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                                                                                          SES GUERRES

 

 

 

 

             LE " VOYAGE " DE CELINE DU CÔTÉ DE COMINES

  Les habitants de Comines (petite bourgade wallonne, près d'Ypres) savent-ils qu'un des grands écrivains de ce siècle a séjourné dans leur région en 1914 ? Et que ce séjour, pourtant bref, lui inspira quelques pages de son roman le plus fameux, Voyage au bout de la nuit ?

 Dans quelles circonstances Louis-Ferdinand Céline, puisque c'est de lui qu'il s'agit, fut-il conduit jusque sur les bords de la Lys en octobre 1914 ? C'est ce que relate Francis De Simpel dans le tome XXIII des Mémoires de la société d'histoire de Comines-Warneton et de la région, une publication dont chaque livraison annuelle est attendue avec impatience par tous les Cominois passionnés d'histoire locale.

 Mais revenons au " voyageur ". Le dimanche 4 octobre 1914, alors que Français et Allemands se font face dans le Nord, débarque du train, à Armentières, la 6ème brigade de cuirassiers français. Parmi les hommes du 2ème escadron du 12ème régiment, le maréchal des logis Louis Destouches, dont personne sans doute, y compris lui-même, n'imagine qu'il deviendra vingt ans plus tard, sous le nom de Céline, un des romanciers français les plus célèbres. La mission du 12ème " cuir " est de tenir les ponts sur la Lys à Houplines et Frelinghien.

 Ce qu'il ne fera pas. Dès le lendemain et les jours suivants, les troupes allemandes, enfonçant les positions françaises, occupent la vallée de la Lys. Petit épisode de la " Grande Guerre " qui faillit pourtant bien être fatal au maréchal des logis Destouches : au retour d'une mission de reconnaissance sur la rive gauche de la Lys, dans les bois de Ploegsteert, un trompette est tué à côté de lui et son lieutenant s'affale sur sa monture, atteint à la cuisse. Destouches sauve l'officier en le ramenant dans les lignes françaises, ficelé sur son cheval.

 Voilà pour les évènements vus par l'historien. Que deviennent-ils sous la plume de l'écrivain Céline ? Un étrange et sinistre... voyage au bout de la nuit. Chargé d'une mission de reconnaissance vers Noirceur-sur-la-Lys, " ville de tisserands " (Comines-France selon Francis De Simpel), le brigadier Bardamu part seul, la nuit. Traversant un village, il aperçoit une lueur au-dessus d'une porte. Il cogne, insiste, cogne encore, jusqu'à ce qu'une femme lui ouvre.
 On l'informe que les dragons allemands sont passés tantôt : ils ont brûlé une maison près de la mairie puis ici ils ont tué mon petit frère avec un coup de lance dans le ventre... Comme il jouait sur le Pont Rouge, en les regardant passer... Tenez ! qu'elle me montra... il est là... 
 Quel rapport avec la réalité ? Le Pont Rouge existe vraiment à Warneton. Quant à l'enfant, un témoin rapporte qu'un adolescent a été transpercé d'un coup de lance par Uhlan, le 5 octobre 1914, près de Deulémont...
  Poursuivant vers Noirceur, Bardamu rencontre un déserteur : J'en ai assez, moi, qu'il répétait, je vais aller me faire paumer par les Boches. Puis à Noirceur, c'est la rencontre avec le maire, " un homme épais et barbu " (Désiré Ducarin, maire de Comines-France à l'époque ?)

 Le récit de Céline mélange donc des éléments réels à d'autres fictifs ou transposés. Une conclusion s'impose cependant, estime Francis De Simpel : Louis-Ferdinand Céline avait conservé un souvenir assez précis du passage du maréchal des logis Destouches, dans la vallée de la Lys, en octobre 1914.
 (Jacky Legrain, Francis De Simpel, " L'écrivain Louis-Ferdinand Céline et la vallée de la Lys, au début d'octobre 1914, in BC n° 140, mai 1994, p. 17).