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                                                                                              SES CRITIQUES

 

 

CELINE SUR UN FIL D'OR.

 Louis-Ferdinand Céline, sa vie, son œuvre. Ses options, ses " idées ", son style. Ses dits et ses non-dits. Rien qui n'ait été exploré, disséqué, interprété, passé au crible. Gloses et commentaires de gloses. De quoi emplir toute une bibliothèque.
  De cette énorme littérature, énorme au sens quantitatif s'entend, beaucoup d'ouvrages tendancieux, voire extravagants. Bien peu, au bout du compte, qui apportent quelque chose - sinon un éclairage, du moins une lueur - au lecteur de bonne foi. On compterait sur les doigts d'une main ceux qui méritent d'être sauvés. Au nombre de ceux-ci, assurément, le très beau livre que Nicole Debrie a tiré de sa thèse de psychanalyse, " Il était une fois... Céline. "

  Dieu sait pourtant si le propos de l'auteur (procéder à une lecture analytique par l'apport célinien) pouvait susciter la méfiance. Céline a été accommodé à tant de sauces, linguistique, structuraliste, statistique, psycho-critique, que la circonspection  était de mise. Peu versé, de surcroît, dans les arcanes de la psychanalyse, ne connaissant des théories de l'illustre Viennois que les rudiments accessibles au profane, autant dire pas grand-chose, j'ai ouvert cet essai non sans appréhension.

  J'avais tort. Non seulement l'ouvrage est un modèle de clarté, mais il témoigne d'une rigueur intellectuelle, d'une probité qu'on salue d'autant plus volontiers qu'elle est, sur le sujet qui nous occupe, une denrée fort rare.
  Nicole Debrie a le mérite de s'attacher à la totalité de l'œuvre, thèse de médecine, romans, pamphlets, voire articles et correspondance, sans privilégier un aspect particulier ni esquiver aucun problème. Elle tire de la polyphonie célinienne des harmoniques jusqu'ici inexploitées, battant souvent en brèche, avec l'alacrité qu'on lui connaît, les élucubrations partielles et partiales. Si bien que le Céline qu'elle nous présente, ce Céline tout neuf, avec ses contradictions et ses conflits, sa sensibilité et son intelligence, a toutes les chances d'être le vrai Céline. Admirable et pitoyable tout à la fois. Aux antipodes des caricatures habituelles, qu'elles soient, d'ailleurs, le fait des détracteurs ou des hagiographes.

  (...) Tous les grands thèmes céliniens sont déjà présents dans " Semmelweis ", et les apparentes contradictions qui ont égaré tant d'exégètes. On sait gré à l'auteur de rappeler combien, dans sa pratique médicale, le Docteur Destouches mit en œuvre les valeurs de Semmelweis, probité et charité, trop souvent occultées pour les besoins d'une cause douteuse. Et, à propos du " Voyage ", de pourfendre sans ménagement les Foucault, Deleuze, Guattari, Roustang et autres Kristeva, prompts à assimiler délire et folie et à voir en Céline un apôtre de la déconstruction.
 " Si Céline s'inscrit dans le mouvement antirationaliste, il s'inscrit peut-être encore davantage dans celui qui s'élève contre une mystique de la destruction. "

  (...) C'est qu'aucun d'eux n'a compris l'essence du tragique célinien. On a voulu voir dans l'auteur de " Nord ", un fasciste, ou un gauchiste, voire un nihiliste, un pervers ou un psychotique, alors qu'il se borne à mettre en évidence des déchirements inhérents à notre nature humaine, et l'impossibilité d'y échapper.
  Le rôle d'imprécateur provocant où il finit par s'enfermer, celui des romans mais surtout des " pamphlets " (encore l'appellation est-elle sujette à caution) se trouve en germe dans " Mort à crédit " : " Ayant découvert le mal de son siècle et l'usage pathologique de la culpabilité, Céline se met, comme Semmelweis, à insulter ses contemporains ; il dénonce, trouvant dans cette dénonciation une satisfaction compensatoire à ses tourments. "
  Ses prises de position tonitruantes, excessives, contradictoires, à tout le moins mal comprises ou incomprises, reçoivent ici un éclairage qui leur restitue toute leur cohérence.

 (...) Son chapitre sur " Céline et la judaïté " (à différencier de la judéïté) propose une interprétation qui présente le double mérite de se garder de toute passion, de tout jugement a priori, et de reposer sur une logique fort convaincante. Autant dire qu'elle prend le contre-pied des théories de Muray et d'Alméras qui prétendent déceler chez Céline un antisémitisme foncier.
  Or, selon notre auteur, la notion de judaïté telle qu'elle se trouve utilisée dans les textes polémiques polarise un ensemble de critiques. Les juifs symbolisent pour Céline l'intelligence abstraite et conceptuelle - le pôle paternel de notre culture - par opposition à la sensibilité, à l'émotion, à la poésie.
  " Quand Céline réclame un racisme aryen (...), il réclame - obnubilé par sa problématique personnelle, son absence indéniable de narcissisme - ce qui lui manque. Il réclame, sur le plan national, l'amour de soi. "

  Au demeurant, Nicole Debrie insiste sur l'influence qu'ont pu exercer sur ses prises de position ses lectures d'Elie Faure et de Disraéli. Sources sur lesquelles aucun commentateur n'avait, jusqu'ici, mis l'accent. Surtout, elle souligne à juste titre qu' "à aucun moment de sa vie et son œuvre, Céline n'est sorti du point de vue éthique ou esthétique ".
  Sa violence, toute subjective, vient de son incapacité à réconcilier les antinomies multiples dont il était porteur. Nulle idéologie, nul calcul dans ses vociférations. On sait qu'elles attirèrent sur lui, prophète de malheur, tous les malheurs du monde, l'anathème des bien-pensants de droite et de gauche, et l'emprisonnement dans " la fausse image d'un antisémitisme déchaîné ". Tel fut, en d'autres temps et pour d'autres raisons, l'opprobre que connut Semmelweis, autre précurseur de génie.

  Ces quelques aperçus, forcément fragmentaires, ne donneront qu'une faible idée de la richesse et de l'originalité d'un essai que les fervents de Bardamu découvriront avec passion. Il suscitera, à n'en pas douter, bien des polémiques. J'entends d'ici la meute des lacaniens, celle des cuistres sorbonnards hurlant de concert à la mort, avatars de ces Kirghizes que Céline imaginait campant sur les rives de l'Odet.
  A moins qu'ils ne choisissent la conspiration du silence. Quoi qu'il en soit, Nicole Debrie n'a rien d'une victime expiatoire. Son pavé dans la mare prouve, à l'évidence, qu'elle ne manque ni de munitions, ni de l'art de s'en servir.
                                                                              
                                                                                  P. L. Moudenc.

(Il était une fois... Céline, Les intuitions psychanalytiques dans l'œuvre célinienne, Aubier, Ecrit sur parole, dans Rivarol, 18 mai 1990).