ETONNEMENTS

 

 

                                                  

           AU RENDEZ-VOUS DES MARINIERS.

 Toujours selon les notes de sa mère et les archives de sa famille, Dominique Fernandez nous apprend, dans Ramon, que Céline avait été, à ce moment-là, intéressé par l'appartement du quai de Bourbon que ses parents voulaient quitter, pour échapper sans doute à l' " écrasante proximité " de Mme Fernandez mère.
 A Ramon, Céline écrit ainsi : " Avec beaucoup de discrétion puis-je me permettre de vous faire souvenir que je suis candidat à votre appartement quand vous aurez décidé votre départ ? "
 Il revient à la charge quelques jours plus tard : " Encore moi ! A propos de votre appartement. Si vous vous décidiez au départ, le saurez-vous pour le 15 avril ? Date à laquelle je dois moi aussi donner congé. D'autre part pour la reprise j'irai (tout mon possible, hélas !) jusqu'à 3 000 frs. "
 Pour une raison ou pour une autre, les choses ne se firent pas. Les Fernandez ne déménagèrent que le 18 mai 1933. Céline resta rue Lepic, perché tout en haut de Montmartre, dominant la capitale, avant de s'installer rue Girardon, à quelques pas de là, jusqu'à sa fuite en catastrophe, loin de Paris, vers le Danemark qu'il espérait atteindre, au début de l'été 1944.

 Je le déplore. Il me semble que l'île Saint-Louis, que la vue dont il aurait bénéficié, depuis le quai de Bourbon, sur les peupliers, la Seine, les trains de péniches, l'animation populaire des berges de l'Hôtel-de-Ville et des Célestins, sans oublier les bateaux-lavoirs en contrebas du pont Marie, se seraient accordées à l'homme Céline, à l'écrivain, au Breton qu'il était, obsédé par l'eau, la poétique ou les rêveries des départs, des grands voyages.
 Relisons pour s'en convaincre les dernières lignes du Voyage !
 " De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin... Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus. "

 Mieux, la décrépitude de l'île, si farouchement à l'écart de toute actualité, aurait justifié son regard sur le monde ou sur son pays. Le Rendez-vous des Mariniers serait devenu peut-être sa cantine, pour lui si peu gastronome au demeurant, si ascète. Et Lucette Almanzor, qui partagea sa vie à partir de 1936 et devint par la suite son épouse, n'en aurait pas été fâchée.
 Elle aimait l'île Saint-Louis. Innombrables sont les promenades que nous avons faites, quand elle venait nous retrouver quai d'Anjou, Nicole et moi, pour le dîner ou pour le thé, et qu'elle était encore assez vaillante pour marcher. Ne nous a-t-elle pas confié un jour, avec le sourire - un sourire empreint tout de même d'émotion -, que c'est dans l'île Saint-Louis qu'elle avait été conçue, avant que ses parents n'entreprissent de déménager, en 1912, pour le quartier de la place Maubert ?

 Comme elle aurait été heureuse de vivre là, auprès de l'homme qu'elle avait aimé et qu'elle accompagnerait à travers ses fuites, ses exils et ses épreuves, des années durant, elle la danseuse, la femme de la grâce et du silence, comme pour tenter de donner un peu de légèreté à leur vie - cet antidote aux obsessions, aux violences, aux vertiges et aux hallucinations qui malmenaient Céline, qui l'écrasaient et nourrissaient son œuvre !
  Aurait-elle été un peu plus douce, cette vie, face aux peupliers qui bordent la Seine, à proximité du Rendez-vous des Mariniers ? L'île aurait-elle préservé Céline de ses délires impitoyables, de ses pamphlets, de ses peurs, de ses divagations racistes ? Je ne le crois pas. On transporte toujours ses cauchemars avec soi. Il n'est pas interdit tout de même d'y songer.
 (Frédéric Vitoux, Au Rendez-vous des Mariniers, Fayard, 2016, p. 239).