole Debrie a consacré un chapitre à Mea culpa. Pour Céline l'homme ne peut trouver qu'en lui-même le petit rigodon intime, en se méfiant des bonheurs mensongers que la société lui propose. Mais ce pamphlet mériterait d'être étudié davantage. En peu de pages et sur un ton comique, Céline remettait alors beaucoup de poncifs en question. Pas seulement contre le communisme. Il allait à contre-courant de la dominance littéraire et artistique de son époque. C'est la déclaration de guerre contre les idées de Rousseau. A tel point qu'il fut déclaré ennemi du genre humain, étranger à l'humanisme. Son pessimisme devint même pour certains un symptôme du fascisme. C'était oublier que bien des écrivains avant lui avaient porté sur l'homme un regard encore plus sévère : La Rochefoucauld, La Bruyère, Bossuet, Maupassant, Baudelaire... Et Céline cite cette phrase terrible de Jules Renard dont il avait dû lire le Journal : " Il ne suffit pas d'être heureux, il faut que les autres ne le soient pas ".

  Mais Céline ajoute son don comique à sa guerre contre la prétention de chaque homme à vouloir incarner un dieu, une idée, une morale : " Le moindre obstrué trou du cul se voit Jupiter dans la glace... " Si Mea culpa n'a pas été vraiment étudié, mot à mot, c'est peut-être parce qu'il scandalise encore. Céline nie la valeur des notions de lutte des classes, de classe ouvrière, puisque pour lui l'ouvrier est avant tout un homme, et que tout homme, en dehors d'une mystique, pas d'une politique, n'aspire qu'à devenir un bourgeois égoïste, un capitaliste. Céline s'y proclame " communiste d'âme ", prêt au grand partage, pas celui du gâteau , mais " de toutes les peines ", sans distinction de races, de religions, de patries. Idéal qui n'a jamais été appliqué, en Russie ou en Chine où des minorités, des individus, ont toujours été exclus du paradis, exploités par une élite ou un parti. Le ton était donné.

  La rédaction de Mea culpa n'est-elle pas symptomatique d'une mutation très marquée dans le cheminement politique de Céline ?

 Mea culpa, c'est capital. Gen Paul, Henri Mahé, Tinou Le Vigan, affirmeront que Céline tenait des propos " communistes " avant de se rendre à Leningrad. Quelle valeur accorder à ces mots et à ces souvenirs ? Sans doute tenait-il à son entourage des propos qui semblaient anarchistes, idéalistes, égalitaires. En 1924, à Sir Eric Drummond, secrétaire général de la Société des Nations, Ludwig Rajchman présentait le docteur Destouches comme " a very intelligent and enthusiastic man (...) a great believer in the ideals of the League ". On n'en contait pas au docteur Rajchman. Il avait jaugé l'adhésion de Destouches aux combats humanistes, sociaux et hygiénistes. Pour écrire l'acte III de L'Eglise, il fallut bien des déceptions à Genève, New York ou Paris, bien des constats amers de la prépondérance anglo-saxonne, de l'impuissance ou des mensonges des grands discours humanitaires...

 En août 1932, Céline s'est rendu en Allemagne, à Breslau, pour rencontrer Erika Irrgang et visiter le dispensaire municipal. Il en était revenu horrifié par la misère et la tristesse de cette ville. Au dispensaire de Clichy, il écoutait les médecins, les infirmières, les malades, les élus locaux, les employés municipaux, presque tous communistes. Il lisait Monde de Barbusse, discutait avec Georges Altman, comme il discutera avec Eugène Dabit. Il avait entendu bien des discours et il avait lu bien des théories politiques. Dans son brouillon " Mémoire pour le cours des hautes études ", proposition de programme pour l'établissement d'un Cours international d'hygiène, il mettait en accusation le capitalisme, et selon des principes d'explications de type marxiste, il entreprenait de révolutionner l'alimentation des Français, les études médicales, la pratique de la médecine, et la pharmacie. Il n'avait rien d'un réactionnaire.

 Le 21 février 1933, Robert de Saint-Jean notait après une soirée : " Céline voit beaucoup de communistes à Clichy, et il constate que les membres du parti, en général, ne comprennent rien aux théories marxistes (...) Ils ne se laissent mener que par leurs passions. A la mairie, livres de Marx, jamais lus ; La Garçonne usée et noircie au contraire. (...) Byzantinisme des décrets de Moscou. Au fond l'URSS reste lointaine, n'est ni aimée ni comprise. Céline croit que la révolution russe n'est pas pour usage externe et que, sans cela, plusieurs pays d'Europe centrale, où sévissent chômage et misère, seraient déjà passés au communisme... "

  En décembre 1932, Céline s'est rendu à Vienne pour retrouver Cillie Ambor, petite amie d'origine juive, qu'il essaie d'aider de son mieux. Grâce à elle, il rencontre Annie Reich et Anny Angel, également d'origine juive, inscrites au Parti communiste, psychanalystes spécialisées en traumatisme et perversité infantiles, avec lesquelles il discute de politique et de psychanalyse. Il se prend d'affection pour elles, leur envoie ses livres, leur écrit, les revoie en 1935. Les lettres de Céline à Cillie Ambor devraient corriger le portrait facile d'un Céline antisémite et fasciste dès l'origine. Le 9 mars 1933, il écrit à Cillie : " J'ai bien pensé à votre si gentille amie (je l'aime) Annie Angel avec ces histoires allemandes. Tout cela est atroce. Il semble bien qu'Hitler doive finalement écraser l'opposition comme en Italie ". Au printemps 1933 : " Je me demande si vous êtes en sécurité à Vienne, si l'Hitlérisme ne va pas aussi envahir l'Autriche ? Quelle folie secoue le monde ! Je savais bien que votre amie Annie Angel surestimait les forces du communisme en Allemagne. Voyez ce qu'il en reste ! Rien ! Demain l'Europe entière sera fasciste et pour longtemps ! L.F. Céline ira en prison aussi ". Le 20 avril 1933 : " Je suis bien content de vous savoir pour le moment en sécurité mais la folie d'Hitler va finir par dominer l'Europe pendant des siècles encore. " En juillet 1933 : " Je vous suis bien reconnaissant de m'avoir fait connaître Annie Reich elle est aussi gentille que mes autres amies d'Europe centrale et c'est beaucoup dire. Elle m'a dit mille choses tout à fait utiles et m'a rendu en quelques jours presque intelligent. Faites mes bonnes amitiés à Annie Angel. Dites-lui que vraiment je pense à son affaire et que plus j'y pense plus j'ai peur de l'avenir ". Le 2 juin 1934 : " Les nazis d'Autriche ont l'air moins méchants que ceux de Berlin mais cela ne durera peut-être pas ? " Le 28 août 1934 : " Que deviennent les Annys ? Mes amours... (...) On s'est tué beaucoup me dit-on aux environs de ta maison. Il y avait trop de monde dans les cafés. Tout cela devait finir mal ". Trois ans plus tard, le 26 octobre 1937, justifiant " la bonne méthode " du pamphlet, de refuser les nuances ou scrupules dans Bagatelles, Céline reprendra auprès de Marie Canavaggia son idée que les bistrots " ne sont pas des endroits pour les honnêtes gens ". Et de lancer qu'à Berlin, en 1933, dans les bistrots du quartier Moabit, si de " parfaits innocents ", au milieu de communistes, avaient été tués par les SA : " Ils n'avaient qu'à ne pas être là ! "

 Avant qu'Anny Angel émigre en Hollande en 1936 pour fuir les nazis autrichiens, Céline lui propose comme refuge son appartement de Paris. En 1936, Anny Angel s'installera en Hollande où elle exercera la médecine pendant l'Occupation sous une fausse identité, puis gagnera les USA où elle dirigera des cours de thérapies. Le 12 mars 1937, Hitler entre à Vienne, acclamé par la foule, et le 1er avril a lieu le premier départ de déportés pour Dachau. En 1938, Annie Reich quitte Vienne pour gagner New York où elle deviendra présidente de la Société de psychanalyse. Le 9 novembre 1938, Vienne connaît sa " Nuit de Cristal " et l'émigration juive, jusque là autorisée, devient difficile. En 1939, Cillie Ambor quitte Vienne pour l'Australie après que son mari, Max Pam, mort à Dachau le 16 décembre 1938, ait été enterré à Vienne le 19 janvier 1939.

  Il fallait bien de l'inconscience ou du courage de la part de Céline pour se rendre en Russie en dehors de toute organisation officielle en septembre 1936, alors que Staline avait commencé ses grandes purges et que Yagoda, chef du NKVD, venait de condamner Zinoviev et Kamenev, anciens compagnons de Lénine et de Trotski, eux-mêmes responsables de la mort de quelques millions de Russes. Ce qui pourra faire dire à Céline dans Mea culpa : " Voyez les nouveaux apôtres... (...) En coulisse on a changé de frime... Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus !... Ils étaient sincères au début... A présent... ils ont tous compris ! ils sont pas fautifs mais soumis !... Ça serait pas eux, ça serait des autres... (...) Et c'est pas fini encore ! On fera bien n'importe quoi, pour pas avoir l'air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra " totalitaires ! " Aves les juifs, sans les juifs. Tout ça n'a pas d'importance ! Le principal, c'est qu'on tue !... " C'était le passage le plus historique du pamphlet, pour les lecteurs qui dénonçaient la trahison des soviets par Lénine et les bolcheviks, et pour ceux qui soupçonnaient des origines juives à Trotski, Zinoviev, Kamenev et Yagoda. La suite sera donnée dans Bagatelles : " Moi je m'en fous énormément qu'Hitler aille dérouiller les Russes. Il peut pas en tuer beaucoup plus, dans la guerre féroce, que Staline lui-même en fait buter, tous les jours, dans la paix libre et heureuse ".

 A Leningrad, Céline a mesuré l'écart entre l'idéal et l'échec, les théories et la trahison. Il n'était pas le seul. En 1935, dans Les Nouvelles nourritures terrestres, Gide glorifiait encore le communisme soviétique, avant de publier le 13 novembre 1936 dans son Retour d'URSS : " Je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fût-ce dans l'Allemagne de Hitler, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif, plus vassalisé ". Mea culpa peut être lu sur ce plan là. C'est à partir de son voyage à Leningrad et de la rédaction de Mea culpa que Céline, qui refusait de monter sur les tribunes politiques, comme l'y appelaient Aragon et Dabit, a décidé de descendre dans l'arène. C'était héroïque de sa part. Il perdait ses lecteurs de gauche, les plus nombreux, et, au dispensaire de Clichy, dirigé par la municipalité communiste, il se retrouvait seul, en butte aux pires traquenards.

 Mea culpa marque-t-il également un tournant sur le plan littéraire ?

 Mea culpa n'est pas un petit pamphlet écrit d'un premier jet sous l'impulsion d'une colère : il y eut plusieurs brouillons et le dernier qu'on connaît présente différents graphismes, des ratures qui sont signifiantes. C'est un texte dense et riche sous une forme comique. Dès 1933, auprès de Robert de Saint-Jean, Céline confiait : " Il faut que j'entre dans le délire, que je touche au plan Shakespeare ". Mais c'est surtout dans Mort à crédit, comme il le confie à Dabit, qu'il adopte le ton du délire. Celui qu'on retrouvera dans Bagatelles comme son ami Gutman le lui fait remarquer au début de l'ouvrage. 

  En 1936, à Joseph Garcin, Céline confiait : " Voyez ce second livre, j'hallucine, j'exagère, bien, mais c'est la loi du genre, ma loi - j'essaye d'alerter le lecteur en fait ". Mais dès 1933, devant la violence des bas instincts humains, Céline avait choisi d'y opposer la violence d'un style. A Hélène Gosset qui avait écrit un article sur le dressage des animaux à Paris, il avait applaudit sa révolte sur le ton hyperbolique qui sera désormais le sien : " Une cité où de telles lâchetés sont applaudies doit être brûlée, massacrée, gazée, et le sera ".

 Seul dans l'arène, bien avant Guernica, Céline avait entonné son Canto puro, prévoyant que du ciel tomberaient les foudres. Le ton était donné. Sans le ton du délire adopté sciemment, Bagatelles serait illisible, mortellement ennuyeux comme l'est La France juive de Drumont. Contre la langue morte des politiciens, des journalistes, des écrivains néo-classiques, de droite ou de gauche, fascistes ou communistes, la majorité des gens lettrés, cultivés, raffinés, contre le mensonge de leur langue morte, convenue, et de leurs idées générales, abstraites, inutiles, le délire célinien se dresse comme un cri de liberté, d'individualisme, d'authenticité. Contre le discours du sous-préfet aux champs, le faux raffinement du fin lettré chinois, la version latine et la rédaction composée, synonymes de mort, le verbe de Céline revendique une liberté et une vitalité, une contestation individuelle jaillie de l'émotion personnelle, inimitable, un refus de tout embrigadement idéologique, d'abrutissement publicitaire, de conditionnement intellectuel.

 Premières phrases de Bagatelles : " Le monde est plein de gens qui se disent raffinés, et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffinés pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffiné ! Tel quel ! Authentiquement raffiné ". Rejet des discours patriotiques appris au lycée, rejet des discours humanitaires de la SDN, rejet des discours amoureux de Racine, rejet des discours esthétiques de Proust. Discours, discours... Blabla ! Ejusdem farinae...

 Bagatelles, qui ne devait être au départ qu' " un court livre, un petit mélange, un entracte de 100 pages ", est la suite de Mea culpa. Céline s'est découvert un don de polémiste comique, une musique rageuse. Voyage c'est du Chopin, du grand piano, Mort à crédit du ragtime, du piano court, Mea culpa et Bagatelles de la fanfare de rue, de la parade de cirque, de bateleur avec chansons, danses, harangues, plaisanteries. Céline puisait son inspiration dans des spectacles de danse ou d'opéra, mais également, comme les grands clowns, dans les spectacles de rues. Mea culpa contient un éloge de la danse : " Si l'existence communiste c'est l'existence en musique ; plus râlante, borgne et clocharde, plus vacharde comme par ici, alors il faut que tout le monde danse, faut plus un boiteux à la traîne. / Qui ne danse pas / Fait l'aveu tout bas / De quelque disgrâce... / C'est la fin des hontes, du silence, des haines et des rognes cafouines, une danse pour la société tout entière, absolument tout entière. Plus un seul infirme social, plus un qui gagne moins que les autres, qui ne peut pas danser ".

 D'où vient ce dicton sur l'aveu, la danse et la grâce ? Aucune note dans l'édition savante des Cahiers Céline sur l'origine de ce tercet. De Céline lui-même ? A Milton Hindus, en 1947, Céline écrira : " Qui ne danse pas fait l'aveu tout bas de quelque disgrâce " disait une vieille rengaine française... " Céline a l'art de brouiller les pistes tout en semant des petits cailloux. Dans le prologue de Roméo et Juliette de Gounod, Capulet lance à la foule " Allons jeunes gens ! allons belles dames ! (...) Fêtez la jeunesse Et place aux danseurs ! Qui reste à sa place et ne danse pas De quelque disgrâce Fait l'aveu tout bas... " Les paroles sont de Jules Barbier et de Victor Carré. En fait adaptation ou épitomé des vers de Shakespeare qui fait dire à Capulet dans la scène IV de l'acte I : " ... which of you all / Will now deny to dance ? she that makes dainty / She, I'll swear, hath coms ". Shakespeare ! Le barde inspiré des fées et des sorcières, du peuple et de sa langue, de ses menues joies et ses danses mutines... Entre Shakespeare et Karl Marx, Gounod et Staline, Céline avait choisi, entre les mégaphones de Leningrad et les danseuses du Marinski, entre Carnaval et Carême, entre l'organique et l'intellect, la vie et la mort.

 Céline avait-il beaucoup lu ?

 Céline avait beaucoup lu, et beaucoup plus qu'on ne l'a cru longtemps, mais il a occulté ses lectures. Il s'était nourri de la plupart des grands classiques, comme Villon, La Fontaine, Molière et Voltaire, Chateaubriand, Georges Sand et Alexandre Dumas. Il disait avoir lu des milliers de vers et n'en avoir trouvé que quelques uns de " légers "... Il avait certainement lu Baudelaire et Rimbaud, Elie Faure, Mac Orlan, Marcel Aymé. Il avait un faible pour les chansons de Bruant, les récits de Claude Farrère, les livres d'histoire de Lenôtre, et même pour Les Conquérants de Malraux. Il préférait Les Historiettes de Tallemant des Réaux, Les Caquets de l'accouchée, aux Mémoires de Saint-Simon. Il avait certainement lu Renan, Michelet, Taine, Gobineau et Anatole France. Il les cite. Qu'en avait-il retenu ? Il avait vu beaucoup d'opérettes et de pièces de théâtre, comme celles de Labiche ou de Gantillon, lu beaucoup de récits de corsaires ou de marins comme La Mer de Kellerman. C'est sous sa plume que j'ai découvert le nom de Carmontelle, artiste peintre du XVIIIe siècle, et auteur de petites comédies, plagiées par Musset, et dont je n'avais jamais entendu parler.

  Auprès de Joseph Garcin, avant d'entreprendre Voyage, il vante Spengler, Bloy, Péguy et Vallès. Les rapports de ces quatre auteurs avec l'art ou les idées de Céline, même s'ils sont lointains ou brouillés, n'ont guère été étudiés. Céline ne cite pas Hugo, ni Zola. Auprès de son ami communiste Georges Altman, il vante, dès 1932, Shakespeare et Dostoïevski, écrivains " qui posent une question ". Dès lors on peut se demander quelle question pose Voyage au bout de la nuit, et on peut constater que bien peu ont tenté de répondre à la question posée. Debrie ? De Roux ? Perugia ? Muray ? Zagdanski ? Penseurs déclarés tendancieux, suspectés d'hérésie, puisqu'ils abordent Céline sur un plan messianique. Céline a pourtant donné la réponse à la question posée dans le Voyage : elle est dans Mort à crédit, dans Mea culpa et dans Bagatelles. Si les lecteurs avaient compris le message de Mort à crédit, Céline n'aurait peut-être écrit Bagatelles. De Voyage, Bernanos disait à Céline : " La mort, sujet de votre livre, seul sujet ! " Non pas la mort physique, mais la mort poétique, spirituelle, celle que Céline, seul contre tous, dénoncera toute sa vie. La mort de la petite musique individuelle, des émotions personnelles. Le petit rire qui vient de soi.

 En 1933, à Victor Molitor, âgé de seulement vingt-deux ans, mais qui avait sillonné les mers, et qui lui demande, non pas quels sont ses maîtres, mais quels sont ceux : " qui lui ont fait consigner le sinistre fait social, la déplorable conformité qui semble s'accuser dans la conduite des groupements humains ", Céline répond " Balzac, Freud et Breughel ". Balzac ! Détracteur de l'homme modéré, de la médiocrité de son époque, orphelin de Dieu, auteur de la comédie humaine, Balzac qui a écrit : " L'homme est le même en haut, en bas, au milieu " ou encore : " Tout le monde croit à la vertu ; mais qui est vertueux ? " Freud, le réinventeur de l'inconscient, du péché originel, du désarroi de l'homme face à ses illusions et ses mensonges... Breughel, peintre des joyeuses kermesses populaires mais aussi du péril icarien à nier l'ordre de la création. Toute l'œuvre de Céline, de Semmelweis à Rigodon, n'est-t-elle pas un cri de guerre contre tous les asservissements, toutes les idées reçues ? On présente toujours Bagatelles comme le premier pamphlet de Céline, mais Voyage en son temps, par plus d'un, a été lu comme un pamphlet. De même que Bagatelles ne répond pas à la définition classique du pamphlet, contenant des chapitres romanesques, des ballets, et des éloges esthétiques.

  Parce qu'il avait prononcé l'hommage à Zola, à la demande de son ami Descaves, certains ont vu en Céline l'héritier de Zola. Hommage, certes, et révérence aussi. Zola croyait au progrès. Et Céline en doutait, annonçait la guerre, et reprochait à Zola son optimisme. " Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. (...) Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l'analyse, en somme du dedans. " Tout un art poétique, fondé sur l'émotion, les séparait. Et cette prophétie qui n'aurait pas déplu à Murray : " Quand nous serons devenus moraux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté ". " Moraux " est-il écrit dans l'édition originale et non " normaux " comme il a été imprimé dans le Cahier Céline... En conclusion de son " Hommage à Zola ", Céline déclarait qu'il n'y avait rien à espérer du naturalisme.

 Alors, Céline, héritier de Hugo, l'autre phare du XIXe siècle ? Comment n'aurait-il pas lu Les Châtiments et Les Misérables ? Les premières pages de Semmelweis ont la même cadence épique et le même lyrisme que la fresque hugolienne de " l'année 1817 ". Ce ne peut être un hasard si dans L'Eglise, au chevet de Pistil agonisant, Céline fait venir, en même temps que le croquemort, le gardien du Musée Victor. Etait-ce dire que l'œuvre de Hugo était devenue un cimetière ? Possible. Dans Voyage, tenu par Madelon et Robinson à Toulouse, le caveau aux momies appartient à l'église Sainte Eponine. Sainte Eponine ? D'où vient ce nom ? Il existe dans le calendrier chrétien une Sainte Eponine, Gauloise portant le nom de la déesse mère et condamnée à mort pour s'être révoltée contre Rome. Il faudrait consulter le brouillon de Voyage pour voir s'il y a eu une faute de frappe. Mais Céline a pu vouloir rendre hommage à Eponine, cette " rose née sur le fumier ", aînée des filles Thénardier, qui manie aussi bien l'argot que Gavroche, son petit frère, et qui se sacrifie pour le beau Marius. Comment ne pas entendre dans Voyage un hommage et une réponse aux Misérables ? Mais par son optimisme et ses envolées, Hugo, hélas, est devenu le musée et la nécropole du siècle passé.

  Au comité de lecture de Gallimard qui lui demandait de résumer Voyage au bout de la nuit, oubliant Bardamu, Céline raconte l'histoire de Robinson, qui s'est d'abord appelé Tourman, et en fait le protagoniste du récit, le " prolétaire moderne ", " l'homme nouveau " qui ne croit plus à l'amour, n'en veut pas, refusant son discours, se sachant seul face à la vie et à la mort. " Si épaisse que soit la nuit, on aperçoit toujours une lumière " proclamait Hugo. L'épigraphe de Voyage, " dans le ciel où rien ne luit ", s'oppose à cet optimisme. Qui mieux que Céline au XXe siècle a parlé de la pauvreté sociale et mystique de l'homme habillé de mensonges et de flatteries ?

  Dans la biographie qu'il consacre à l'écrivain, Henri Godard écrit : " Cinquante ans après sa mort, Céline est actuellement, parmi les écrivains français du XXe siècle, l'un des plus lus et surtout l'un de ceux en qui s'incarne la littérature. (...) Pour les romans, le statut d'œuvre majeure qui leur est aujourd'hui reconnu presque par tous ne repose encore très souvent que sur le seul Voyage au bout de la nuit. " Comment expliquer ce paradoxe ?

 Voyage est un livre inspiré et aspirant. Céline a toujours eu une longueur d'avance sur les artistes de son temps. Son œuvre est révolutionnaire par ses différentes écritures, ses constructions novatrices. Voyage fut une révolution, choqua les bonnes âmes et les académiciens. Il nous paraît aujourd'hui classique. Mort à crédit allait plus loin encore dans la révolution du style et choqua encore plus, même l'intelligentsia de gauche. Pourtant Mort à crédit contenait autant de critiques à l'égard du système en place mais la dénonciation des utopies du siècle dut déplaire à certains.

 Guignol's band où Céline portait au plus haut point son art du rythme et du lyrisme, véhiculant moins d'idées, tout au moins apparemment, déconcerta les admirateurs de Voyage ou de Bagatelles. Que dire de Féerie ? Le silence de la critique ne fut pas seulement politique. Ce n'était plus de la littérature mais le duende du cantaor, la Ballade des pendus de notre XXe siècle. Céline est l'unique écrivain qui, d'un livre à l'autre, comme certains peintres ou certains musiciens, s'est renouvelé alors qu'il aurait pu exploiter le filon de Voyage. La révolution esthétique qu'il proposait et qu'il explique dans Bagatelles pour un massacre, contre la prose néo- classique, la traduction mentale, le mécanisme plaqué, le biscornu cérébral, l'effet de surface, l'art mort, n'a pas été comprise, encore moins suivie. Révolution qui pourtant prend sa source, a ses modèles chez les grands classiques... tous les auteurs qui, de siècle en siècle, - de Rabelais à Hugo, de Villon à Rictus -, ont prêché pour un style plus authentique.

  Il y a des gens qui préfèrent la variété anglaise au jazz, les surréalistes ou abstraits aux impressionnistes, les disques aux concerts, le cinéma au théâtre, la pétanque en Wifi à la boule en plein air, les amitiés Facebook aux rencontres réelles, en se croyant à la pointe du progrès. Tout ce qui est mécanique est de la mort pour Céline. Dans l'épilogue de L'Eglise, c'est Rissolet, le croque-mort, qui est fasciné par le phonographe : il ne regarde même pas Elisabeth danser. Les œuvres de Céline sont un défi à l'idéal du XXe siècle. Il faut préférer Bosch ou Breughel à Picasso, Couperin ou Chopin à Bartok, La Fontaine ou Chateaubriand à Sartre, Offenbach à Wagner pour comprendre le défi esthétique de Céline. Entre Casse-pipe et L'Etranger, les professeurs préfèrent enseigner le second ; c'est plus présentable et plus facile à commenter. Moins drôle aussi, mais le rire, le franc rire, pas celui de Beckett ou de Ionesco, c'est plus difficile à analyser.

 J'ai l'impression que luvre de Céline n'est pas encore étudiée au niveau où elle mériterait de l'être. Un gros travail a été fait, mais les études céliniennes n'en sont qu'à leur début, au premier palier. C'est un peu normal. Après tout, il a fallu attendre plus de cent ans pour que Flaubert soit étudié à sa juste mesure, échappe aux jugements idiots des Goncourt ou de Léautaud. Rabelais a attendu trois siècles avant d'être lu à ses divers niveaux. Quand Aragon, communiste depuis 1927, demande à Céline " pourquoi écrivez-vous ? ", on présente la réponse de Céline comme une " dérobade " ou une " pirouette ", parce qu'il ne répond pas, comme Aragon l'eut souhaité, " pour donner de l'espoir à la classe ouvrière ", mais parce qu'il pose la question de savoir pourquoi " les hommes, tous les hommes, ont la manie de créer, de raconter des histoires ", ce qui place la question à un niveau plus élevé. Et cette réponse creuse le fossé entre " l'écrivain " que ne voulait pas être Céline et le conteur qu'il est avant tout.

 " Ça a débuté comme ça " n'est pas une préciosité, mais une réponse orale, vivante, en face à face, à la question posée par le lecteur. Question sur un sujet qu'on n'a pas éclairci, sauf par Serge Kanoky. Je lui laisse la primeur de la réponse. Céline ne parle pas de voyages au pluriel, de ses voyages autour du monde, comme beaucoup l'ont cru à l'époque, s'arrêtant aux anecdotes pittoresques à la mode en son temps. Son voyage est imaginaire, il le dit, nous prévient. C'est une histoire de fantômes, un délire, une suite de rêves et de cauchemars, " aux confins des émotions et des mots ", " une symphonie littéraire plutôt qu'un véritable roman ". Cette conception du roman est encore à analyser.

  Littérairement et historiquement, on manque encore de recul. Des années décisives de la vie de Céline, à Londres, en Suisse, en Bretagne, sont peu connues. Ses lectures également. On ignore ce qu'il pouvait savoir de la révolution bolchévique, de ses chefs, de leurs discours, ou de ce qu'il pouvait savoir de la politique anglaise, américaine, et de la politique allemande des années 30. Il faudrait lire les journaux de l'époque et non les livres d'aujourd'hui. Le docteur Destouches avait-il lu dans Monde du 8 mai 1930 ce dialogue entre Georges Wells, dénonçant la perversion du mythe du prolétariat et Henri Barbusse excusant tout " catéchisme " au nom de l'idéal et de " la conscience des chefs " ? Au dispensaire, Céline lisait Monde de Barbusse. En 1933, Edouard Herriot, revenant d'Ukraine, peu après la grande famine (cinq à six millions de morts) déclara qu'il n'avait vu que prospérité ! La violence de Bagatelles, aujourd'hui nous est inadmissible. Il faudrait la lire avec les yeux d'un lecteur de l'époque. C'était le temps des insultes hyperboliques. En 1939, dans Les Cahiers du bolchévisme, Maurice Thorez décrivait Léon Blum comme un " reptile répugnant, chacal, laquais des banquiers de Londres, mouchard, belliciste enragé... (...) Blum aux doigts longs et crochus, auxiliaire de la police, mouchard, qui a l'aversion de Millerand pour le socialisme, la cruauté de Pilsudski, la férocité de Mussolini, la haine de Trotski pour l'Union soviétique... "

  Céline fréquentait beaucoup de gens très différents. Il y aurait des recherches à faire dans ces directions. Avait-il vraiment lu Fichte et Hegel en Angleterre comme le prétendra Geoffroy ? Qu'avait-il pu retenir de Gobineau et d'Elie Faure qu'il dira avoir lu ? Il faut plaindre les futurs biographes de Céline... Nous sortons à peine d'un XXe siècle confus et atroce, que l'on regarde encore avec émotion ou passion. Les causes de la première guerre mondiale paraissent maintenant absurdes, mais la génération de Céline s'y est engloutie avec un enthousiasme et un héroïsme peu compréhensibles aujourd'hui. Nous ne sommes pas sortis de la seconde guerre mondiale . On craint même des répétitions de l'Histoire sur les lieux mêmes du crime, oubliant que le crime s'est déplacé en d'autres contrées. Dans cette Corée qui inquiétait si fort Céline en son exil, lubie sans doute, mais prophétique.

 Quand on lit Bagatelles, on pense aux morts dans les camps, on a des chiffres et des images et des récits atroces dans la tête. En lisant Mea culpa ou Bagatelles, on ne pense pas aux millions de paysans et de " petits bourgeois " russes qui ont mangé de la terre et de la chair humaine. On a peu d'images du goulag en tête. Les lycéens en ignorent tout. Notre lecture de Céline est prisonnière de notre connaissance limitée de l'Histoire à certaines atrocités, dont nul ne devrait exclure ou excuser l'autre. En 1936, le danger, pour Céline, venait du bolchévisme, de la Russie, et du continent asiatique. Des politiciens chevronnés pensaient de même. Dans le creux de la vague et au milieu de la tempête, il craignait pour la France et l'Europe la guerre civile qui ravageait l'Espagne. Réaction de peur, partagée par d'autres qui n'étaient pas forcément fascistes, mais anarchistes, socialistes, bourgeois ou émigrés russes. Le fascisme, pour lui, n'était qu'une réaction temporaire, due à la faiblesse des démocraties, contre le communisme.

  Sympathie pour le fascisme ? Dès mai 1933, à Elie Faure, Céline écrivait : " Regardez ce qui se passe en Allemagne - Une déliquescence générale de la gauche. (...) Si nous devenons fascistes. Tant pis. Ce peuple l'aura voulu. Il le veut. Il aime la trique. (...) Nous sommes tous en fait absolument dépendant de notre Société. C'est elle qui décide de notre destin. Pourrie, agonisante est la nôtre. J'aime mieux ma pourriture à moi, mes ferments à moi que ceux de tel ou tel communiste ". Cynisme ? Céline fréquentait des Allemandes. Ignorait-il que les communistes allemands avaient préféré, sur ordre de Moscou, l'hitlérisme à la social-démocratie, pensant que le nazisme serait un mal passager qui amènerait au triomphe final du communisme ?

  Bagatelles est un pamphlet politique mais aussi un pamphlet esthétique. On passe à côté du véritable enjeu de Bagatelles. L'enjeu esthétique et existentiel. L'œuvre de Céline s'oppose aux valeurs esthétiques du XXe siècle, au triomphe du surréalisme, de l'art abstrait, de la littérature à thèse ou du style académique. Céline avait comparé son combat à celui des impressionnistes contre les néo- classiques, mais demain ce peut être le combat de l'art figuratif contre l'art des abstractions ou des anamorphoses. Des gens instruits et raffinés préféraient Duhamel ou Sully Prudhomme à Baudelaire ou Bernanos. Ce n'est plus le cas. Mais d'aucuns préfèrent encore Sartre ou Queneau à Céline. Cela sera-t-il le cas dans cinquante ans ? Ceux qui annonçaient dès les années 30 que Céline serait illisible, sont aujourd'hui, vingt ans plus tard, ceux qu'on ne réédite même plus.

 En 2004, les éditions Plon publiaient le Dictionnaire Céline. Réalisé par Philippe Alméras, il présentait la particularité d'être le fruit d'un travail individuel. Pouvons-nous voir dans cet ouvrage, qui prétendait " faire fi des légendes et des tabous en intégrant les témoignages de tous bords ", le symbole d'un manque de cohésion entre chercheurs ? Céline porte-t-il intrinsèquement les germes d'une impossible communion pluridisciplinaire ?

  L'idée d'un Dictionnaire Céline était excellente et occupait plusieurs chercheurs. Malheureusement Alméras, si brillant par ailleurs, pressé par le temps, a bâclé son travail. Son Dictionnaire est plein d'erreurs de dates et de noms, de lacunes et d'approximations, de citations tronquées, de méconnaissances étonnantes, d'affirmations fallacieuses. Travail fait à la hâte, et coloré de parti pris idéologique. J'ai écrit trois articles pour éviter aux étudiants de citer ce livre sans vérifier par eux-mêmes les sources. Sans illusions hélas. Le livre était séduisant, alerte, sagace, connut un grand succès, même parmi les céliniens avertis. Il n'est pourtant guère fiable pour des chercheurs sérieux. On attend une réédition revue et corrigée, mais le paternalisme goguenard, les jugements politiques d'Alméras envers Céline ne varieront guère.

 Céline, bien sûr, n'appartient à personne, ni aux universitaires ni aux éditeurs, et il est des grognards, des francs-tireurs, des obscurs, qui ont enrichi notre connaissance de Céline, autant que les chapeaux pointus. Un conducteur du métro, un bouquiniste des quais de la Seine, un amateur de vieux papiers, un petit professeur de collège, un ancien peintre en bâtiment, ont souvent déniché des textes inédits et auraient eu à nous en apprendre sur leur approche de Céline. Un libraire comme Henri Thyssens a crée un site internet d'une érudition inégalée. L'œuvre de Céline est une cathédrale avec ses saints, ses gargouilles et ses diables, ses petites chapelles et ses grandes orgues, ses visiteurs et ses serviteurs.

 Jansénistes et jésuites, artisans et commerciaux, partisans et détracteurs, poètes et prosateurs, analystes et romanciers, s'y croisent, s'y défient, s'épaulent ou se détestent. Céline ne laisse guère indifférents les amateurs de littérature. Son œuvre est lisible à plusieurs niveaux, abordable sous différents angles. Sa richesse semble inépuisable. Personne ne peut se targuer d'en avoir fait le tour. Pourtant, en Grande Célinie, que d'individus assoiffés de gloriole, de " m'as-tu vu, m'as-tu lu... ", de " premier, fus à dire et écrire... ", soignant leur narcissisme ! Que d'écrivains jaloux se déguisant en critiques ! Céline échappe à toute définition, comme tout grand créateur. Céline est bien vivant. Que d'auteurs glorifiés de leur vivant - alors que Céline était ignoré - sont aujourd'hui oubliés !

 Dans un ouvrage intitulé Céline l'infréquentable ? (Jean Picollec, 2011), Joseph Vebret proposait huit entretiens de " céliniens incontestés (...) qui font autorité ". D'aucuns pourraient légitimement s'étonner d'une telle proximité affective entre l'objet d'étude et les intervenants. Des staliniens incontestés pourraient-ils en effet produire un travail objectif sur le " Grand Guide des peuples " ?

 C'était le choix de l'éditeur... Il lui a semblé intéressant d'interroger des céliniens de générations différentes, au parcours divers, de motivations différentes. Céline n'est pas Staline. Céline n'a exercé aucun pouvoir, Staline les avait tous. Céline n'a pas été particulièrement  fêté en Allemagne nazie. Des écrivains communistes ont été fêtés au pays du goulag. Aragon reçut le prix Lénine et son nom est donné à des rues, des lycées, une station de métro. Céline ne reçut aucun prix nazi et n'a même pas une plaque, un cul-de-sac, à son nom. Il y a des céliniens très anti-céliniens. Certains et non des moindres ont cherché à réduire l'œuvre à une recette commerciale, d'autres à faire de l'homme " le salaud du XXe siècle ".

 J'ignore s'il en est de même du côté d'Aragon ou de Sartre. Ou les historiens ont un temps de retard ou leur jugement de valeur est partial. Je ne suis pas, mais pas du tout, " un célinien incontesté faisant autorité "... C'est une formule publicitaire. Il est clair que Vebret a choisi d'interroger des céliniens qui montrent une certaine sympathie envers leur auteur, mais elle n'est pas inconditionnelle. Si certains reconnaissent à Bagatelles des qualités littéraires, capitales, en dépit des idées politiques, ils ne nieront pas que certains chapitres soient illisibles aujourd'hui. L'Ecole des cadavres n'est pas leur livre préféré, malgré son foisonnement de néologismes et d'innovations syntaxiques.

  Comment être véritablement neutre ou impartial avec Céline ? Et il en est, en a été, de même avec beaucoup d'autres écrivains. Voltaire a été détesté pour ses sarcasmes envers la religion catholique par bien des générations de lecteurs catholiques. Chateaubriand n'a pas dû beaucoup plaire aux militants laïcs et républicains. Il n'y a pas si longtemps, l'un de mes meilleurs élèves, d'origine juive, refusait d'étudier Candide à cause des moqueries contre les rabbins. Et il ignorait tout du Dictionnaire philosophique ! Alors, Céline ! Le proposer à l'étude dans une classe soulève souvent des refus, même après une longue présentation qui se veut sans concession. On n'a pas le moindre problème avec Agrippa d'Aubigné ou avec Ronsard malgré leurs anathèmes. On peut chanter A la Bastille de Bruant sans passer pour antisémite et son portrait peint par Lautrec orne les rues d'Albi. 

 On peut étudier les orateurs de la Révolution sans qu'un élève avec un nom à particule ne lève la main pour contester. Les descendants des guillotinés de 93 sont évidemment peu nombreux dans une classe. Robespierre et Danton n'incarnent plus le Mal. Quand on célèbre la Révolution, on oublie ses excès, et on la fête en bloc. On devrait en faire autant avec Céline, mais pour certains, Céline est la figure du Mal et on occulte sa révolution esthétique à cause de ses excès politiques. Le choix de Vebret peut se défendre. Les ouvrages critiquant Céline, remettant en question l'homme ou l'œuvre, aujourd'hui, trouvent davantage d'éditeurs que des essais sans couleur idéologique... Depuis quelques années, la parole est plus souvent donnée aux détracteurs de Céline qu'aux chercheurs consciencieux. Même aux novateurs ! Je pense à Serge Kanoky qui a écrit un essai sur Céline, original, ouvrant des portes, facile à lire, et qui ne trouve pas d'éditeur...

 Je ne prétends à nulle " autorité "... Ceux qui s'en octroient une me font sourire, surtout s'ils croient incarner une cause. Je ne crois pas à " l'objectivité " en littérature ou en histoire. Ce ne sont pas des sciences exactes. Les historiens en sont encore à s'affronter sur les millions de morts d'un côté et de l'autre de telle ou telle idéologie, alors qu'un seul mort est déjà de trop... Je me suis spécialisé dans la recherche biographique. J'ai interrogé les derniers témoins, éclairé quelques visages restés dans l'ombre, établi quelques correspondances entre les modèles et leur avatar, exhumé quelques lettres, rétabli quelques faits et dates, préférant mettre l'éclairage sur de courtes séquences plutôt que de prétendre à une synthèse qui me semble impossible. J'ai réagi quelquefois à certains propos qui me semblaient exagérés, certaines citations tronquées ou extraites de leur contexte, certaines interprétations qui me semblaient outrancières, et puis j'ai renoncé aux vaines polémiques qui ne convainquent jamais un interlocuteur sûr de sa vérité.

  Toute analyse, toute approche de Céline me semble toujours intéressante et contestable à la fois. Céline demeure pour moi un point d'interrogation. C'est peut-être le signe du génie. A moins d'être simpliste ou sectaire, et surtout peu curieux, Céline échappe à toute définition et à tout commentaire définitif. Vebret aurait pu donner la parole à certains détracteurs de Céline, mais ils ont d'autres moyens de communication, et ceux qu'il a interrogé ne sont pas des fanatiques. Ou alors le mot fanatique ne veut plus rien dire. Personnellement je me moque des affinités politiques ou morales d'un chercheur si sa production apporte du nouveau ou entraîne la réflexion. Je n'ai pas conservé tous les livres que j'ai lus sur Céline, mais ma bibliothèque contient des ouvrages d'auteurs réputés de droite comme de gauche, d'extrême droite comme d'extrême gauche, donc d'études orientées dans un sens ou l'autre, et qui me semblent intéressantes. J'essaie toujours de comprendre et je comprends même qu'on puisse détester Céline, aussi bien l'homme que l'œuvre.

   Chacun a son histoire et ses tropismes. J'admire la probité dont fait preuve Zagdanski à étudier Céline, y compris et surtout Bagatelles - qu'il tient pour un grand livre - en dehors de toute passion affective, alors qu'il aurait des raisons pour manifester un dégoût. Ce que je comprends moins, j'avoue, ce sont les thésards qui ont consacré des années de leur vie à un auteur qu'ils détestent. A moins de se livrer comme Jérôme Bosch à la tératologie. Mais le plaisir que prend le chacal à dépecer la carcasse du lion mort ou la fierté de faire claquer au vent un drapeau, d'incarner une morale ou de défendre une valeur, c'est de la politique, du cabotinage, et cela nous éloigne de la littérature, du plaisir de lire...

  Depuis quarante ans que vous travaillez sur Céline, vous est-il possible d'esquisser les grands axes de recherche concernant l'homme et son œuvre ? Ont-ils permis d'avoir une connaissance plus affinée du personnage, une perception qui ne se limiterait pas au concept dual et manichéen du génial salaud ?

  La Célinie est une véritable auberge espagnole. Chacun a son Céline et y met ses fantasmes. C'est du chacun pour soi et à couteaux tirés. Chez les proustiens ou les bloyens, il paraît qu'il en est de même, en plus feutré ou plus rageur. Les délires de Céline incitent à l'hyperbole. Créée en 1976 par Alméras, Dauphin et Godard, la Société des études céliniennes eut comme présidents, après Alméras, André Lwoff, prix Nobel de médecine, Gérard Antoine, recteur de l'Université, et François Gibault, avocat libéral. C'est dire le sérieux de cette société. Elle regroupe des chercheurs modestes et sérieux, en dehors de toute passion politique ou partisane, et a publié des études variées et utiles.

  Quand j'ai commencé à lire du Céline, en 1964, il y avait deux sortes de librairies : les bonnes qui avaient du Céline en rayon et les mauvaises qui n'en avaient pas. Soit la " bonne librairie " était tendance Brassens et Ferré, soit elle vendait du Bardèche et du Brasillach. Entre les deux, dans les librairies chics, à peine le Voyage et Mort à crédit entre des Camus et des Sartre à la file indienne. C'était un véritable western. Il nous fallait des ruses de sioux pour dénicher un Féerie ! On avait l'air de comploteurs dès qu'on parlait de Céline. Les études littéraires ou biographiques étaient peu nombreuses : les revues de L'Herne, les études de Debrie et de Marc Hanrez. En 1967, quand Dominique de Roux vint à Aix-en-Provence, ville universitaire, dédicacer sa Mort de Céline à la librairie " Champagne ", malgré les annonces dans la presse locale, nous ne fûmes que deux à nous présenter à lui. On nous prit en photo.

  Mon sujet de maîtrise était choisi, ce serait Céline, à la grande joie de mon ami Henri Mahé. Je rencontrais d'abord grâce à lui, ceux qui avaient connu Céline et qui étaient encore en contact avec le peintre : Aimée Barancy, Clément Camus, Lucette Destouches en juillet 1966, Hélène Gallet, Colette Turpin, le colonel Rémy. Plus tard, à la suite de bien des hasards, j'interrogerai Arletty, Georges Arzel, Jean Bonvilliers, Germaine Constans, Georges France, Gaby Gen Paul, Roger Lécuyer, Jeanne Le Gallou, Maguy Malosse, Tinou Le Vigan, Volny Mourlet, Piéral, Trésa Saban, Jean Seltensperger, Eliane Tayar, Madame Tuset. J'ai pris des notes, me souviens de tout. Mais combien je regrette de n'avoir pas osé leur poser plus de questions...

  En mai 1969, à Aix-en-Provence, je prenais rendez-vous avec le professeur Raymond Jean que j'avais entendu dire " Céline, c'est notre Shakespeare à nous ", pour lui demander de patronner mon mémoire de maîtrise qui porterait sur les transpositions biographiques dans les trois romans de Céline à partir de témoignages inédits. J'eus pour réponse : " Mai 68 est trop proche de nous, cela pourrait nous créer des histoires, nuire à notre avenir, mais vous pourriez entrer dans une équipe, faire un mémoire à plusieurs sur un thème général... " Même échec auprès d'autres... Céline faisait peur aux universitaires ! Renoncer à Céline, étudier Rutebeuf ? Une amie me confia que son oncle, professeur à Paris, serait intéressé par Céline. Je rencontrai ainsi à la Sorbonne le professeur Jacques Robichez, spécialiste de Romain Rolland, mais qui dirigeait déjà une thèse sur Céline, celle de Jean-Pierre Dauphin que je rencontrerai plus tard. Ce fut donc à cause de Céline que je quittai Aix. Le service militaire m'envoya à Sigmaringen et à Baden-Baden. Je ne vis mon directeur de maîtrise que deux fois : pour lui soumettre un plan et pour recevoir ma mention.

  En 1976, Jean-Pierre Dauphin organisait une bibliothèque Céline à Jussieu, soutenait sa thèse, créait la Société des études céliniennes, et en 1977 m'invitait à écrire des notices pour les Cahiers Minard. La même année étaient publiés l'Album Céline en Pléiade et le premier tome de la biographie par François Gibault. Céline n'était plus tout à fait tabou et je n'étais plus tout à fait seul. Je rencontrais au fil des ans quelques céliniens historiques : Eliane Bonabel, Paul Chambrillon, Lucien Combelle, Henry Coston, Jacques d'Arribehaude, Nicole Debrie, Pierre Duverger, Jean Guenot, Alphonse Juilland, Pierre Monnier, Serge Perrault, Robert Poulet. Et ceux de ma génération : Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin, Henri Godard, Pierre Lainé, Marc Laudelout, Jean-Paul Louis, Pierre-Edmond Robert, Henri Thyssens. Que de souvenirs ! Je raconterai un jour ces rencontres. Sans oublier les marginaux comme Marc Augier, Alphonse Boudard, Guy Debord, Willy de Spens. En 1983, au Colloque de La Haye, je fais ma première communication : l'étude graphologique des écritures de Céline. Je découvrais alors le milieu des chercheurs céliniens.

  Les céliniens ! Que de fois ai-je entendu vitupérer " les céliniens "... C'est fort mal les connaître. Car " les céliniens ", ça n'existe pas. Chacun a sa motivation, son chemin, sa spécialité. Chacun apporte sa pierre, fait part de sa lecture. Aucun ne se ressemble. Céline ne les rassemble que lors de colloques internationaux. Et c'est la joie des retrouvailles, la curiosité des dernières découvertes. Parfois le " scoop " ! Mais chacun a son Céline. Et c'est tant mieux ! L'œuvre est tellement riche qu'on peut l'aborder sous des centaines d'angles. Le grammairien n'est pas forcément intéressé par le biographe. Et entre biographes les divergences existent. Il nous arrive bien sûr de nous entraider, de faire appel à tel ou tel, spécialisé dans un domaine, à passer des semaines pour trouver un renseignement. Travailler à plusieurs demande beaucoup de tolérance et d'humilité. Des petits groupes y arrivent. Ils sont les plus modestes. Bien vaniteux celui qui dit connaître l'homme ou l'œuvre ! Bien prétentieux celui qui lance " Céline ! Salaud ! " Ça pose... Cela fait bien à la télévision...

  Avant de clore cet entretien, pouvez-vous fournir à nos lecteurs une liste d'ouvrages que tout célinien se doit de posséder ?

 Je peux vous donner une première liste des ouvrages qui me sont utiles ou qui m'ont appris des choses, mais je serai partial, vais oublier des amis, m'intéressant plus à la biographie qu'aux commentaires ou interprétations.

 Du côté des idées, m'ont laissé une forte impression : d'Aebersold, sa Goétie. D'Alméras, Céline entre haines et passions. De Bellosta, Céline ou l'art de la contradiction. De Brami, son Céline. De Nicole Debrie, Il était une fois Céline et les autres. D'André Derval, les 70 critiques de Voyage et L'Accueil critique de Bagatelles. De Donley, La Petite Musique. D'Elie Faure, Découverte de l'archipel. De Serge Kanony, son inédit Céline ? C'est ça !... De Muray, son Céline. De Dominique De Roux, La Mort de Céline. De Taguieff, L'Antisémitisme de plume. De Tettamanzi, Esthétique de l'outrance.

 Du côté de la biographie : d'Alliot, Céline au Danemark et Céline à Bezons. De Bastier, Le Cuirassier blessé. De Dauphin, la Bibliographie des écrits de Céline (1985, non réédité). De Ferrier, Céline et la chanson. De Gibault, la biographie, cela va sans dire. De Godard, son Céline. D'Hindus, Céline tel que je l'ai vu. De Juilland, Elizabeth et Louis. De moi-même et de Pécastaing, Images d'exil. De Paul del Perugia, son Céline. De Monnier, Ferdinand furieux. De Pedersen, Le Danemark a-t-il sauvé Céline ? De Perrault, Céline de mes souvenirs. De Pollet, Escaliers. De Poulet, Entretiens familiers. De Gaël Richard, Dictionnaire des personnages et Le Procès Céline.

 Bien sûr aussi et surtout, à paraître, le Dictionnaire de la correspondance, dû à Jean-Paul Louis, Gaël Richard et moi-même. Evidemment, les Pléiade, les Cahiers Céline, les Années Céline, les Etudes céliniennes, les Actes des colloques organisés par la Société des études céliniennes, les Bulletins céliniens, les disques et vidéos, et tous les livres de correspondance. (Propos recueillis par Emeric Cian-Grangé, Le Petit Célinien, 1er juillet 2012).

 

 

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  Entretien avec  Jérôme  DUPUIS  par David Alliot.

 Depuis une dizaine d'années, la "plume " de Jérôme DUPUIS est familière des céliniens. Grand reporter à L'Express, il a régulièrement chroniqué l'aualité autour de l'écrivain. Manuscrit de Voyage au bout de la nuit, jurons du capitaine Haddock, figuration dans Tovaritch, hors-série du magazine Lire... rien n'échappe à son activisme journalistique qui lui a également permis de découvrir et côtoyer le petit monde des céliniens qu'il regarde avec distance et amusement...

 - Jérôme DUPUIS, cela fait dix ans que vous " suivez " l'actualité célinienne d'assez près, pour le compte de Lire et de L'Express. D'où vient cette passion ?

- J'ai découvert Céline il y a une vingtaine d'années à peu près, par l'entremise de la " trilogie allemande ", D'Un château l'autre, Nord, Rigodon, que je préfère nettement aux romans d'avant-guerre, et de sa correspondance qui est pour moi un monument littéraire à part entière. Ma première enquête sur Céline a été réalisée au moment où le manuscrit de Voyage au bout de la nuit est ressorti de nulle part. J'ai cherché à savoir ce qu'il en était advenu pendant soixante ans, et au travers de cette histoire littéraire, j'ai rencontré des membres éminents de la " nébuleuse célinienne " comme Emile Brami, François Gibault, Henri Godard, etc. J'ai passé un temps fou sur cette enquête et retrouvé une photo de Bignou, un temps propriétaire du manuscrit... Mais surtout, j'ai passé un après-midi entier avec Pierre Berès dans sa librairie, à compulser le manuscrit de Voyage au bout de la nuit avant qu'il ne passe en vente. Ça reste un souvenir extraordinaire.

 - L'actualité et les publications céliniennes sont abondantes... Ils n'en ont pas un peu marre, à L'Express, de voir Céline abonder régulièrement dans leurs colonnes ?

 - Céline fait partie des grands auteurs de notre temps avec Proust, Joyce, Kafka, Hemingway, Fitzgerald, etc. Céline fait partie de ces personnages littéraires qui excèdent leur œuvre par leurs caractères. C'est aussi un sujet journalistique plus excitant que, disons, Hervé Bazin ou Julien Green qui ont eu des vies plus ternes... Avec Céline, il se passe toujours quelque chose. Bien sûr, la dimension antisémite ajoute une odeur de soufre... Et puis, il a eu une vie tellement riche qu'on découvre toujours du nouveau. Un jour, on découvre qu'il a été figurant dans un film, un autre, qu'il a participé au meeting des fascistes canadiens-français, ou c'est une correspondance inédite qui passe en vente... Les commémorations nationales qui sont annulées...

 Il ne faut pas oublier que Céline est aussi un point de fixation de certaines névroses très françaises, telles que Vichy, la Collaboration, l'antisémitisme... Alors évidemment, à chaque fois que j'arrive en conférence de rédaction avec " mon " Céline, ils sourient un peu à L'Express, mais je ne tiens pas la chronique de tout ce qui sort sur Céline, j'essaie seulement d'en extraire l'essentiel.

 - Qu'est-ce qui vous attire chez Céline ?

 - Ce que j'aime le plus chez lui, c'est son humour ! C'est pour cela que je préfère la " trilogie allemande " aux romans d'avant-guerre. C'est un humour moderne, déchaîné, incorrect, inventif. J'aime beaucoup sa vision du monde, assez pessimiste, avec d'un côté les riches et les puissants, et de l'autre les petits et les faibles. Au-delà des divisions politiques ou raciales, il s'est tenu à ça, et on le retrouve dans toute son œuvre... Un complexe de petit boutiquier en quelque sorte. J'aime aussi beaucoup sa vie de paria, à partir de 1938. Il s'est " auto-marginalisé " socialement, stylistiquement, vestimentairement... J'aime bien ce côté " chien galeux " des Lettres.

 - Et qu'est-ce qui vous repousse chez Céline ?

 - Ce que j'aime moins, c'est son goût pour la farce rabelaisienne... Normance, par exemple, pour moi, relève de cette veine. Je préfère quand il est dans le subtil. Par ailleurs, même s'il est de bon ton de dire chez les céliniens que les pamphlets sont formidables et drôles, je les trouve encore plus ennuyeux que scandaleux. Ce que je n'aime pas non plus dans la psychologie de Céline, c'est son ingratitude orgueilleuse vis-à-vis de tous les gens qui l'ont aidé à un moment de sa vie.

 - Depuis une dizaine d'années vous fréquentez le monde des céliniens. Que vous inspire cette société littéraire ?

 - J'aime bien ! Vous connaissez cette théorie sur les rapports sociaux qui veut que dans un groupe donné, on trouve toujours une répartition des rôles, avec le bellâtre, le gourmand, le sportif, le comique, etc. Dans l'univers célinien, on trouve l'universitaire avec Godard, le gardien du temple avec Gibault, l'enfant terrible avec Nabe, les exégètes avec Mazet et Laudelout, les antisémites, les théoriciens fous, la jeune génération qui finit par s'imposer, etc.

 Tout cela forme un petit cirque à la fois sympathique et ridicule, mais je pense que c'est la nature de Céline et de son œuvre d'avoir engendré cela. Et je trouve que c'est une secte d'autant plus sympathique qu'elle exhume beaucoup de choses, défend son héros souvent malmené et fait progresser le portrait du personnage. Je ne pense pas que Robert Sabatier ait jamais une secte de ce genre.

 - Qu'avez-vous pensé de la " non-célébration " de Céline dans les commémorations nationales ?

 - Aucune importance, Céline n'a pas besoin d'être commémoré solennellement. Ce genre de manifestations, c'est très bien pour les frères Tharaud et Catulle Mendes. Céline n'en a vraiment pas besoin. Depuis cinq ans, il n'y a pas un mois sans un livre de ou autour de Céline qui paraisse, et un trimestre sans qu'il fasse l'actualité... Céline et son œuvre sont assez forts pour se passer de ça. Céline se suffit à lui-même. (Spécial Céline L'insoumis, n°4, février-mars 2012, Lafont Presse).

 

 

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    Romancier, dramaturge, auteur d'anthologies et d'essais littéraires, directeur de collection, Joseph VEBRET dirige le magazine des Livres qu'il a créé en 2006 et contribue à BibliObs, le portail littéraire du Nouvel Obs. Il vient de faire paraître aux éditions Picollec Céline, l'infréquentable ? recueil d'entretiens.

 Livr'Arbitres : 2011, c'est l'année des commémorations. Le cinquantième anniversaire de la mort de Céline, et aussi le vingtième de celle d'Antoine Blondin. Un Blondin que certains ne connaissent plus qu'à travers le prisme du film tiré de son roman éponyme " Un singe en hiver " et l'alcoolisme. Regrettez-vous cet état de fait ?

 Joseph VEBRET : Chaque année est l'objet de commémorations et autres célébrations officielles qui peuvent paraître dérisoires ou désuètes. 2011, comme vous le soulignez, met à l'honneur Clovis, Nicolas Boileau, Théophile Gautier, Hervé Bazin, Henri Troyat, des politiques, des héros, des personnages de l'histoire. Un comité décide de ce qui sera ramené sous les feux momentanés de la rampe. Antoine Blondin est absent de cette liste. Pourquoi ? Mystère. Peut-être attendent-ils le cinquantenaire ou le centenaire. Louis-Ferdinand Céline s'est tout aussi mystérieusement retrouvé sur cette liste, puis retiré après le brouhaha que l'on sait, d'aucuns ne voyant, en lui que le salaud (qu'il fut vraisemblablement) au détriment du génie littéraire (qu'il était incontestablement). Mais qu'importe ; non seulement 2011 est devenu " l'année Céline " sans le vouloir, mais voici la preuve que le talent n'a besoin ni de célébration ni de colifichets... Blondin est un grand écrivain, un styliste, et son éditeur fait en sorte que l'œuvre soit disponible. Et comme c'est souvent le cas, l'histoire retient surtout l'aspect le plus anecdotique : l'alcool, les maîtresses, les frasques, les dérapages, etc.

   Mais réjouissons-nous, grâce à ce goût de l'histoire pour la petite histoire vue du petit bout de la lorgnette, derrière l'alcoolique se tient l'écrivain de talent, tout comme derrière l'antisémite que fut Céline, se discerne l'auteur de l'incroyable Voyage au bout de la nuit. Même chose pour le film Un singe en hiver, savamment mis en scène, extraordinairement interprété par Gabin et Belmondo, avec deux ou trois scènes d'anthologie, mais qui ne reflète pas la densité du livre...

 On affirme que beaucoup de personnes ont fait le voyage pour Meudon (commune de résidence de Céline après son retour d'exil). Blondin en était-il selon vous ?

 Effectivement, après son retour d'exil en 1951, après qu'il fut amnistié en avril, Céline s'installe à Meudon, au 25 ter Route des Gardes, avec Lucette (qui vit toujours dans la maison) et le chat Bébert. Il reçoit des visites, des amis, des relations, quelques journalistes. Mais au début c'est un pestiféré, un maudit, qui en plus n'a pas très bon caractère. Viendra Roger Nimier, à partir de décembre 1956. Il correspondait avec Céline alors qu'il était en exil au Danemark. Engagé comme directeur littéraire aux éditions Gallimard, il " manage " Céline et joue les intermédiaires (plus personne ne le supporte rue Sébastien-Bottin). Céline apprécie la jeunesse, sa fougue, son talent et sa personnalité. Une amitié non dite unira les deux hommes jusqu'à la mort de Céline, en 1961. En 1956, la sortie en poche de Voyage remet un peu Céline en selle. Ses deux précédents ouvrages n'ont pas rencontré le succès escompté. Nimier s'occupe du lancement de D'Un château l'autre.

  On sait qu'il a demandé à Blondin de parler de Céline à ses amis journalistes. On sait aussi, Blondin le raconte dans Le flâneur de la rive gauche, qu'ils rendaient tous les deux visite à Céline. Tous les dimanches affirme Blondin ; peut-être pas aussi souvent rectifie son biographe, Alain Cresciucci. Blondin admire Céline : " C'était merveilleux et épouvantable. Pas le droit de boire, de fumer, de manger. On y allait quand même. Céline était superbe mais pas très marrant et plutôt mal habillé ". Céline n'admire pas Blondin. Il lui aurait dit la première fois qu'il le vit : " Ah ! C'est toi le petit Blondin ? Tes livres sont si aériens, si légers, que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds ". Blondin a 35 ans, Nimier en a 31. Céline les considère comme des gamins, des jouisseurs, des jeunes qui s'amusent à écrire des livres.

 Céline et Blondin semblent tous deux déphasés, en décalage par rapport à leur monde et par rapport à leur contemporain. Est-ce un élément central de leur œuvre, de leur écriture ?

 Ils sont effectivement en décalage, comme d'ailleurs beaucoup de grands écrivains. Si c'est pour être en accord avec son époque, en phase avec son temps, à l'aise dans ce monde, aucune raison d'être écrivain, ou alors on compose une littérature de confort. Je dis souvent que si nous étions comme tout le monde, nous ne serions pas écrivains... C'est le décalage, le regard porté sur son temps et ses contemporains qui poussent à la nécessité d'écrire. Céline et Blondin ont des points communs, peut-être plus accentués chez Céline que chez Blondin. Ils connurent tout de suite la notoriété, ils affichaient tous deux des idées allant à contre-courant, ils avaient le goût de la provocation et se situaient du côté droit de l'échiquier politique. Ils ne font que passer et refusent les dogmes et les idéologies. Ils ont du talent et le savent. Ils jonglent avec les mots, avec brio et dextérité. Ce sont des stylistes qui ne connaissent que l'excès. Il est des incipits qui en disent parfois plus long sur l'auteur que toutes les biographies qui lui sont consacrées. Voyez Céline, les incipits de trois de ses livres majeurs parlent d'eux-mêmes : " Çà a débuté comme ça. ", dit Voyage au bout de la nuit ; " Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. " poursuit Mort à crédit ; " Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j'ai commencé... " conclut D'un château l'autre. La naissance, la solitude, l'ennui, les échecs, la mort... Ce que nous sommes, tout simplement, fragiles et mortels ! Quelques lignes qui résument le tragique destin de l'Homme.

 Voyez Blondin et la première phrase de L'humeur vagabonde : " Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. J'en profitais pour quitter ma femme et mes enfants. " Tout est dit, le temps, l'Histoire, le dérisoire, l'hypocrisie des bons sentiments, etc., etc. Ce sont des réprouvés, des parias, des maudits, qui subliment dans l'écriture les échecs de leur vie, échec de ne pouvoir s'adapter à leur temps, à leur siècle, à cette vie, aux autres, à leurs semblables. Ce ne sont pas les seuls. Regardez bien, observez, la plupart des écrivains, des grands écrivains, du moins ceux qui n'écrivent pas pour de mauvaises raisons, ne sont pas en adéquation avec leur temps, sont étrangers à leur époque.

 En plus de votre livre sur Céline, vous comptez développer beaucoup de sorties consacrées à cet auteur. Pouvez-vous les détailler ?

 Je consacrais déjà une place non négligeable à Céline et aux maudits de la littérature dans Le Magazine des Livres que je dirige. En accord avec Robert Laffont, propriétaire du groupe Entreprendre qui édite le magazine, j'ai créé une revue trimestrielle, Spécial Céline, qui se veut complémentaire des publications mensuelles ou annuelles déjà existantes. Il y a beaucoup de choses à dire sur Céline, peut-être encore beaucoup à découvrir. Il y a là un public qui ne se contente pas de lire les romans de l'auteur, qui veulent en savoir plus, Céline fait partie de ces écrivains dont la vie est aussi intéressante que l'œuvre, ces écrivains qui sont des personnages de roman. Il m'a semblé qu'un espace supplémentaire était nécessaire pour des études, des recherches, des témoignages, des relectures, etc.

 Comme je vous l'ai dit, je me positionne en passeur plus qu'en chercheur. J'ai demandé à David Alliot de m'aider, surtout de me conseiller. Concernant Céline, je me contenterai de ce trimestriel. Il me faut aussi dire que les journées n'ont que 24 heures, que Le Magazine des Livres, me demande beaucoup de temps, et que je tiens à en conserver pour ce qui est la base même de mon travail, la raison pour laquelle j'ai abandonné toute activité salariée voici plus de huit ans, je veux parler de l'écriture en général et de mes romans en particulier. " (Propos recueillis par Arnaud Menu, Livr'Arbitres n°6, Automne 2011, dans Le Petit Célinien du 16 oct. 2011).    

                                                     

 

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 Comédien connu et reconnu du septième art, Christophe MALAVOY est un grand admirateur de Céline.

   Christophe MALAVOY, vous publiez cette année votre " Céline : même pas mort ! " Ma première question va être très classique, comment êtes-vous arrivé à Céline ?

 J'ai une certaine attirance pour les gens qui ne pensent pas comme tout le monde, qui osent dire des choses qui ne sont pas à la mode, et vont à l'encontre des sentiers battus, au risque de ne pas plaire. J'ai toujours pensé que le goût de plaire était une limite à la création artistique. Et s'il y en a un qui n'a jamais cherché à plaire, c'est bien Céline, qui l'a d'ailleurs payé assez cher. On pourrait citer aussi Flaubert ; le pavillon de Croisset a quelque voisinage avec celui de Meudon... Je suis d'ailleurs arrivé à Céline après Flaubert pour lequel je me suis longtemps passionné.

  Mais de là à vouloir adapter Céline au cinéma, il y a loin de la coupe aux lèvres !

  Je suis revenu à Céline il y a quelques années, après le tournage de Zone libre, le film de Jean-Claude Grumberg. Je cherchais un autre sujet de long métrage et j'ai soudain repensé à Céline sur lequel rien n'a jamais été fait au cinéma, tous les projets ayant été abandonnés pour diverses raisons. Je me suis donc replongé dans l'univers célinien. J'ai tout lu : les pamphlets, les romans, les ballets...

  Quels sont les obstacles que vous rencontrez ?

 Ils sont nombreux. Faire un film sur Céline, c'est aimer le saut d'obstacles. Il faut surtout un mental très fort, avoir beaucoup d'orgueil et beaucoup d'humilité à la fois. L'obstacle principal, c'est d'être en deçà du délire, de manquer d'imaginaire et de style. Sans dimension poétique, rien n'existe. Céline, c'est la poésie, dans la phrase, le costume, le décor, la lumière...

 " Sur le pavé gluant des petites pluies d'aurore, le jour venait reluire en bleu. " C'est ça Céline : la poésie à tous les étages, le délire, la peur, l'effroi... C'est Turner, Goya, Breughel, Bosch, plus près de nous Odilon Redon... C'est un univers où la beauté et le vice sont étroitement liés, où la mort, la vie et le burlesque sont étroitement mêlés. On est bien sûr très loin de la comédie à la française avec ses stéréotypes, ses dialogues " tendance " et ses décors bourgeois. C'est toute la difficulté de faire comprendre aux producteurs que les gens attendent de l'audace et de la poésie au cinéma.

 Tim Burton, les frères Cohen, Emir Kusturica ou encore Pedro Almodovar auraient eu beaucoup de mal à se faire produire en France. Notre cinéma délire très peu, voilà l'obstacle majeur de la création artistique. Il faut du temps, beaucoup de temps pour convaincre... C'est la grande faiblesse de notre cinéma. (Le diable apparaît chez Céline, propos recueillis par David Alliot, Spécial Céline n° 2, sept-oct 2011).

 

 

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  Pour son quatrième entretien, Le Petit Célinien a donné la parole à Christophe MALAVOY. Acteur, réalisateur, metteur en scène, écrivain, Christophe MALAVOY travaille actuellement à la réalisation d'un long-métrage consacré à l'exode de Louis-Ferdinand Céline, ainsi qu'à une adaptation théâtrale des Entretiens avec le Professeur Y.  Il est également l'auteur d'un ouvrage paru cette année aux éditions Balland : Céline, même pas mort !

 

    Pour écrire ces entretiens, vous avez pris la liberté de mêler fiction et réalité. Quelles sont les raisons qui ont dicté un choix aussi téméraire ? D'une façon générale, quel accueil a reçu votre ouvrage ?

 La seule raison qui vaille en littérature, c'est de prendre des libertés. C'est d'ailleurs ce que n'a pas cessé de faire Céline : Prendre des libertés. Que ce soit avec la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, la ponctuation, mais aussi le conformisme, l'académisme, le politiquement correct... Ce qui a dicté mon choix, c'est simplement de faire vivre Céline, de l'animer, de le sentir bouger, de ne pas en faire un cliché, une momie, de lui donner de la chair, du souffle, de la colère, de la tendresse, de faire entendre sa souffrance, sa poésie autant que ses excès... et surtout, de ne pas faire ce qui a déjà été fait. J'ai voulu un Céline vivant, loin des cercles et des salons, loin des commentaires, des explicââtions, de ceux qui ont des avis, des idées... j'ai voulu être le plus proche de Céline quand il dit : " j'ai pas d'idées moi ! aucune ! je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! (Entretiens avec le Professeur Y).

 Ce qui m'a dicté, c'est surtout une musique, la petite musique de la phrase, le ton juste... la vérité du " bouton de col à bascule. " Quant à l'accueil que mon ouvrage a reçu, je n'en ai aucune idée. Mon éditeur ne m'a pas adressé un mot depuis la sortie du livre. Silence radio. Il est peut-être mort, je ne sais pas. Je ne lis pas les rubriques nécrologiques, je suis donc très mal informé. La seule chose que je sais, c'est que ceux qui lisent m'adressent parfois un petit mot via mon site internet (www.christophemalavoy.com) et me disent le plaisir qu'ils ont eu à la lecture. C'est déjà beaucoup. Et je les en remercie...

 Dans les toutes premières pages du livre, vous êtes pris à partie par un donneur de leçons qui n'a pas lu Céline. Ne pensez-vous pas que la personnalité peu avenante de l'écrivain soit un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? Comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, ouvrage que vous considérez, " peut-être ", comme le chef -d'œuvre de Céline ?

   Ce que j'ai voulu dire en ouverture du livre, c'est que les " idées reçues " font plus facilement et même plus dangereusement leur chemin que l'opinion personnelle que chacun peut tirer de telle ou telle lecture. Il est assez surprenant de constater que tout le monde a un point de vue sur les pamphlets de Céline alors que très peu de gens les ont eus entre les mains, et par conséquent, les ont lus. Mais tout le monde s'accorde pour répéter ce que chacun a pu entendre dire, combien ils sont violents, abjects, nauséabonds... c'est en général les adjectifs que l'on entend. C'est cela que j'ai voulu mettre en relief et contre lequel je m'élève : condamner sans avoir vu, en l'occurrence sans avoir lu. Vous même, vous dites " la personnalité peu avenante de l'écrivain n'est-elle pas un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? " C'est extraordinaire d'imaginer qu'il faudrait une personnalité avenante pour avoir envie d'aller vers un auteur et de le découvrir. Le pire des vices peut être un défaut en morale, pas en littérature. Vous imaginez le nombre d'auteurs qui ne seraient jamais lus ?

 Le meilleur de la littérature n'est que très rarement écrit par des gens " comme il faut ", des gens " avenants " comme vous dites. Sade est-il un salaud ? Tolstoï est-il un salaud quand il écrit La sonate à Kreutzer ? Le plus violent pamphlet contre les femmes. Doit-on faire approuver sa façon de penser par la morale des autres ? " Ce n'est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, disait Sade, c'est celle des autres. " Savez-vous ce qui relie des auteurs aussi différents que le Marquis de Sade, Voltaire, Villon, Chénier, Chamfort, Chateaubriand, Victor Hugo, Vallès, Céline... la liste est longue... eh bien, c'est la prison et l'exil, et je ne parle pas de tous ceux qui ont eu maille à partir avec la justice comme Flaubert, Baudelaire et bien d'autres... La littérature a été portée par la folie, sinon par la maladie, avec des noms aussi illustres que Lautréamont, Proust, Kafka, Nietzsche, Céline... que cherche-t-on ? Des histoires d'amour qui finissent bien ?... Une morale bien bourgeoise qui sauvegarde les apparences et protège les atteintes aux mœurs ?... Vous me demandez comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, il y a dans cette œuvre la féerie d'un Marc Chagall et les hallucinations d'un Goya ou d'un Jérôme Bosch. André Gide avait d'ailleurs, à mon sens, très bien résumé le style célinien. " Ce n'est pas la réalité que peint Céline, disait-il, mais l'hallucination que la réalité provoque. " Maudits soupirs... est une première version de Féerie pour une autre fois. Je la trouve personnellement supérieure.  

 Le lecteur pourrait vous reprocher une certaine mansuétude à l'égard des engagements idéologiques qui ternissent l'œuvre de Céline. N'avez-vous pas le sentiment, en développant une rhétorique que d'aucuns pourraient qualifier de spécieuse, d'être l'avocat du diable ? N'y a-t-il aucune provocation à faire dire à Céline : " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? ou " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ? "

  Je n'épargne pas l'hystérie antisémite de Céline ni ses furies antibourgeoises, anticommunistes, anticléricales, antimilitaristes... Je tente de mette en lumière toutes les contradictions du personnage et elles sont nombreuses. Je donne la parole aux faits et restitue ce qu'il a dit avant la guerre, bien avant l'extermination des Juifs par les nazis, mais aussi ce qu'il a pu dire après la guerre, comme par exemple ce propos sur l'antisémitisme qu'il confie en 1947 à un étudiant américain, Milton Hindus, lors d'un échange épistolaire qui sera réuni par ce dernier dans un livre L. F. Céline tel que je l'ai vu. Il dit ceci : " Il n'y a plus d'antisémitisme possible, concevable - L'antisémitisme est mort d'une façon bien simple, physique si j'ose dire... il est temps de mettre un terme à l'antisémitisme par principe, par raison d'idiotie fondamentale, l'antisémitisme ne veut rien dire - on reviendra sans doute au racisme, mais plus tard et avec les juifs - et sans doute sous la direction des juifs si ils ne sont point trop avilis, abrutis - ou trop décimés dans les guerres. " Ce que les gens savent peu, c'est que Céline avait une véritable admiration pour les juifs, il appréciait leur intelligence, leur sens de la solidarité, leur côté messianique... paradoxalement, il a pu dire " Vive les juifs bon Dieu ! " ou encore " j'étais fait pour m'entendre avec les youtres ! ".

  Je ne porte pas un jugement moral sur l'homme ni sur l'écrivain, mais je tente de comprendre la " tragédie " de Céline et comment la mort, la grande inspiratrice de toute son œuvre, va le conduire jusqu'au bout de la nuit. Je remets l'homme au cœur du contexte, au cœur de l'histoire sans laquelle on ne peut saisir les enjeux. Je ne pense pas qu'il y ait provocation à faire dire à Céline " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ! " ni même " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? " N'oubliez pas le contexte dans lequel je les fais dire à Céline. Si vous sortez ces phrases de leur contexte, elles peuvent apparaître comme vous dites provocantes, mais si vous les replacez dans le contexte, c'est autre chose... nous sommes en 1938, avant l'Holocauste, quand je fais dire à Céline "... Et le danger à l'époque, c'était qui ? Hitler ou Staline ?... Qui a déporté durant la collectivisation des terres des millions de personnes dans les camps de travail du goulag en Sibérie ?... et qui les a fait crever d'épuisement et de faim ?... Qui a réalisé les Grandes Purges de 1937 ?... qui ont encore fait des milliers de morts et disparus ?... Qui a fait déporter intégralement toutes les minorités du pays ? Qui a sédentarisé par la force toutes les populations nomades d'Asie centrale ?... Qui a nié l'existence des famines de 1932 et 1933 qui ont fait encore des milliers de morts ?... Qui a crée la police politique ?... la redoutable Tcheka, véritable rouleau compresseur des libertés individuelles ?... Qui a crée les juridictions spéciales du NKVD qui décrétaient sans appel les sentences de mort ?... Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? Des milliers d'officiers polonais abattus d'une balle dans la nuque ? Toute l'intelligentsia polonaise supprimée de la carte !... A côté de Staline, Hitler à l'époque était un jeune puceau ! il faut se remettre dans le contexte de l'époque, je le répète, je rabâche, je sais, je gâtouille !... j'ai le droit, je suis vieux !... C'est bien facile de juger l'Histoire une fois qu'elle a eu lieu ! C'est comme les trains, c'est plus facile de les regarder passer que de les faire partir à l'heure ! "

  Voilà le contexte. Pardonnez la longueur de la citation mais elle me semble nécessaire pour éclairer le lecteur. On ne peut pas citer le point sans le contrepoint. C'est usurper le sens, et c'est un peu commode. Je ne pense pas faire preuve de mansuétude à l'égard des engagements idéologiques de Céline, je tente de faire comprendre les enjeux et la complexité des évènements dans une période très tourmentée dans laquelle il n'était pas si facile de voir clair. Pour la majorité des Français, le danger venait de l'Est et du bolchevisme qu'ils craignaient de voir s'étendre jusqu'à Brest. Beaucoup voyait en Hitler un rempart contre le danger bolchevique. L'Histoire s'écrit toujours du côté des vainqueurs. Il faut se méfier des raccourcis et des idées reçues. Et quand on cite une phrase, toujours la remettre dans le contexte. C'est le devoir du journaliste comme de l'Historien. Vous connaissez l'aphorisme, " donnez-moi deux phrases de n'importe qui et je le ferai pendre ! " (Propos recueillis par Emeric Cian-Grangé, Le Petit Célinien, 14 novembre 2011).

 

 

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   ENTRETIEN AVEC DAVID ALLIOT

 Depuis quelques années déjà, David ALLIOT brasse inlassablement les archives céliniennes. Découvreur, renifleur, exhumeur, il force des caisses que nombre de ses prédécesseurs avaient négligées, plonge dans des dossiers que personne ne pensait plus à feuilleter, serre les mains de tous ceux et toutes celles qui ont fréquenté l'ours, de près ou de loin. Et ses recherches, non dénuées d'un certain culot, sont payantes.

  Ce volume constitue un évènement, pas seulement à propos de Céline, mais dans le paysage éditorial, car, comme l'explique François Gibault dans sa préface, jamais encore un écrivain français n'avait fait l'objet  d'une telle collation de témoignages à son sujet ! Pouvez-vous nous expliquer les origines de ce projet ?

 La constitution de cet ouvrage est assez inhabituelle pour un écrivain, mais assez courante dans les livres d'histoire. Si vous êtes féru d'histoire alexandrine par exemple, tous les renseignements que nous avons sur la vie et la personnalité d'Alexandre le Grand nous sont connus à l'aune des témoins qui ont partagé ses conquêtes territoriales. Idem pour Jules César. On a peu de traces directes les concernant, mais de nombreux témoignages qui racontent tout ce qui se passe autour. Dans un genre différent et si on veut extrapoler un peu, le Nouveau Testament, c'est un personnage central et quatre témoins... Il est toutefois exact que ce genre de travaux est assez peu courant pour un écrivain.

 Il existe de nombreux témoignages sur les écrivains, mais on ne leur a jamais accordé la même attention, le même intérêt qu'à leur production littéraire, qui reste l'alpha et l'oméga de tout travail biographique. C'est en train de changer, car même si ce livre est une sorte de " prototype ", il est un peu dans l'air du temps. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les travaux de Jean-Jacques Lefrère sur Rimbaud, qui adopte une démarche assez équivalente. Preuve en est qu'il est possible de renouveler les études littéraires. Le plus difficile dans cet exercice est d'avoir assez de matériau. D'avoir assez de témoignages qui couvrent tous les épisodes d'une vie.

 Pour Céline, pas de problème ! La matière est abondante, et cela permet d'offrir un portrait assez vivant de l'écrivain. Dernièrement, un journaliste du Figaro m'a dit tout le bien qu'il pensait du livre et il espérait que ce D'un Céline l'autre allait ouvrir la voie à d'autres publications du même genre sur d'autres écrivains. L'avenir nous le dira.

 Pouvez-vous nous expliquer votre démarche, les difficultés, les obstacles, les bonheurs rencontrés ?

 En fait, ce projet est né au fur et à mesure de mes travaux. Quand on travaille sur un écrivain, on accumule beaucoup de documentations, puis, un jour, on commence à classer, structurer tout ça, et on se rend compte qu'il y a un riche matériau. C'est ainsi qu'est né le projet, il y a six ans environ. Ensuite, il a fallu chercher des témoignages plus rares, retrouver les derniers témoins, les écrits inexplorés, et donner une cohérence à l'ensemble. Dans cette entreprise de longue haleine, le plus difficile a été de retrouver les derniers témoins.

 Certains - pour des raisons personnelles que je respecte - ont refusé de s'exprimer, tandis que d'autres pistes se sont révélées décevantes, voire sans intérêt. Mais le grand bonheur, c'est quand vous trouvez un document inédit, un témoin qui accepte de vous parler... Vous découvrez un pan inexploré de la vie de votre écrivain favori. C'est toujours grisant, et c'est ce qui fait avancer.

 Quels éléments de compréhension supplémentaire la connaissance de l'homme Céline apporte-t-elle à son œuvre, selon vous ? A accumuler autant de propos, de choses vues, d'anecdotes aussi, concernant un auteur, ne risquez-vous pas que l'on vous adresse le reproche d'être un peu trop " pour Sainte-Beuve " ?

 A mon avis, l'intérêt majeur du livre est d'apporter une somme considérable d'informations au lecteur. Sur Céline, on a beaucoup écrit. Son œuvre a fait l'objet de remarquables éditions. Sa correspondance nous aide à mieux comprendre la genèse de ses romans. D'excellentes biographies complètent ces travaux. Restaient les témoignages sur Céline, qui n'avaient fait l'objet d'aucune étude. Or, ils sont très nombreux, très riches et variés. Ils nous offrent de nombreuses indications sur le personnage. Certaines de ces informations sont capitales, d'autres plus anecdotiques, mais toutes esquissent un portrait en creux de Céline.

 Dans mes notices, je ne juge ni Céline, ni les témoins. J'essaie d'être le plus neutre, le plus objectif possible. Même si des fois, je m'amuse à mettre en exergue quelques contradictions... Dans mon esprit, c'est au lecteur de faire son opinion sur cette étrange écrivain qu'est Céline. Il peut lire le livre d'une traite, comme une biographie, ou bien picorer ce qui l'intéresse. On dit et on écrit tellement de bêtises sur Céline qu'il me semble important que le lecteur puisse être acteur de son raisonnement, loin des anathèmes et des postures idéologiques. Mon rôle consiste à lui apporter les informations les plus fiables possibles. C'est tout.

  Certains des témoignages repris amènent-ils des éléments neufs, inconnus jusqu'ici, à propos de la vie de Céline et notamment de la période la plus discutée de son existence, celle des pamphlets et de la Seconde Guerre mondiale ?

  L'ensemble des ces témoignages montre Céline dans toute sa complexité. C'était un être humain avec ses qualités et ses défauts. Certains témoignages nous éclairent sur certains points de son caractère. Beaucoup mettent en avant ses qualités humaines. D'autres pointent ses incohérences. Cela restitue sa personnalité. Son trait de caractère le plus saillant, c'est quand même sa mythomanie. On savait que Céline racontait des fariboles à nombre de ses interlocuteurs, mais au fil des pages, cela prend une étrange tournure...

 On découvre les fameux mythes céliniens, dont nombre perdurent encore aujourd'hui. Si l'on devait prendre les dires de Céline au premier degré, cela donne une bien étrange jeunesse, où il découvre les classiques de la littérature " aux chiottes ", nettoyant des trains la nuit pour payer ses études, doit être trépané après sa blessure de 1914, etc. C'est parfois rocambolesque. Heureusement, certains témoins ne sont dupes et ils portent un autre regard. Par exemple, le témoignage de Colette, sa fille unique, est très émouvant. C'est la dernière personne qui peut parler de la rédaction de Voyage au bout de la nuit, d'Elizabeth Craig, de la Société des Nations, etc. Une plongée formidable, non pas dans l'œuvre, mais dans l'intimité de Céline.

 Sur la Seconde Guerre mondiale, quelques témoignages inédits ont été exhumés, mais ne répondent pas forcément aux grandes questions controversées sur Céline... C'est même pire, ils brouillent les pistes ! Céline est un sujet inépuisable de recherches et de questionnement.

  Quels sont vos regrets par rapport à cette quête en Célinie ? Y a-t-il des témoignages dont vous déplorez l'absence, que pour diverses raisons vous n'avez pu recueillir, qui existent sans doute, mais auxquels vous n'avez pas eu accès ?

  Des regrets ? On peut toujours avoir des regrets, mais dans l'ensemble je ne me plains pas... Le livre fait 1200 pages quand même ! Toutefois, il y a des documents que j'aurais aimé voir dans ce livre. Par exemple, des extraits du dossier d'extradition de Céline, conservé à Copenhague. Il ne peut pas être communiqué aux chercheurs dans l'immédiat. Or, il fait près de 500 pages ! Il contient les interrogatoires de Céline et de Lucette, les enquêtes de voisinage, le témoignage des Danois, etc. Une mine d'or en perspective, hélas inaccessible...

 Toujours dans la catégorie " regrets ", des personnes ont refusé de témoigner. C'est leur droit le plus strict, mais je le déplore. Parfois, ce sont les ayants-droit qui s'opposent à la publication d'un témoignage, mais heureusement, ils sont assez rares. Par exemple, Jean Monnier a refusé que l'on reproduise le témoignage d'Elizabeth Craig qu'il avait recueilli. Ce témoignage capital a été publié à la fin des années 1980 à 300 exemplaires ! Il est introuvable pour le grand public, et malheureusement le restera. C'est dommage pour la mémoire de Céline et d'Elizabeth Craig. D'autant plus qu'il est remarquable... Mais il y a toujours une note d'espoir... Depuis la sortie du livre, des personnes se sont manifestées. Des documents intéressants me parviennent. Les attitudes changent... Je repars à l'assaut !

  Parmi les témoignages recueillis oralement par vos soins, lequel vous laisse la plus forte impression ? Plus généralement, lequel vous semble le plus près de la vérité de Céline ?

 Ce livre est le résultat des rencontres que j'ai menées pour retrouver les dernières personnes  " qui ont vu l'ours " pour reprendre une célèbre expression. Dans l'absolu, c'est à la fois une chasse au trésor et une formidable aventure humaine. Mais de vérité, point ! Et bien malin celui qui saura la trouver... Chacun de ces témoins n'a connu qu'une infime partie de la vie de Céline. L'ensemble permet de se faire une idée sur le personnage, mais cela reste toujours subjectif... Restent de belles rencontres. Quand Christian Dedet évoque sa visite à Meudon, fin juin 1961, quelques jours avant la mort de Céline, c'est très émouvant. Quand je rencontre Serge Perrault, c'est pour le moins éruptif... C'est un passionné, il ne tient pas en place, il mime les scènes. Un vrai spectacle ! Son passé de danseur n'y est certainement pas pour rien...

 La rencontre avec Maud de Belleroche constitue aussi un moment exceptionnel. Elle est d'une franchise désarmante ! Avec elle on revit les derniers feux (pas très reluisants) de Baden-Baden et de Sigmaringen... Je pourrais citer aussi Sergine Le Bannier qui évoque un Céline en villégiature à Saint-Malo, rédigeant Mort à crédit enfermé dans sa chambre, Colette Destouches qui évoque son père, et de nombreux autres. C'est un privilège pour moi de les avoir rencontrés, et d'avoir partagé avec eux de tels souvenirs. Ce privilège, je le restitue au lecteur maintenant.

  Ne pourrait-t-on vous adresser le reproche d'avoir nourri le corpus de l'hagiographie célinienne, ou du moins de cette mythographie qui consisterait, selon un discours critique qui commence quelque peu à se fossiliser, à ériger systématiquement Céline en parangon de l' "écrivain maudit " ?

 Loin de moi l'idée de faire une hagiographie ! Quand on travaille sur un écrivain, on peut avoir des affinités avec lui, mais il faut toujours garder une certaine distance. Vérifier ses sources, recouper les documents, se remettre en question, mettre en exergue les contradictions du personnage... D'un château l'autre est un travail sur l'homme Céline, et pas seulement sur l'écrivain. Même si les deux sont intimement liés. L'objectif du livre est de montrer Céline dans toute sa complexité humaine. Le montrer dans ses côtés sympathiques (médecin des pauvres par exemple) sans éluder la face sombre du personnage. Le problème avec Céline, c'est qu'il est " victime " d'a priori en tous genres (même s'il l'a bien cherché parfois), d'affirmations à l'emporte pièce, de légendes sans fondements... Le plus souvent, ce sont les personnes qui ne l'ont jamais lu qui en parlent le plus. Ce livre a pour modeste ambition de le montrer dans sa richesse, dans ses contradictions, dans toute sa démesure humaine.

  Selon vous, qui avez abordé Céline à travers les diverses voix qui émaillent votre recueil, y a-t-il un lien invariant (trait de caractère, attitude, qualité ou défaut...) qui relierait le Céline romancier, médecin, soldat, polémiste, mais aussi fils, compagnon de vie, père, ami, correspondant, exilé, personnage public, etc. ?

  C'est très difficile de répondre à votre question. Le personnage est complexe, et il n'a eu de cesse de brouiller les pistes ! Surtout auprès des personnes qui l'ont fréquenté... La réponse à votre question ne viendra pas des témoignages, mais plutôt de son époque. Céline a épousé, volontairement ou non, les soubresauts idéologiques de son temps. Quand il naît en 1894, la France va entrer de plain-pied dans l'Affaire Dreyfus. Il n'est pas difficile de faire un parallèle avec l'éruption antisémite de Bagatelles pour un massacre quelques décennies plus tard.

  Si Céline choisit la médecine ce n'est pas un hasard. La période qui correspond à sa jeunesse était celle des grandes avancées médicales initiées par Louis Pasteur... Quand il s'engage au 12e Cuirassiers, c'est par conviction. Jusqu'en 1914, il est le parfait petit Français de son temps. Nationaliste, belliciste (récupérer l'Alsace-Lorraine), raciste et antisémite... Ni plus ni moins que les autres Français de sa génération. La cassure, c'est la guerre de 1914. Après, il n'est plus tout à fait le même. Je pense sérieusement (mais cela n'engage que moi), que Céline courait après un paradis perdu ; sa jeunesse, insouciante et heureuse.

 Il n'a jamais quitté le monde de l'enfance. Je ne me rappelle plus dans quel livre il écrit : " On ne sort pas complètement indemne de sa jeunesse. " Pour moi, tout vient de là. Et ce n'est pas un hasard si son plus grand roman est Mort à crédit.

 Quel avenir voyez-vous pour l'œuvre de Céline ? 

 Cinquante ans après sa mort, Céline fait toujours scandale et débat, et son cas passionne toujours autant l'opinion et les lecteurs. C'est plutôt le signe d'une certaine vitalité, d'une bonne santé littéraire, qui ne m'a pas attendu pour prospérer. De ce point de vue, on ne peut que s'en féliciter. Cette vitalité prouve - s'il en était besoin - que Céline est un grand écrivain. Son œuvre lui a survécu et elle fascine toujours autant.

 Pour mes travaux, j'ai été amené à lire les livres de son époque. J'ai essayé de lire des romans de Bosny Aîné, Billy, Simone Ratel, etc. Ces romans sont difficiles à lire, très datés. Et que dire des Loups de Guy Mazeline ! Objectivement, ce n'est plus possible d'écrire comme ça ! C'est bouffi et indigeste. Eugène Saccomano a réussi à le lire en entier, honnêtement, je ne sais pas comment il a fait... Moi je n'ai pas réussi, et pourtant, je suis bon lecteur !

  Quand je replonge dans le Voyage au bout de la nuit, la magie opère tout de suite. Le style de Céline reste d'une éclatante modernité. Quand j'ouvre Mort à crédit, chaque page me fait hurler de rire. C'est fabuleux quand on y pense. Ces livres ont été écrits il y a plus de soixante-dix ans, et ils sont toujours d'actualité. Il y a quelques années, j'avais fait lire le début de la préface de Bezons à travers les âges à des jeunes de banlieues que l'on dit " difficiles ". Ils ont adoré le texte. Ils ont aimé le style. Ils ont adhéré tout de suite. Seulement, j'avais masqué le nom de l'auteur. Certains croyaient que c'était un texte de Grand Corps Malade ! C'est très instructif et amusant comme raisonnement.

 Cela montre qu'ils avaient fait le lien entre ce texte et une création littéraire qui leur est familière. L'œuvre de Céline offre des merveilles d'opportunité finalement. C'est inépuisable. Céline fait partie des " classiques ", bien que je n'aime pas ce mot, et je pense que l'on est reparti pour quelques décennies de lecture... Je ne m'en plains pas. Je crois que de nombreux écrivains aimeraient avoir une telle postérité littéraire !

  Vous publiez dans le même temps une réédition augmentée de Céline en verve, mais aussi, et surtout, Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux. Comment expliquez-vous que cinquante ans après sa mort, et malgré de nombreuses études sur sa vie et son œuvre, perdurent encore des mythes et des légendes ?

  La vie de Céline est tout aussi passionnante que son œuvre. Céline a été l'acteur des soubresauts de son temps, et pour certains, il y a participé. Cette existence, peu commune et d'une incroyable richesse, n'est pas sans favoriser quelques ambiguïtés. La rédaction de ses pamphlets, sa collaboration réelle ou supposée avec les nazis, favorise ce genre d'idées reçues. Certaines sont établies, comme son antisémitisme. Mais il me paraissait important d'en expliquer les causes, l'origine. Essayer de comprendre pour mieux analyser les causes et faire œuvre de pédagogie. 

  De montrer aussi que Céline est le reflet de son époque, et qu'elles qu'ont pu être ses positions, on peut tenter de les expliquer rationnellement. Ce qui n'excuse rien par ailleurs. Toutefois, certaines idées reçues tiennent plus de la légende, comme les causes de la mort du poète Robert Desnos, attribuées à Céline. Je sais bien que Céline n'a pas toujours été un ange, mais cette fois, il n'y est pour rien... Depuis 1945 nombre de travaux ont démontré que Céline n'y était pour rien dans la mort de Desnos... en vain, ou presque, car la légende perdure encore aujourd'hui...

  C'est toujours comme ça avec Céline. Rien n'est jamais simple. Il n'arrête pas de susciter les haines et les passions... (Céline au kaléidoscope, propos recueillis par Frédéric SAENEN, Spécial Céline n°1, juillet-août 2011).      

 

 

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 Interview de Me François GIBAULT    " Céline doit bien rigoler dans sa tombe " .

* Le Point : Avez-vous été surpris par l'étendue de la polémique autour de la " célébration nationale de Céline " ?

* François GIBAULT : Ca ne m'a pas du tout surpris. J'ai d'ailleurs dit au ministre de la Culture qu'il avait bien fait de retirer le nom de Céline, car il n'a nul besoin d'être célébré par l'Etat. Les lecteurs sont suffisants. En tout cas, je constate avec une immense satisfaction que cette histoire a servi Céline au point qu'on ne parle que de lui. Il s'est passé la même chose avec le Goncourt : alors qu'on devait lui accorder le prix, la majorité a brusquement changé et c'est Guy Mazeline, auteur aujourd'hui oublié, qui l'a obtenu.

 Vous comprenez que cette célébration ait pu choquer ?

 L'occupation allemande et la collaboration sont des plaies qui restent ouvertes. Et puis Céline est quelqu'un de très étrange, tout et son contraire : avare et généreux, anarchiste et homme d'ordre, sentimental et froid, comme on le voit dans les pamphlets. A travers l'écriture, il a toujours cherché à noircir, à aggraver les choses vers le pire.

 Pourquoi continuez-vous à interdire la réédition des pamphlets antisémites de Céline ?

 Parce que ce sont des écrits politiques et de circonstance publiés dans un contexte international très particulier. L'idée de Céline - d'ailleurs le bandeau de " Bagatelles pour un massacre ", qui a été vendu à près de 100 000 exemplaires, précisait " Pour bien rire dans les tranchées " - était d'éviter la guerre entre la France et l'Allemagne. Il pensait que les juifs poussaient à un conflit contre Hitler. Evidemment Céline étant Céline, ses pamphlets sont complètement outranciers. Les publier aujourd'hui serait une forme de provocation.

 Il y a quand même des témoignages accablants, comme celui d'Ernst Jünger, qui décrit un Céline surpris en 1941 que les Allemands n'exterminent pas les juifs...

 Jünger détestait Céline. Et Céline, quand il était à table, disait n'importe quoi, c'était un provocateur. Mme Céline m'a un jour raconté qu'à la fin de sa vie il répondit à un journaliste qui lui demandait ce qu'il pensait des Français : " Je n'attends qu'une seule chose, que leur sang coule dans un caniveau. " Le journaliste était horrifié. En le raccompagnant, Mme Céline lui a dit : " Vous ne vous êtes pas aperçu qu'il se foutait de vous. "

 La biographie de Philippe Alméras a montré qu'il était obsédé par la régénération de la race.

 Je n'ai jamais nié cela. J'ai découvert des lettres secrètes qui étaient abominables, et je les ai publiées. Je n'ai jamais rien caché, car je ne suis pas l'avocat de Céline mais son biographe, et la biographie que j'ai publiée est parfaitement " objective ". (Propos recueillis par Thomas Mahler, Le Point n°2017, 12 mai 2011).

 

 

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   ENTRETIEN AVEC HENRI GODARD

 Etes-vous pleinement satisfait de cette édition de la correspondance  de Céline ?

 Elle a été difficile à collecter car pendant des années des gens ont bloqué les textes, mais le résultat est là : cette correspondance va de ses 7 ans jusqu'à sa mort à 67 ans. On y découvre, par exemple que son enfance n'est pas celle qu'il décrit dans Mort à crédit : le petit Destouches était tout le contraire du personnage principal, c'était un gamin respectueux et très obéissant !

 Comment y évoque t-il son travail d'écrivain et de création ?

 C'est à la fois important et très précieux dans la mesure où Céline n'a jamais fait d'exposés théoriques sur le sujet. Il trouvait cela très poseur et trop abstrait : un texte, selon son point de vue, marche ou ne marche pas. Il n'y a pas à aller plus loin. Dans les lettres à des critiques, il répond, se livre, comme dans ses entretiens avec des confrères tels qu'Eugène Dabit ou Albert Paraz. Les conseils donnés à ses traducteurs sont aussi riches d'enseignements et étonnants...

 Il aimait à dire qu'avec Racine, il était l'auteur français le moins bien compris à l'étranger...

 Oui, c'est quelqu'un qui frappe : il se rapproche du grand Racine alors qu'il en est l'opposé sur le plan du style ! Mais il a cela en commun avec lui : il est extrêmement difficile à traduire ; ses textes sont infiniment pétris des subtilités de la langue française. Il faisait d'ailleurs toujours ce qu'il pouvait pour aider à ces traductions.

 Il évoque également ses premières tentatives d'écrivain...

 Oui, il ne trouve pas tout de suite le ton, il se trompe lui-même dans ce qu'il veut écrire, commence par des pièces de théâtre : il tâtonne longtemps... Dans la correspondance de son voyage au Cameroun, on sent qu'il s'agit d'une période riche de sa vie. C'est un jeune homme enthousiaste passionné de sciences, s'essayant à l'écriture, réfléchissant à l'Histoire et la politique. Vous savez, il n'a écrit Voyage au bout de la nuit que très tard : il avait déjà 38 ans.

 Et sur la question de l'antisémitisme, que nous enseignent ces lettres ?

 Bien évidemment, on y perçoit clairement son évolution. Dans son milieu d'origine, c'était monnaie courante, sans conséquence, mais aujourd'hui la lecture de ces propos est horrifiante. Il y a une rupture en 1936, à mettre en parallèle de la conjoncture des évènements : son antisémitisme larvaire, latent devient furibond et aboutit à des monstruosités.

 En tant que spécialiste, quel est votre point de vue sur la censure maintenue des pamphlets tel Bagatelles pour un massacre ?

 Je n'en suis pas satisfait : c'est de plus en plus anormal. Quand des étudiants envisagent une thèse sur Céline sous ma direction, je leur conseille de lire ses pamphlets et de peser leur décision après cela : trop de monde en parle dans le vide. Dans ce volume de correspondance, j'ai d'ailleurs introduit des lettres qui en sont l'équivalent : l'écrivain s'y exprime durant la guerre, on aura accès à tout Céline... et le noir qui va avec. Ces textes ne méritent pas pour autant de figurer dans la Pléiade (1) : il faudrait un volume à part intitulé Ecrits polémiques, accompagné d'un volume critique. (Propos recueillis par Nicolas LEGER, BC n°319, mai 2010).

 (1) Rappelons que Serge Klarsfeld, lui, président de l'association " Fils et filles de déportés juifs de France ", s'est dit heurté par " la publication des lettres antisémites de Céline dans La Pléiade, chez Gallimard " (Le Point, 24 décembre 2009).

 

 

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  ENTRETIEN AVEC JACQUES TARDI

 Mercredi 28 janvier 2009, 11 heures du matin. A quelques mètres du cimetière du Père-Lachaise, dans une petite rue calme du XXe arrondissement de Paris, une porte anonyme ouvre sur le repaire de Jacques TARDI. De haute lutte, j'ai réussi à obtenir les coordonnées personnelles du dessinateur - vraisemblablement le secret le mieux gardé de l'édition parisienne - et décroché un rendez-vous avec lui.  C'est Jacques TARDI lui-même qui me reçoit et me conduit à son " antre " comme il qualifie son atelier.

 Sur sa table à dessin qui a vu naître les aventures d'Adèle Blanc-Sec, de nombreux ouvrages sur la première Guerre mondiale : " Un travail pour le mémorial de la Grande Guerre à Péronne " me précise TARDI. Nous nous installons et commençons une conversation à bâtons rompus de près de deux heures pour évoquer son compagnonnage littéraire avec Louis-Ferdinand Céline, écrivain que Jacques TARDI illustra par trois fois, entre 1988 et 1991.

 M. Tardi, ma première question va être très classique, comment êtes-vous arrivé à Céline ?

 C'est à cause de mon père ! Il avait lu Mort à crédit lors de sa sortie en 1936 et m'en avait parlé. Il trouvait ça très bien. Il me racontait qu'il y avait beaucoup de gros mots dans ce livre, et me décrivait le voyage en Angleterre, où tout le monde se vomit dessus... Il se souvenait de ce passage qui l'avait beaucoup fait rire. A cette époque (j'avais 17 ans) je ne connaissais pas Céline, mais ces discussions m'ont donné envie de le lire. Je me suis rendu dans une librairie, et j'ai acheté Mort à crédit dans l'édition du Livre de poche, avec l'illustration de Fontanarosa en couverture. Et je n'ai pas été déçu... Ce livre a été une révélation pour moi. Quel chef-d'œuvre ! J'ai été emballé car j'y retrouvais mon milieu familial. Ensuite j'ai acheté en librairie ses autres romans. Je découvrais un grand écrivain, et à ce moment-là, je ne connaissais pas son parcours politique. J'ignorais tout des pamphlets. A aucun moment, je me suis méfié de ce que je lisais, après tout, c'était en vente libre, chez le libraire... Ce n'est que plus tard que j'ai découvert la face sombre du personnage.

 Le contexte de Mort à crédit ne vous était pas inconnu ?

 Absolument, il y avait une identification très forte. En lisant Mort à crédit je retrouvais l'ambiance familiale. C'était très agité à la maison. Mon père était gérant d'une station-service ; pendant toute ma jeunesse, j'ai connu les peurs irréelles qu'engendre la tenue d'un commerce ; l'angoisse du " terme " à payer ; mon père qui n'arrêtait pas de gueuler... Mon père qui disait tout le temps : " Tout coûte cher ", " T'es un bon à rien ", etc. Ma mère qui promenait toujours ses maladies, exactement comme celle de Ferdinand dans le livre... Et en plus on a eu ma grand-mère un temps à la maison... Mort à crédit c'était exactement ça... Quand, dans ce livre, Céline écrit qu'il  n'a " jamais eu le temps de se torcher tellement qu'il fallait faire vite " c'est tout à fait vrai. Avec ma famille, c'était pareil, il y avait toujours quelque chose à faire. Jamais le temps de s'arrêter...

 Comment avez-vous été amené à illustrer Céline ?

 C'est le contexte familial qui m'a incité à travailler sur Mort à crédit, quant au Voyage au bout de la nuit, inutile de vous dire l'intérêt que je portais sur la Première Guerre mondiale. Il y a la banlieue aussi... J'avoue que le passage africain, chez Ford à Détroit, m'ont moins intéressé. Mais une fois qu'on est parti, on ne peut pas faire l'impasse sur tout ça.

 Pourquoi avoir choisi l'illustration, et non pas la bande dessinée ?

 En fait, il y avait plusieurs solutions. Au début j'avais envisagé d'adapter Céline en bande dessinée, mais le gros problème c'est qu'il aurait fallu écrire des dialogues. C'était quand même un risque de faire parler Bardamu après Céline. Le résultat final aurait été nettement moins bon que l'original. J'ai abandonné cette possibilité. Après, j'avais envisagé de faire un portfolio, mais ce n'était pas satisfaisant. Cela aurait limité au niveau des dessins. On aurait eu une illustration par chapitre ou par séquence... C'était pas la bonne façon d'aborder le sujet. Les textes de Céline sont très riches en situations, en ambiances, en personnages... Ça ne pouvait pas coller à l'intensité de l'œuvre. Il ne restait plus que l'illustration.

 Cela a été facile de convaincre les éditions Futuropolis ?

 J'ai proposé d'illustrer le Voyage au bout de la nuit à Etienne Robial, mais le projet de lancer une collection de romans illustrés a été rapidement abandonné. Peu de temps après, les éditions Futuropolis ont été rachetées par les éditions Denoël, filiale des éditions Gallimard. On était désormais dans la maison, et c'était plus facile à partir de ce moment-là de remettre en chantier ce projet. Sur ce dernier point, nous avons pu compter sur le soutien constant d'Antoine Gallimard, qui a tout fait pour que ce projet existe. Restait à convaincre l'ayant-droit de Céline...

  Vous pouvez nous raconter ?

 Pour ce projet, j'ai été mis en contact avec Me Gibault - l'avocat de Lucette Destouches, veuve de l'écrivain -, son accord était indispensable. Dès le début, il était hors de question d'adapter Céline en bande dessinée. C'était niet. Le projet, c'était d'illustrer Céline, donc on a abandonné l'idée. On n'en a plus parlé. Je sentais bien qu'ils avaient un petit peu peur, car venant de la bande dessinée, ils craignaient que je dessine des Schtroumfs dans les marges du roman, etc. Alors, j'ai carrément passé un examen ! J'ai commencé à dessiner le premier chapitre, le départ à la guerre, Bardamu sur le bord de la route, etc. Avec Me Gibault, on est montés à Meudon, dans la maison de Céline et j'ai présenté mes dessins à Mme Destouches qui a donné son accord. A partir de ce moment-là, j'ai eu le feu vert pour continuer. Voilà comment ça c'est passé, mais dès que j'ai eu l'accord de l'ayant-droit, je me suis senti beaucoup plus à mon aise pour mener ce projet à bien.

 Le projet est désormais lancé, arrive l'heure des choix. Quand on compare votre travail avec ceux qui vous ont précédé, on est frappé par le nombre et l'abondance des dessins. Pouvez-vous expliquer votre choix ?

  Dès le départ j'ai opté pour un travail surchargé. J'ai voulu un maximum de dessins afin de mettre le texte en valeur. Pour illustrer Céline, ce n'est pas possible de faire deux dessins par chapitre ! Il y a tellement de personnages, d'action, d'emmerdes... L'œuvre de Céline est très dense. C'est un foisonnement bordélique... Il charge, il en rajoute, il radote, il exagère. Il fallait que les dessins accompagnent le texte. C'était pas possible de se contenter de une ou deux illustrations par-ci, par-là... Une page de Voyage au bout de la nuit est si riche qu'elle offre au moins quinze possibilités d'illustrations différentes. Il faut faire un tri, il faut faire un choix. J'ai fait beaucoup de dessins pour tenter d'attraper toutes les chances qui m'étaient offertes, et je ne voulais pas en rater une... Malgré tout, je suis certainement passé à côté de différentes possibilités pour montrer les choses. C'était inévitable. C'est pour cela qu'il y a beaucoup de dessins. Et puis, quand Céline écrivait, il ne s'économisait pas, j'ai décidé de le suivre... D'y aller à fond.

 Certains vous ont reproché de trop coller au texte, de ne pas " réellement " illustrer Céline.

 Normalement, un illustrateur tourne autour du sujet, s'exprime en parallèle du texte. Il dessine sa vision de luvre et cherche des astuces graphiques... C'est le point de vue de l'illustrateur... Faire le malin en quelque sorte. En ce qui me concerne, je n'ai pas voulu faire ça. Mes illustrations sont volontairement répétitives, redondantes avec le texte pour mieux faire ressortir les ambiances, la mesquinerie des personnages... C'est tout ça Céline ! Bien évidemment, cette démarche s'est affinée en cours de route. Mais l'objectif était de mettre en valeur toutes les ambiances, l'Afrique, l'Amérique, le retour en banlieue... Mort à crédit c'était le même principe d'illustration.

 Comment avez-vous travaillé la mise en pages du texte et des images ?

 Futuropolis avait demandé à Gallimard la composition du Voyage au bout de la nuit dans la collection " Folio ". On s'est retrouvé avec de longs rouleaux de texte, et j'ai fait la maquette à partir de ça, avec des ciseaux et de la colle. Je distribuais les textes et les images en fonction du sujet traité. Quelquefois j'étais obligé de repatiner le tout pour que l'ensemble tombe bien comme il faut. Le texte devait s'arrêter à un point, et on ne peut pas commencer une colonne avec une ligne seule... Par moments, je devais recadrer l'image pour éviter de trop décaler le texte ; tout en essayant de créer un rythme de lecture.

 Un travail de titan !

 C'était très artisanal. L'informatique et la publication assistée par ordinateur n'étaient pas aussi développées que maintenant. Récemment, Futuropolis a réédité Mort à crédit avec une nouvelle couverture, et ils voulaient refaire la maquette. J'ai répondu : certainement pas !

 Et c'est vous qui avez fait la maquette ?

 La maquette, c'est moi qui l'ai faite, pour la simple raison qu'un maquettiste aurait fini par m'imposer un format d'image. Moi les images elles sont toujours en fonction du texte, elles sont à côté, on ne va pas les chercher... Il n'y a rien de plus irritant dans un livre illustré, un livre de photographies par exemple, d'avoir une photo avec un numéro en dessous et d'aller chercher la légende à l'autre bout de l'ouvrage. C'est quand même beaucoup plus pratique de l'avoir sous la photo. Quelquefois, dans certains livres, l'illustration est quelques pages plus loin, elle n'est pas en face du texte. Je trouve ça irritant. Mon principe de maquette c'est des images moyennes qui vont se succéder, un petit peu façon bande dessinée. On est dans la même situation. On trouve les personnages avec différentes attitudes, ensuite des pleines pages, des doubles pages pour essayer qu'il y ait une espèce de rythme. Mais il fallait aussi retomber sur nos pieds car on avait un nombre de pages limité.

  Au début cela n'a pas dû être facile de concevoir la maquette ,

 Pour le Voyage au bout de la nuit, il y a eu de nombreux tâtonnements. A un certain moment, il y avait une page avec trop de culs -de-lampe, alors, je rééquilibrais tout ça. J'en supprimais, etc. L'idée était quand même d'avoir une page agréable à l'œil, bien qu'ayant opté pour un travail surchargé. Mais les hésitations étaient aussi dans le dessin. Par exemple, il fallait donner un visage à Bardamu, ce qui n'était pas simple. J'ai fait des essais, puis je suis retourné sur le type de personnage assez commun, genre " Brindavoine " que j'aime bien dessiner. Au total, j'ai passé près d'un an sur le Voyage au bout de la nuit, et à peu près autant sur Mort à crédit, même si, pour ce dernier, c'était plus facile. J'avais l'expérience du précédent.

  Quel laps de temps entre chaque livre ?

 Je les ai enchaînés coup sur coup, les trois-là...

  Ce qui est frappant, quand on voit votre maquette, c'est l'expression de certains croquis.
 
Pour les premières pages de Voyage au bout de la nuit, j'ai fait des lavis très proches de la réalité. Comme c'était la première fois, avec Futuropolis, que nous abordions un tel projet, il fallait faire des dessins et une maquette assez proches du résultat final. Après, je me suis contenté de faire des croquis pour figer les emplacements, donner des indications sur les situations où les caractères que je souhaitais illustrer. Pour moi, les croquis sont toujours plus expressifs. C'est plus vivant, c'est jeté. Les traits sont plus marqués, les expressions sont plus fortes. Quand on passe au définitif, forcément, ils perdent en fraîcheur. Et c'est également valable pour un peintre. Quand on regarde les croquis des grands peintres, ils sont plus intéressants que leurs toiles. C'est pour cela qu'à la fin, je me contentais de donner des indications, afin de garder la fraîcheur des expressions pour le dessin fini.

  En plus de vos dessins des petites vignettes parsèment le texte. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

 C'est volontaire. J'ai souhaité parsemer les pages de nombreux petits culs -de-lampe. Pour moi il s'agit d'une ponctuation supplémentaire du texte. Dans l'absolu, il n'y en a pas besoin, mais c'est comme cela que je les ai envisagés. Comme les illustrations collent au plus près du texte, il fallait aussi une forme de ponctuation pour la respiration des images.

  Pendant la conception du projet, avez-vous eu des consignes ? des interdits ?

 Non ! J'ai eu une totale liberté dans mes choix et mes dessins.

  Et les relations avec votre éditeur pendant ce temps-là ?

 Mon éditeur était comme tous les éditeurs du monde ! Une fois le projet en chantier, il fixe une date de livraison, il faut que cela se termine, il faut rendre le travail (rires). A un moment, Futuropolis me demandait de faire sept dessins par jour pour activer les choses, gagner du temps. Là, j'ai dit non. Ce n'était plus du dessin, mais l'usine... Je travaille à mon rythme.

  Existe-t-il des dessins inédits de vos adaptations de Céline ?

 Il en a existé. Mais parce qu'ils étaient mauvais, ratés, inaboutis, ou insatisfaisants, ils ont fini dans la corbeille à papier...

  Et des dessins retoqués ?

 Non, puisqu'une fois la maquette globale validée, je réalise le dessin en fonction de la place qui lui est allouée. Donc pas de dessins en trop, ni de dessins retoqués.

  Verra-t-on un jour d'autres romans de Céline illustrés par TARDI ?

 Non ! ça y est, j'ai fait le tour. Les trois titres qui m'intéressaient c'était le Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Casse-pipe. Chacun de ses romans traite un sujet qui me passionne ; la France des années 1900-1930, la guerre de 1914-1918, la banlieue... Dans mon esprit, les derniers romans de Céline sont moins riches. Ils sont moins délirants, ils m'intéressent moins. Et puis si je dois illustrer D'un château l'autre, ça me pose des problèmes de documentation... Les véhicules, les uniformes, la fuite vers Sigmaringen, etc. Et dans les derniers romans de Céline, il y a des personnages réels comme Le Vigan. Ça m'embête de faire des portraits, je préfère créer. De ce point de vue, Mort à crédit c'était tout bon pour moi ! Tout se passe à Paris avant la guerre de 1914 ! Mais au moment où je travaillais sur Céline, l'autre titre auquel j'avais pensé c'était Guignol's band.

  Verra-t-on alors Guignol's band illustré par TARDI ?

 Je ne peux pas vous dire que je le ferai un jour... Là je suis parti dans d'autres directions. Non, je ne crois pas revenir sur les illustrations de Céline.

  Et illustrer d'autres auteurs ?

 Je ne pense pas illustrer d'autres livres. Quand on illustre un auteur, on s'immerge totalement dans son œuvre. Pour illustrer Céline, j'ai bien dû lire tous ses romans une vingtaine de fois. On est pris par le rythme, les personnages... Et quand je travaille sur la maquette, la lecture se fait ligne par ligne... L'investissement personnel est très lourd. Après un tel travail sur un grand écrivain comme Céline, il faut littéralement se désintoxiquer... Pendant des mois, je n'ai pas pu ouvrir un de ses livres. Et après avoir travaillé de façon intensive sur les romans de Céline, tous les autres auteurs deviennent d'une fadeur épouvantable. C'est pourquoi je ne souhaite pas illustrer d'autres auteurs.

 Quand paraît Voyage au bout de la nuit par les éditions Futuropolis, l'accueil est plutôt bon.

 Quand l'édition illustrée de Voyage au bout de la nuit sort en librairie en octobre 1988 il y avait deux tirages. Le premier tirage était broché, destiné à la librairie. Et le deuxième - cartonné celui-là - était destiné aux bibliophiles. Le premier tirage n'était pas très important, 3000 exemplaires environ, et ils sont partis tout de suite. Devant ce succès, les éditions Gallimard ont décidé la réimpression de la première édition. Mais en attendant qu'elle soit imprimée, Gallimard a décidé de mettre en vente en librairie l'édition reliée, beaucoup plus chère. On nous a reproché une " manœuvre commerciale ", de faire du fric sur le dos des lecteurs... Alors que j'y étais pour rien ! Au final, on a dû vendre 20 000 exemplaires de cette édition de Voyage au bout de la nuit. Après ce succès, on a fait Mort à crédit dans l'enthousiasme.

  Justement, en 1991, pour Mort à crédit l'accueil était moins enthousiaste.

 Globalement, Mort à crédit à moins bien marché que le Voyage au bout de la nuit. Je pense qu'il n'y avait plus l'effet de la nouveauté. La maquette était à peu près la même, l'aspect physique du livre était identique, la couverture idem. Et à mon avis le lectorat de Mort à crédit est plus restreint. Pour le grand public, Céline c'est l'auteur de Voyage au bout de la nuit, même si je considère que Mort à crédit est supérieur...

  Quand on évoque Céline surgit immédiatement la question de son antisémitisme. Avez-vous été confronté à ce dilemme ?

 Je me suis posé la question avant de commencer à travailler sur le projet. Mais je me suis dit que les gens ne seraient quand même pas suffisamment cons [sic] pour ne pas se rendre compte que j'avais illustré Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit qui sont reconnus, il me semble, comme des romans grandioses, voire fondateurs de la littérature française du XXe siècle... Céline ayant fait énormément de petits, il faut bien le reconnaître... Je me suis dit que les gens se rendraient compte que j'avais illustré Voyage au bout de la nuit et non pas Bagatelles pour un massacre.

 Vous a-t-on reproché d'avoir illustré Céline ?

 A partir du moment où l'on apprécie Céline, pour un certain nombre de personnes, on devient suspect. Ça, j'y ai pas coupé... Certaines critiques n'étaient pas franches, pas directes. Je n'ai jamais été traité d'antisémite, on n'a jamais écrit noir sur blanc que j'étais antisémite... Mais c'était des remarques du genre " Vous aimez Céline, donc... " Ces réflexions m'ont quand même un peu peiné... Il y a quelques années, j'ai reçu ici un journaliste suisse pour un entretien et l'on évoque mes différents travaux. A un moment on arrive à Céline et au Voyage au bout de la nuit. Je dis au journaliste : " Bon, vous êtes intelligent, vous n'avez pas besoin que je vous explique pourquoi j'ai illustré Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit... " Le journaliste me répond : " Non, non, non, pas besoin bien sûr... " Et quand je reçois l'article, je lis " Jacques TARDI illustre l'antisémite Céline ". Même si il n'y avait aucune allusion directe, c'est assez désagréable de retrouver " TARDI " et " antisémite " sur la même ligne... Mais à un moment l'amalgame est hélas inévitable. En ce qui me concerne, mon admiration pour Céline est strictement littéraire, les pamphlets m'emmerdent profondément. Ce que je reproche à Céline c'est d'avoir laissé en friche Casse-pipe, qui aurait certainement été un grand roman, pour écrire ses pamphlets immondes.

 D'après vous, d'où viennent ces blocages vis-à-vis de Céline ?

 Ils viennent de la mauvaise réputation politique de Céline. Certaines personnes ne lisent pas son œuvre, mais ils le jugent hâtivement d'après son parcours idéologique. Si vous voulez, il y a une idée simpliste qui veut que le talent, on ne l'accepte pas s'il est placé du mauvais côté, et dieu sait si Céline s'est placé du mauvais côté... Mais c'est son problème ! Ce serait simple si le talent se trouvait à gauche ! Ce serait parfait, on n'aurait pas à se poser de questions... Nous avons un homme de gauche en face de nous, il aurait obligatoirement du talent... Ce n'est pas toujours le cas ! Il y a des sacrés ringards à gauche... Et ça, ça passe pas.

 Mais si il y a des blocages, Céline est entièrement responsable de cette situation. Avec ses pamphlets, il s'est foutu la gueule en l'air, avec une image de marque détestable. Il ne faut pas oublier qu'en 1932, le Voyage au bout de la nuit était considéré comme un roman populaire, un roman " communisant ". Pour moi, quand Céline écrit Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, il met de l'eau dans son vin, il n'y a pas d'allusion directe. A mon avis Céline n'a pas basculé brutalement dans l'antisémitisme en 1937, il l'était depuis toujours. Quand on lit L'Église, qui est une ébauche de Voyage au bout de la nuit, il y a un antisémitisme évident. C'est pourquoi je considère que ses premiers romans sont " fréquentables ", car il n'y a aucune trace apparente d'antisémitisme ; mais le personnage lui, est hélas " infréquentable ".

  On dit souvent que Céline est un " anarchiste de droite ".

 Par bien des aspects, Céline était aussi un anarchiste, même si je n'aime pas cette expression " d'anarchiste de droite ".

  Vos dessins sont devenus tellement emblématiques que vos dessins illustrent même les couvertures des œuvres de Céline en poche ?

  Avant même de faire le projet avec Futuropolis, on m'avait proposé d'illustrer les couvertures de Céline. Puis ça été refusé... Le directeur de la collection " Folio " trouvait mes dessins trop sombres, trop tristes, qu'on n'allait pas en vendre... (rires). Mais après le succès de l'édition illustrée de Voyage au bout de la nuit, Gallimard a tenté de rattraper le coup. Ils voulaient que je ramène mes illustrations. Je me suis fait un peu tirer l'oreille... Après tout ils étaient toujours aussi noirs... Puis j'ai accepté. Mes dessins illustrent toujours les couvertures de Céline. Le directeur de la collection " Folio " a duré moins longtemps qu'eux... Je ne me suis pas privé de lui dire d'ailleurs...

 M. TARDI, après vous, plus personne n'a essayé d'illustrer Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Vous savez pourquoi ?

 (long silence) Vous savez ce que disait Céline : " J'écris pour que les autres ne puissent pas écrire après moi " Eh bien, je pourrais reprendre cette formule : " J'illustre Céline pour que les autres ne puissent plus le dessiner après moi ... " (rires)

 Céline disait aussi cela pour le cinéma...

 Oui, et je pense que si Céline n'a pas encore été adapté au cinéma c'est exactement pour les mêmes raisons que j'ai évoquées tout à l'heure pour la bande dessinée. Si un réalisateur veut adapter Céline au cinéma il sera obligé de faire des dialogues, qui seront moins bons que le roman, et forcément, la puissance du texte disparaîtra. Mais on peut considérer que le film a été fait, et que l'on retrouve des adaptations du Voyage au bout de la nuit dans de multiples séquences de plusieurs petits films. Si l'on regarde bien certains films, l'influence de Céline est perceptible.

 Dans Panique de Duvivier, il y a une place avec des forains et un " stand des nations ", comme dans le Voyage au bout de la nuit. Dans Les Portes de la nuit, il y a des scènes qui se passent en banlieue, on retrouve la mesquinerie des gens... idem dans Pépé le Moko et Carnet de bal, qui ont des ambiances très céliniennes. Si l'on met bout à bout ces extraits de film, on retrouve l'œuvre de Céline.

  M. TARDI, je vous remercie pour cet entretien. Pour conclure, avec le recul, avez-vous des regrets vis-à-vis de votre travail sur Céline ?

  On a toujours des regrets. Je trouverais cela dramatique d'être satisfait de son travail, de se dire que c'est merveilleux ce que l'on a fait... Avec le recul, je me dis que de la première à la dernière illustration, j'aurais pu faire mieux. (Propos recueillis par David ALLIOT, BC n°316, février 2010).

 

 

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  RENCONTRE AVEC HENRI THYSSENS

 Les retrouvailles ont lieu dans une brasserie au cadre rétro, située près de la Grand-Place de Bruxelles, au cœur des Galeries Saint-Hubert. De retour d'un séjour aux Etats-Unis d'Amérique, Henri Thyssens est prolixe sur le sujet qui nous intéresse tous deux. Rien d'étonnant à cela : il est sans nul doute celui qui connaît le mieux la personnalité et l'œuvre éditoriale de Robert Denoël.

 Au lieu de lui consacrer un livre, il a opté pour un site Internet - www.thyssens.com - entièrement voué à celui qui fut l'éditeur de Céline de 1932 à 1944. Cette réalisation constitue une réussite sans équivalent appelée en outre à s'enrichir durant les années à venir.

 Conversation à bâtons rompus avec ce libraire liégeois qui a consacré plus de trente années à étudier la vie et l'œuvre de son célèbre concitoyen disparu tragiquement le 2 décembre 1945.

 Quand as-tu commencé à t'intéresser à Robert Denoël et qu'est-ce qui t'a amené à travailler sur lui ?

 Au début des années 70, mon vieil ami l'éditeur Pierre Aelberts, qui l'avait connu, me raconta son histoire. Elle finissait mal. J'ai voulu savoir pourquoi.

 Le fait que tu sois, comme lui, d'origine liégeoise a-t-il joué un rôle quant à ton intérêt pour la destinée de cet homme ?

 Probablement. Mais c'est surtout sa fin tragique qui posait question.

 Sur quels aspects tes recherches ont-elles porté et quelles ont été les différentes étapes de ce travail ?

 Aelberts pensait que les communistes l'avaient exécuté, à cause de ses idées ou à cause de ses publications. J'ai voulu connaître les deux.

 L'hypothèse formulée par Aelberts n'était pas la seule, en fait. Quelles sont celles qui ont été envisagées à l'époque ?

 La famille Denoël penchait pour une affaire politico-affairiste. Personnellement, je n'avais aucune opinion préconçue. Mais une fois qu'on connaît le dossier, on ne perd plus de temps avec d'improbables rôdeurs.

 A quelles difficultés as-tu été confronté au cours de cette recherche ?

 Dès 1974, j'ai rencontré Pierre Denoël, son frère cadet. A cause de lui, aucun membre de sa famille n'accepta de me recevoir : on me soupçonnait de vouloir, pour d'inavouables motifs, remuer un passé douloureux. Sauf Cécile, la veuve de l'éditeur, qui m'accueillit chaleureusement.

 Quels sont les témoins de la vie de Robert Denoël qui t-ont le plus impressionné, dans un sens ou dans l'autre ?

 Jeanne Loviton : une noire égérie, extrêmement séduisante et inquiétante. Il n'y avait pas un mot qui ne fit l'objet d'un calcul, pas un geste qui n'aboutît à une pose - j'étais, après chaque visite, soulagé de quitter son immeuble de l'avenue Montaigne, et pressé d'y retourner.

 Pourrais-tu expliciter cette réaction ambivalente ?

 Son intelligence était redoutable, sa parole aussi : elle me fascinait, et m'effrayait un peu. Mais je ne pouvais m'empêcher d'y retourner : un mot, une confidence, lui échapperaient peut-être. J'étais jeune.

 Et Cécile Denoël ?

 Cécile était malade depuis longtemps, mais ses souvenirs (et ses convictions) étaient intacts. Elle m'a beaucoup aidé, sans se soucier des ukases de la famille Denoël. Après sa mort, son mari, Albert Morys, en a fait autant. C'était très méritoire.

 C'est elle, je crois, qui t'a signalé l'existence du texte de la pièce Progrès qu'elle détenait ?

 Oui, elle m'a montré ce tapuscrit inédit lors de ma première visite, en 1977. Il était à vendre ; je n'avais pas les moyens de l'acheter. Je l'ai signalé à Jean-Pierre Dauphin. Il s'est rendu chez elle peu après avec Henri Godard, a négocié l'affaire, et publié le livre au Mercure de France. Il avait fait une belle trouvaille.

 Quel genre d'homme était Robert Denoël ? S'il fallait en faire un bref portrait psychologique, qu'y aurait-il à dire ?

 Un homme extrêmement complexe, à la fois dominant et dominé, refoulé et exubérant, rieur et angoissé, un vrai derviche. Louise Staman a, dans son livre, cité le mot de Céline qui qualifiait Denoël de " zèbre ", en rappelant que ce charmant animal a la faculté de se camoufler au milieu de ses semblables grâce à ses rayures changeantes.

 En quoi ses origines familiales et sociales expliquent-elles en partie la trajectoire qui fut la sienne ?

 Il n'a vécu que pour la littérature. Déçu par Liège, où il n'en a pas trouvé digne de lui, il s'est tout naturellement tourné vers Paris. Un certain atavisme, probablement (son grand-père était avocat et écrivain), et un besoin furieux de quitter un milieu familial conventionnel, où il était en conflit permanent avec son père, expliquent en partie son itinéraire.

 Robert Denoël était aussi un lettré et s'est essayé à l'écriture. Quel regard portes-tu sur ses écrits littéraires ?

 Il a écrit toute sa vie, sans jamais trouver l'inspiration, alors qu'il détectait admirablement le talent des autres : c'était un vrai éditeur. Mais il excellait dans la critique littéraire. Max Jacob notait en 1943 : " Le seul critique littéraire que nous ayons c'est Denoël : ses " Vient de paraître " sont des chefs-d'œuvre de justesse et de justice. "

 Hormis des articles de critique littéraire, qu'a-t-il laissé ?

 Des nouvelles assez anodines dans les journaux et revues belges, au cours des années 20. Mais il n'a jamais cessé d'écrire, jusqu'à sa mort : des nouvelles, toujours aussi anodines. Elles sont restées inédites.

 Pour quelle raison n'as-tu jamais rédigé une biographie de ce personnage ? Sont-ce les circonstances de son assassinat qui rendent la chose tellement épineuse ?

 Bien entendu. Un jugement a été rendu en juillet 1950 qui fait l'impasse sur la question. Impossible de le remettre en cause sans risquer de procès. Comment écrire une biographie complète dans ces conditions ?

 Peux-tu rappeler précisément la teneur de ce jugement de 1950 ?

 En fait, c'est un non-lieu qui a été prononcé, le 28 juillet 1950, par la Cour d'appel de Paris. Cela signifie que si l'on disposait aujourd'hui de faits nouveaux concernant le meurtre, on pourrait, très théoriquement, obtenir la réouverture de l'enquête. Ce n'est pas le cas pour l'arrêt définitif concernant sa succession, prononcé le 13 décembre 1950 par la même juridiction.

 Quels sont les éléments qu'a apportés le livre de Louise Staman ? En quoi a-t-il fait progresser la connaissance du dossier ?

 Louise a eu accès à un dossier de police extrêmement délicat, et n'a pas eu peur de s'en servir. L'édition américaine de son livre contenait des affirmations audacieuses que ses traducteurs français ont supprimées, par peur des procès.

 En quoi consistait ces affirmations audacieuses ?

 Louise mettait en cause Gaston Gallimard : selon elle, il aurait peut-être trempé dans l'attentat des Invalides, voire même l'aurait commandité, avec d'autres éditeurs.

 Les circonstances de son assassinat demeurent mystérieuses mais que peut-on affirmer avec certitude aujourd'hui ?

 Il y eut trois enquêtes de police : la première conclut au crime crapuleux. La deuxième aussi, mais n'excluait pas la présence possible, aux Invalides, " d'une tierce personne dont Mme Loviton tairait le nom " et qui serait le meurtrier. La troisième conclut à un assassinat à la suite d'une discussion concernant le " dossier noir " constitué par Denoël, et qui mettait en cause d'autres éditeurs. Cette version mettait à mal la version de Jeanne Loviton : Denoël allait à un rendez-vous, qui se transforma en guet-apens.

 Sur ton site, tu indiques que l'agenda Hermès de Denoël constituait " la seule pièce à conviction dont disposait la partie civile pour convaincre la justice que l'éditeur avait, avant sa mort, brassé des affaires d'édition très importantes, et qu'on ne pouvait prétendre, comme le faisaient Mme Loviton et ses amis, qu'il n'avait d'autre fortune que les 12 000 francs retrouvés dans son portefeuille. " Qu'est devenu cet agenda ?

 L'agenda se trouve, j'imagine, au greffe du tribunal de Paris. Cécile Denoël en avait tiré une copie photographique très fidèle, dont elle m'a confié un exemplaire. Je l'ai déposé, avec mes autres dossiers Denoël, à la BLFC, dont les archives ont été versées à l'IMEC. Un dénommé Derval, qui gère le fonds Denoël, m'a fait savoir que l'ayant-droit de Robert Denoël avait accordé une " exclusivité de recherche " à la dame qui est payée pour rédiger une biographie de l'éditeur. Le calepin n'est plus accessible, même pour moi ! Dommage, car le document est d'un grand intérêt.

 Céline apparaît comme un auteur sans beaucoup de scrupules face à son éditeur mais Denoël lui-même fut-il sans reproches à l'égard de son auteur vedette ?

 Céline a fait et défait les Editions Denoël. La maison a pris son essor grâce à lui, puis elle a subi ses exigences déraisonnables ; chaque nouveau contrat lui était prétexte pour réclamer des avantages supplémentaires. Il a saigné la trésorerie pendant toute sa carrière chez Denoël. L'éditeur, qui n'était pas en position de refuser, méprisait cette avidité mais plaçait le génie de l'écrivain au-dessus de tout : pas une fois il ne l'a lâché.

 Mais Céline avait-il vraiment conscience de mettre en péril l'existence même des éditions Denoël ? Il aura un comportement assez semblable avec Gaston Gallimard qui disposait, lui, d'une solide assise financière...

 Céline ne pouvait ignorer que Denoël avait de grosses difficultés financières, en 1936-1939, par exemple, puisqu'il l'a écrit à tous ses correspondants, en forçant même le trait : " Denoël en faillite, qui ne me paye plus ", etc. Il était hanté par la " peur de manquer ".

 Denoël était assurément un éditeur dans l'âme mais ses prises de position (je songe notamment à l'article sur Céline qu'il signa dans Le Cahier jaune) étaient-elles uniquement opportunistes ? En d'autres termes, était-ce ou non un homme de conviction, avec des idées politiques relativement précises ? Et partageait-il les idées de Céline ?

 Denoël s'engageait trop, il se croyait moralement obligé de soutenir ceux qu'il publiait. Son article du Cahier jaune et les interviews qu'il a données à propos de sa collection " Les juifs en France " sont, à mon avis, opportunistes. Seule comptait la survie de sa maison d'édition. Ses convictions personnelles étaient tout autres. Il publiait des auteurs juifs, avait des amis juifs, des maîtresses juives - dont certains ont témoigné à son procès en juillet 1945. Un " zèbre " de l'édition.

 Denoël était-il plus coupable que ses confrères parisiens ? Qu'avait-il essentiellement à se faire pardonner ?

 Il était plus coupable que les autres puisqu'il avait eu du succès, qu'il était un homme libre et qu'il était Belge. Mais si on examine son catalogue, on trouve peu d'ouvrages compromettants : cinq ou six sur quelque 300 volumes publiés entre 1940 et 1944. Seulement, parmi ces quelques livres-là, il y a Les Décombres, un des plus gros succès de l'Occupation, et les rééditions des pamphlets de Céline, faites à sa demande, rappelons-le.

 Quelle fut véritablement son attitude sous l'Occupation ? Etait-elle ambiguë ?

 On a mis en cause sa duplicité : un coup pour Rebatet, un coup pour Triolet. Mais on oublie qu'Elsa Triolet n'a jamais été inquiétée jusqu'en 1944 : c'est un article intempestif des Lettres françaises clandestines, à propos du Cheval blanc, qui a attiré sur elle l'attention des autorités françaises. Ses livres se sont vendus durant toute l'Occupation. Denoël écrivait, début 1937 : " Je continue à publier communistes et royalistes avec plaisir et sans aucun sorte de cynisme. " Seul comptait le talent, et il a maintenu cet adage jusqu'au bout. On a vu, après la Libération, ce que donnait l'édition idéologiquement correcte...

 Si on compare, par exemple, son activité sous l'Occupation avec celle de Bernard Grasset, que peut-on dire ?

 Que Grasset s'est, lui, vraiment engagé dans la collaboration, et pas seulement par les livres qu'il publiait. Il allait au-devant des exigences de l'occupant.

 Sait-on si Denoël a, comme Gaston Gallimard, " raté " certains auteurs qui lui avaient soumis leurs manuscrits ?

 Personnellement, je n'en connais pas, mais il a dû commettre des erreurs de jugement. Si l'on disposait des archives de sa maison, on pourrait mieux apprécier ses refus éditoriaux. 

 Connaît-on maintenant la ou les raisons pour lesquelles Céline n'obtint pas le Goncourt en 1932 ?

 La raison en est purement commerciale : à cette époque, la maison Hachette faisait et défaisait les grands prix littéraires. Le roman de Céline était publié par un éditeur indépendant, qui refusait de lui céder la distribution de ses livres. Si le Voyage avait eu le prix, Hachette aurait dû acheter, comptant, des milliers d'exemplaires. Avec celui de Mazeline édité chez Gallimard, dont le trust vert avait la distribution, rien de tel : un dépôt à six mois, sans bourse délier. Il suffisait donc de s'assurer du vote de l'un ou l'autre juré. En l'occurrence, ce sont deux Belges, les frères Boex, dits Rosny, qui firent l'affaire.

 La relation que Céline eut avec Denoël apparaît assez ambiguë. De la défiance, parfois du mépris, mais aussi de l'estime et même de la considération, semble-t-il. Est-ce exact ?

 Il semble que l'estime est venue après la mort de l'éditeur. Durant treize ans ce furent plutôt des rapports de force. D'ouvrier à épicier, si l'on veut. Ce qui me frappe, c'est son manque de reconnaissance pour tous les efforts de Denoël en sa faveur. Quand il accepte Voyage, après trois refus ailleurs ; quand il défend Mort à crédit alors que la presse l'éreinte ; quand il prend parti en faveur de ses pamphlets, alors que rien ne l'y oblige ; quand il le réédite durant toute l'Occupation alors que le papier est rare ; rien, vraiment, ne paraît trouver grâce à ses yeux. Seule sa mort paraît l'avoir " racheté ". Après tout, c'est lui qui a vraiment mis sa peau sur la table...

 Dès le début, Céline refuse d'ailleurs l'amitié de Denoël et veut précisément s'en tenir à de strictes relations auteur-éditeur. Il y a une anecdote fameuse à ce sujet...

 Oui, on connaît l'histoire du panier de fruits envoyé à Montmartre alors que Céline était souffrant, et renvoyé à l'expéditeur : " Je suis familier, pas intime ", aurait-il dit. C'est une anecdote. Mais je crois Cécile Denoël quand elle raconte que Céline répondait à ses invitations à dîner. Tout paraît changer avec le Goncourt manqué.

 Quelles sont les grandes lignes que l'on peut tirer d'une analyse de la production éditoriale de Robert Denoël ?

 Tout d'abord, la recherche constante de la qualité, de préférence chez de jeunes écrivains. Si j'obtiens l'autorisation de publier sa correspondance, on pourra vérifier avec quelle minutie il lit - seul - les manuscrits littéraires, proposant ensuite des améliorations, refusant au besoin de les publier tels quels. En 1943, Barjavel déclarait à un journaliste : " J'étais jusque-là un journaliste, il a fait de moi un écrivain. En cette matinée, il m'a appris mon métier. C'était un homme fantastique. A part Céline, tous ceux qui sont passés chez lui doivent quelque chose de leur talent. "

 Ensuite, c'est le souci de coller à l'évènement : les livres politiques (des deux bords) publiés par Denoël entre 1936 et 1939 constituent une remarquable bibliographie de la guerre d'Espagne.

 Le grand problème de Denoël ne fut-il pas qu'il n'eut jamais les moyens de ses ambitions ?

 Oui, ce fut un problème constant jusqu'à 1942. Quand les capitaux furent enfin là, ils étaient allemands, c'était la guerre, et le papier manquait.

 A ce propos, Céline se plaignait d'être réédité sous l'Occupation avec du papier de piètre qualité. Les autres auteurs de Denoël auraient-ils été favorisés de ce point de vue ou est-ce encore une exagération typiquement célinienne ?

 Oh, Céline va plus loin : il dit qu'il a toujours été imprimé sur du " papier chiottes ", que Denoël ne lui a jamais consacré un sou de publicité, etc. On a compris. Mais il est vrai qu'en 1943, par exemple, Denoël a publié une édition de luxe fort coûteuse d'un roman de sa maîtresse d'alors, Dominique Rolin, tandis que les livres qui sortaient de la rue Amélie étaient tirés sur papier de bois.

 Est-il encore possible de faire en sorte que Robert Denoël ait une sépulture digne de ce qu'il fut ou est-ce aujourd'hui totalement impossible ?

 Il y a vingt-cinq ans, j'ai posé cette question au conservateur du cimetière de Thiais : c'était parfaitement possible. J'avais reçu les prix de l'exhumation, le tarif des concessions. Mais il fallait encore obtenir l'autorisation de la préfecture de police : or, il existe un ayant-droit. C'est à lui que revient cette décision.

 Pour quelle raison as-tu décidé de créer ce site Internet entièrement consacré à Denoël ?

 L'aide de Louise Staman a été déterminante : son dossier de police m'a permis de combler d'importantes lacunes dans ma documentation. Et je n'avais aucune envie d'en faire un livre : l'Internet, indéfiniment corrigible, m'a paru le moyen le plus approprié pour un travail qui doit compter actuellement quelque 700 pages, et qui est appelé à en recevoir 500 autres, notamment dans le domaine bibliographique. Aucun éditeur n'aurait pu prendre en charge une telle somme. Pas assez commercial.

 Que peut-on actuellement y trouver ?

 J'ai divisé le site en plusieurs rubriques.

 * Une Bibliographie qui, en ce moment, n'est qu'une énumération des livres publiés par Denoël à différentes enseignes, mais quand le système sera opérationnel, chacun de ces titres renverra, d'un simple " clic " (je l'espère) à sa fiche détaillée.

 * Une Chronologie biographique (qui ne se termine pas en 1945, mais en 2006).

 * Un Dossier de presse qui devra encore s'étoffer car, outre les articles qui parlent de Robert Denoël, je mets en ligne ses interviews et, bientôt, il y aura ses propres articles dans la presse belge et parisienne.

 * Une rubrique Documents qui, en ce moment, ne contient que les actes de ses différentes sociétés, mais qui comportera d'autres pièces.

 * Une série de Notices biographiques consacrées à des auteurs, amis et amies, qui ont joué un rôle déterminant dans sa vie, et que je développerai peu à peu. 

 * Deux rubriques importantes consacrées, l'une à son assassinat, l'autre aux différents procès intentés par sa veuve entre 1946 et 1950.

 * Une rubrique qui m'est chère mais qui n'est encore qu'en projet : sa correspondance. Denoël était un épistolier de talent. Par exemple, ses lettres à Champigny sont admirables. Tout le site est illustré de photos et de documents mais il en viendra d'autres : je dois d'abord m'assurer que leur mise en ligne est autorisée.

 Outre le livre de Louise Staman et les divers articles que tu as écrits dans le Bulletin, que peut-on lire de notable sur Robert Denoël aujourd'hui ?

 En 1975, personne ne voyait l'intérêt d'une biographie de cet éditeur. En 1995 encore, le numéro du Bulletin célinien publié à l'occasion du cinquantenaire de sa mort est le seul hommage qu'on lui ait rendu dans la presse. La biographie romancée de Louise Staman a relancé l'intérêt du public, surtout en France, malgré une traduction édulcorée de son livre.

 Le journaliste liégeois Jean Jour va publier un essai intitulé Robert Denoël, un destin aux Editions Dualpha. Et une journaliste française a été chargée, il y a cinq ans, par les Editions Fayard, puis Fayard Denoël, de rédiger une biographie qui devrait paraître en 2007 et qui, dit-on, fera autorité. Il faut le croire puisqu'on l'affirmait avant même qu'elle fût rédigée. Malgré la difficulté à parler de corde dans la maison d'un pendu, on peut espérer que cette dame, que la presse qualifie de " chagrineuse d'étouffeurs ", conservera assez d'indépendance pour mener à bien cette entreprise périlleuse. (Propos recueillis par Marc Laudelout, BC n°276, juin 2006)

 

 

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  RENCONTRE AVEC FREDERIC VITOUX

 Romancier, critique littéraire après avoir été critique cinématographique et, depuis 2001, membre de l'Académie française, Frédéric VITOUX est connu des céliniens pour avoir publié plusieurs livres sur l'auteur de " Nord ", dont une Vie de Céline proposée l'année passée dans une édition revue et augmentée. Il nous reçoit chez lui à Paris, quai d'Anjou, au cœur de l'Ile Saint-Louis dont il est aussi le mémorialiste. Une rencontre placée sous le signe de l'amitié et de cette ferveur commune pour le natif de Courbevoie.

 Quel est le premier livre de Céline que vous avez lu ?

 D'un château l'autre, trouvé dans la bibliothèque familiale. Je m'en souviens très bien : un exemplaire de la collection " Blanche " de Gallimard que mon père avait dû acheter à l'époque de sa parution. Je devais avoir 15 ans... J'ouvre ce livre... et je n'y comprends rien ! Je n'imaginais pas qu'on puisse écrire des phrases aussi invraisemblables, des termes saugrenus, fous, d'inspiration argotique, une syntaxe totalement éclatée. J'étais fasciné. Incrédule même. Je me suis dit : " Ça n'est pas possible, non ! La littérature, ça serait donc ça aussi ? Une belle liberté ! " J'étais en face de quelque chose d'opaque et de totalement fascinant à la fois. Ce que ce livre semblait raconter me paraissait tout aussi incompréhensible. Il y était question de Sigmaringen, de Pétain, de Bichelonne. C'était qui, Pétain ? C'était qui Bichelonne ? C'était quoi, Sigmaringen ? Un territoire enchanté, une ville, une page d'histoire ? Quelle histoire ? On ne m'avait jamais parlé de Sigmaringen, ni chez moi, ni à l'école évidemment. Jusqu'alors, j'avais lu des livres beaucoup plus prévisibles. Dumas, Jules Verne, etc. Les enchantements habituels de l'adolescence. Et aussi des livres plus démodés ou décalés sans doute. Les romans de mon grand-père en particulier, qui figuraient dans la même bibliothèque de notre appartement : Claude Farrère, Edouard Estaunié, les frères Tharaud, Elémir Bourges, René Boylesve, auteurs assez oubliés aujourd'hui, parfois injustement peut-être, mais c'est une autre histoire.

 Bref, je n'ai pas pu vraiment lire à l'époque D'un château l'autre, j'étais resté à l'écart, perplexe encore une fois, fasciné, sans pouvoir y comprendre grand-chose... Et puis, à l'âge de 17 ans, j'ai lu Voyage au bout de la nuit. Cela a été un choc considérable. Il existe très peu de livres dont on peut se dire qu'ils vous changent ou mieux, qu'ils vous bouleversent, qu'il y aura à tout jamais un avant et un après cette lecture. Beaucoup d'excellents ouvrages vous émeuvent, bien entendu, vous touchent, vous amusent, vous enrichissent. Mais des livres dont la force est telle qu'on voit désormais le monde différemment et que votre sensibilité sera à jamais changée après les avoir lus, non, ils sont fort nombreux. Voyage au bout de la nuit, par son ton, son écriture, son rapport avec la mort, à la fois, cette féerie et ce réalisme si âpre, a été pour moi de ceux-là. Des phrases comme " La vérité de ce monde, c'est la mort " ; " Il faut choisir, mourir ou mentir " ; " L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches " et tant d'autres, je n'ai pas besoin d'insister pour vous convaincre qu'il s'agit là d'aphorismes, de réflexions qui vous bouleversent à 17 ans. En fait, je pense que je ne me suis toujours pas remis de la lecture du Voyage.

 Ensuite, votre intérêt pour Céline est tellement vif que, lorsque vous faites des études de lettres, vous décidez de lui consacrer votre thèse de doctorat...

 Au risque de vous décevoir, ma première vraie passion littéraire, après un bac math élem, le début d'une classe de mathématiques supérieures puis la préparation de l'Institut des Hautes Etudes cinématographiques, a été James Joyce. J'avais déposé, après ma licence de lettres, un sujet de doctorat de 3ème cycle sur certains procédés narratifs dans Ulysse. J'avais fait de longs séjours à Dublin avec Nicole, qui n'était pas encore mon épouse, juste une amie libraire dans l'Ile Saint-Louis (cette Ile Saint-Louis qu'elle comme moi n'avons jamais quittée de notre vie), et qui partageait cette ferveur joycienne. Assez vite, j'ai renoncé à ce travail universitaire parce que je me suis rendu compte que je ne maîtrisais pas suffisamment l'anglais, et surtout toutes les subtilités des expressions ou du jargon dublinois, etc.

 Je risquais de faire un travail médiocre. Un doctorat de troisième cycle, ce n'est pas un simple mémoire de maîtrise. Il faut apporter du nouveau et je ne me sentais pas capable d'apporter du nouveau sur James Joyce. Je me suis dit alors : quels sont les grands écrivains sur lesquels il y a un tas de choses à étudier, les œuvres majeures en quelque sorte que l'université a pour l'instant négligées ? Une réponse s'est imposée tout de suite : Céline bien entendu ! Nous étions en 1968. Céline était mort sept ans auparavant. Un jeune universitaire belge (qui est, depuis, devenu mon ami), Marc Hanrez, lui avait consacré un excellent ouvrage dans la " Bibliothèque idéale " de Gallimard, si je me souviens bien. Et il y avait eu bien sûr les très précieux Cahiers de l'Herne de Dominique de Roux en 1963, puis 1965.

 Voilà pour l'essentiel. L'université française, pour sa part, ne voulait pas encore entendre parler de Céline, dont j'avais entre-temps lu à peu près toute l'œuvre. J'ai donc tenté ma chance. Une thèse sur Céline ? Hum ! L'accueil a été d'abord décourageant, à la Sorbonne. On m'a signalé un professeur, Jean Levaillant, susceptible de patronner une thèse sur Céline, qui venait d'être muté à Nanterre et dont le père, Maurice Levaillant, avait été, je crois, un grand spécialiste de Chateaubriand. Je débarque donc à Nanterre en mars 68. L'époque et le lieu étaient plutôt turbulents. Qu'importe ! Levaillant me dit alors très loyalement qu'il ne connaît pas grand-chose à Céline, mais qu'il est prêt à m'aider dans la mesure de ses moyens. Et il ajoute : " Ne parlez bien entendu dans votre thèse que des deux premiers romans : Voyage et Mort à crédit. Après Céline devient antisémite, ce n'est plus intéressant. " Il ne soupçonnait sans doute pas que l'œuvre de Céline forme un tout, du premier au dernier livre, et que, même à travers son évolution thématique  et stylistique, elle préserve une grande cohérence. Peu importe ! J'accepte la règle du jeu, je relève le pari. Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, c'était déjà énorme.

 Ce travail qui va devenir peu à peu " Louis-Ferdinand Céline, misère et parole ", je l'ai soutenu en 1972. Entre-temps, le professeur Levaillant avait été nommé dans une autre université encore plus agitée, novatrice pour ne pas dire gauchiste : Vincennes, creuset d'un nouveau type d'enseignement au temps des grandes utopies post-soixante-huitardes. Céline à Nanterre et Vincennes, à la réflexion, pourquoi pas ? Le conservatisme de la Sorbonne ne lui aurait pas convenu, après tout. Jean Levaillant a été un directeur de thèse d'une parfaite courtoisie. Mais encore une fois, il ne m'a rien apporté. Il ne le pouvait guère. Il n'était pas du tout familier de l'œuvre de Céline. Il m'a reçu trois fois en tout et pour tout, en me disant seulement : " Ça me paraît intéressant, ce que vous faites. Continuez ! " J'ai craint un moment qu'il ne réserve ses commentaires, voire ses critiques, pour le jour de la soutenance de thèse, mais ça n'a pas été le cas. J'ai obtenu la mention " Très bien ".

 Qui faisait partie du jury ?

 Il y avait Henri Mitterrand et un linguiste dont j'ai oublié le nom. Mais pas de spécialiste de Céline, encore une fois, car à l'époque il n'y en avait pas, du moins à l'université. Par la suite, Henri Godard fera carrière dans l'Université française, il en sera le célinien attitré, il éditera aussi avec une érudition irréprochable Céline en Pléiade. Mais en 1968, si je puis dire, il n'existait pas.

 Bernard Pivot, un ami très cher qui était alors directeur commercial chez Gallimard, m'a demandé de lui communiquer ma thèse en me disant que ça pourrait peut-être intéresser Gallimard. Il ne se trompait pas. La décision a été prise en effet de la publier dans la collection " Les Essais ". J'étais abasourdi, heureux, fort intimidé aussi. Il s'agissait d'une collection prestigieuse. Dans son catalogue se trouvaient Kierkegaard, Mircea Eliade, Cioran, Sartre, Merleau-Ponty, etc. J'ai consacré six mois à revoir ce texte, à le resserrer, à le débarbouiller de son jargon universitaire. Ça été mon premier livre littéraire paru.

 Vous n'aviez pas encore publié votre premier roman, Cartes postales, à ce moment-là ?

 Non, la thèse est parue au printemps 1973. J'avais entre-temps écrit ce premier roman, Cartes postales, une sorte de pari narratif un peu fou et ludique inspiré par une collection de vieilles cartes postales des années 1900 qui avaient été données à ma femme par un collectionneur. ce manuscrit, Fixot me l'avait embarqué aussi pour le soumettre au comité de lecture de la rue  Sébastien-Bottin. Cartes postales donc avait été accepté à son tour, pour paraître à la rentrée de septembre 1973. C'était tout à fait inattendu pour moi d'être en l'espace de quelques mois publié à la fois dans la prestigieuse collection " Blanche " et dans la collection " Les Essais ". J'étais sur un nuage.

 Pour écrire L.-F. Céline, misère et parole, qui n'était pas une étude biographique, je n'avais interrogé aucun témoin. Après la soutenance, un ami de mon père m'a mis en contact avec Lucette Destouches dont j'ai fait ainsi la connaissance. Je crois qu'elle m'a su gré de ne pas l'avoir importunée pour la rédaction de ce livre. Elle a toujours été très méfiante, très craintive à l'idée d'inconnus qui débarquent chez elle ou plutôt chez la veuve de Céline. Elle a toujours voulu se protéger. Je n'avais plus rien à lui demander. Mon livre était fini. Notre amitié, si j'ose dire, a été désintéressée.

 C'est en gros, à ce moment-là, dans le courant des années 70, que le formidable retour en grâce de Céline s'est opéré, qu'il s'est imposé à tous comme l'un des géants de la littérature française du XXème siècle. Avec Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard qui écrivait à son tour une thèse, j'ai été bientôt considéré comme l'un des spécialistes de Céline. A cette époque, Gallimard voulait créer les Cahiers Céline, avec l'appui d'Antoine Gallimard qui faisait ses débuts au sein de la maison familiale. Je me souviens qu'il m'avait même présenté, fort amicalement, en 1973, à son grand-père, Gaston, que je croyais à l'époque déjà mort, déjà légendaire en quelque sorte. En fait, je n'ai pas collaboré à ces Cahiers Céline pour diverses raisons. Je m'éloignais professionnellement de Gallimard. Mon second livre allait paraître chez Grasset, au sein du groupe Hachette où travaillait désormais ma femme.

 Peu après, Jean-Claude Fasquelle, patron de Grasset sous l'autorité de Bernard Privat, m'a demandé d'écrire une biographie de Céline. J'ai décliné cette offre, je ne m'y sentais pas prêt, en lui proposant plutôt, un peu par boutade, une vie de son chat. Et c'est ainsi que j'ai écrit ce petit livre, moitié essai, moitié biographie vagabonde, sur Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline, dont le succès critique et public me parut à cette époque inespéré, une façon d'aborder enfin la dernière partie de la vie et de l'œuvre céliniennes négligées dans ma thèse, pour les raisons que je vous ai données.

 J'avais entre-temps fait la connaissance, par Lucette, de François Gibault avec qui j'ai noué d'emblée des liens très cordiaux. Après la publication, en trois tomes, de sa biographie de Céline, si digne d'éloges en particulier pour ses enquêtes, ses recherches scrupuleuses, son érudition, Jean-Claude Fasquelle m'a encore relancé pour que j'écrive ma propre biographie de Céline. C'était aussi le souhait de Lucette qui, si elle appréciait bien entendu comme moi le travail de François, estimait que je pouvais avoir une approche intéressante, singulière, avec mon propre regard littéraire sur Céline, ma déjà longue intimité avec son œuvre. Lucette m'a consacré des heures et des heures d'entretien. Je me suis souvenu alors de mes conversations amicales avec Jacques Benoist-Méchin, de ses témoignages sur Céline (il n'avait pas encore publié ses propres mémoires), de mes rencontres avec d'autres proches de Céline comme Lucien Rebatet, etc.

 Lucette avait retrouvé dans son coffre toutes les lettres que Céline lui avait adressées depuis la prison de Copenhague, et qui n'avaient jamais été exploitées. Elle me les a confiées. En bref, pour moi, cette biographie, qui était aussi un regard, une interprétation biographique, un commentaire sur la vie de Céline, devait être le point final, l'aboutissement de mes travaux sur lui, après ma thèse, après Bébert, après le livre-dossier réalisé pour l'éditeur Belfond, après les préfaces rédigées pour les Œuvres de Céline éditées par le Club de l'Honnête Homme, sans compter les nombreux articles écrits pour le Magazine littéraire, Le Nouvel Obs, etc.

 Cela étant, je n'aime pas être considéré comme le spécialiste de Céline, même à côté de critiques, de biographes, d'érudits ou de professeurs aussi indiscutables que Henri Godard, François Gibault ou Jean-Pierre Dauphin. Céline est un écrivain immense, le plus traduit dans le monde des auteurs français du XXème siècle. Il est tellement immense que je trouverais absurde de m'ériger comme le tenant de la vérité célinienne. Céline est un écrivain convulsif, passionnel, excessif. Les rapports des lecteurs de Céline avec son œuvre sont parfois de même nature. Passionnels. Pour ne pas dire fanatiques, excessifs à leur tour. Ces céliniens-là (je ne parle évidemment pas de Godard, Gibault ou Dauphin !) ne sont guère tolérants les uns avec les autres. Chacun croit détenir la vérité, l'unique vérité sur l'auteur du Voyage. Chacun déteste copieusement la vérité des autres. Cela me laisse rêveur. J'ai certes beaucoup écrit sur Céline, j'ai proposé une biographie, la plus loyale et personnelle possible. Mais je n'ai vraiment pas le sentiment que les études céliniennes s'arrêtent là, au contraire. Tout ne fait que commencer...

 Lucette est très présente dans votre biographie : les céliniens ont mis en cause certaines de ses assertions qui, de toute évidence, n'ont pas été recoupées.

 Vous touchez là un point délicat et intéressant. J'ai eu en effet la chance de pouvoir solliciter un témoin privilégié, Lucette. Elle m'a consacré, je vous l'ai dit, des heures et des heures, des jours, des semaines, des mois d'entretiens. Elle a vécu auprès de Céline pendant près de trente ans, partageant presque chaque instant de sa vie, de ses errances, de ses épreuves, de son exil. Impossible de faire l'économie de son témoignage, de ses informations, de son regard, de ses émotions. Tout ce qui, dans ce qu'elle me confiait, était du domaine de la stricte information et non du personnel, tout ce que je pouvais recouper en somme, je l'ai utilisé directement. Quand ce n'était pas le cas, quand il ne s'agissait que d'un témoignage, le sien, avec ce qu'il comporte forcément de subjectivité, voire de risque d'erreur, je l'ai mis entre guillemets, comme un élément d'information. Voilà ce que raconte Lucette, voilà ses propres paroles, voilà ce qu'elle ressent ou ce qu'elle a ressenti, voilà comment elle a vu ou vécu certaines choses, point !

 Lorsque Lucette se trompe ou infléchit la réalité objective des choses (si toutefois cela a un sens de parler de réalité objective !), c'est encore une fois elle qui parle, pas moi. Il peut lui arriver en effet de confondre des dates, d'écorcher un nom propre, d'avoir une mémoire incertaine sur tel ou tel fait, mais sa sensibilité, ses intuitions, sa perception si sensible des choses demeurent à mes yeux tout à fait précieuses, irremplaçables mêmes. Reste qu'il faut être vigilant, bien entendu. Corriger si possible les erreurs factuelles ou en donner d'autres interprétations, quand on en dispose. Un exemple : votre compatriote Evelyne Pollet m'avait envoyé une lettre indignée après la parution de ma Vie de Céline, pour réfuter le fait qu'elle ait songé à se suicider à cause de Céline et de son indifférence affective envers elle, comme s'en souvenait et le disait, entre guillemets j'insiste, Lucette. Ayant des enfants, il était inimaginable pour elle de mettre fin à ses jours, me disait-elle. Dans la nouvelle édition de La Vie de Céline, parue chez Gallimard, en poche " Folio ", en janvier 2005, je cite sa lettre, sa réfutation du témoignage de Lucette, qui était peut-être exagéré en effet. Comment trancher ?

 Tout le monde, ou presque, est aujourd'hui d'accord pour admettre l'importance de Céline. La ligne de fracture se situe plutôt entre ceux qui le considèrent comme un salaud intégral et ceux qui, tel Philippe Sollers, estiment qu'un grand écrivain ne peut pas être un salaud. Comment voyez-vous l'homme Céline ?

 Totalement contradictoire. Il y a une phrase de Dostoïevski que j'aime bien citer : " Le secret de la psychologie, c'est la coexistence en chaque individu de sentiments contradictoires. " Et c'est exactement ça dans le cas de Céline : l'un des écrivains les plus vivants du siècle car précisément l'un des plus contradictoires. Chaque fois que l'on a envie de dire quelque chose sur Céline, le contraire se révèle vrai aussi. Un écrivain moderne et un écrivain passéiste à la fois. Un auteur grossier et argotique mais aussi précieux et raffiné. Un monstre d'égoïsme et aussi sensible à la souffrance et à la misère de l'homme. Avec Céline, on est pris dans un réseau absolu de contradictions.

 En ce qui me concerne, je n'ai pas rencontré l'homme Céline. J'avais dix-sept ans quand il est mort. Bien entendu, je le regrette, mais c'est peut-être mieux aussi. N'aurais-je pas été déçu par un énergumène vociférant avec lequel on ne dialoguait pas vraiment, qui m'aurait peut-être mis à la porte ? Le voir, l'entendre, ça devait être inoubliable, comme au spectacle. Un échange était-il pour autant possible avec lui ?

 A plusieurs reprises, notre ami Marc Hanrez a tout de même dialogué avec lui, seul à seul...

 Je ne crois pas qu'il se soit agi d'un véritable dialogue entre eux. Plutôt d'une conversation hiérarchique. Un jeune universitaire venait l'interroger, il s'intéressait à lui. Rien à voir avec deux amis qui bavardent, qui échangent des idées. Tous les proches de Céline m'ont confirmé cette impression. On ne discutait pas vraiment avec Céline. Il écoutait et puis il se mettait à parler, à soliloquer. C'était éblouissant. D'une drôlerie sarcastique le plus souvent.

 Dans le disque de l'émission radiophonique que nous avons édité, j'ai été très étonné de vous entendre dire que Céline n'avait pas d'humour...

 Ah bon, j'ai dit ça ? Je ne m'en souviens pas. Il arrive qu'on dise des bêtises (rires). J'ai toujours pensé au contraire qu'il y avait une formidable drôlerie chez Céline, peut-être pas de l'humour au sens impassible, pince-sans-rire, au sens understatement comme disent les Anglais (c'est peut-être cela que je voulais souligner ?), mais au contraire un génie de la caricature chez lui, de l'énormité, du grossissement de toute chose pour en révéler les virtualités tragiques ou comiques, c'est la même chose. Céline mettait en joie ses auditeurs, ses proches.

 Je me souviens d'une émission de France-Culture où j'étais invité de feu Roger Vrigny, qui animait une excellente émission littéraire hebdomadaire. On parlait précisément de la caricature célinienne. Je lui disais que les excès de Céline désarment ou désavouent même parfois le contenu insoutenable de certains développements des pamphlets antisémites qu'il a écrits. Réprobation de Vrigny, qui commence à lire un passage de Bagatelles pour mieux s'en indigner, prouver qu'il n'y a pas là matière à rire. Et il se met à pouffer à la quatrième ligne ! Lui, Vrigny, l'homme de gauche, avec un grand sens moral, un sens éthique de la littérature ! Il se reprend : on n'a pas le droit de rire avec ces choses-là, dit-il. Sans doute, en effet ! N'empêche qu'il n'avait pas pu s'empêcher de s'esclaffer, tout en étant légitimement horrifié de ce qu'il lisait.

 Cela rejoint un propos de Jean-Paul Louis, l'éditeur de l'Année Céline, qui a écrit que : " même, au plus fort de sa connerie, il [le] fait encore rire ".

 Peut-on rire de tout par ailleurs ? Ça, c'est un vaste problème. Je crois pour ma part qu'on peut - peut-être - rire de tout en effet. L'humour juif si délectable est là qui nous le prouve. Mais rire en compagnie de qui ? Tout est là.

 Vous êtes attiré par le sud, la Provence, l'Italie. Les tropismes céliniens sont, eux, plutôt orientés vers le nord. Vous vous situez donc à l'opposé de Céline ?

 C'est une question qu'on m'a souvent posée. Comment peut-on aimer à la fois Stendhal, l'Italie, Rossini d'un côté et Céline de l'autre ? Notez que celui-ci est aussi ambivalent : dans son œuvre, il y a la violence, la convulsion, la mort, mais aussi la légèreté, la grâce, la danse, les chats, bref, les éternelles contradictions céliniennes. Reste, c'est vrai, l'aspect crépusculaire, la partie noire de Céline. Mais peut-on vivre en permanence avec le cauchemar, la mort comme unique horizon ? Céline est l'un des révélateurs les plus terribles de la littérature française du XXème siècle ? Evidemment ! En ce qui me concerne, j'ai besoin de corriger cette vision. Contre toute logique, j'ai besoin de croire ou de faire semblant de croire qu'il y a aussi le soleil, la lumière, le sud, que la recherche du bonheur n'est pas toujours vaine. J'ai besoin, mettons, de l'idéale frivolité rossinienne, qui est une forme de sagesse.

 Autrefois, j'adorais Wagner, j'allais en pèlerinage à Bayreuth avec mon épouse, etc. Je ne renie rien de cette passion. En vieillissant, je crois tout de même que je suis plus heureux, ou plus sage, avec la musique de Rossini. Il y a quelque chose de monstrueux, pour un wagnérien, à aimer une musique aussi frivole sans doute, je le reconnais, mais la musique de Rossini demeure pourtant à mes yeux la plus intelligente des musiques frivoles, la plus heureuse des musiques savantes, la plus profonde des musiques superficielles. J'ai passé du coup des années à m'intéresser à Rossini, je lui ai consacré trois ouvrages, et j'étais au comble du bonheur en les écrivant, pour reprendre une expression stendhalienne.

 Voyez Henri Godard qui a aussi consacré une partie de sa vie ou de ses études à Giono, à l'auteur du Bonheur fou, ce titre si peu célinien ! Je partage pleinement son admiration. Giono et Céline sont à des années-lumière l'un de l'autre, mais pourquoi ne pas aimer l'un et l'autre ?

 Heureusement pour le romancier que vous êtes, le style de Céline n'a pas eu sur votre travail d'écrivain une influence directe.

 Au risque d'un paradoxe, je pense que les grands écrivains n'ouvrent pas de portes mais qu'ils les ferment. Céline a été au bout d'une certaine démarche littéraire. Impossible de poursuivre son voyage ! Proust achève aussi une certaine tradition analytique du roman français. Céline a porté à son sommet d'incandescence un style à la fois précieux et populaire. S'il faut chercher une forme de postérité célinienne, elle est ailleurs. Regardez les écrivains que l'on dit céliniens ! C'est accablant. Ce n'est rien. C'est consternant. Ces écrivains hissent leur paresse grammaticale, leur complaisance, leurs facilités, leur vulgarité au niveau de ce qu'ils croient être un style. Les malheureux ! Joyce aussi ferme toutes les portes que l'on veut. Finnegan's Wake est un livre illisible et passionnant. Que faire après ?

 J'ai été très marqué par Céline. Sa vision pessimiste m'habite. L'imiter serait toutefois grotesque. Rivaliser avec lui serait vain, indécent. Jules Renard disait : " Il y a les grands écrivains et les bons. Soyons les bons. " C'est déjà très difficile d'être un bon écrivain. Chacun connaît ses limites. J'essaie d'être un bon. Voilà tout. Si, toutes choses égales bien entendu, je devais me situer dans la mouvance, dans la lignée d'un écrivain du XXème siècle que j'admire profondément, ce serait Valery Larbaud. Un des rares auteurs qui aimaient faire aimer la littérature, faire partager ses enthousiasmes, ses découvertes, de James Joyce à Italo Stevo ou à Ramon Gomez de la Serna, etc. Ses curiosités, ses générosités étaient sans frontières. Critique de littérature étrangère au Nouvel Obs, j'essaie aussi, à ma mesure, de faire aimer des écrivains encore inconnus. J'admire la curiosité encyclopédique de Larbaud. Le goût, l'élégance, la mélancolie de l'auteur de Fermina Marquez ou des Enfantines m'enchantent. J'éprouve une profonde admiration, respectueuse et complice, pour Larbaud. Céline, c'est un monument qu'on regarde de loin.

 En 2001, vous avez été élu à l'Académie française au fauteuil de Jacques Laurent. N'avez-vous pas pensé alors qu'avec vous, c'est un peu ce grand maudit que fut Céline qui entrait aussi à l'Académie, dans la mesure où, si vous êtes connu comme romancier, vous l'êtes aussi comme célinien ?

 Céline, entre nous, n'avait vraiment plus besoin de cette reconnaissance ! Mais si on a élu un célinien pour rendre aussi un hommage indirect à Céline (ce que je ne crois pas), tant mieux !

 Le paradoxe étant que vous avez succédé à Jacques Laurent qui, contrairement aux autres " hussards " (Nimier, Déon, Blondin) n'aimait guère Céline...

 C'est vrai. En même temps, j'ai su, par des proches de Jacques Laurent, qu'il avait tout de même lu ma biographie de Céline qui ne lui avait pas déplu. Il avait été membre du Prix des Quatre Jurys qui m'avait été décerné pour mon premier roman. J'avais fait alors sa connaissance, en janvier 1974. Ni lui ni a fortiori moi ne songions alors le moins du monde à l'Académie française. Bref, il y avait tout de même quelques complicités entre nous.

 Et ce fut une élection de justesse puisque vous avez été élu au deuxième tour par 16 voix sur 30 votants, et dix bulletins furent marqués d'une croix, ce qui signifie un net refus...

 N'en soyez pas étonné ! Pratiquement toutes les élections se jouent à une ou deux voix près. Quand un académicien ne veut voir élu aucun des candidats qui se présentent, ce jour-là, en l'occurrence Albert Memmi et moi en décembre 2001, il met un bulletin marqué d'une croix. C'est l'usage. Sinon, son vote n'est pas comptabilisé. Il est par ailleurs assez rare, dans l'histoire de l'Académie, d'être élu la première fois que l'on se présente. J'ai été en ce sens fort privilégié. Une fois que l'on est élu, on est évidemment l'élu de tout le monde, et l'on ne sait même jamais vraiment qui a voté pour vous ou contre vous. C'est très bien ainsi.

 En fait, le premier signe objectif que m'ont adressé les académiciens, c'est lorsqu'ils m'ont décerné le Grand Prix du Roman en 1994 pour un roman dont les héros étaient Stendhal et Rossini, La Comédie de Terracina. Parmi la majorité d'académiciens qui m'avait distingué figuraient, sans doute, les trois seuls écrivains avec qui j'avais déjà des rapports personnels, amicaux, et qui étaient précisément les amis de Jacques Laurent : Michel Mohrt, Michel Déon et Félicien Marceau (élu lui aussi à une voix près, si je me souviens bien !).

 Par la suite, j'ai eu le soutien d'Hélène Carrère d'Encausse qui m'a encouragé à me présenter à l'Académie. Elle avait été très touchée par mon livre L'Ami de mon père. A une époque où tous les gens se croient tenus de se comporter en juges, voire en procureurs, en donneurs de leçons bien à l'abri dans le confort du présent, veulent s'insurger contre le comportement des individus de bonne foi, face à une histoire qu'ils n'ont eux-mêmes pas vécue (ce qui, évidemment, ne dispense pas d'un regard critique sur l'époque elle-même), Hélène Carrère d'Encausse a apprécié le regard lucide et affectueux que j'avais porté dans ce livre sur la personne de mon père, journaliste au Petit Parisien pendant la guerre et arrêté à la Libération, au moment même de ma naissance. Ce fut aussi la réaction de Maurice Druon qui fut également sensible à cet aspect du livre. Ce qui me toucha beaucoup de sa part, car lui, le co-auteur du Chant des partisans, fut, comme vous le savez, d'un tout autre bord que celui de mon père.

  Vous êtes célinien et vous êtes critique au Nouvel Observateur. Cela vous a valu naturellement l'étiquette de " célinien de gauche ". Qu'en pensez-vous ?

 Je déteste les étiquettes. Réduire Céline l'individualiste à une étiquette politique, à un parti, est bien hasardeux. Bien sûr, historiquement, dans son combat antisémite, il a été proche d'une frange extrême de la droite, " compagnon de route " des fascistes, pour reprendre une terminologie chère aux communistes. Mais, par ailleurs, les gens de droite les plus lucides ont bien senti qu'il n'était pas des leurs. A gauche, aujourd'hui, un journaliste comme Pierre Bénichou, qui fut rédacteur en chef au Nouvel Obs, est mille fois plus célinien que moi. Alors qu'un Mitterrand, lui, qui avait une prédilection pour les écrivains de droite, comme Chardonne, Laurent précisément ou Rebatet par exemple, n'aimait pas Céline. Ces étiquettes, encore une fois, ne veulent pas dire grand-chose.

 Mais j'évoquais plutôt une étiquette vous concernant.

 Cette étiquette ou plutôt ce clivage gauche-droite auquel vous tenez tant me paraît pertinent pour définir un homme politique, un parlementaire, une majorité et une opposition gouvernementale, à la rigueur, pour qualifier les prises de position successives (et qui peuvent être contradictoires) d'un intellectuel engagé, comme on dit. Mais pour un romancier ou un essayiste, pour une voix qui se doit d'être singulière, de ne jamais se réduire à celle d'un homme de parti ? Franchement, cela n'a pas beaucoup de sens. Pour répondre toutefois à votre question, sachez que je suis très heureux de collaborer, depuis des années, dans la plus parfaite liberté intellectuelle, aux pages culturelles du Nouvel Observateur où je retrouve d'autres amis aux sensibilités souvent fort diverses. Bien entendu, si les engagements sociaux-démocrates du Nouvel Observateur, pour parler vite, me faisaient horreur, je n'y collaborerais pas. Si je n'éprouvais pas d'estime intellectuelle pour des éditorialistes comme Jean Daniel ou Jacques Julliard, qu'on ne saurait au demeurant confondre, je n'y resterais pas davantage.

  Le fait d'être célinien vous a-t-il valu des inimitiés dans le monde journalistique ?

 Certains journalistes m'ont attaqué ou ont ironisé autrefois parce que j'étais à la fois célinien et collaborateur du Nouvel Obs. Il y aura toujours des fanatiques de droite de Céline, qui le réduiront aux prises de position politique qui les ravissent. Robert Faurisson avait écrit quelque part que mon premier livre sur Céline, c'était de la bouillie pour les chats dont ne voudrait même pas Bébert ! A gauche, j'ai été attaqué une fois par L'Humanité qui estimait qu'un de mes livres sur Céline faisait la liaison avec les discours fascistes d'avant-guerre. Tout simplement ! En revanche, ma Vie de Céline fut dans l'ensemble bien accueillie, puisqu'elle obtint le Goncourt de la biographie, le prix Fémina-Vacaresco et le prix de la Critique de l'Académie française.

     Lorsque j'ai reçu cette bourse Goncourt pour la biographie, j'ai été invité à déjeuner par les jurés qui m'ont confié que j'avais obtenu le prix à l'unanimité. J'avais à table en face de moi André Stil qui fut le stalinien que vous savez et longtemps le directeur de L'Humanité. Devant ses louanges et sa reconnaissance de Céline, je me suis permis de lui rappeler que les communistes n'avaient pas toujours dit ça. Il m'a répondu que ces attaques appartenaient au passé et qu'on savait maintenant que Céline était le plus grand. C'était rétrospectivement assez savoureux, lorsqu'on se remémore les attaques dont Céline fut l'objet, même au moment de son décès. Cela étant, j'imagine que chez certains intellectuels, l'étiquette " célinien " demeure assez douteuse. Tant pis pour eux...

  Vous qui avez été longtemps critique de cinéma, que pensez-vous des projets récurrents d'adapter Voyage au bout de la nuit au cinéma ? Est-ce une fausse bonne idée ?

 Voyage est un chef-d'œuvre absolu de la littérature française, qui tient autant à son style, à son regard, à sa construction qu'à sa propre inventivité narrative. Si le film se base uniquement sur celle-ci, cela donnera un scénario quelconque. En revanche, si le cinéaste a un regard, un style et un ton qui fassent écho à l'univers célinien... Mais existe-t-il un tel cinéaste ? Je pense que le metteur en scène, plutôt que de faire une réelle adaptation, devrait plutôt s'inspirer, absorber la matière célinienne pour faire une œuvre singulière. 

 Souvent certains chefs-d'œuvre du cinéma s'inspirent de très mauvais livres. Et il est fréquent, à l'inverse, que des chefs-d'œuvre donnent de mauvais films. L'exception qui confirme la règle étant naturellement Le Guépard de Lampedusa qui a donné le film sublime de Visconti. Il y a quelques années, j'avais suggéré au cinéaste Andrzej Zulawski d'écrire un film avec lui à partir de Nord. Il adorait Céline. Sa propre carrière de metteur en scène démarrait tout juste. Il me semblait que toute la partie du roman qui se passe dans le château du Brandebourg était très cinématographique. Il y avait une dramatisation, une unité de lieu, un huis-clos, une sorte de tragi-comédie avec ces vieux aristocrates décavés, ces Français hagards...

 Tout cela aurait pu donner un bon film, mais le projet n'a malheureusement pas abouti. Après sa lecture de ma Vie de Céline, Roger Planchon m'avait approché pour faire un film sur Sigmaringen, trouvant le sujet formidable. Le film aurait été inspiré par D'un château l'autre naturellement, mais aussi par la biographie et ce que fut le parcours de Céline dans ces lieux.

 Un mot de conclusion ?

 Quand j'ai commencé à travailler sur Céline, je ne soupçonnais pas à ce point l'importance de l'écrivain. Chaque fois que je relis Céline, je suis émerveillé. Un exemple ? Ayant eu à évoquer récemment la débâcle de 1940, j'ai lu des reportages, des témoignages, des textes littéraires pour me replonger dans cette ambiance. Dans le prologue de Guignol's band, je tombe sur cette description des foules de civils en fuite sur les routes, et des blindés français rescapés refluant eux aussi vers le sud, et dont la population s'écarte : " Orageante ferraille à panique ", dit-il de ces chars d'assaut en retraite.

 Formidable formule ! Trois mots ! Tout est dit ! C'est shakespearien. La terreur, le vocifération, le ridicule. Tout l'art d'un écrivain est d'avoir de tels bonheurs d'expression. Le sens du raccourci. Des allitérations. Des images. Bref, le génie. (Propos recueillis par Marc Laudelout et Arina Istratova, BC n° 273, mars 2006)

 

 

                                                                                        *********************

 

 

 

  RENCONTRE AVEC FRANÇOIS GIBAULT

 Avec son affabilité coutumière, François GIBAULT nous reçoit chez lui, au premier étage du bel hôtel particulier jouxtant le cinéma " La Pagode ". Etonnant personnage que ce libertaire de droite, catholique, lieutenant-colonel de réserve, amateur éclairé de peinture moderne et d'art lyrique. Pénaliste réputé, il cumule deux passions : Céline (le biographe est devenu président de La Société des Etudes céliniennes) et Dubuffet (il en administre la Fondation). Il vient de terminer son troisième roman, Un nuage après l'autre, et prépare l'édition de la correspondance de Céline au pasteur Löchen.

 Comment se porte la Société des Etudes céliniennes ?

 Elle se porte bien. Comme vous le savez, l'essentiel de nos activités, ce sont les colloques qui se tiennent tous les deux ans et qui sont une grosse machine à organiser intellectuellement et matériellement. Ensuite, l'année suivante, c'est la publication des Actes. Le colloque de l'année dernière a été un beau succès, une réunion extrêmement fructueuse pour tout le monde. Nous étions, comme d'habitude, une quarantaine venus, sinon de tous les pays, du moins de tous les continents. Cela avait été remarquablement organisé par l'Institut français de Budapest, et les débats furent passionnants. Il faut dire que le thème était, je crois, très bien choisi : " Céline et la médecine ". Thème double puisque c'était à la fois " Céline médecin " et " La médecine dans l'œuvre ".

 Maintenant, nous travaillons sur le prochain colloque qui aura lieu en France, dans un an, puisque l'usage est l'alternance. Ce sera sans doute Paris, et nous aurions voulu que ce soit au Val de Grâce, mais cette administration vient de refuser pour les raisons que vous imaginez. Le thème en sera " Céline et la guerre " comme cela a été décidé lors de l'assemblée de juillet dernier.

 En tant que représentant de l'ayant droit, pouvez-vous susciter d'autres manifestations, telle une grande exposition Céline à la Bibliothèque nationale ?

 C'est envisageable, mais il y a des réticences : les pouvoirs ne sont pas très chauds pour organiser quelque chose sur Céline. Ou alors il faudrait un grand évènement. Il aurait fallu faire cela au moment du centenaire de la naissance de l'écrivain, mais vous savez que cet anniversaire n'a même pas été mentionné dans la brochure des commémorations éditée chaque année par le Ministère des Affaires culturelles.

 Beaucoup de céliniens regrettent que les trois entretiens filmés de Céline ne soient pas commercialisés sous la forme de DVD.

  Ça, c'est tout à fait envisageable, d'autant que Frémeaux vient de publier, sous la forme de disques compacts, une lecture intégrale du Voyage au bout de la nuit. C'est une idée excellente, et cela pourrait être une action possible de la société. Par ailleurs, il existe un projet cinématographique d'adaptation du Voyage. Cette fois-ci, ça a l'air sérieux, le contrat est signé mais je n'ai pas encore pu rencontrer le réalisateur François Dupeyron qui est en train de travailler sur le scénario. Vu l'importance de l'œuvre, je crois qu'il envisage de faire un film en deux épisodes. Etant donné son intérêt pour la Première guerre mondiale, je crois qu'il va s'attacher surtout à la première partie du livre, nous verrons bien... Quoi qu'il en soit, je dois le rencontrer pour veiller au respect du droit moral (vous savez qu'il y a plusieurs manières d'adapter une œuvre), et pour veiller aussi au choix des acteurs... Mais je le crois soucieux d'être très fidèle à l'esprit de l'œuvre, et je ne me fais guère de souci à ce sujet.

 Comment se porte l'œuvre de Céline en librairie ?

 Elle se porte admirablement. Le meilleur indicateur, c'est précisément le nombre d'exemplaires de Voyage par an vendus en poche, car vous savez qu'on ne vend plus qu'en poche pratiquement - et en Pléiade, mais ça c'est un autre public. Le grand public, lui, n'achète plus qu'en poche. On ne vend presque plus d'exemplaires en collection " Blanche ". On vend plus de 40 000 exemplaires par an, ce qui est énorme. On en a vendu un peu plus l'année où le manuscrit de Voyage s'est vendu aux enchères publiques : là, il y a eu une espèce de rebond. Il s'en est vendu plus de 50 000 exemplaires. Je pense que Voyage est une des œuvres classiques qui se vend le mieux. Plus de 70 ans après sa parution, il n'a pas pris une ride, et c'est encore un best-seller. A titre de comparaison, Mort à crédit se vend à 10 000 exemplaires environ chaque année.

 Quid d'une édition scientifique des pamphlets ?

 C'est le serpent de mer, ça revient toujours, on en parle tout le temps, mais vous savez que Madame Destouches est opposée à cette réédition, sinon ça serait fait depuis longtemps. En tout cas, il n'y a pas de projet précis. Compte tenu du climat actuel, je crois que cela serait très mal vu et même considéré comme une sorte de provocation. Céline, de son vivant, ne voulait pas cette réédition, et Madame Destouches ne fait que respecter les intentions de son mari.

 Avec tout de même une exception : Mea culpa.

 Mea culpa, c'est autre chose. C'est un texte très court, très élaboré et aussi anticommuniste. Longtemps, elle s'est opposée à cette réédition. Je l'ai beaucoup incitée à accepter une nouvelle publication. Par ailleurs, on pourrait envisager une réédition partielle des pamphlets. Je n'aime pas beaucoup cela car c'est une façon de trahir l'auteur. Cela étant, j'avais comme idée de republier la fin de Bagatelles (la partie qui concerne l'URSS) avec Mea culpa. On pourrait faire un très beau livre. De toute façon, le livre n'est pas interdit puisqu'on peut le trouver notamment sur les quais, souvent en édition pirate. Ce livre est en circulation : les éditions originales ne sont pas interdites de vente.

 N'y a t-il pas un manque de cohérence de la part de l'ayant droit qui interdit certaines choses et en autorise d'autres (les lettres aux journaux de l'Occupation, la préface de l'Ecole des cadavres, etc.) ?

 J'ai toujours poussé Madame Destouches à accepter un maximum de choses, notamment les adaptations, bonnes ou mauvaises, car c'est intéressant de faire vivre une œuvre. On a laissé passer un certain nombre de choses y compris les abus de citation. Madame Céline laisse faire. On ferme un peu les yeux. Les pamphlets, cela fait partie de l'œuvre. Ce sont des textes extrêmement violents, mais ils sont intéressants du point de vue de la langue et du style. Il y a des envolées extraordinaires, ce n'est pas contestable.

 Quand paraîtra la correspondance de Céline au Pasteur Löchen ?

 Tout est prêt depuis longtemps, sauf la préface. Entre-temps, le pasteur Löchen est décédé, comme vous le savez. J'étais devenu très proche de lui, et sa disparition m'a fait beaucoup de peine. Ce fut affreux, d'autant qu'il est mort avant sa femme qui était grabataire. C'est lui qui s'en occupait. Ils n'avaient qu'un seul désir : c'était de mourir ensemble. Il est mort un mois avant sa femme. A sa demande, je suis allé le voir à Metz, une semaine exactement avant sa mort. C'est là qu'il m'a demandé de prendre la parole lors de son enterrement pour dire quel avait été son rôle dans la défense de Céline, ce que j'ai fait, bien évidemment.

 Chaque fois qu'il y a des vacances judiciaires, je me dis que je vais les utiliser à rédiger cette préface. Je dois aussi classer les lettres par ordre chronologique. Au début, les lettres sont datées ou faciles à dater car elles ne comportent aucun repère permettant de les situer dans le temps. Il s'agit d'une correspondance très intéressante, car on y voit le changement de ton. Au début, les lettres sont respectueuses (" vous homme de Dieu, moi mécréant "), puis elles deviennent plus débridées et plus cordiales. Il est amusant de voir l'évolution de cette correspondance.

 Y a-t-il d'autres projets ?

 J'ai un projet personnel : j'aimerais faire quelque chose sur Céline et Dubuffet. Comme vous le savez, j'ai l'honneur de défendre deux œuvres : Céline en littérature, Dubuffet en peinture, puisque je suis Président de la Fondation Dubuffet. Dubuffet était un homme aux talents multiples : peintre, lithographe, sculpteur, graveur, mais c'était aussi un grand écrivain, ce qu'on oublie souvent. Je ne désespère pas un jour de le faire entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade. C'est une autre affaire. Il y a de vraies correspondances entre les deux hommes. Il y a des fils secrets entre ces deux êtres : ils étaient libres et ont travaillé seuls, ne subissant aucune influence et n'ayant pas de suiveurs. Ils sont aussi créateurs d'un style, ce qui est rare, se moquant de l'opinion qu'on avait d'eux. Ils ont aussi chacun commencé très tard avec une première vie professionnelle : l'un comme médecin, l'autre comme marchand de vins. Dubuffet a commencé son œuvre à plus de 40 ans, et Céline a publié Voyage alors qu'il avait à peu près cet âge. Leurs parcours sont assez comparables.

 J'avais pensé intituler ma biographie " Céline, cavalier seul ". Cette appellation peut également convenir à Dubuffet. En fait, ce sont deux anarchistes très partisans de l'ordre. La seule différence, c'est que si Dubuffet avait une grande admiration pour Céline, l'inverse n'était pas vrai. Que ce soit en peinture, en littérature ou en musique, Céline avait, comme vous le savez, des goûts classiques. Cela étant, on trouve dans leur œuvre des propos comparables quant à l'aspect révolutionnaire de l'art. Dans Asphyxiante culture, Dubuffet affirme que l'artiste doit être un révolutionnaire, qu'il est là pour faire avancer les choses, pour chambouler ce qui existe. On trouve une idée comparable dans Voyage au bout de la nuit. Ils ont aussi en commun un côté viscéralement français et, bien entendu, le génie car Dubuffet, lui aussi, était un génie. Un jour, je ferai une communication sur Céline-Dubuffet lors d'un colloque.

 Votre confrère Jacques Vergès a écrit : " Admirer Céline à une époque où règne la pensée unique et le terrorisme intellectuel est presque un délit ". Le fait de vous être intéressé de près à Céline vous a-t-il valu des inimitiés, notamment dans le monde judiciaire ?

 Absolument pas. Cela tient au fait que je crois avoir écrit une biographie objective de Céline, ne dissimulant aucun des documents que j'ai découverts lors de mes recherches. Ainsi, l'Ordre des médecins des Yvelines m'a donné connaissance du dossier de Louis Destouches. J'y ai trouvé une lettre qui n'est pas à la gloire de Céline et que j'ai reproduite dans le deuxième tome de ma biographie, alors que personne ne la connaissait et que j'aurais pu la passer sous silence. On m'a souvent dit qu'il s'agissait d'une biographie à l'anglaise ou à l'américaine. Les gens qui auraient pu me reprocher de m'occuper de Céline me rendent justice. J'ai essayé de montrer Céline tel que je le voyais et, je pense, tel qu'il était.

 N'avez-vous pas l'impression que la condamnation morale de Céline est paradoxalement plus forte aujourd'hui que dans les années d'après-guerre ?

 C'est un peu normal : pendant les années d'après-guerre, on ne s'est pas beaucoup occupé de cet aspect de la Seconde guerre mondiale. C'est ensuite que les historiens s'en sont occupés. Nul doute que sa responsabilité est engagée : il faut reconnaître que certaines phrases de Bagatelles pour un massacre sont insoutenables. Cela étant, quand on fait un livre en ne citant que ces phrases-là et en gommant tout le reste, comme l'a fait M. Rossel-Kirschen, on arrive à faire de Céline une espèce de monstre. Sur le plan intellectuel, la méthode est inacceptable et condamnable.

 Dans la préface des Lettres de prison, vous écrivez : " Céline, mieux que tout autre, savait qu'il n'avait pas voulu l'holocauste et qu'il n'en avait pas même été l'involontaire instrument. Il savait aussi qu'il n'avait en rien collaboré ". D'autres biographes de Céline estiment, au contraire, qu'il a collaboré. Tout dépend évidemment de ce que l'on entend par " collaboration "...

 Evidemment. Céline a " collaboré " comme d'autres écrivains français qui ont fini à l'Académie. Ceci dit, son dossier de collaboration n'est guère consistant. Outre certaines lettres aux journaux (surtout celles écrites en 1942 et 1943), ce qu'on peut surtout lui reprocher c'est d'avoir permis la republication des pamphlets sous l'Occupation. Et on ne peut pas uniquement imputer cela à son éditeur, Robert Denoël. On connaît la lettre de Céline à Karl Epting réclamant du papier pour permettre la réédition de ces textes. Ceci, à une époque où la rafle du Vel' d'Hiv avait eu lieu. Les déportations étaient connues, même si le sort réel des déportés, lui, ne l'était pas.

 Ainsi, vous pouvez donc comprendre que vous choquez certaines personnes lorsque vous écrivez : " Céline apparaît fragile, sensible comme un enfant, souffrant de toutes les misères, tragique et désespéré. "

 Oui, j'en ai pris, pardonnez-moi l'expression, plein la gueule lorsque, sur un plateau de télévision, j'ai dit que Céline était un humaniste. Or, Voyage au bout de la nuit est bien le livre d'un humaniste, c'est évident. Céline était un être très contradictoire : avare et généreux, anarchiste et homme d'ordre, pour ne citer que ces deux aspects.

 A cet égard, vous vous êtes d'ailleurs trouvé des points communs avec lui.

 En effet, je suis bourgeois et anarchiste. Et surtout un émotif rentré, si je peux m'exprimer ainsi. Lorsque j'étais enfant, j'étais d'une extrême sensibilité. Comme Céline, j'ai compris que c'était un immense défaut et qu'il fallait rentrer tout cela, ne pas le montrer, se durcir pour ne pas être vulnérable et prendre tous les mauvais coups. Cela étant, il faut se garder, lorsqu'on est biographe, de se laisser aveugler par les points communs et éviter de faire une sorte d'autoportrait.

 Comment voyez-vous le petit monde des céliniens ? Il est pour le moins pittoresque, non ?

 En effet, mais je crois qu'il en est ainsi dans d'autres sociétés littéraires où l'on trouve également ces aspects de jalousie, de compétition, des petites chapelles, etc. En ce qui me concerne, j'ai un avantage : je suis bien avec tout le monde, que ce soit avec vous, avec Philippe Alméras, ou avec Henri Godard. Et je laisse chacun s'exprimer. Je pense que c'est une condition absolue pour être président de la Société des Etudes céliniennes. Je m'efforce de ne rentrer dans aucune bagarre. Je ne suis même pas arbitre : je suis au-dessus de toutes ces querelles.

 Quant à mon admiration pour Céline, je puis vous dire qu'elle va en grandissant. Chaque fois que je relis Voyage, je découvre des choses nouvelles. Ainsi, j'ai un exemplaire où je souligne les passages qui suscitent mon admiration. Tout le livre va finir par être souligné ! Vous savez que j'ai enterré récemment mon confrère Jean-Marc Varaut. Peu de temps avant sa mort, il m'avait demandé de lui faire la lecture car il ne pouvait plus tenir un livre. Au téléphone, je lui ai dit : " Je vais te lire des passages de Voyage au bout de la nuit ". Il était réticent. J'ai insisté, et je lui ai lu des passages choisis (la guerre, l'Afrique et un passage sur l'Amérique). Il écoutait, manifestement bouleversé. Et, à la fin, il m'a dit : " Comme je regrette d'être passé à côté de cette œuvre ! " C'était extrêmement émouvant pour moi.

 Pour conclure, j'aimerais vous demander des nouvelles de Madame Destouches...

 Vous savez qu'elle a 93 ans. Mais je puis vous assurer qu'elle est très présente, magnifique, ayant même " rajeuni " ces dernières années. Madame Destouches avait connu un passage difficile, une sorte de dépression. Aujourd'hui, elle sort à nouveau. Elle a passé quelques jours, l'été dernier, dans la suite " Marcel Proust " à Cabourg. Elle va à des expositions, des spectacles de ballets, dîne au restaurant ou chez des amis. Elle fait des choses qu'elle avait vraiment cessé de faire, ce dont je me réjouis. (Propos recueillis par Marc Laudelout, BC n°267, sept. 2005).

 

 

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  ENTRETIEN AVEC PHILIPPE ALMERAS

 Philippe ALMERAS est un personnage controversé dans le petit monde des céliniens. Nous avons déjà dit ici ce que nous pensions de sa biographie de Céline qui n'est assurément pas un modèle d'équanimité. Au moins lui reconnaîtra-t-on une puissance de travail peu commune. Ainsi c'est entièrement seul qu'il a rédigé un Dictionnaire Céline, coiffant ainsi au poteau les autres céliniens qui nourrissaient ce projet. Nous l'avons rencontré pour lui poser quelques questions sur un sujet qui l'occupe depuis quarante ans et dont ce dictionnaire est l'aboutissement.

  Comment vous est venue l'idée de ce Dictionnaire Céline ?

 Accidentellement : j'avais oublié mon ordinateur portable dans le train de Paris. Aussitôt signalée, la perte a été déclarée irréparable : " On ne retrouve jamais les ordinateurs ". J'en ai donc acheté un autre. Fourni sans la moindre notice d'instruction, naturellement. Pour apprendre à m'en servir, découvrir par exemple la touche qui mange le texte, j'ai eu l'idée de transcrire mes notes, fiches, entretiens, tout cela vieux souvent de trente ans et plus. Et l'ordre alphabétique allait de soi.

 Habituellement, ce genre d'ouvrage est le résultat d'un travail d'équipe. La tâche ne vous a pas paru colossale pour un seul homme ?

 A vrai dire, je ne me suis rendu compte de ce que je faisais qu'après 200 ou 300 pages. Si je m'étais mis en tête de réunir un Dictionnaire de 850 pages, le " colossal " de la chose m'aurait probablement inhibé et nous en serions encore au projet.

 Si cela avait été possible, auriez-vous souhaité travailler dans une équipe ou préférez-vous, somme toute, le cavalier seul ?

 Il y avait, lorsqu'une indiscrétion a révélé mon travail en cours, deux ou trois projets similaires. Quelqu'un a proposé une conjonction des données et des talents. Cela ne s'est pas fait. Je le regrette et je ne le regrette pas : ce que ce Dictionnaire aurait gagné en précision, il l'aurait sans doute perdu en spontanéité. Est-ce vraiment un hasard si ce genre de travail est toujours la responsabilité d'un seul et si les œuvres collectives aboutissent souvent à des mishi-mashi de cotes mal taillées ? Tu me laisses ceci, je t'accorde cela.

 Comment avez-vous conçu ce Dictionnaire ?

 Il s'est façonné de lui-même chemin faisant. Une entrée en appelait une autre, un dépouillement d'autres dépouillements. J'avais intégré les témoignages reçus, ils ont failli disparaître lorsque tel éditeur candidat les a jugés diffamatoires ou futiles.

Les céliniens vous ont souvent reproché une trop grande partialité à l'égard de votre sujet. Pensez-vous que ce Dictionnaire soit susceptible de provoquer à nouveau ce type de critiques ?

 Cette partialité m'a été pour ainsi dire laissée en lot, les autres ne parlant que sources, références, tours de mains, etc. Mon premier travail visait à décrire le passage de Mort à crédit aux Bagatelles, du " roman " au " pamphlet ". Devant l'impossibilité de le faire recevoir ou même lire, je me suis obstiné à présenter mes petites trouvailles, et certains disent avec raison : la problématique de Céline a changé. Cela dit, et cela dépassé, la forme du Dictionnaire est en soi objectivante. Elle oblige à aborder chaque chose sous ses angles divers et la promenade d'une entrée à l'autre fait le reste. Le fait même de pouvoir retrouver tel fait et telle citation et de les comparer à tels autres est en soi instructif. J'ai beaucoup appris à le faire. D'ailleurs, je ne suis pas resté seul longtemps même si le fait de dire qu'il s'agissait d'un travail personnel et subjectif a protégé l'entreprise qui ne manquait pas de concurrents.

 Les notices de ce Dictionnaire ne sont pas seulement consacrées à des personnages mais aussi à des thèmes. Sur quels critères se sont fondés vos choix ?

 Le premier critère était de faire figurer tout ce dont nous disposons aujourd'hui. Le second de traiter sa production sans exclusive comme cela se fait souvent au nom des bonnes mœurs ou des bons sentiments. Céline en trente ans d'activité a abordé des thèmes et des genres différents selon une progression et des modalités dont la continuité n'apparaît pleinement qu'après 1961. Au Dictionnaire de mettre cela à jour.

 En quoi Céline est-il, selon vous, un grand écrivain ?

 Je pourrais vous dire, comme tel autre, que le fait d'être publié dans La Pléiade est une garantie. Ce serait peut-être un peu court. Répondre qu'on le trouve prodigieusement doué, avec son goût des " diamants du langage parlé " ne serait même pas suffisant. Il ne faut pas oublier que ce qu'il dit - juste ou faux - est au moins aussi intéressant que la façon dont il le dit. Dans sa langue de prédilection - celle de la pré Renaissance  - on faisait la distinction entre " matire " et " sen ". C'est la combinaison qui fait bien sûr Céline : sans tabous ni précautions, il cite son temps comme le toréador cite le taureau. Ce n'est pas la meilleure des métaphores s'agissant de l'homme  de tous les égards et de toutes les tendresses envers les animaux, mais je n'en vois dans la minute pas d'autre.

 Comme le pays (lui avec) s'est refait une mémoire littéraire et historique à l'automne 44, il reste le seul à parler de ce dont il est convenu jusqu'à nouvel ordre de ne plus parler. C'est, après érosion, comme ces témoins de pierre des grands déserts d'Anatolie : indestructible.

 Le fait que le Dictionnaire soit l'œuvre d'un seul auteur en fait quelque chose de très personnel : un Dictionnaire certes, mais en même temps une sorte de " Céline vu par Alméras ". Récusez-vous cette façon de considérer votre travail ?

 Le " Céline vu par Alméras " reste encore à écrire. Il faudra que je le définisse d'abord. Ce Dictionnaire est à cette date mon travail le moins personnalisé. J'y ai rassemblé les pièces disponibles du puzzle célinien en m'efforçant d'envisager tous les angles et en donnant la parole à tout le monde. Nommément, ce qui devrait fournir à chacun l'occasion de répondre pour corriger ce qui lui paraîtra encore trop interprété. Cela devrait favoriser le rapprochement des diverses obédiences. Les clivages entre céliniens me paraissent dus à la particularité des parcours et aux options politiques prêtées à l'autre. Sur les faits tout le monde se rejoint.

 En quoi ce Dictionnaire est-il aussi redevable au journaliste que vous fûtes ?

 J'ai utilisé certainement des approches apprises à Réalités-Entreprise où je m'étais fait une spécialité paresseuse des portraits de dirigeants. Il existe une technique de l'interview. Dans le journalisme j'ai aussi appris le devoir absolu de ne pas ennuyer à mort le lecteur ou l'auditeur. Mais à ce compte une bonne partie des céliniens sont journalistes d'autant que tous ou à peu près tous ont interrogé les témoins du temps. Moi, quand je me suis rendu compte que je n'obtiendrais pas cette fois la réponse à la question posée (quelles était la vision du monde et les opinions de Céline entre 1927 et 1936 ?), ce sont les textes que j'ai interrogés, et c'est le chartiste qui a découvert que - pour citer un exemple marquant - ce que Céline avait vraiment écrit dans telle lettre à Elie Faure, ce qui libérait la datation des " mauvaises idées ". Joie lorsque les photocopies ont confirmé ma radiographie. Et certitude dès lors d'aller dans la bonne direction.

 La manière dont vous considérez l'homme Céline n'a pas toujours été empreinte de la plus grande bienveillance. Mais ne considérez-vous pas qu'il s'agit en l'occurrence d'une personnalité très ambivalente ? Tour à tour radin et généreux, méfiant et imprudent, courageux et timoré, cynique et sentimental, etc.

 Il était effectivement tout ce que vous dites, et tout à la fois mais n'est-ce pas notre sort à tous si nous sortons du type : l'avare, le malade imaginaire, Don Juan... et si nous entrons dans la carrière sans plan à la main ? Cette question de " bienveillance " me reste toujours aussi peu compréhensible. C'est un effet du Céline entre haines et passions où j'ai mis à jour tout ce que je savais alors de la vie de Céline. M'entendre dire que j'avais écrit un livre haineux ou me voir décrit à d'innocents étrangers comme " l'auteur d'une biographie extrêmement hostile à Céline " me déconcerte alors comme maintenant. S'il s'était agi de témoigner devant un tribunal, l'exercice serait différent. Je mentirais avec l'accusé. Céline ne risque plus sa peau. Céline ne faisait pas dans l'eau tiède et rarement dans la bienveillance. Il avait le regard aigu et la dent dure. Ceux qui lui veulent le plus de mal sont à mon sens ceux qui occultent, travestissent  son œuvre et font de lui un délirant : " Céline the fou " décrit dans les endroits les plus inattendus. J'ai conscience pour ma part de lui avoir rendu la santé mentale et des dents : est-ce malveillant ?

 Commentant votre biographie, Henri Godard a écrit qu'on avait l'impression de lire la vie d'un second Drumont (et donc que l'accent n'était pas suffisamment mis sur l'écrivain). Que pensez-vous de cette observation ?

 Êtes-vous sûr qu'il a écrit cela ? Et que cela a été imprimé ? Je ne l'ai pas lu. La seule biographie de Drumont que je connaisse est celle de Bernanos que Céline a pu lire en 1932. En voilà un qui n'hésitait pas. Il faut supposer que Godard a voulu me flatter, ce qui n'est pourtant pas son genre. Il est vrai que le lyrisme mystico-patriote de Bernanos n'est pas non plus le mien. Peut-être aussi est-ce la " grande peur " que Godard dit lui-même éprouver qui a amené Drumont sous ses doigts. Passons.

 Comment jugez-vous les travaux de vos confrères céliniens ? Quels ont été, de votre point de vue, les apports décisifs ?

 Ils ont tous eu leur importance ou leur intérêt même si je m'attache plus aux coups de projecteurs et aux apports factuels qu'aux paraphrases et aux commentaires. Merci à ceux qui ont apporté des documents (Lainé les lettres de Garcin, Nettelbeck les lettres à Cillie Pam, Pécastaing les lettres à Zuloaga et ainsi de suite). Celui qui a fait le travail documentaire le plus important est évidemment Jean-Pierre Dauphin. On peut regretter le coup de sang ou le point d'honneur qui lui a fait quitter la partie dont il s'exagérait à mon avis les dangers et les enjeux.

 Pour vous, le " fil rouge " de l'œuvre de Céline est ce racisme biologique que vous voyez apparaître très tôt et qui est présent jusque dans l'ultime Rigodon. Même si cet aspect de l'œuvre n'est pas négligeable, n'avez-vous pas l'impression d'avoir tellement mis l'accent sur ceci qu'il semble que, pour Céline lui-même, son travail d'écrivain était subordonné à cette préoccupation ?

 Ce fil, c'est vous qui le voyez. Céline, personne ne le nie, a cru au corps, à la santé du corps, comme tout le monde aujourd'hui (sport, beaux enfants, pas d'alcool), mais comme on ne le faisait pas alors. D'où les effets de rupture. Il a ensuite étendu au groupe (aux " communautés " ) la prescription aux individus. Est-ce unique ? Comment ces conceptions qu'on dit maintenant temporaires, sans portée littéraire et donc à oublier, entrent dans l'écriture, la sous tendent et l'orchestrent, voilà ce qu'il est permis de se demander. " L'homme, c'est le style ", disait Céline et cela peut autoriser à aller de l'homme au style... Au moins le temps de voir. Surtout si, comme lui, on ne croit pas à la Littérature en soi.

 Quelles sont les éventuelles critiques auxquelles vous vous attendez au sujet de ce travail ?

 Vous les avez anticipées : trop personnel, trop désinvolte, trop copieux, trop léger. On chicanera des dates et des virgules. Je ne parle pas des " signes diacritiques " sans lesquels Céline nous reste imperméable. Jean-Pierre Dauphin avait eu l'idée d'assortir ses calepins de bibliographie de pages blanches où chacun inscrivait ses apports. Si ce Dictionnaire n'avait pas déjà atteint la taille critique, j'aurais bien voulu l'imiter. Chacun aurait pu inscrire son apport, celui qu'il garde jalousement par devers lui. Les exemplaires auraient été disponibles en solde au bout de quatre ou cinq ans, on les aurait collationnés et l'on aurait, " Le Dictionnaire Céline " dont nous rêvons tous : impeccable, exhaustif, unanime. (Propos recueillis par Marc Laudelout, BC n°258, nov. 2004).

 

 

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Fabrice  LUCHINI ... Céline, le plus grand poète du XXe siècle...

 

 * Quel a été votre premier contact avec l'œuvre de Céline ?

   J'avais dix-sept ans. J'étais encore un petit coiffeur qui avait quitté l'école à quatorze ans. J'avais peu lu : L'Attrape-cœur de Salinger, quelques livres de Freud, auxquels je n'avais pas compris grand-chose, un petit peu de Nietzche. Je fréquentais un groupe d'intellectuels marginaux, du côté du quartier des Abbesses. Ils lisaient Artaud et Céline. Ils m'ont mis entre les mains un livre. C'était Voyage au bout de la nuit. J'ai eu le sentiment de faire, à cette première lecture, une découverte saisissante. Ca a été le début d'une histoire d'amour et je me suis mis, sans projet préconçu, à apprendre  par coeur des passages entiers de ce livre.

  Beaucoup plus tard, en 1985, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud m'ont demandé  d'interpréter des textes de Céline sur scène. L'idée était d'organiser une rencontre d'une heure entre un comédien et un auteur. J'étais effrayé par l'idée de soumettre la musicalité parfaite de Céline à l'interprétation réductrice, caractérielle, psychologique d'un acteur. Le succès a été tel que j'ai joué plus de mille fois ce premier spectacle. J'avais commencé par les chapitres du Voyage sur la banlieue. Dix ans plus tard j'ai repris le même principe avec le séjour de Bardamu en Amérique, l'arrivée à New-York ainsi qu'avec quelques passages de Mort à crédit, notamment la mort de la concierge, qui est une des plus belles pages qui aient jamais été écrites. Au total, depuis vingt-cinq ans, j'ai joué près de deux mille cinq cents fois ces textes, devant parfois des salles de mille cinq cents personnes, de la petite ville de province française jusqu'au Québec.

 * Ses textes sont-ils, pour un comédien, particulièrement difficiles à dire ?

   En vingt-cinq de travail, j'ai eu la chance d'avoir l'occasion d'approfondir l'affinité qui m'avait d'emblée attaché à lui. J'ai mis bien des années pour tenter de reproduire au plus près son rythme, son phrasé. C'est une recherche constante. Au contraire des musiciens, nous n'avons, nous les comédiens, pas de partitions, pas de notes, de noires, de blanches, de rondes, pour nous aider à retrouver le secret de la musique. Le métier (qu'on acquiert en travaillant les classiques, Molière, La Fontaine) consiste à s'approprier le texte pour se rendre capable de le restituer dans la plus grande impersonnalité possible.

  La difficulté, avec Céline, est de ne pas céder à la tentation de le surjouer, de ne pas l'oraliser. S'en tenir à sa langue écrite. Ne pas plaquer sur lui une gouaille surfaite. Il n'y a rien de moins célinien que la gouaille populaire. Céline n'est pas Audiart. Audiart, sans doute, lui doit beaucoup ; mais Céline, c'est autre chose : c'est à la fois Rabelais, Shakespeare et Mme de Sévigné.

  Le risque de contresens est d'autant plus fort que sa postérité a été immense, qu'il a influencé aussi bien Canal + et Libération (pour la dérision) que Sartre (dans Les Chemins de la liberté et même dans Les Mots) ou Philippe Muray (pour la critique de la modernité), Roger Nimier (pour la désinvolture) que les romanciers populistes (pour l'emploi de l'argot). Nous parlons tous la langue de Céline. Les " rebelles " de la télévision font sans le savoir du Céline. L'erreur serait de le réduire à ces imitations, dont quelques unes sont dérisoires.

 On ne demande pas à l'acteur d'être génial : on lui demande seulement de travailler en légèreté pour ne pas gâcher l'effet et la puissance de la phrase. La langue de Céline est d'elle-même suffisamment efficace. Je ne l'augmente pas, je ne la surcharge pas. Depuis vingt-cinq ans, j'essaie seulement de ne pas en éteindre la magie.

 * De qui vous semble-t-il l'héritier ?  

  François Villon est sans doute à ses yeux un bon poète ; il a de l'admiration pour Rabelais ; Proust lui apparaît comme un sacré styliste, mais il est un peu long : tant de pages pour savoir qui va jouer à la bête à deux dos avec qui ! Le grand écrivain, c'est pour lui La Fontaine. (...) On n'est pas dans la littérature : on est dans la vie. Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature. Certains critiques poussifs le considèrent comme un simple aboyeur. Les pauvres : ils n'y ont rien compris. Ils ont vu un concert de trompettes là où se manifestait un génie de la douceur sans pareil.

 Céline est en réalité très au-dessus de Proust ; Proust a le génie de la nuance, de l'acuité psychologique. Il a l'art de décrire la grimace sociale, il excelle à reproduire la démarche des gens du monde, " gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d'improbables Cythères ", comme l'écrit Céline en une phrase qui est elle-même un savoureux pastiche. Mais Proust fait partie de la secte littéraire. Il y a chez lui de bons moments mais aussi de sacrés quarts d'heure ! Sa langue est encombrée de mots, il ne s'en libère jamais. Il croit que la complexité labyrinthique de sa phrase va lui permettre de traduire les nuances infinies de ses sentiments.

  Céline n'est pas un écrivain de la psyché. C'est un écrivain de la vie. " Je ne m'intéresse plus aux hommes, écrit-il à Elie Faure. A leurs opinions. C'est leur trognon qui m'intéresse : pas ce qu'ils disent, mais ce qu'ils sont. C'est la chose, l'homme en soi : presque toujours le contraire de ce qu'il raconte. " En désarticulant la langue, il l'a libérée pour coller au concret et, par là, à la poésie des choses. C'est ce qui lui donne sa légèreté singulière. " (L'incroyable Voyage, propos recueillis  par Michel De Jaeghère et Isabelle Schmitz, Le Figaro hors-série

 

 

 

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   ENTRETIEN AVEC ANDRE WILLEMIN.

 Lucette Destouches a tracé un portrait peu flatteur d'André Willemin. Elle le décrit comme un " cynique ". Aucun cœur. Il disséquait tout le monde. Il voyait le mal partout. Il était froid comme un poisson, il faisait souffrir les femmes, il écrasait les chiens. Un monstre, avec une gueule de bouledogue, mais très intéressant, passionnant même. " (in Marc-Edouard Nabe, Lucette, Gallimard, 1995).
    Serge Perrault, qui le présenta à Céline au cours de l'année 1952, se souvient : " Il fut très enthousiaste à l'idée de rencontrer son illustre confrère, à Meudon. "

  Qui était André Willemin ? " Pendant ses études de médecine à Paris, il fut journaliste à L'intransigeant, le concurrent de Paris-Soir d'avant la guerre. Après guerre, il est médecin généraliste avant de se spécialiser en électro-radiologie. Par la suite, il pratique particulièrement la mammographie. Il acquit ainsi une solide réputation, par sa compétence, sur la place de Paris. Son cabinet était situé au 29, de la rue Barbey de Jouy dans le VIIème. Co-auteur d'un remarquable Atlas de mammographie avec le professeur François Baclesse, de l'Institut Curie, grand ponte de la cancérologie, très connu du monde médical.

  Il y eut de nombreuses rencontres et entretiens à Meudon. Willemin avait un humour sarcastique et beaucoup d'à-propos. Il pouvait amuser et intéresser Céline. Cela n'empêchait pas son confrère de déclarer à propos des appétits excessifs, pressants de celui-ci pour les dames : " Willemin !... Il se balade toujours avec sa queue sous le bras. "

  Plus sérieusement, il fut la première personne que Lucette, en plein désarroi, appela au moment où Céline était mourant. " C'est Willemin, alors en consultation, qui me téléphona pour que je monte en vitesse près de Lucette. Après la mort de Céline, il demeura un intime de Lucette et un fidèle de la villa Maïtou. C'était aussi un personnage fantasque, inattendu : soudainement, sans explication, il déserta la maison de Meudon. Jamais, là-haut, on ne le revit. Plus tard, quelquefois, j'allais le voir dans son rez-de-chaussée de la rue de Varenne. Bien entendu, je ne lui posais pas de questions au sujet de la désertion. Je me serais fait ramasser ; je connaissais le bonhomme... Il est mort à Paris, un matin de décembre 1987, en essayant de sortir de son lit, là, subitement. "

  Ajoutons que c'est à André Willemin qu'on doit le masque mortuaire de Céline (réalisé par Léon Berthault), ainsi que l'empreinte de la main droite. En 1976, pour l'une des rares émissions consacrées à Céline par la télévision française, Claude-Jean Philippe réalisa cet entretien, onze ans avant la disparition de ce témoin des années de Meudon.
                                                                                                 M.L.

 " Il tenait beaucoup à son titre. Il l'a dit d'ailleurs dans son œuvre ; si on avait voulu lui faire le plus grand mal, on lui aurait retiré son diplôme, ce à quoi il tenait au-dessus de tout.

 (...) Vous savez que Mort à crédit a été écrit au cours de l'année 1935, dans une chambre d'hôtel de Saint-Germain, si j'ai bonne mémoire. Dans ce livre, Céline devine la façon dont il mourra, c'est-à-dire il se demande de quelle façon il va mourir, et il penche pour la petite artère qui lâchera un beau jour et qui provoquera une hémorragie cérébrale. Sur ce plan, visionnaire comme il était, il ne s'est pas trompé.

  Dans quelles circonstances avez-vous appris la mort de Céline ?

 Par un coup de téléphone de sa femme qui m'a appelé le 1er juillet 1961, vers cinq heures du soir à mon cabinet, en me disant que Céline était au plus mal et que je vienne dès que possible.

 Pourquoi Lucette Destouches ne vous a-t-elle pas appelé plus tôt ?

 Parce qu'il n'a pas voulu. Elle le lui a proposé : " On va appeler Willemin ". Il lui a répondu : " Je ne veux pas de piqûre, je veux crever tout seul. " C'est pas que j'avais l'intention de lui faire des piqûres. En somme, il pensait que l'affaire était terminée et qu'il pouvait " poser sa chique ", comme il disait. 
  C'était un homme extrêmement musclé, costaud, enthousiaste jusqu'à sa blessure qui en a fait un infirme plus un migraineux chronique. Il est devenu d'un pessimisme épouvantable, noir. Il a vu le monde à travers un verre fumé.

 Etait-il conscient de ce verre fumé qu'il mettait entre lui et le monde ?

 Il se faisait de l'humanité une idée pessimiste... Le monde, pour lui, était fait d'alcooliques et de ripailleurs - lui était le contraire de tout ça. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Il mangeait à peine, il dormait quelques heures à coup de gardénal - de véronal, à l'époque. Il se couchait très tôt, à sept heures et demie, se réveillait à deux heures du matin, écrivait péniblement à travers ses douleurs et ses migraines, de trois à onze heures du matin.
  Jusqu'au soir, il était incapable d'écrire parce qu'il était torturé par les malaises, les maux de tête, de sorte qu'il restait assis sur son banc au fond du jardin jusqu'au soir. (...)
  C'était un médecin extraordinaire dans le sens qu'il aimait le malade pour lui-même et, comme il l'écrit dans son œuvre, il aimait prendre le malade par la main, le consoler. Il était plein de compassion et de bonté. C'était le véritable médecin.

 Il y a très peu de médecins qui aiment réellement leurs malades ?

 Il y en a encore beaucoup, surtout chez les jeunes. Mais peut-être que ce goût de la médecine, ce dialogue se perd un peu tout de même au profit de la réussite ou de la vanité. C'est pas si facile de trouver un bon médecin...

 Le Docteur Destouches était un vrai médecin ?

 C'était un vrai grand médecin, oui, réellement. (...) Il fallait que l'homme fut vraiment à la dérive, dans la misère et que lui puisse lui rendre service. Alors, il ne ménageait ni sa fatigue ni son temps. Pendant qu'il a été ici, à Meudon, il est descendu assez souvent dans le Bas-Meudon en pleine nuit pour rassurer, consoler des vieilles gens mourants - gratuitement, naturellement. Il savait pas faire payer. Il n'en parlait pas...

  Vous avez pour lui de l'affection ou de l'admiration ?

 J'avais une grande affection et une grande admiration, d'autant plus qu'il était persécuté à tous les échelons. Et puis, je me disais que je ne rencontrerais plus d'homme de son envergure après sa mort. Et, en effet, je n'ai pas rencontré de génie pareil depuis qu'il est mort.

  (Entretien réalisé par Claude-Jean Philippe, émission " Une légende, une vie ", Antenne 2, 3 septembre 1976, dans BC n° 234, septembre 2002).
 


 

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    ENTRETIEN AVEC  GEN PAUL

 C'est en 1969 que des extraits d'un entretien avec Gen Paul furent diffusés dans l'émission " D'un Céline l'autre ". Témoignage exceptionnel recueilli par Alphonse Boudard et Michel Polac. L'interview eut lieu chez l'artiste, alors âgé de 74 ans, à Montmartre. D'emblée, il lui fut demandé de définir Céline.

 ... Louis-Ferdinand Céline, c'est un monstre, qu'est-ce que tu veux ? Un homme qu'on ne peut pas suivre.

 C'est vrai qu'il ne voulait plus vous voir à la fin ?

 Oh, moi, je ne voulais plus le voir.

 C'est vous qui ne vouliez plus le voir ?

 Non, non, je ne voulais plus le voir...

 Pourquoi ?

 Il ne m'a fait que des vacheries. Peut-être qu'il l'a fait sans le vouloir. Je suis resté dix piges sans pouvoir vendre un tableau à cause de lui. J'ai divorcé à cause d'une lettre qu'il avait envoyée à ma femme.

 Qu'est-ce qui s'était passé ?

 Il était saladier, il était jalmince, il fallait qu'il détruise...

 Comment l'avez-vous connu ?

 Ben, je l'ai connu dans des cours de danse. Je l'ai connu au moment du Voyage. On fréquentait la ballerine, quoi. On avait le sens de l'esthétique. Autant fréquenter des ballerines que des bonniches, c'est quand même mieux, hein ? Moi, je les prenais comme modèles, et lui, il les massait. Il avait le sens de l'esthétique.

 Il était amoureux de temps en temps ou c'était des passades ?

 Il était pas amoureux, non. Il avait le sens du beau. C'étaient des filles qui étaient placées, qui avaient des fois des petites tronches, mais il était mordu quand même par la danse. Et la danse, c'est quand même quelque chose, non ? Puis derrière ça, il y a la musique...

 Alors, tu dis qu'il n'était pas antimilitariste, Ferdine ?

 Ah, pas du tout, dis donc, pas du tout ! Il y a un truc qui m'a toujours épaté, c'est quand... Il a fait un mois de griffe, un mois de front, pas plus. Ça a été héroïque, y a eu des reproductions, on en a parlé dans Le Petit journal, toutim, médaillé militaire... Mais il avait la bonne blessure. Ça n'empêche pas qu'il a rempilé pour Londres. Il était patriote, quoi. Il l'a toujours été. Quand il avait sa médaille militaire, il était très fier de la porter. Un jour, il y a Ferdine qui dit à Geoffroy : " Bon, je t'invite à dîner ce soir. " L'autre répond : " C'est pas possible. T'as hérité ? " Il dit : " T'en fais pas. "

 Ils vont dans une " French soupe ", un restaurant français, et ils bouffent toute la carte. Geoffroy l'attendait, [se disant] : " Il va sortir son mornifle. " Il appelle le patron. Il s'était mis en uniforme, Ferdine, et il dit au tôlier : " Est-ce qu'on paie avec une médaille comme ça ? " Alors, l'autre, il a donné le coup de chapeau, tu comprends. Ferdine avait gagné. (...) Enfin, il aimait le panache... C'est marrant, physiquement, il avait une belle gueule quand il était jeune, mais il avait un corps de gonzesse, dis donc, pas un muscle ! Et des fois, il jouait, il allongeait la jambe comme ça, disant : " J'aurais pu jouer les fées. " Puis, il avait une grosse tronche, il chaussait du 60 comme tronche. Il n'a jamais pu mettre un chapeau. Il m'a dit : " Moi, j'ai une bouille à porter la couronne, j'ai une tête de roi. " Je peux pas en dire autant. On m'a toujours dit que j'avais une tête d'épingle. C'est un peu l'esprit de Ferdine, ça lui réussissait pas mal...

 Il était roi ? Il était pas anarchiste ?

 Il n'a jamais été anar ! Pourquoi anar ? En dehors de ça, il avait des coups de marrance. ll faisait l'ours, il parodiait l'ours. Oui, il avait parfois des côtés " enfant ", des côtés chouette, quoi. Autant, je te dis, il pensait qu'il avait la tête royale, mais des fois, il faisait très bien le triboulet, le marrant, mais pas en public, entre moi et lui. Du reste, dans tout son comportement, il parlait pas de son pognon, mais il faisait tout pour en avoir. Il était toujours inquiet de le placer, soit à Londres, soit au Danemark, soit au matelas.

 Des fois, il attrapait un lumbago : il mettait son jonc sous le matelas ! Il était toujours en voyage avec son pognon. J'ai jamais vu le morlingue de Ferdine ! Un jour, j'étais dans un p'tit bistrot. Il y avait la môme La Pipe, Almanzor, et il venait prendre le café avec nous. Il venait pas déjeuner. Alors, je lui payais le café. Normal. Puis la môme Almanzor dit : " Je mangerais bien six huîtres. " Il dit : " Ah, tu voudrais pas que je te paie six huîtres avec mes quatre-vingts balles que je gagne au dispensaire ! " C'était tout l'esprit de Ferdine, ça.

 Tu l'as toujours connu comme ça ?

 Toujours. Il avait un porteuf' avec des ficelles et un tout petit morlingue. Je l'ai vu payer son journal. Je l'ai jamais vu raquer. Et puis la môme, bon, elle était bien. Il y a eu un amour quand même. Ils s'aimaient tous les deux. Mais c'était pas la paire de bas de soie, etc. (...) Ce qu'il y avait de terrible avec Ferdinand, c'est qu'il aimait bien donner ses idées mais pas son pognon, tu piges ? Moi, il m'appelait le diable, " Gologolo ", parce que je marchais pas dans tous ses condés. Un jour, je lui ai présenté Marcel Aymé. Il l'a regardé d'un coup de châsse comme ça, il lui a dit : " Petit plumaillon ! ".

 Il aimait venir ici, écouter les histoires de la Butte ?

 La Butte, non... Il n'y a rien dans la Butte. Il y a toujours des évènements, des fois il en parlait, mais tu vois...

 Il parlait de politique ?

 Ben, c'est comme nous si on parlait du référendum. Je ne sais même pas ce que c'est le référendum, mais on en parle. Mais lui, il avait le sens... Il était français. Moi, je vois Ferdinand comme un Français, c'est tout. J'ai jamais eu de discussions politiques avec lui.

 Les juifs, il n'en parlait jamais avec vous ?

 Ah ça, je le laissais divaguer. Il avait un truc, quoi. Quand il a écrit Bagatelles, il en parlait, mais je le laissais délirer. J'étais pas forcé de participer non plus, hein ! Y a des mecs qui sont anticléricaux, ou anti bourgeois, ou anticapitalistes. Tu peux pas leur changer leur disque, hein ? Alors bon, je l'écoutais mais j'étais pas forcé de participer.

 Vous l'avez toujours connu comme ça ?

 Oh non ! ben non.

 Avant Bagatelles, il n'était pas antisémite ?

 Pas du tout. (...) Il se persécutait lui-même, il persécutait les autres.

 Il maniait l'argot aussi bien que vous ?

 Je ne sais pas si je le manie. Moi, j'ai connu Ferdinand : il parlait pas l'argot. (...) Je me souviens quand il a écrit Guignol's band, il voulait décrire les docks de Londres. Un jour, il me descend. Il me poire : " Dis donc, je cherche un mot. Un mot qui n'est ni une odeur animale, ni une odeur humaine. Tu sais, quand tu vas dans les docks, ça renifle, ça a une odeur. " Alors, je cherche, on cherche... Il me dit : " Je veux un mot mais qui monte en l'air ! " Ça faisait partie de sa musique. Tu dis " café ", c'est à ras de terre. Idem pour " pois ", " thé ", " muscade ". Alors, on cherche, on cherche... Puis, je me suis souvenu que... dans mes voyages en Espagne, la pâtisserie était aromatisée à la cannelle. Je lui dis : " Cannelle. " Ah, il s'exclame : " C'est ça que je voulais ! Cannelle ! ! ! " (Propos recueillis par Alphonse Boudard et Michel Polac, BC oct. 2004).

 

 

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Charles BONABEL (1897-1970), tenait à Clichy, rue de l'Odéon, un magasin de disques. C'est là que Céline fit sa connaissance. Voici cette étonnante " auto-interview " rédigée à la demande de Lucette Destouches pour accompagner la sortie de presse de Rigodon... Ce texte ne fut jamais publié. Il date de décembre 1969.

  Somme toute vous avez bien connu Céline.

 On ne connaît jamais " bien " qui que ce soit, à plus forte raison un être aussi dense, aussi multiple que lui.

 Cependant, selon les notes que vous m'avez montrées, vos relations ont duré depuis environ 1929 jusqu'à sa mort.

 C'est juste. Mais je l'ai toujours regardé, en quelque sorte, de haut et de loin. Ses dimensions me paraissaient considérables et j'avais l'impression que je ne le voyais à sa taille naturelle qu'en raison d'une sorte d'illusion d'optique. C'est assez difficile à définir.

 Pourtant, trente ans de contact ont dû créer entre vous et votre ami une sorte de familiarité ?

 Le terme convient et précise assez justement les rapports qu'on pouvait avoir avec lui. Je ne sais plus qui a rappelé ce mot de Céline. A un cadeau de Denoël, il répondait sans aménité : " Je suis familier, je ne suis pas intime ".

 Vous semblez donc croire que malgré une vie très mêlée à l'humain, il est demeuré un grand solitaire.

 Cela va de soi. Chacun, qu'on s'en aperçoive ou non, est plus ou moins solitaire, à plus forte raison un homme aussi exceptionnel.

 Cependant sa vie semble remplie de rencontres et de gens.

 Sans doute. Mais je n'ai pas dit qu'il cherchait la solitude. Elle vient toute seule. 

 Par conséquent le choix de la carrière médicale paraissait plutôt dénoter une inclinaison à être intimement mêlé à la vie sociale.

 C'est possible, bien que cette orientation puisse être guidée par un tout autre motif. Mais, en tout état de cause, le médecin qui enregistre tant de secrets douloureux, tant de confidences pathétiques, ne doit pas tarder à se retrouver irrémédiablement seul. Je pense surtout au médecin de dispensaire et à sa clientèle d'humbles humains.

 Ainsi vous paraissez croire que le passage du Docteur Destouches au dispensaire municipal de Clichy a eu une grande influence sur Céline.

 C'est d'autant plus évident que je peux faire état d'une indication très importante que je tiens de lui-même. Le sens, sinon les termes exacts, est que le " Voyage " n'aurait jamais été écrit sans cette expérience de médecine suburbaine.

 Pendant cette période de gestation antérieure à la publication saviez-vous que le Docteur Destouches écrivait ?

 Oui, il en avait parlé très simplement, sans aucune affectation, ni rien qui puisse laisser supposer l'importance du travail en cours. Il nous avait même remis un petit manuscrit de quelques pages dactylographiées. C'était une sorte de légende celtique. Je n'en ai plus jamais entendu parler.

 Je n'ose pas vous poser la question de savoir si, après la parution de son premier livre, et le feu d'artifice qui l'a accompagné - dont toutes les fusées n'étaient pas tirées vers le ciel - l'attitude de Céline s'est modifiée.

 En effet la question est inutile. Céline avait la tête solide. Tout ce bruit ne l'impressionnait pas beaucoup. A un mot que je lui adressais concernant une critique particulièrement malveillante et injuste et qui pouvait facilement être rectifiée - j'étais moi-même bien naïf - il me répondait par une lettre dont je cite ces lignes : " Tout cela est sans importance, vous savez quelle grande place la littérature tient dans ma vie, comme dans la vôtre, de même que le yoyo ".

 La vie de Céline ne s'est donc pas sensiblement modifiée après cette accession subite à la notoriété ?

 Probablement pas du jour au lendemain. Il a eu à faire face à d'autres tracas " sans panaches " comme il le souligne dans la même lettre évoquée. On n'en manque jamais, même et surtout après un succès aussi retentissant et qui, pour beaucoup était un scandale. Sa situation médicale ne s'est pas trouvée simplifiée. La rédaction de " Mort à crédit " qui devait paraître en 1936 était elle-même, une préoccupation tyrannique. On peut supposer toutefois que, sur le plan matériel, quelques améliorations avaient dû être apportées à son existence. Que sais-je ? Changement de résidence... Compte en banque... C'est du moins en chèque qu'il avait généreusement réglé l'achat, à une jeune fille de douze ans, du premier dessin dont elle ait tiré profit. C'était ma nièce, qui devait plus tard illustrer un livre de Céline et pour qui il a toujours manifesté une sollicitude toute paternelle.

  D'autre part, je peux vous dire, à titre d'exemple concret qu'à l'époque de son premier séjour à Montmartre, il prenait son petit déjeuner matinal au Café de la Paix. Pour quelqu'un qui connaît les habitudes sybaritiques du Docteur Destouches dans le domaine alimentaire, cela peut prêter à sourire.

 D'après ce que vous venez de me dire, peut-on considérer que Céline s'intéressait aux Beaux -Arts ?

 Non, c'était une marque d'encouragement, de gentillesse pour quelqu'un qu'il aimait bien. La peinture le préoccupait peu. Les modèles lui importaient davantage que leur représentation. Le seul livre d'art que je lui ai connu était un volume sur Degas. Il nous en avait fait cadeau.

 Vous souvenez-vous des entretiens que vous aviez à cette époque avec Céline ?

 Ma foi, non ! Tout cela est bien loin. Je n'ai jamais pensé un seul instant que je pourrais contribuer, si peu que ce soit, à sa biographie. En tout cas, nous ne parlions jamais de politique, à coup sûr. Nous évoquions des souvenirs communs : l'école communale, la banlieue, des points de repère pittoresques, des spectacles familiers qui avaient marqué notre enfance. J'avais remarqué tout de suite qu'il aimait mieux se confier spontanément que de répondre à des questions et je ne lui en posais jamais. En revanche il se renseignait avec beaucoup de délicatesse sur les menus évènements de mon existence et de celle des miens. Pas du tout par curiosité bien-sûr, plutôt avec le souci de pouvoir être utile.

 Vous ne parliez jamais de littérature ?

 Si, quelquefois, mais d'une façon qui devait être assez superficielle. Comme je vous l'ai signalé tout à l'heure, il ne paraissait pas y attacher une grande importance. Pourtant, on avait le sentiment qu'il avait tout lu et tout mesuré. C'est une constatation qui m'a toujours frappé, qu'il donnait l'impression d'avoir des lumières - très claires - sur n'importe quel sujet. Je ne dis pas cela pour l'exalter outre mesure, mais parce que cela a été l'objet d'une observation familière, voilà tout ! J'ai d'ailleurs été en contact, une fois par hasard, avec un interlocuteur que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas non plus : il m'a dit spontanément la même chose. C'est pour le moins un témoignage.

 La musique et surtout la danse tiennent une certaine place dans son œuvre. En parliez-vous quelque fois ?

 A cette époque ces deux sujets m'occupaient beaucoup moi-même. Avec une grande indulgence Céline semblait croire que j'avais quelque connaissance dans ces domaines et m'interrogeait volontiers à ce propos. Pour qui connaît ses goûts on ne sera pas très étonné de savoir que ce n'est pas aux formes très développées qu'allaient ses préférences. Elles se dirigeaient plutôt vers des œuvres d'une moindre densité dont l'apparente légèreté n'excluait pas une expression sensible, mais raffinée et dont Couperin offre un exemple accompli. Pour la danse, son attention allait davantage aux interprètes qu'au spectacle. La grâce des gestes, la rigueur des attitudes, la sécurité des mouvements, dirigés par une musculature contrôlée répondaient mieux à ses exigences, qui, par certains traits étaient celles d'un anatomiste intransigeant, qu'au côté théâtral du ballet.

 Si les aspects de la musique ou du décor lui paraissaient secondaires, ce qui est en effet leur ordre évident, il ne les méprisait pas pour autant, puisqu'il a lui-même rédigé des scénarios parfaitement adéquats à la représentation scénique. Cependant, malgré les occasions qui n'étaient pas rares à ce moment-là, je n'ai rencontré Céline qu'une fois à une soirée de ballets, au théâtre des Champs-Elysées. Ce devait être une circonstance rare, il accompagnait Elisabeth Craig. Dans ma simplicité je voyais la dédicataire du " Voyage " comme un personnage d'exception ; au risque d'être ridicule, je dois avouer que j'avais été déçu.

 Avez-vous su quels étaient ses rapports avec son éditeur ?

 J'en ai eu des échos. Ils étaient quelquefois un peu orageux, cela va sans dire. Denoël qui brassait toujours une foule d'idées devait parfois manquer d'objectivité. Mais cela ne tournait pas au tragique. Céline avait une doctrine bien définie sur les relations entre écrivain et éditeur qui aboutissait à la conclusion que cela ne valait pas la peine d'en changer. Compte tenu de ses défauts il préférait encore Denoël qu'il considérait comme le moindre mal. En outre, à un moment donné, l'actif directeur de la maison de la rue Amélie avait conçu l'ambitieux projet de réaliser un journal d'enfants et, la chose étant pour une fois de ma compétence technique, j'avais été chargé d'étudier la question sous toutes ses formes. L'étude était assez avancée mais, si l'idée n'était pas mauvaise en soi, elle posait des problèmes complexes et particulièrement, on le devine, un problème financier qui n'était pas de mon ressort.

 En fin de compte, Céline s'aperçut que Denoël avait l'espoir de l'intéresser à l'entreprise et qu'il pourrait en faire son commanditaire. Rapidement détrompé, l'ingénieux éditeur dut se consoler très vite de son échec en s'orientant probablement vers quelque nouvelle utopie. Pourquoi pas ?

 Nous arrivons au moment de la parution de " Mort à crédit ". Quels souvenirs gardez-vous de cet évènement ?

 Toute cette chronologie est assez imprécise. Trente ans après, on mélange aisément les choses. Rien ne se passe comme au théâtre, au lever du rideau. Les repères sont vagues, ils se mélangent au quotidien. " Mort à crédit " a fait, certes, beaucoup de bruit, mais pas l'unanimité, loin de là. Avec le recul j'ai le sentiment que les temps difficiles commencent. Les obligations aussi se font plus tyranniques. Les années qui vont venir sont acides. Céline travaille beaucoup, mais certaines lettres trahissent la maladie, l'épuisement. Il ne faut jamais oublier qu'il est un grand blessé et qu'à ses souffrances physiques s'ajoutent de graves soucis. Cahin-caha on s'achemine vers le pire.

 Vous voulez parler des menaces auxquelles il lui a fallu se soustraire ?

 Naturellement. Ce n'était pas une vue de l'esprit. Comme il le dit dans une lettre à Paraz, au sujet d'Arletty : " On s'est dit au revoir, sans grand espoir de se revoir ". Le courage ne lui manquait pas, mais la conspiration était de taille. On sait que tout ça s'est terminé par un non-lieu, mais le dommage des épreuves subies étaient irrémédiable. Pendant sa détention à Copenhague, ma nièce qui était parvenue à le voir, non sans peine, me donnait quelques détails qui n'avaient rien de consolants : " L'état du docteur s'aggrave de jour en jour, en dehors de troubles très graves, il est d'une faiblesse mortelle. Je ne peux tout t'écrire, ce serait trop long et trop lamentable... Lucette est, elle-même, d'une maigreur et d'une faiblesse affreuses... Elle toucherait aux larmes n'importe qui... J'ai pu rencontrer une infirmière qui nous donne souvent des nouvelles mais je ne peux tout te dire, il y a trop de détails affreux... Je ferai tout pour eux, malheureusement les résultats sont minces... Tous leurs amis de Paris, sauf le Docteur G., ont laissé leurs lettres sans réponse, ou les ont desservis... Il n'y a qu'à la voir pour être décidée à tout faire pour elle... elle a pu sauver Bébert, malade aussi... " J'en passe, j'espère que cela suffit !

 La résidence surveillée sur la Baltique, c'était une autre forme de purgatoire. Quelques réminiscences me reviennent, de lettres attendrissantes... " Voici neuf ans que j'ai quitté Sartrouville ", "... mais à de telles distances tout est imaginaire... il semble qu'on ne reverra jamais plus personne ", " ... sans eau... sans chauffage... sans lumière... ". Dix mois d'hiver glacial ! et toujours l'angoisse des affaires judiciaires, lentes et tracassières. Là aussi, je ne peux que donner un reflet très atténué.

  A certains indices de l'œuvre, il ne semble pas que le retour à Meudon se soit réalisé dans l'euphorie ?

 Oh ! non. Evidemment tout valait mieux que la banquise et la plupart des hypothèques relevant de la justice étaient levées. Mais vieilli, malade, meurtri, isolé et ruiné, le retour de Céline au pays natal ne pouvait pas être une apothéose. Repartir à zéro, médicalement et littérairement à soixante ans, c'était plutôt paradoxal.

 Avec quelle pitié douloureuse ai-je accompagné quelquefois le Docteur Destouches " aux commissions ". Sa grande silhouette de cuirassier blessé, escorté plutôt qu'il ne le conduisait par une sorte de dogue hiératique, impressionnait beaucoup les fournisseurs, malgré son exquise courtoisie et leur paraissait visiblement insolite. Ce n'était guère pour lui qu'il s'imposait cette démarche sans grandeur, mais la petite meute de molosses qu'il avait réunie, les chats, les oiseaux avaient des exigences journalières qu'il ne voulait pas éluder.

 C'est à ce moment que ses œuvres nouvelles et aussi les anciennes ont reparu sous la couverture des éditions Gallimard. Savez-vous pourquoi ?

 Absolument pas. Le mystère des transactions de cet ordre reste toujours assez secret. De toute façon je ne crois pas que, pour l'auteur, il se posait une question de choix. Au reste la direction de la maison Denoël n'était plus la même, il ne devait pas rester grand-chose de ce qu'il avait connu. Il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un transfert dont il ne pouvait pas résulter beaucoup d'avantages pour l'écrivain.

 Dans votre esprit, est-ce que les diatribes, les accès de mauvaise humeur, les violences même de Céline vis-à-vis de son éditeur étaient justifiées ou plutôt transposées sur le plan littéraire ?

 C'est difficile à dire pour moi. Il est de fait que la conspiration du silence n'était pas uniquement due à la maison d'édition et on peut se souvenir que " Normance " est dédié à Gaston Gallimard. D'autre part les organismes très puissants de diffusion paraissent avoir quelquefois des desseins assez ténébreux. Les bordereaux de règlement aussi sont des exercices de haute mathématique, il est difficile de s'y reconnaître. C'était un sujet perpétuel de récriminations pour Céline que ses relations avec la rue Sébastien-Bottin. Il avait tout de même bien son mot à dire. Il est inadmissible que l'immense travail qu'il s'est imposé se soit traduit par un déficit. Je ne crois pas que ce soit par délectation qu'il ait fait état d'une certaine rancune. Ce n'était pas du tout son genre. On pourra se rendre compte de l'aménité des rapports entre la direction de la firme éditrice et l'auteur par un petit compte-rendu.

  Au moment de la publication de " Ballets ", Céline jugea opportun et sans doute indispensable de se rendre à la N.R.F. pour régler quelques questions de détails et de présentation. A cette date il ne se déplaçait presque plus, c'était pour lui une fatigue énorme et un bouleversement à ses habitudes casanières. Tout le monde le savait dans son entourage. Mais c'est ce dont ses éditeurs ne semblaient pas se douter.

  L'accueil dans les locaux de la grande firme se borna à une longue attente dans l'antichambre où on l'informa successivement que Roger Nimier était malade, qu'un autre membre de l'état-major susceptible de le remplacer était en conférence et que le grand patron, très occupé, ne pouvait le recevoir. Tout cela par l'intermédiaire d'une sémillante secrétaire qui traitait visiblement Céline comme un visiteur importun. Rien de ceci n'est inventé. On tirera de cet exemple les enseignements qu'on voudra.

 Est-ce que, par contraste, Céline trouvait des manifestations de sympathie, de réconfort ?

 Sans aucun doute, il y avait autour de lui un réseau de marques d'admiration, des sentiments affectueux même, mais ces témoignages étaient souvent mêlés à une sorte de curiosité dont il s'irritait à bon droit. Je vous ferai peut-être mieux comprendre ce que je veux dire en vous racontant un petit épisode significatif dont j'ai été le témoin. Le Docteur Destouches avait un vieil ami, qui bien que fort différent, était de la même classe que lui. Chirurgien éminent il était en outre l'obligeance et la bonté personnifiées. J'eus l'occasion dans une circonstance fortuite de participer à un déjeuner chez lui. Autour de la table dix ou douze personnes distinguées cernaient Céline qui faisait tout son possible pour s'effacer. Ce qui ne servait à rien. On n'a pas souvent l'occasion dans les arrondissements bien élevés de voir de près un prisonnier de marque ! Malgré une discrétion exemplaire et en s'imposant une discipline inhabituelle, Céline avait bien de la peine à faire face à cet élégant et aimable tribunal. Oh ! tout se passait dans une parfaite correction, mais cela n'en évoquait pas moins une sorte de chasse au fauve bien organisée entre gens du monde. Je dois dire que le maître de la maison n'assistait pas au déjeuner. J'espère sans insister que ce petit tableau représente à peu près ce que je voulais exprimer.

 On a parlé ou écrit au moment de la mort de Céline d'enterrement presque clandestin. Qu'en pensez-vous ?

 Je pense que c'est une absurdité qui voisine la malveillance posthume. Il n'y avait rien de clandestin dans cette cérémonie - toute simple - qui groupait l'entourage familier, très restreint, de l'écrivain ou de l'ami. Céline n'a jamais ambitionné des funérailles solennelles, croyez-le bien. On ne voit pas, derrière le cercueil du grand solitaire de Meudon, le défilé habituel des curieux et des spécialistes des enterrements d'apparat. Pour lui la mort n'était pas une comédie, il l'avait vue et dévisagée sous bien des formes.

 Pendant l'occupation, j'étais allé voir le docteur pour solliciter un certificat médical destiné à me justifier vis-à-vis du recrutement au service du travail obligatoire. Comme nous montions l'escalier de la rue Girardon, il me dit : " Ils vont finir par nous rendre la mort aimable. "

  Selon cette prophétie, souhaitons qu'à des derniers moments elle lui soit apparue sous cet aspect, telle qu'elle se définit elle-même dans une ballade allemande, " un moment plus doux que la vie. " (Bulletin célinien n°86, octobre 1989).

 

 

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  ENTRETIEN AVEC POL VANDROMME

 C'est en 1979, pour le premier numéro de feue la Revue célinienne, que nous demandâmes à POL VANDROMME de nous accorder un entretien. Deux ans plus tard, il allait publier un deuxième essai sur Céline ( " Robert Le Vigan, compagnon et personnage de L.-F. Céline "), puis un troisième ( " Du côté de Céline, Lili " ), et enfin un quatrième ( " Marcel, Roger et Ferdinand " ). Début d'une longue amitié avec l'éditeur du Bulletin célinien. Cet entretien en est à l'origine.

 Vous avez été un des premiers à publier une étude approfondie sur Céline. Quinze ans après sa parution, quel regard portez-vous sur votre essai ? Y changeriez-vous quelque chose aujourd'hui ?

 J'ai écrit ce livre pour une collection qui se proposait d'initier le grand public à l'œuvre d'un écrivain qui lui était peu familière. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage à prétention exhaustive. Au moment où je travaillais à cet essai, je n'avais pas eu connaissance encore du dernier tome de la trilogie allemande. De là que je ne mesurais pas suffisamment l'importance de celle-ci. Si donc je devais réécrire ce livre, j'insisterais davantage là-dessus, ce qui en modifierait profondément la démarche et les perspectives. Nous voyons très clairement aujourd'hui, devant son œuvre enfin achevée, d'où Céline venait et où il en était arrivé.

 L'année qui suivit la parution de votre livre vit celle, posthume, de Guignol's band II (Le Pont de Londres). Certains critiques considèrent ce livre comme un de ceux où le talent de l'écrivain se manifeste avec le plus d'éclat. L'époque à laquelle Céline écrivit ce roman serait celle de sa pleine maturité d'écrivain. Qu'en pensez-vous ?

 Il me semble que c'est dans la trilogie allemande que le génie de Céline (c'est-à-dire le réformateur du langage et, à travers celui-ci, de la sensibilité romanesque) s'exprime avec le plus d'éclat. Ce qu'il appelait sa petite musique se trouvait dans Nord et dans Rigodon parfaitement au point. Il avait découvert enfin un sujet qui, au sein de l'épopée dérisoire et du délire ricanant, correspondait à son hallucination personnelle, à son fantastique intime. Sa syntaxe pointilliste et son écriture éclatée y apparaissaient comme le comble de la virtuosité insensible, c'est-à-dire comme la perfection d'un naturel qui ne s'était pas encore manifesté dans la littérature.

 J'avais pressenti que Guignol's band constituait le tournant capital de l'œuvre de Céline : le passage d'un type d'écriture à un autre, plus libre, plus hardi. C'est dire si Le Pont de Londres (Guignol's band II) m'a passionné.

 Vous n'avez pas eu l'occasion de rencontrer Céline. En revanche, vous avez connu Marcel Aymé, Roger Nimier et Lucien Rebatet qui, eux, l'ont bien connu. Les avez-vous interrogés à propos de Céline ? Si oui, vous ont-ils transmis des éléments propres à nous renseigner sur la personnalité réelle de l'homme Céline ?

 D'une part, Céline était redevenu un personnage public, sollicité sans cesse, accordant interview sur interview, et ressassant sa légende. On n'avait plus grand-chose à apprendre de lui. Il fallait le deviner et, pour cela, écouter ses livres davantage que ses monologues de circonstance.

 D'autre part, ce qu'ils avaient à dire d'important sur Céline, Marcel Aymé, Lucien Rebatet, Roger Nimier l'avaient dit dans des chroniques ou des évocations. Aymé, qui avait beaucoup fréquenté Céline avant et pendant la guerre, ne l'avait plus reconnu à son retour du Danemark : quelque chose qui tenait à l'énergie vitale s'était, disait-il, brisé en lui. Rebatet insistait sur le fait que Céline avait été exagérément discret sur les influences qu'il avait pu subir et, comme il le considérait comme un fureteur de bibliothèque à la curiosité inépuisable, il le soupçonnait d'avoir beaucoup fréquenté James Joyce, avant que ce ne fut à la mode. Nimier, lui, avec l'attention la plus généreuse, veillait sur la carrière éditoriale de Céline : il menait des campagnes persévérantes pour que l'on brisât l'absurde conspiration du silence, se dépensant sans compter pour obtenir, lors de la publication d'Un château l'autre, des articles de la part de critiques boudeurs, réticents ou rancuniers.

 Il me semble qu'une partie de l'œuvre de Céline est négligée en tant qu'œuvre digne d'un intérêt littéraire : c'est sa correspondance, principalement celle de ses années d'exil au Danemark. Ne croyez-vous pas que la correspondance de Céline mériterait un intérêt semblable à celui que l'on accorde à la correspondance d'autres écrivains ? Céline y déploie, à mon sens, un véritable génie de la formule rapide, brillante, faisant mouche à tout coup. Quelle est votre opinion sur cette correspondance ?

 Je suis tout à fait de votre avis. Mais la paresse, ou la pusillanimité des éditeurs est ce que vous savez. Nous risquons d'attendre longtemps. Voyez ce qu'il advient de la prodigieuse correspondance de George Sand : on attend toujours les crédits qui permettraient de la mener à son terme. Sand, pourtant, pensait et écrivait dans le sens de l'Histoire, à la lumière d'un socialisme humaniste et quarante-huitard. Comme Céline n'était pas dans ce cas, vous pouvez imaginer facilement ce que l'avenir lui réserve.

 Dans l'avenir, l'œuvre de Céline ne risque-t-elle pas de devenir quelque peu hermétique, ou, en tout cas, difficile d'accès ? Pour comprendre et apprécier pleinement luvre, il faut avoir la connaissance d'évènements historiques guère répercutés dans les manuels scolaires (la collaboration, Sigmaringen, etc). De même, toutes les références que Céline fait dans ses derniers livres à l'actualité de l'époque ne risquent-elles pas d'entraver une bonne compréhension ?

 A la limite, pour savourer pleinement Céline, il conviendra de le lire uniquement dans l'édition de la Pléiade. Assez paradoxalement, Céline risquerait de devenir difficile d'accès pour une autre raison que stylistique...

 Les allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une grande œuvre illisible. Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé, par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les Châtiments de Victor Hugo. Une grande œuvre romanesque existe par elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet des mémoires sans être un familier de la cour de Louis XIV ou des parlements de la IIIe République. De même pour Céline : il importe peu de savoir qui était à Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain, l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère d'apocalypse, le chaudron de sorcières.

 Vous vous êtes essayé à pasticher Céline. L'exercice s'avère-t-il plus difficile que pour un autre écrivain ou, au contraire, le style étant à ce point original, la chose en est-elle rendue plus aisée ? Et pasticher Céline apporte-il un enseignement pour le critique littéraire que vous êtes ?

 Je me suis bien essayé à pasticher Céline. Mais en ayant fait précéder mon texte apocryphe d'une analyse qui se terminait par cette mise au point sans équivoque : " Son texte lui appartient, parce qu'il est le véhicule de sa sensibilité et de ses fantasmes : tout le contraire de la verve abrupte, de la grossièreté impulsive, de ces façons argotiques de chansonniers marginaux, de la vulgarité poujadiste des râleurs à qui on ne la fait pas. Ses imitateurs le trahissent. Les écrivains de génie n'ont pas de recettes assimilables. Ne point le comprendre, c'est ne rien comprendre à rien. " J'indiquais donc de la manière la plus nette que vouloir pasticher Céline, c'était pasticher fatalement ses imitateurs.

 Tout en ayant plus d'une fois écrit votre admiration pour l'écrivain (vous le considérez comme un génie novateur de la dimension de Proust), vous exprimez malgré tout de nettes réserves à propos de certains de ses livres. Des Entretiens avec le Professeur Y, vous écrivez qu'il s'agit là d'un pastiche laborieux de la partie manifeste littéraire de Bagatelles pour un massacre. Et vous considérez D'un château l'autre comme un livre très inégal. N'avez-vous point révisé votre jugement à propos de ce livre ? Et quelle est votre appréciation de Rigodon qui n'était pas encore paru lorsque vous écriviez votre essai ?

 Il ne sert à rien de nier qu'il existe chez Céline des parties faibles. Je persiste à penser ce que je pensais dans les années 1960, des Entretiens avec le Professeur Y. De même, tout le début d'Un château l'autre me paraît ressortir au rabâchage ; mais quand le livre prend son envol, c'est sublime. Rigodon ne vaut peut-être pas Nord, plus constamment réussi et, à mon avis, le chef-d'œuvre de Céline. Il reste que c'est un livre de premier ordre.

 Dans une étude intitulée Les Romanciers de droite, vous mentionnez Céline. Ne pensez-vous pas que Céline échappe à ce type de classification ? Il me semble que l'on retrouve chez lui autant d'éléments pouvant le rattacher aussi bien à la gauche qu'à la droite. Dans Les Beaux draps, il se déclare partisan d'un partage absolu des biens, avec une devise " l'égalitarisme ou la mort ". Si l'on ajoute à cela ses invectives contre la famille, l'armée ou la religion, il me paraît difficile de le cataloguer une fois pour toutes à droite. Des arguments différents existant pour ne pouvoir non plus le cataloguer à gauche.

  Paul Sérant notait : est de droite celui que la gauche a classé à droite. C'est dans ce sens-là que j'ai introduit Céline dans mon panorama. Mais il va de soi que le génie sauvage de Céline ne s'accommode pas de nos pauvres et insignifiantes étiquettes. Trop singulier, trop nihiliste pour qu'un parti organisé puisse s'accaparer de lui. L'individualisme forcené de Céline le protège des entreprises d'annexion ou de racolage de toutes les sectes.

 " Céline était antisémite. Quelque séduisante que soit la thèse selon laquelle l'antisémitisme n'était pour lui qu'un jeu littéraire et le Juif un fantôme représentant non un être déterminé mais l'ensemble des terreurs et des obsessions de l'écrivain, il est impossible de l'accepter autrement que comme un simple élément d'appréciation. " Cette opinion exprimée par Jacqueline Morand est assez en opposition avec votre interprétation des pamphlets.

   A la lumière des documents (lettres, etc.) qui sont apparus depuis la publication de votre livre, pensez-vous toujours pouvoir dire que les pamphlets ne constituent pas une œuvre antisémite (quand bien même ils ne seraient pas que cela et quand bien même leur finalité serait entachée de noblesse, à savoir : empêcher à tout prix un nouveau conflit dans lequel son pays serait entraîné et dont il sortirait vaincu ?

  Je voulais faire entendre ceci : que le mot " Juif "  chez Céline, comme plus tard le mot " Chinois ", était l'expression des hantises et des terreurs d'un écrivain obsédé. Un peu comme le mot " imbécile " chez Bernanos. Ceci dit, il est indéniable qu'une passion antisémite, horrible et démentielle, habite les pamphlets. N'ayons pas peur des mots : il y a du fol chez Céline, avec les phobies d'un Français moyen de l'espèce la plus stupide et la plus hargneuse.

 Je me permettrai de vous soumettre une autre observation, celle exprimée par Jean-Louis Curtis : " A l'extrême gauche, on a toutes les peines du monde à reconnaître qu'il est un grand écrivain, malgré son hideux et stupide antisémitisme. A l'extrême droite, on voudrait le justifier de tout, y compris d'avoir été antisémite ; et c'est tout juste si on ne le fait pas passer pour un martyr. Des deux côtés, l'imposture est égale ". Partagez-vous cette opinion ?

  Oui, je la partage. Il faut renvoyer dos à dos l'imposture de gauche et l'imposture de droite. Dans son dossier Belfond, Frédéric Vitoux s'y est appliqué avec le plus rigoureux et le plus équitable des discernements. Il nous propose quelques pages de salubrité publique, au-delà des équivoques des propagandes et des routines de la haine.

 Comment interprétez-vous les ballets qui figurent dans les pamphlets et qui furent repris isolément en volume plus tard ? Faut-il y voir, non pas seulement des fantaisies poétiques, mais aussi des apologues antisémites dont " le symbolisme [serait] aveuglant de clarté et de simplicité " (dixit Albert Chesneau).

Ce ne sont pas seulement des fantaisies poétiques ; même s'ils sont cela aussi. Philippe Alméras les situe exactement, en observant que ce n'est pas par hasard que Céline les a placés dans Bagatelles : " Les premiers, observe-t-il, sont des lettres de créance, les preuves patentes du raffinement essentiel de Ferdinand, les garants de sa candeur et de son innocence foncière en dépit des grossièretés et de la scatologie. Le dernier, à la fin du livre, est un bouquet agité en direction d'un monde jugé aussi alcoolisé qu'enjuivé, le salut du prétendu cacographe ". A leur façon, ce sont donc des apologues, et non dépourvus d'arrière-pensées.

  J'aurais voulu connaître votre opinion sur les nouvelles approches de l'œuvre que l'on entreprend aujourd'hui. Je pense en particulier aux essais psychanalytique, psychocritique, etc. Nous renseignent-ils, à votre avis, sur l'œuvre ou/et l'écrivain de manière convaincante ? Au cas où vous n'auriez pas lu ces ouvrages, quelle est votre opinion en général sur ce type d'approche d'une œuvre littéraire ?

  Même lorsqu'elles nourrissent une intuition juste, elles sont trop systématiques pour ne pas céder à l'arbitraire. Marcel Aymé a dit là-dessus l'essentiel en réponse à une longue étude de la N.R.F. de je ne sais quel pédant. Une œuvre littéraire est toujours plus complexe et plus vulnérable, - plus ouverte dans toutes sortes de directions -, que se l'imaginent quelques monomanes péremptoires et quelques théoriciens professoraux.

 A propos de Céline, de Marcel Aymé ou de Nimier, vous utilisez, à plusieurs reprises, l'expression " libertins du siècle ". Voudriez-vous préciser à nouveau ce que ces différents écrivains avaient en commun ?

  J'emploie le mot " libertin " dans le sens qu'on lui donnait au dix-huitième siècle : un esprit fort qui se refuse à entretenir et à justifier la dévotion régnante. A partir de là, il est aisé de reconnaître une communauté de vues entre Nimier, Aymé et Céline : ce sont des rebelles qui ne plient pas le genou devant les idoles et les modes d'époque. Voilà ce qui les rapproche. Mais les différences entre eux ne manquent pas. Vos lecteurs seront assez perspicaces pour les deviner, d'autant qu'il est permis, et même recommandé, au public d'avoir du talent de critique... (Entretien réalisé par Marc Laudelout, BC n°311, sept. 2009).

 

 

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  ENTRETIEN AVEC LUCETTE DESTOUCHES

  Interview que " Madame Céline " a accordé à Jean-Claude Zylberstein en 1969.

 La célèbre maison de la route des Gardes à Meudon où Louis-Ferdinand Céline vécut sous la plaque de Dr Destouches ses dix dernières années, domine de toute sa hauteur le jardin par lequel on y accède. Elle porte encore vive les traces d'un violent incendie : fenêtre sans carreaux, noirs plafonds éventrés, embrasures à demi effondrées. Madame Lucette Almanzor " Professeur de danse classique et de caractère " ainsi que l'annonce une grande pancarte que l'on aperçoit de loin en arrivant, s'est réfugiée pour sa part dans une sorte de volière, hâtivement rapiécée à l'aide de quelques pièces de bois.

 Comment faites-vous Madame pour survivre dans ce cadre ?

 Oh, mais je ne me plains pas ! J'ai vu pire, et quand on a touché le fond, vraiment le fond, de la misère, on est en mesure de supporter bien des choses, sans trop s'en émouvoir. Vous savez, au Danemark, nous vivions, Louis et moi, dans une pièce qui n'était pas plus grande que cet endroit-ci, sans chauffage et sur le sol battu éclairés d'une seule bougie. Et avec juste de quoi s'alimenter. Alors, maintenant je ne trouve pas ça si terrible.

 Sont-ce vos talents de danseuse qui vous firent d'abord apprécier par Céline ?

 Non, non, nous nous sommes rencontrés par hasard chez des amis communs, peu après la publication de Mort à crédit. J'étais de retour d'une tournée aux Etats-Unis, un pays que Louis connaissait et nous en avons parlé tout naturellement. Ensuite il a demandé à me revoir. Je dois dire qu'il m'intimidais beaucoup. Pendant un an et demi nous nous sommes revus de temps en temps sans que pour ma part je songe à quoi que ce soit de sérieux. Et puis un jour... Je crois que c'est par sa bonté qui était immense, qu'il m'a le plus touchée.

  Vous n'ignorez pas que cela peut paraître paradoxal d'évoquer une telle qualité à propos de l'auteur de Bagatelles pour un massacre.

 Ce que je voudrais dire à ce sujet, c'est qu'en 1937, et en général dans les années qui ont précédé la guerre, il y avait beaucoup d'Israélites parmi les producteurs d'armes. C'était d'ailleurs un médecin juif collègue de Louis à la Société des Nations qui le lui avait confirmé. Pour Céline, s'attaquer aux juifs, c'était s'attaquer aux fauteurs d'une guerre dont il pressentait qu'elle serait horrible. Et puis il faut dire aussi que Louis venait d'une famille de petits -bourgeois où l'antisémitisme était de rigueur, on y était antidreyfusard et maurassien. Il n'était pas le seul d'ailleurs.

 Maintenant, après l'horrible chose qui s'est produite pendant la guerre, dans tous ces camps de concentration, on ne peut plus juger rétrospectivement. Aussi bien Louis et moi nous sommes nous toujours opposés à ce que l'on réédite ses trois pamphlets. Je précise bien que contrairement à ce que l'on pense ils ne sont pas interdits, mais que c'est sur mon refus exprès que Balland ne les a pas repris dans les Œuvres complètes de Louis. Pourtant quand nous avions tant besoin d'argent à notre retour en France, et plus tard on était prêt à nous offrir beaucoup contre la permission de les réimprimer.

 D'autre part on oublie aussi que Céline eut toujours des amis juifs comme Abel Gance, Stravinsky et Jacques Deval. Encore une fois, je voudrais insister sur ce fait que pour Céline les juifs c'étaient les " Gros " et, à cet égard j'ai pour lui un jugement de Maurice Clavel qui écrivait voici dix ans à Jeune Europe : " Ils ont titré (L'Express) : " Voyage au bout de la haine ". Ce n'est pas vrai. C'est toujours au bout de la nuit, la nuit sans fin d'un cœur, organe rouge, chaud et musclé, dans la misère du monde, la sienne... Il ne s'est occupé que de la maladie des pauvres. Riches de droite et riches de gauche riez... Vous avez éternellement gagné les guerres. " C'est bien ça non ?

  Peut-être, oui. Il y avait aussi ce mot de Paul Morand : " Sa vie fut un don continuel, plus total que toutes les vies des curés de campagne " ? Admettons donc qu'il n'aimait pas les Allemands, pourquoi refusa-t-il alors de partir pour Londres comme ce lui fut possible en 1940 à La Rochelle ?

  Partir équivalait pour lui à une lâcheté. Pourtant il aimait beaucoup Londres comme on le voit très bien dans Guignol's band la deuxième partie. Et puis, il était curieux de ce qui allait se passer à Paris. Quand nous y fûmes revenus il se sentit comme neutre. Ce qui ne l'empêcha pas de soigner des membres du réseau dont s'occupaient Robert Chamfleury et Madame Simone installés à l'étage au-dessus de notre appartement, rue Girardon.

  Son dernier livre, Rigodon, qui vient de paraître, fait (presque) naître une nouvelle polémique. Bien des gens et beaucoup de critiques prétendent ne pas comprendre qu'il ait fallu sept ans pour le publier. Il semble qu'ils craignent une censure et peut-être aussi des ajouts.

  Vous savez que Céline est mort le jour même où il a fini d'écrire ce livre. Heureusement, j'ai pu mettre le manuscrit complet et numéroté à l'abri des indélicatesses. En fait c'était la seconde version de Rigodon mais la définitive, la première étant restée éparpillée dans une de ces caisses de pommes de terre, dont Louis se servait comme classeurs. Qu'il m'ait fallu si longtemps pour en livrer la dactylographie à Gallimard tient à deux raisons bien précises. La première c'est que le manuscrit fut très difficile à déchiffrer. Céline était dans un véritable état d'épuisement à la fin de sa vie, et son bras droit blessé à la guerre, lui pesait comme une lourde masse. Sur certains mots, nous sommes restés, mes deux amis avocats et moi, jusqu'à des semaines et des semaines pour parvenir à les déchiffrer enfin.

  Ensuite comme je n'avais pas voulu me séparer du manuscrit, la collaboration de mes deux aides ne put m'être acquise que pendant leurs rares heures de loisirs. Généralement, c'était le dimanche après-midi que nous nous réunissions pour travailler. Vous savez, trois heures par semaine pour une telle tâche, ce n'est pas beaucoup ! Quant aux coupures c'est une idée absurde. D'ailleurs vous verrez qu'il y a un passage sur ce pauvre Marcel Aymé, l'un des rares amis qui nous soient restés fidèles jusqu'au bout, où Louis n'est finalement pas très tendre, mais il n'a pas été question de le supprimer, pas plus que d'autres passages. Je n'aurais pas fait ça à Louis, vous savez... (Jean-Claude Zylberstein, Rencontre avec Lucette Destouches, Combat, 21 février 1969, dans Spécial Céline n°5, mai-juin-juillet 2012).

 
 

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  ENTRETIEN AVEC  MARCEL BROCHARD

 C'est en mai 1969 que cet entretien avec Marcel Brochard fut diffusé, sur la deuxième chaîne de la télévision française, dans une émission intitulée " D'un Céline l'autre ", réalisée par Michel Polac (1).

 " Nous étions très, très, très amis. On se voyait tous les jours. Pendant tout le temps de ses études de médecine jusqu'à sa thèse - cette fameuse thèse que nous connaissons tous ? - il a habité Rennes, et puis je l'ai toujours suivi. Je l'ai un peu perdu de vue en 32 quand il a eu ce prix Renaudot parce que je me suis dit : " Il va être pris par les grands ", et moi, qui suis tout petit, j'osais plus frapper à sa porte. Et il m'engueulait : " Te voilà ! On te voit pas ! ". Et je l'ai revu, toujours, toujours, même quinze jours avant sa mort où il m'a donné son bouquin Nord, avec ce mot : " Sans commentaire. A Marcel. "

 Marcel, je crois que c'est vous qui, dans L'Herne, avez justement parlé de sa trépanation et, à vrai dire, de sa fausse trépanation.

 Céline a été blessé dès les premiers jours de 14, très gravement à l'épaule droite... Difficultés avec sa main, ce qui n'empêche que ça a été guéri au point qu'il conduisait de gros side-car et qu'il était costaud et en bon état. L'histoire de la trépanation, c'est une drôlerie, une rigolade, une blague, de sa part. On lui disait : " Mon pauvre blessé de la guerre de 14... ", les journalistes. Et il leur faisait toucher du doigt où il avait été trépané, là où il y avait une plaque d'argent pour remplacer le crâne. C'est pas vrai : il n'a jamais été trépané, j'en suis certain au point que j'ai demandé à ses chéries, à ses femmes. Eh bien, la trépanation n'a jamais existé, jamais. Mais ça amusait les gens, puis alors on l'a pris au sérieux. Le Professeur Mondor, dans La Pléiade, en parle longuement. C'est du Céline !

 Il faisait faire du Céline aux autres ?

 Mais oui, mais oui... Et également Mort à crédit, ses parents misérables, miséreux, sa mère ravaudeuse de tapis ou ravaudeuse de ... Mais pas du tout ! La mère que j'ai bien connue, Mme Destouches mère, était une personne fort bien, et fort bien habillée, qui habitait rue Marsollier au n° 11, au quatrième étage. Nous y allions souvent déjeuner, ma femme et moi. Eh bien, Mme Destouches mère était représentante de dentelles. Elle avait comme clientèle la Cour batave, le grand magasin à côté de l'Opéra qui est si important. Et la petite Colette - la petite fille de Louis Destouches-Céline - a été baptisée dans une robe de dentelle qui avait servi pour le Roi de Rome. Le père Destouches, lui, était un brave fonctionnaire, d'abord assureur, ensuite employé de banque, ou l'inverse, je ne me souviens plus, brave bonhomme, brave rentier. Ils avaient une petite maison au bord de la Seine, à Ablon, une petite maison d'été où on allait se promener le dimanche. La maison a été rasée par les inondations de 1910. Pour que le jeune Louis fasse du sport, on lui avait acheté une barque et des rames, à 14 ou 15 ans, avant qu'il ne parte pour l'Allemagne et pour l'Angleterre, et tous ces voyages.

 Comment se faisait-il qu'il ne s'entendait pas du tout avec ses parents ?

 Parce qu'il avait envie de foutre le camp, comme il a envie de foutre le camp de partout. En Allemagne, il couchait avec sa logeuse, donc ça a mal fini. Il est parti en Angleterre, ça a été pareil. Il est revenu dégoûté de tout. C'est là où il s'est engagé pour voir comment ça ferait. En fait, ça a été la guerre. Drôle de surprise pour lui !

 Et après la guerre, il y a eu une période qu'on connaît mal, à Londres...

 Alors là, il n'en parlait jamais. Moi, mon temps avec Louis, c'est Rennes. C'est son mariage avec Edith, donc marié avec Edith, avec la famille d'Edith, avec le vieux père Follet qui était une grande figure. Médecine, médecins, travail, la thèse... Tout ce qui était médecine était pour lui l'horizon continuel. Je me souviens très bien, en venant me voir à Chantenay dans ma petite fabrique de quatre sous et me disant : " Je veux être médecin dans ton quartier. Je vais installer un petit cabinet pour les pauvres. " Il cherchait dans Chantenay, dans cette banlieue ouvrière de Nantes, de quoi s'installer pour soigner les pauvres. Déjà là, en 1922. On n'a jamais parlé de Londres, de sa vie ancienne.

 Il ne vous a jamais dit qu'il avait été maquereau à Londres ?

 Il n'a jamais été... Je ne vois pas Louis maquereau en aucune chose. C'était la bonté d'âme, enfin. Je ne sais pas, pour être maquereau, il faut avoir un peu tout de même... Non ! Je ne voudrais pas me redire, mais quand on lit Rigodon, c'est la bonté qui ressort dans Céline.

 Oui, mais à Londres, il a eu une vie... Il s'est marié là-bas, non ?

Oui, vous savez bien qu'il y en a un qui a recherché tout partout. On a retrouvé même le procès-verbal du mariage, mais, moi, je ne sais rien de tout ça. Je ne peux rien vous dire.

 Pour en revenir justement à la manière dont il a écrit Voyage au bout de la nuit, à quel moment a-t-il rencontré une femme qui, je crois, il a beaucoup aimée : Elizabeth Craig ?

 Elizabeth Craig, il l'a connue... Il a divorcé d'avec Edith autour de 1926, 27,28, dont il avait une fille, Colette, qui vit toujours. Et alors là, il est venu à Paris, ayant quitté Genève. Il était à ce moment-là médecin au dispensaire de Clichy. Il habitait 92 rue Lepic dans ce pigeonnier admirable, et il avait comme amie cette Elizabeth Craig, qu'il avait connue comme danseuse à l'Opéra, je crois, ou dans un théâtre. Et il en avait fait son amie, sa confidente. C'était une fille intelligente, de grande beauté, de grande sculpture.

 Et tous les soirs, quand je venais à Paris, j'allais passer mes soirées chez lui. Nous dînions chez la mère Marie, rue Lepic. On dînait de rien, il ne buvait que de l'eau. Et nous rentrions aussitôt. Il se mettait à écrire, et il jetait ses pages. Je le vois encore, jetant ses pages autour d'un bureau. Et nous ramassions toutes ses pages qui n'étaient pas numérotées. On essayait de les relire, et de les épingler avec des épingles à linge pour tâcher de s'y reconnaître. On se demandait ce qu'il écrivait. Ça n'avait ni queue ni tête pour nous qui ne suivions pas la question.

 Dans cette chambre où il écrivait à son bureau, vous étiez là avec Elizabeth Craig et vous ne saviez pas ce qu'il écrivait ?

 On ne savait pas ! On disait : il prend des notes, il fait des notes, il fait des histoires. On lisait une page, on avait de la peine à le lire. C'était très difficile à déchiffrer. Et puis, avec Elizabeth, on pensait à autre chose, on pensait peut-être à danser un peu à Pigalle. Enfin, on le laissait écrire, et on le retrouvait à trois heures du matin, à sa table, encore en train d'écrire. On retrouvait des brouillons dans la poubelle, ça se baladait de partout chez lui. Je dis bien : l'époque 28...

 Et vous avez commencé à le perdre de vue ?

 Je l'ai perdu de vue un peu, 29-30. Un beau jour, dans les journaux, on me dit : Goncourt-Renaudot, Renaudot-Céline. Je dis : Céline ? !

 Au fond, on peut aussi montrer le côté moins connu de Céline, le côté féminin. Il était coureur ?

 A cette époque, 1920-25, nous étions mariés tous les deux, mais enfin, je ne voudrais pas tout de même dire que nous étions de mauvais maris et de bons pères de famille, mais enfin, une femme ne nous faisait pas peur, à l'aventure... Et je dois dire que Céline, entre ses deux femmes, Edith et Lucette, il en a usé pas mal, dont surtout la belle Elizabeth dont j'ai parlé tout à l'heure.

 ... que vous avez bien connue aussi ?

 Oui, il fallait... Louis, écrivant à sa table ses feuillets, délaissait la belle Elizabeth. Alors, on l'emmenait prendre un verre. Elle aimait bien boire un verre - à ce moment-là, le whisky n'existait pas -, un coup de cognac. On s'en occupait d'Elizabeth, il fallait bien que Louis travaille.

 Est-ce que Louis le savait ?

 Il n'y avait pas de secret entre Louis et moi, il n'y en a jamais eu.

 Le flirt était permis ?

 C'était un ami comme on en a peu dans la vie...

 Vous vous partagiez un peu vos affections ?

 Ben oui, cela n'avait pas d'importance. Nos cerveaux travaillaient sur d'autres points : moi, le point des affaires, et lui, la médecine? Ça passait au-dessus de tout. Les femmes...

 Etiez-vous un peu amoureux de cette Elizabeth qui semble avoir été un personnage fantastique ?

 On ne pouvait pas ne pas être amoureux d'Elizabeth tellement cette femme représentait de beauté, de majesté. Il l'appelait " l'Impératrice ". Elle était Impératrice... " (Propos recueillis par Dominique de Roux, Michel Polac et Michel Vianey, BC n°253).

 (1) Emission " Bibliothèque de poche " de Michel Polac et Michel Vianey, ORTF, 2ème chaîne de la télévision française, 8 et 18 mai 1969).

 

 

 

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   Le TEMOIGNAGE de PIERRE DUVERGER

 C'est à lui que l'on doit les seules photographies en couleurs de Céline. Et un témoignage émouvant publié, six ans après la mort de l'écrivain, dans le Magazine littéraire. Ce texte fut réédité en 2002 dans un numéro hors série, avec une utile notice biographique le concernant. Quelques mois avant sa mort, son témoignage fut recueilli par France-Culture :

 " J'allais souvent voir Céline au studio Wacker, près de la place Clichy, rue de Douai où Lucette travaillait. Je peux dire que j'ai passé des heures à regarder les danseuses tout en n'étant pas très sensible à la danse. Ce n'est pas ça qui me touche le plus. Bon, c'est joli, c'est charmant. Mais lui, il était très fixé sur les ballets et la danse. C'est une question d'esthétique. Lucette, d'ailleurs, était une danseuse avec un corps extraordinaire, musclé. C'était ce qu'on appelait " la belle môme. " J'allais donc là, puis on s'arrêtait parfois place Clichy, au coin, devant l'ancien Gaumont, où il prenait un thé, un café ou un ersatz quelconque. Il me parlait souvent des danseuses. Moi, j'écoutais pas tellement.

 Qu'est-ce qu'il vous disait des danseuses ?

 Ah bah, que c'était la grâce, l'élégance, le rêve en somme. C'était un grand rêveur, lui. C'était aussi un lyrique. Quand il décrit, par exemple, le bombardement de Montmartre, c'est pas vrai ! Faut traduire évidemment. (...) C'est pour ça que beaucoup de gens qui ne l'aimaient pas, en réalité, ne comprennent pas leur lecture. Ils lisent les mots mais n'imaginent pas ce que ces mots peuvent suggérer. C'est mon sentiment. Beaucoup de gens ne savent pas lire Céline.

 Comment l'avez-vous rencontré ?

 J'étais avec un copain. Je lui demande : " Qui est ce bonhomme ? Il me dit : " C'est Céline. " Alors, j'étais curieux de le connaître. Je me suis présenté chez lui, spontanément, où il ne m'a pas reçu, mais très gentiment, je me souviens... (...) Je l'ai rencontré plus tard dans la halle aux poissons de Saint-Malo, et puis il m'a pris en amitié là-bas. Ensuite, je ne peux pas dire que l'on ne s'est plus quitté parce que c'est faux. Puis il est parti en Allemagne, eh bien, ma foi, je ne l'ai pas suivi quoiqu'il me l'ait demandé parce que Céline, qui était un bonhomme formidable, n'était pas adroit de ses mains. Il n'était pas bricoleur du tout. Il était en panne devant des petits trucs de rien du tout. Il avait une petite moto, je me souviens, et un jour, il était en panne. C'était deux fois rien. Je crois que c'est la chaîne qui avait sauté. Je lui arrange ça. Il trouvait ça extraordinaire qu'on puisse arranger ce truc. Il m'a fait d'ailleurs un cadeau que j'ai toujours : un exemplaire hors commerce de L'Ecole des cadavres, numéroté donc, et dédicacé pour cette bricole qui valait un merci gratuit. C'est un livre qui vaut autour de trois briques aujourd'hui. Curieux...

  Bref, grâce à lui, j'ai échappé au S.T.O. Il m'a emmené dans un bureau allemand et m'a présenté comme un petit copain qui voulait rester en France, et les Allemands, m'ont donné, par son intermédiaire, un petit carton comme quoi je n'étais pas réquisitionnable.

 Il avait des copains allemands comme ça, des amis ?

 Non, il avait des admirateurs, madame, des lecteurs. On lui a reproché ça, ce qui est une chose invraisemblable. La même chose est arrivée à Sacha Guitry. Il avait donc des admirateurs qui étaient allemands. J'étais là quand ils sont venus le voir, en civils, rue Girardon pour l'inviter à aller à Katyn. Il a refusé. Il ne voulait pas s'engager dans des collectivités. Lui-même - il l'a payé assez cher - s'est engagé avec ses os, ses tripes, mais pas d'engagement dans des associations, des choses comme ça (...).

 Et les pamphlets ? Comment les lisez-vous ?

 Les pamphlets, moi, c'est ce qui me passionne le plus. Je suis resté longtemps sans les relire et je trouve que c'était une vision d'avenir qui est devenue une vision du présent. Tout simplement. Par exemple, quand vous lisez Bagatelles et sa visite dans un hôpital de Russie, c'est une page extraordinaire ! En plus, c'est très marrant. Avec ce docteur russe qui n'était pas du tout dupe de cette mistouflerie soviétique et qui n'arrête pas de dire : " Tout va bien ! " Céline l'avait appelé évidemment Toutvabienovitch ! (rires). (Propos recueillis par Pascale Charpentier, émission " Rigodon pour une autre fois ", diffusée le 26 mars 1992 sur France-Culture, BC janv. 2004).

 

 

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  LA  DERNIERE  INTERVIEW  DE  CELINE

  Six semaines avant sa mort, Jacques d'ARRIBEHAUDE questionnait l'exilé de Meudon. Cet inédit, il le donna en exclusivité à Paris-Match le 23 mars 1995...

      La guerre de 14.

 Il vous est arrivé de participer à des patrouilles ou à des charges ?

 Des charges, oui ; des patrouilles, non.

 Avez-vous eu des citations ?

 Oui, la médaille militaire de 1914 ! Mais tout cela, la cavalerie, c'était se servir d'une arme périmée, un peu comme si on mettait en l'air des avions en bois...

 Vous partiez avec la lance ?

 Non, le sabre ! Le sabre de dragon. Mais ça n'a pas duré. Ils ont démonté toute la cavalerie en décembre.

 Vous avez parfois rencontré l'ennemi ?

 Oui, ça m'est arrivé. Même des Belges, qu'au début on ne connaissait pas mieux.

 Qu'éprouviez-vous alors ?

 Tout disparaissait dans la fatigue. Une énorme fatigue. Quand vous êtes si énormément fatigué, même en pleine force de l'âge, vous ne sentez plus grand-chose ; tout est émoussé. Et c'est comme ça que les gens étaient tués très facilement. Parce qu'après tout c'est une façon de s'en aller, en dormant. On était tous dans l'hypnose. A la fois par l'alcool - pas moi, mais généralement. L'alcool assommait déjà. Et puis, l'insomnie pendant si longtemps. Des insomnies pendant des mois ! Plus de raisonnement, de philosophie, de dialectique... On va... De la viande qui n'a plus de défense, qu'on tracasse trop. Eh bien, tuez-le, allez-y...

 Maintenant oui, il y a des tas de problèmes qui se présentent à l'analyse. Mais quand on commence à analyser, c'est fini ! Tandis que là, il n'y avait pas d'analyse du tout. Les gens allaient ; ils marchaient. Sous l'hypnose. Et la fatigue aidant, la fatigue plus la gnole, alors, en avant !

 Mais, au départ, il y avait eu un certain enthousiasme ?

 Pas dans la troupe, non. Ceux qui restaient, oui. La troupe, c'était simplement comme ça. Il y avait une discipline absolue qui n'était ni mise en question ni analysée. Rien... Ce n'était pas la peine.

    L'écriture.

 J'ai travaillé pas mal. On travaille ou bien on regarde. C'est l'un ou l'autre. Mais si vous travaillez, vous ne faites pas autre chose. Maintenant, on ne sait plus ce que c'est, le travail. C'est encore un truc que j'ai comme ça, parce que je ne suis pas d'une génération où l'on rigolait. Ça n'existait pas. Les distractions, c'était des choses de gens riches. Quand on était pauvre, on travaillait jusqu'à crever. C'était le destin. Mais je vois maintenant qu'ils ne travaillent plus. Alors ils ne savent rien. Oh, ils ont tous une petite envie, comme ça, de s'exprimer. Mais quand vous les mettez devant une feuille de papier, devant un pinceau ou un instrument, on voit surtout la débilité, l'insignifiance. Du jour où l'on s'est mis à apprendre sans douleur, le latin sans thème, le grec en dormant, on ne sait plus rien. C'est la facilité qui tue tout. La facilité et la publicité. C'est fini. Il n'y a plus rien. Il manque quelque chose : l'effort.

     L'art et la réalité.

 Le grand tort de la civilisation occidentale, c'est qu'on ne transpose plus. Elle travaille dans " l'objectif ", qui est tout le contraire de la création, vous comprenez ? L'avocat, l'acteur, l'homme politique sont faits pour " l'objectif ", mais je crois que la vraie création, c'est au-delà du réel, c'est ce qui est transposé. Il n'y a que ça qui compte. Tout l'art oriental repose sur ce principe absolu, tandis qu'en France il faut que la bouteille figure bien sur la table. C'est le " théâtre libre " finissant en combat de puces, l'esprit banquiste (NDLR : bonimenteur, saltimbanque) de plus en plus près du peuple ; c'est la fin, vous comprenez ?

 De la merde. C'est là le vice de notre civilisation et de l'art en général. Même dans " l'objectif ", personne ne peut plus faire ce que faisait Anatole France ni Monsieur Bourget ! Moi, je ne suis rien du tout et surtout je ne veux pas être l'objet de manifestations. Du tout, du tout. Je les fous à la porte ! J'en vois arriver : " Je viens vous voir pour... " Oui, à la porte ! Ils ne s'intéressent pas à ces choses, ils ne comprennent rien. Des obsédés. C'est ça l'obscénité. Montrer son cul, ce n'est rien. Mais ce côté de faire des confessions... Moi, quand j'en fais, je me barbouille de merde pour faire rigoler, mais c'est autre chose. Mais l'objectivité, c'est affreux !

 Pourtant, Dieu sait si je ne suis pas oriental. Mais il n'y a pas d'erreur parce que la vie est une saloperie abominable. La vie dans la vie ! Alors, le réel, " l'objectif " : à rayer ! Regardez la meilleure pièce de Molière, certainement Le Misanthrope. Eh bien ! ce n'est pas " réel " ni " objectif " ce qu'il raconte. C'est bien autre chose, bien au-delà dans l'émotion.

      Le bavardage et l'alcool.

 Ce qu'il faut : faire un effort. Mais ils ne veulent pas, les cochons ! Ils ne veulent pas et puis, ils ne sont pas en état. Ils aiment trop la vie, ils sont bien dans la vie ! Vous comprenez, le jour où l'on a fermé les monastères, on a fermé la patience, on a tout fermé. L'homme court après sa queue et son verre, et c'est fini ! Ah, pour le confort de votre foyer, que feriez-vous, madame ? Voilà, c'est tout. La radio, ça ne s'adresse pas aux milliardaires, ça s'adresse à des gens bien ordinaires. Et qu'est-ce qu'on entend ? " Ah ! Du confort ? Ce serait tellement mieux du violet garanti machin autour de votre pièce avec des ampoules Untel ".

   Il n'est question que de ça. Je ne parle pas de maladies, il n'y en a plus. La vie est éternelle, la vie commence à 40 ans. Boniments ! J'ai pratiqué en Amérique, je connais tout ça, je connais l'anglais aussi. Nous avons hérité tout notre côté dégueulasse des Anglo-Saxons. Avec leur politique d'optimisme. Et puis, nous avons conservé les vices du chrétien. Nous sommes des repus. Sauf évidemment la masse qui crève. Mais enfin, ils boivent. Et nous sommes aussi le peuple le plus alcoolique du monde. Alors... Ce qui tue aussi tous les médecins d'ailleurs. Le bavardage et l'alcool.

       Une seule loi : la loi biologique.

  Avec les Noirs, les enfants ne sont pas blancs ! Ils ne redeviendront jamais blancs... Si les jaunes avaient envahi la France au lieu que ce soit les Boches, et bien ! vous auriez ici... Ce serait jaune. Là, vous ne les voyez pas les enfants d'Allemands. Il y en a beaucoup dans les rues, mais vous n'y voyait rien. C'est le sang dominant qui compte. Alors on vient me dire, on va me raconter : " Vous savez, l'avenir de la France, c'est un fait que... " Merde, merde ! C'est un fond de teint, la race blanche, vous comprenez ? Un fond de teint ! Pas une couleur ! La couleur, elle est jaune ou noire ! Le Blanc est un individu fragile. D'ailleurs, le rêve de la religion catholique... bonne religion... le rêve du pape, c'est d'avoir des évêques noirs et jaunes.

  L'évêque de Brest, je viens d'apprendre ça récemment, c'est un Noir. Ah ! Vous ne vous doutez de rien, mais ce qui compte, c'est la loi biologique. Les autres lois, c'est de la connerie, on les refait. Même les lois physiques sont transitoires ; on découvre au bout du siècle que ce n'était pas tout à fait ça. Tandis que, nom de Dieu, il y a des milliers d'années et des centaines de milliers qu'il faut 36°8 pas 37 ni 32 ! Et puis, vous pissez tant d'urine par jour avec tant de centigrammes et de degrés de ceci ou de cela, et pas plus ou vous crevez ! Ça, ça existe ! Les autres lois n'existent pas, c'est du bavardage... " (Bulletin célinien n° 152, mai 1995).