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SES GUERRES

 

 

 LA GUERRE.

  La guerre est présente dans toute la production de Céline. Les personnages évoluent la plupart du temps d'un bombardement à l'autre, ou alors sont habités par la peur : Bardamu dans la boue sanglante de 1914, Céline sous les bombes à Orléans ou à Paris dans Féerie pour une autre fois, Céline encore dans l'Allemagne en feu de D'un château l'autre, Nord et Rigodon. Et Mort à crédit, le roman de l'avant-guerre, de l'enfance de Ferdinand, est tout de même ponctué d'explosions, celle de l'automobile de Courtial qui volatilise la jeune institutrice, celle du coup de fusil qui éclate la tête de Courtial.

  Dès le séjour africain et dans les lettres à Simone Saintu, Louis-Destouches profite de toutes les occasions pour évoquer la guerre : en août 1916, alors que la jeune fille lui parle d'une offensive sur le front, le futur écrivain note : " Pourtant chaque fois que j'entends parler d'offensive... je me représente un soldat quel qu'il soit, mort, tué, sanglant, râlant, dans la boue rouge. " (Lettre de Campo, Cameroun, 22 août 1916).
  Dans la correspondance avec Elie Faure ou avec Erika Irrgang et Evelyne Pollet, les années 1914-1917 sont volontiers rappelées ; en 1947, lorsqu'il écrit à la femme d'Albert Milon qui vient de mourir, Céline note : " Il emporte avec lui une bonne moitié de nos plus chers souvenirs communs, de nos plus épiques épreuves... Il emporte aussi nos pauvres espoirs nos douloureuses illusions si blessées... nos sacrifices nos héroïsmes si inutiles... " (Lettre de décembre 1947 citée par F. Gibault)

 Dès la première lettre à Garcin, le 1er septembre 1929, le ton est donné : " ... cette expérience de 1914 dont je ne parle jamais sauf aux initiés, très rares... ", "... nous avons côtoyé l'enfer... ". Le 21 mars 1930 : " D'abord la guerre, dont tout dépend... " Dans la lettre n° 4, il est encore question de " souvenirs du front ". Et puis cette lettre de septembre 1930, ô combien explicite : " Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas, c'est une vérité que je vous livre une fois encore, que nous sommes quelques-uns à partager. "
  En mai 1933, en avril 1934, Céline redit à Garcin cette obsession absolue : "... vous le savez mon vieux, sur la Meuse et dans le Nord... j'ai bien vu cet effilochage atroce, gens et bêtes et lois et principes, tout au limon, un énorme enlisement - je n'oublie pas. Mon délire part de là. "

 Il est permis de s'interroger sur cette obsession célinienne. Louis Destouches s'est engagé en 1912 et pour trois ans au 12° régiment de cuirassiers à Rambouillet. En 1913, il est nommé brigadier et en 1914, maréchal des logis. Dès la déclaration de guerre, il est envoyé sur le front.
  Témoins et critiques reconnaissent volontiers l'importance qu'on revêtu pour Céline la découverte de la vie militaire et surtout les quelques mois de présence au front. Mme Edith Lebon se souvenait très bien du jeune Destouches de 1918,
enjoué et parfois enthousiaste, mais qui se fermait et s'assombrissait dès qu'il était question du conflit, et qui semblait traumatisé par les scènes vécues. " Il n'aimait pas en parler ", me confia-t-elle, se rappelant notamment que, lors d'une conversation avec le professeur Follet, son futur beau-père, il avait évoqué la peur, une peur immense qui le poursuivait et lui apparaissait comme une preuve de lâcheté. (Entretiens en 1977 et 1980 à Lannilis dans le Finistère et à Paris).

 Henri Mahé, à qui je demandais si Céline faisait souvent allusion à l'expérience de la guerre, me répondit : " Non. Mais lorsqu'il évoquait ses souvenirs de 14, on sentait qu'il avait mal. [...] Il n'oubliait pas les copains tués ou blessés, la boue et le sang des champs des Flandres, la connerie des officiers du commandement, la vacherie universelle... " (Entretiens juillet 1970).
  En août 1914, prolongeant l'expérience militaire et la virilité tapageuse et débraillée des casernes, survient la guerre, suprême initiation. A la laideur et à la triste agitation des quartiers succèdent les bourbiers tragiques des champs de bataille et la fréquentation de cette monstrueuse entité : la mort, banale et nauséabonde. Louis Destouches découvre avec stupeur la réalité des corps hachés par la mitraille, vidés de leur contenu, broyés, éclatés, dissous, gigantesque et dramatique débâcle, total effondrement et catastrophe insupportable.
  De cette découverte il ne se remettra jamais. Il est initié pour toujours, comme le sera Bardamu. En Argonne et dans les Flandres, Louis Destouches a contracté une nausée qui ne l'abandonnera plus.
 (Pierre Lainé, Lettres à Joseph Garcin 1929-1938, Ecriture, 2009).