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LE CINEMA

 

 

 

 

 
        LES TENTATIVES D'ADAPTATION SUCCESSIVES.

  Pendant que Lucette et François Gibault s'acharnent à décrypter le manuscrit de Rigodon, le petit monde du " septième art " commence sérieusement à s'intéresser à l'adaptation cinématographiques des œuvres de Louis-Ferdinand Céline et nombre de producteurs/réalisateurs prennent la route de Meudon. Lucette, seul ayant-droit de l'écrivain, pousse de toutes ses forces pour que les projets aboutissent. Entre le cinéma et Céline, c'est une vieille histoire qui perdure. De son vivant, et jusqu'aux dernières années de sa vie, l'écrivain s'était toujours montré très attentif à l'intérêt des réalisateurs pour ses livres, et rêvait intérieurement d'en voir au moins un sur grand écran. Un comble, quand on sait que Céline ne passait que quelques minutes dans les salles obscures, regardait le début du film, et s'en allait...

  Dès la publication de Voyage au bout de la  nuit, la question d'adapter le premier roman de Céline au cinéma s'est posée. En mars 1933, soit quelques mois à peine après la sortie du livre en librairie, c'est Abel Gance qui prend une option sur le film auprès des éditions Denoël pour 300 000 francs de l'époque. Pour Céline, c'est une excellente nouvelle. L'écrivain admire le réalisateur de Napoléon et qui plus est, il connaît Abel Gance depuis 1917, quand il était coursier pour la revue Eurêka... Une vieille connaissance, en somme... Elie Faure, qui est à la fois l'ami de Céline et de Gance, ne cache pas son enthousiasme au réalisateur :
  " Je crois qu'on peut tirer un très beau film de cette orgie littéraire, qui s'accorde assez bien avec votre génie tumultueux. Mais il faudra faire appel à tout ce que vous pourrez découvrir en vous de mesure et d'équilibre, justement pour maintenir dans l'ordre bondissant de son cœur et du nôtre cette épopée multitudinaire. Quels tableaux à brosser : la guerre, l'Afrique, l'Amérique des buildings et des girls, la banlieue sordide, l'asile d'aliénés ! Je voudrais être à votre place. "

  Mais l'intérêt d'Abel Gance sera de courte durée. Débordé et pris par de nombreux autres projets, il confie l'adaptation du roman à Francis Norman, un journaliste bordelais qui a eu vent - on ne sait pas trop comment - de l'adaptation et qui lui a proposé ses services. Après accord de l'écrivain et du réalisateur, Norman ébauche un premier scénario, notamment de la partie new-yorkaise, de loin la partie la plus spectaculaire mais aussi la plus coûteuse.
  En décembre 1933, le projet paraît abandonné. Il semblerait qu'Abel Gance, " qui a l'habitude de brasser plusieurs projets à la fois et [...] se décourage aussi vite qu'il s'enthousiasme " (E. Brami, Etudes céliniennes n° 4), ait un peu présumé de ses forces, mais surtout de l'extraordinaire complexité du livre.

  Dans la foulée, c'est Julien Duvivier, réalisateur au faîte de sa gloire dans l'entre-deux-guerres qui, après La Bandera et Golgotha, où jouait Robert Le Vigan, interprétant le Christ, aurait fait part de son intérêt pour adapter Voyage au bout de la nuit, avec Jean Gabin dans le rôle de Bardamu. Sans plus de succès. Autre réalisateur, Pierre Chenal, lui aussi séduit par le premier roman de Céline. C'est Robert Le Vigan, leur ami commun, qui arrange un rendez-vous avec l'écrivain. Céline arrive et, d'emblée, éructe contre les Juifs : " Les youpins qui tiennent tout, y compris le cinéma français ". Surpris, Pierre Chenal ne réagit pas, et laisse Céline poursuivre son délire antisémite : " Moi, Chenal, les youtres, je les renifle. Et de loin. J'ai le pif pour ça. " N'en pouvant plus, Chenal explose : " Céline, je m'appelle Cohen et je t'emmerde. " (Ibid). Comme on peut s'en douter, le projet en restera là... Les années suivantes ne seront guère plus fructueuses et, comme le note Emile Brami : " De façon étonnante, alors que l'on n'a jamais autant tourné qu'entre 1940 et 1944, que les capitaux allemands inondent le cinéma français, que Céline est à l'apogée de sa gloire, on ne relève aucune tentative pendant la période de l'Occupation ".

  A la fin des années 1960, c'est Claude Autant-Lara qui manifeste son intérêt pour Voyage au bout de la nuit. Un choix logique. En 1956, ce dernier avait adapté avec succès La Traversée de Paris, d'après la nouvelle de l'ami Marcel Aymé, avec Jean Gabin, Louis de Funès et Bourvil dans les rôles-titres. Mais une fois de plus, les choses traînent. Le scénario n'avance pas, seule la partition musicale est confiée à Jean-Claude Descaves, le petit-fils de Lucien Descaves, celui qui s'était démené comme un diable pour que Céline obtienne le Goncourt en 1932, et dédicataire de Mort à crédit...
 
  De nouveau, le projet est abandonné. Seule consolation, si avant-guerre, Céline n'a jamais été adapté au cinéma, il a joué en 1935 comme figurant, dans Tovaritch, film réalisé par son ami Jacques Deval d'après la pièce de théâtre éponyme. Cette découverte est due à la perspicacité d'Alain Vettese, un célinien cinéphile qui a fait cette trouvaille une nuit de décembre 2009 en visionnant ce film diffusé en quatrième partie de soirée sur France 3. Dix minutes après le début du film, on peut voir Céline, parfaitement reconnaissable, effectuer une figuration de quelques secondes en jouant le client qui quitte une épicerie en saluant le commerçant, l'air goguenard...
 (David Alliot, Madame Céline, Tallandier, janvier 2018, p.263).