PERSONNAGES A-L

 

 

       ONCLE ARTHUR.

 L'ONCLE ARTHUR était ravagé par les dettes. De la rue Cambronne à Grenelle, il avait emprunté tellement et jamais rendu à personne que sa vie était plus possible, un panier percé. Une nuit, il a déménagé à la cloche de bois. Un poteau est venu pour l'aider. Ils ont arrimé leur bazar sur une voiture avec un âne. Ils s'en allaient aux environs. Ils sont passés nous avertir, comme on était déjà couchés.
  La compagne d'ARTHUR, la boniche, il profitait pour la plaquer... Elle avait parlé de vitriol... Enfin c'était le moment qu'il se barre ! Ils avaient repéré une cambuse avec son copain, où personne viendrait l'emmerder, sur les coteaux d'Athis-Mons. Le lendemain déjà les créanciers, ils se sont rabattus sur nous. Ils démarraient plus du Passage les vaches !... Ils allèrent même relancer Papa au bureau à la Coccinelle. C'était une honte. Du coup, il faisait atroce mon père... Il retournait au pétard...

- Quelle clique ! Quelle engeance !... Quelle sale racaille toute cette famille ! Jamais une minute tranquille ! On vient me faire chier même au boulot !... Mes frères se tiennent comme des bagnards ! Ma sœur vend son cul en Russie ! Mon fils a déjà tous les vices ! Je suis joli ! Ah ! je suis fadé !... Ma mère elle trouvait rien à redire... Elle essayait plus de discuter... Il pouvait s'en payer des tranches...
 " Nous irons le voir dimanche prochain !... qu'a alors décidé mon père. Je lui dirai, moi, d'homme à homme, toute ma manière de penser !... "

  Nous partîmes à l'aube pour le trouver à coup sûr pour pas qu'il soye déjà en bombe... D'abord on s'est trompés de route... Enfin on l'a découvert ... Je croyais le trouver l'ONCLE ARTHUR, ratatiné, repentant, tout à fait foireux, dans un recoin d'une caverne, traqué par trois cents gendarmes... et grignotant des rats confits... Ça se passait ça dans les " Belles-Images " pour les forçats évadés... L'ONCLE ARTHUR c'était autre chose... Nous le trouvâmes attablé déjà au bistrot à la " Belle Adèle ". Il nous fit fête sous les bosquets... Il buvait sec à crédit et pas du vinaigre !... Un petit muscadet rosé... Un " reglinguet " de première zone... Il se portait à merveille... Jamais il s'était senti mieux... Il égayait tout le voisinage... On le trouvait incomparable... On accourait pour l'entendre... Jamais il y avait eu tant de clients à la " Belle Adèle "... Toutes les chaises étaient occupées, y en avait des gens plein les marches... Tous les petits propriétaires depuis Juvisy... en faux panamas... Et tous les pêcheurs du bief, en sabots, remontaient à la " Belle Adèle " pour l'apéritif, exprès pour rencontrer l'ONCLE ARTHUR. Jamais ils rigolaient autant.

  (...) " ARTHUR ! Veux-tu m'écouter un instant !... Tes créanciers sont suspendus à notre porte !... du matin au soir !... Ils nous harcèlent !... M'entends-tu ? " ARTHUR balayait d'un geste ces évocations miteuses. Et mon père, il le regardait comme un pauvre obstiné ballot... Il avait pitié en somme !
  " Allons venez tous par ici !... Viens Auguste ! Tu parleras plus tard ! Je vais vous montrer le plus beau point de vue de la région !... Saint-Germain n'existe pas !... Encore un petit raidillon... Le chemin de gauche et puis la voûte de verdure... Au bout c'est mon atelier !... "
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 126).