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                                                                                              MEILLEURS ECHOS

 

 

 

 

          PIERRE DE BOISDEFFRE.

  Il nous l'avait dit dans le Voyage :

 La grande défaite, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever sans comprendre jamais à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu'on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.

 
Céline, lui, n'a rien oublié, de la peine et de l'horreur d'être homme ; mais il n'a rien appris non plus. C'est en cela que son œuvre n'est pas seulement signée mais datée : amère prémonition du désastre, que le soleil de juin 40, puis l'aube blême d'Hiroshima, confirmeront pour toute une génération ! Le Sartre des Chemins de la Liberté, le Camus de L'Etranger, et plus encore, tout le théâtre de l'Absurde, Beckett en tête, n'auraient pas été ce qu'ils sont si Céline ne les avait précédés.

 Si tant d'écrivains français d'aujourd'hui - et peu importe qu'ils l'aient , dans leur quasi-totalité, renié - procèdent de son génie, c'est qu'ils lui doivent deux révélations essentielles : un thème - la fin du monde - et un langage : la Parole à l'état brut remplace la méditation distante de l'Ecrit.
 La fin du monde, Céline l'a prêchée avec obstination, la puissance d'invective, la foi sans égale des Pères de l'Eglise annonçant à une humanité déchirée le prochain retour du Messie.
 A l'inverse de tant d'intellectuels ses frères, Céline n'était pas futile. Il était même désespérément sérieux. Comme s'il portait, depuis sa naissance, un secret douloureux. Ecrire, pour lui, ce fut trahir - et d'abord trahir nos secrets - ceux que l'espèce humaine ne veut pas s'avouer.

  Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. Or l'écrivain, s'il est un homme, a le devoir de dire. En 1930, tous les écrivains qui comptent sont d'accord là-dessus, du genre Malraux au jeune Giono. Mais on peut dire, comme le Giono des premiers récits, la splendeur de la nature, et prêter sa voix aux arbres et aux fleurs, au souffle panique qu'étouffe aujourd'hui le bruit des machines. On peut aussi dire, comme Malraux, l'éveil du prolétariat, l'appel de l'Asie, la fraternité des révolutions. On peut aussi plonger, comme Kafka, jusqu'au fond du gouffre, et soulever le couvercle de la marmite que des siècles de civilisation tiennent refermé sur la commune humanité. Céline, lui, a prêté sa voix à ceux qui n'avaient pas le droit de se plaindre parce qu'ils n'avaient pas de langage.
  On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera.
Ne croit-on pas entendre ici un des personnages-troncs de Samuel Beckett, la voix inexorable qui coule dans la tranquillité de la décomposition et qui n'imagine pas d'autre fin que celle de la merde qui attend la chasse d'eau ?

  Sans doute, pendant quelques siècles, l'humanité s'est-elle étourdie. Elle croyait à la Science, au Progrès, à la Gloire. Cherchant à rassembler, à travers révolutions et guerres, ses forces dispersées, elle aspirait à l'unité. Céline a peint, dans Semmelweis - le moins connu et peut-être le plus beau de ses livres - ces noces énormes de l'homme et de l'Histoire, le va-et-vient des années 1789, toutes frontières ravagées et confondues dans un immense royaume de Frénésie, les hommes voulant du progrès, et le progrès voulant les hommes.
 
Vingt ans avant l'Homme révolté de Camus, il dénonçait l'utopie de cette soi-disant libération : l'Humanité s'ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l'Histoire de quelques gloires nouvelles.

  Mais l'homme n'a pu échapper à sa propre condition ; toujours, il a fini par se retrouver devant le seul problème qu'il ne pouvait résoudre et qui embrasse tous les autres : celui de la Mort. En vérité, dans l'histoire des temps la vie n'est qu'une ivresse, la Vérité c'est la mort. Les régimes totalitaires peuvent bien transposer l'Eternité dans le temps, et faire croire aux foules qu'ils sont les démiurges de leur propre condition, ils restent incapables d'échapper à l'alternative que Camus posera en ces termes : ou la police ou la folie.
 Les Pères de l'Eglise, eux, ricane Céline, ils connaissaient leur boulot. Ils promettaient le bonheur pour dans l'autre monde.
 (Sur la postérité de Céline, Cahiers de l'Herne poche-club, 1968).