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       LA MORT DE ROBERT DESNOS.

 La mort tragique de Robert Desnos a longtemps été imputée à l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Légende noire véhiculée avec un certain succès dans nombre de publications consacrées au poète... Qu'en est-il ?...
  La première rencontre entre les deux hommes aurait lieu le 14 mai 1936 lors d'un dîner chez Bernard Steele, l'associé de Denoël. Etaient présents, Steele et sa femme, Denoël, Céline, Antonin Artaud, Robert Desnos et sa femme Youki et Carlo Rim qui relate cette soirée.

 Comme d'habitude Céline assure une partie du spectacle. La conversation tourne autour de son antisémitisme. Artaud évoquera le sujet avec Céline, mais aucun incident est remarqué. On ignore si Céline et Desnos se sont revus par la suite. Il est probable que les choses en soient restées là. Il est possible que Desnos, à l'identique des autres surréalistes, ne goûtait guère les textes de Céline et la réciproque était certainement valable.

 Depuis juillet 1940 Robert Desnos écrivait dans Aujourd'hui, un journal collaborationniste financé par les Allemands. De juillet à novembre le rédacteur en chef était Henri Jeanson. Estimé relativement critique vis-à-vis de Vichy, il est remplacé en novembre par Georges Suarez, plus en phase avec le " rapprochement " franco-allemand de l'époque. Robert Desnos, qui faisait partie de l' " équipe Jeanson " reste et poursuit ses rubriques sur la vie culturelle, la littérature, la musique, le cinéma, etc. Il occupe même le poste de " chef des informations ", ce qui lui permet d'obtenir des informations importantes, voire confidentielles. On note que Desnos et Suarez entretenaient une estime réciproque.

 La première " pique " de Desnos envers Céline remonte au 16 décembre 1940. Ce jour-là, il publie un article très critique du livre de Hans Carossa, Les Secrets de la maturité : " Je connais peu de livres aussi détestable que celui-ci. Il est à l'orgeat ce que Céline est au vitriol... " Il n'y aura aucune réaction de la part de Céline. Il n'a pas dû lire l'article, et s'il l'avait lu la pique aura été jugée insignifiante.
  L'affaire commence réellement en mars 1941. Le 28 février Les Beaux draps sont publiés et Aujourd'hui en reçoit un exemplaire. Le 3 mars, Robert Desnos publie un article dans lequel Céline est pris à partie : " Le courrier qui souvent, fait bien les choses m'apporte en même temps deux volumes d'Henry Bordeaux et un livre de M. L.-F. Céline. Ainsi ai-je le choix entre la restriction et l'indigestion. C'est qu'en effet ces deux auteurs ont plus d'un point commun. Leur clientèle est à peu près la même et l'excès de l'un correspond aux déficiences de l'autre. Je trouve chez tous deux le besoin d'écrire pour ne pas dire grand-chose. En vérité si le premier a le souffle court, le second n'a pas de souffle du tout : il est boursouflé et voilà tout. Ses colères sentent le bistrot et en cela il est, comme beaucoup d'hommes de lettres intoxiqué, par la moleskine et le zinc.
 [...] Je n'ai jamais, pour ma part, pu lire jusqu'au bout un seul de leurs livres. L'ennui, l'ennui total me force à dormir dès les premières pages. Et tous les deux représentent les éléments principaux de notre défaite par l'injustice même de leur succès. [...] Brave homme l'un, brave gars l'autre ? Je veux bien... Mais à quoi bon... à quoi bon les lire ? Je vois bien pour qui ils écrivent. Je ne vois pas pourquoi. "

  C'est par voie d'huissier, que Céline fait parvenir un " droit de réponse " à Georges Suarez, qui sera publié le 7 mars : " Votre collaborateur Robert Desnos est venu dans votre numéro du 3 mars 1941 déposer sa petite ordure rituelle sur Les Beaux draps. Ordure bien malhabile si je la compare à tant d'autres que mes livres ont déjà provoquées - un de mes amis détient toute une bibliothèque de ces gentillesses. Je ne m'en porte pas plus mal, au contraire, de mieux en mieux. M. Desnos me trouve ivrogne " vautré sur moleskine et sous comptoir ", ennuyeux à bramer, moins que ceci... pire que cela... Soit ! Moi je veux bien, mais pourquoi M. Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, celui dont il crève inhibé... " Mort à Céline et vivent les juifs ! "
  M. Desnos mène il me semble une campagne philoyoutre (et votre journal) inlassablement depuis juin. Le moment doit être venu de brandir l'oriflamme. Tout est propice. Que s'engage-t-il, s'empêtre-t-il dans ce laborieux charabia ? Mieux encore, que ne publie-t-il, M. Desnos, sa photo grandeur nature face et profil, à la fin de tous ses articles ! La nature signe toutes ses œuvres - " Desnos ", cela ne veux rien dire. "

 En évoquant la publication de son profil, Céline suggère que le journaliste est juif et que Desnos est un pseudonyme qui cache un nom forcément suspect. Mais Desnos n'est pas juif. Il est né à Paris en 1900 et l'origine de sa famille, comme celle des Destouches soit dit en passant, se perd entre la Bretagne et la Normandie.
 Comme d'usage, le dernier mot revient à Desnos : " La réponse de M. Louis-Ferdinand Destouches, dit " Louis-Ferdinand Céline ", est trop claire pour qu'il soit nécessaire de commenter chaque phrase. Au surplus, les lecteurs n'auront qu'à se référer à mon article de lundi dernier. Je crois utile cependant de souligner la théorie originale suivant laquelle un " critique littéraire " n'a qu'une alternative : ou crier " mort à Céline " ou crier " mort aux juifs. "
  C'est là une formule curieuse et peu mathématique dont je tiens à laisser la responsabilité à M. Louis Destouches dit " Louis-Ferdinand Céline. "
 
En fin d'article, il rappelle incidemment à son adversaire qu'il écrit sous son vrai nom, en signant : " Robert Desnos, dit " Robert Desnos. "

 L'affaire en restera là. Desnos ne sera pas inquiété, les Allemands étaient plus affairés à traquer les " vrais " juifs qu'à écouter les élucubrations de Céline. Il continuera à écrire et à publier ses articles dans Aujourd'hui.
 Le 22 février 1944, il est arrêté par la Gestapo et déporté. Non pour l'article de Céline paru trois ans auparavant en 1941, mais pour ses activités de résistant. En juillet 1942, Robert Desnos avait rejoint le mouvement Agir, où il publiait des articles sous le pseudonyme de " Cancale ". Sa position à Aujourd'hui lui permettait d'obtenir des informations qu'il transmettait ensuite à son réseau.
  Qui a dénoncé Desnos ? On l'ignore encore à ce jour, mais ce n'est certainement pas Céline qui ne savait rien du tout des activités clandestines du poète...

 Après l'arrestation de son mari, Youki Desnos interviendra auprès de Suarez pour obtenir sa libération. Ce dernier écrira une longue lettre à l'officier allemand dont dépendait le sort du poète et se portera même garant de sa moralité collaborationniste. L'intervention échouera de peu et Desnos sera déporté à Buchenwald (le camp des déportés politiques). Preuve qu'il existait un lien d'estime entre les deux hommes, Georges Suarez obtiendra que le salaire de Desnos soit versé à sa femme. En retour, celle-ci témoignera en sa faveur lors de son procès en octobre 1944. En vain, puisqu'il sera fusillé dès novembre.
  Robert Desnos ne reverra jamais la France et mourra du typhus le 8 juin 1945, au camp de Terezin, à 60 km au nord de Prague, où il avait été déporté après l'évacuation de Buchenwald par les nazis.

 Objectivement, aucune preuve concrète n'a jamais établi de lien entre Céline et les causes de la déportation de Desnos. Ce qui n'empêchera pas la légende de prospérer. Fin 1945, alors que Céline est à la merci d'une extradition en France, il n'est fait aucune mention du décès de Desnos. Idem pendant toute la procédure judiciaire qui s'étendra jusqu'en 1951. Desnos est le grand absent des reproches faits à Céline.
  Les nombreuses recherches faites de part et d'autre disculpent Céline. Depuis longtemps ses biographes battent en brèche cette accusation. En 2001, Jean-Paul Louis publie " Desnos et Céline ", le pur et l'impur, le plus long article sur le sujet. La conclusion est connue... Il en sera de même de la part des biographes du poète. Au début des années 2000, Marie-Claire Dumas, présidente de l'Association des amis de Robert Desnos, a reconnu que Céline n'était pas à l'origine de l'arrestation du poète. En 2007, dans sa biographie de référence consacrée à Desnos, Anne Egger statue définitivement sur l'affaire en écrivant : " Les altercations publiques avec Céline remontant à 1941 et avec Pierre Pascal en 1942 sont bien trop anciennes pour imaginer une dénonciation de leur part, bien que la rumeur ait souvent accusé Céline. "

 L'affaire semble définitivement close. Mais depuis 2002, dans le guide vert Michelin consacré à la ville de Prague, le lecteur peut lire p. 265 cette référence à Robert Desnos : " Résistant, il publia sous un pseudonyme des articles antinazis dont Louis-Ferdinand Céline le désigna pour auteur. Arrêté et déporté à Buchenwald, il fut transféré au ghetto de Terezin où il mourut."
 
La légende noire de Céline n'a pas fini de faire vendre du papier...
 (David Alliot, Céline, Idées reçues sur un auteur sulfureux, Ed. Le Cavalier Bleu, 2011).

                                                                                                        ***

  " La seconde " dénonciation ", qui aurait visé Robert Desnos n'est pas moins spécieuse et tordue que la première pour nos historiens (Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour). Pour ces deux historiens Céline est responsable de l'arrestation et de la mort de Desnos pour l'avoir dénoncé comme Juif aux Allemands.
 Résumons les faits. Le 3 mai 1941, dans Aujourd'hui, journal dirigé par Georges Suarez depuis décembre 1940 et qui sera fusillé à la Libération, Desnos compare Céline à Henry Bordeaux, se moque des Beaux draps et traite Céline d'ivrogne.
 Le 4 mars, par sommation d'huissier, Céline adresse un droit de réponse à Aujourd'hui, qui est publié le 7 mars. Il reproche à Desnos de mener une campagne " philoyoutre ", d'user d'un pseudonyme et le défie de publier sa photo de face et de profil.

 Ce n'était pas encore le temps des rafles et du port de l'étoile, mais Desnos pouvait perdre son emploi de journaliste, les Juifs de nationalité française ayant perdu, par décret de Vichy, leur statut de citoyen à part entière depuis le 3 octobre 1940. Catholique et breton, Desnos ne risquait rien, et Céline le savait l'ayant plusieurs fois rencontré. Desnos continua à écrire et à publier.
  Le 22 janvier 1943, dans Ciné-mondial, revue financée par l'Ambassade d'Allemagne, deux photos de Robert Desnos sont publiées, de face et de profil, pour illustrer un article à la louange de Desnos qui " fait partie de l'écurie Pathé dont le propriétaire est Borderie et l'entraîneur Marcel Rivet " : " Il a derrière lui un mont Blanc de poèmes, un Himalaya d'articles, des lyrics, des chansons, des commentaires de films, et il est recordman de slogan publicitaire radiophonique : quatre mille à son actif. "

 Desnos était entré dans la Résistance mais ne vivait pas clandestinement. Il sera arrêté le 22 février 1944, près de trois ans après l'affaire d'Aujourd'hui. Céline n'y était évidemment pour rien. En outre, depuis le 8 février Céline était à Saint-Malo, attelé à Guignol's band, et il y restera tout le mois. Mais pour nos historiens, par un jeu de ricochets, la légende perdure : Céline est à l'origine de l'arrestation et de l'horrible fin de Desnos. "
 (Manipulations, Eric Mazet, Année Céline 2017, p.253).