BIENVENUE BIOGRAPHIE AUTEURS POLITIQUES MEDIAS REPERES TEMOIGNAGES

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

SES FEMMES

 

 

Suzanne NEBOUT

  Dans quelles circonstances Louis Destouches a-t-il fait la connaissance de Suzanne Nebout ? Lors d'une de ses sorties dans les bars louches de Soho, où elle dansait pour un public masculin avide de plaisir, comme le suggère ce passage de Féerie ?

  " L'une brune et ces lèvres !... Marie-Louise ! souplesse et nerveuse, l'épaule, tout ! gitane presque... des hanches bouleversantes j'ose dire... Janine rousse... quand elles dansaient au Ciros, elles valsaient ensemble, c'est simple les guéridons voguaient... les émotions des clubmen ! les verres tout éclats !... et les bouteilles ! "
  (Féerie, Romans IV, p.76-77).

 Le témoignage capital de Mme Destouches qui a confié à Frédéric Vitoux les souvenirs de sa belle-mère Marguerite Destouches et les confidences de Céline, corrobore ce passage :

 " Suzanne Nebout était plus ou moins danseuse et entraîneuse. Elle était française et avait une sœur. Ce mariage devait leur être utile pour pouvoir rester en Angleterre, pour des questions de papiers d'identité. Toutes les deux étaient gentilles avec Louis. Il aurait bien épousé les deux, il était amoureux des deux sœurs ! Elles s'étaient occupées de lui, il vivait dans leur milieu de maquereaux, etc. Elles le couvraient d'argent. Elles voulaient lui payer ses études, elles voulaient le garder. " Tu feras tout ce que tu voudras, tu n'auras rien à faire qu'à étudier. " Mais c'était absolument contraire à son tempérament ".
 (F. Vitoux, La vie de Céline, Folio, p.162-163).

 Aucun indice à ce jour ne permet d'identifier le nom du bar fréquenté par les sœurs Nebout : mais il y a fort à parier que le Ciros avait pignon sur rue aux environs d'Oxford Street : Suzanne Nebout, " célibataire ", y était domiciliée en janvier 1916 au n° 475. Quant à l'énigme de leurs prénoms, comme le suggère une lettre adressée du Danemark à Georges Geoffroy et datée du 27 octobre 1947, Janine et Marie-Louise n'étaient rien de moins que les surnoms d'usage des deux danseuses :

  " Tu sais que j'ai rencontré il y a quelques années Marie-Louise la sœur de Janine à Montmartre. "
    (Romans 3, p.978).

 En effet, Janine Nevers et Marie-Louise Tardy, de leurs vrais noms Suzanne Germaine et Henriette Anne Nebout ont laissé des traces dans les archives britanniques et françaises...

 [...] Suivirent, à peine un an et demi après son débarquement en Angleterre la rencontre de Suzanne et de Louis Destouches, et leur mariage célébré le 19 janvier 1916 devant l'officier du Register Office du district de Saint-Martin : elle se dit célibataire, 24 ans, domiciliée 475, Oxford Street à Londres et fille d'un fonctionnaire français - c'est fort douteux, on l'a vu - Henri-Etienne Nebout, décédé. Il a 21 ans, se dit lieutenant du 12e cuirassier, célibataire, fils de Ferdinand Auguste des Touches, secrétaire de direction d'une compagnie d'assurance, demeure à Soho, 4 Leicester Street et signe Louis Ferdinand des Touches.
  Ce mariage civil est enregistré sous le n° 200, en présence des témoins Carolina Ode et Edouard Bénédictus, et sans doute d'autres amis et connaissances comme Léon Leyritz. Cet acte a-t-il été motivé par les tracas de l'administration britannique, comme semble l'avoir suggéré Céline à Mme Destouches ?
   Outre le fait que le mariage de deux étrangers sur le sol britannique ne leur accordait aucun droit de séjour, et encore moins à leur proches parents, cet acte avait toutefois l'avantage d'établir l'identité et la domiciliation de Suzanne et Louis de manière incontestable pour faire valoir, plus tard, leurs droits d'anciens résidents. Valide selon la loi britannique, cet acte de mariage n'a pas été communiqué à l'officier consulaire français, d'où une suspicion de nullité du point de vue de la loi française, ce qui semble, par la suite, avoir bien arrangé les choses...
(1)

 La rupture qui suit de près leur mariage est tout aussi délicate à interpréter que ses motivations. Les faits sont bien établis par le témoignage de Henriette Nebout consigné en 1923 dans les archives britanniques : Louis Destouches quitta Suzanne Nebout après quelques jours de vie commune, trois jours seulement si on en croit la confidence à Henri Mahé :

 " Ecoute Kiki !... Blessé en 14, je me suis retrouvé à Londres, 2ième Bureau... J'ai fait la connaissance d'une putain... Je l'ai épousée... Trois jours après je barrais en Afrique, pleine forêt vierge... Avis !... " (2)

 Henri Godard a retrouvé et signalé dans la correspondance de Céline maintes allusions indirectes à cette expérience, notamment ce demi-aveu à Albert Paraz :

 " J'avais tout pour être maquereau. Je refusais du monde à Londres. J'étais riche à 25 ans si j'avais voulu, et considéré - un monsieur aujourd'hui ". (3)

  Son départ pour le Cameroun, via Paris, Le Havre, Londres et Liverpool, est un évènement dont le déroulement et les raisons complexes nous échappent encore, d'autant que l'illusion rétrospective de la reconstruction biographique a tendance à l'inscrire dans un réflexe continuel de fuite. Sans aller jusqu'à retenir la thèse de l'implication dans un trafic de drogue ou de contrebande, le réformé définitif n° 2 Destouches était-il vraiment " en délicatesse avec les gens du Consulat " et la police anglaise, comme le suggère la lecture de Guignol's band ?
  Depuis le début de l'année 1916, l'opinion et les journaux anglais s'attaquaient aux " déserteurs français d'âge militaire habitant l'Angleterre et les accusaient de voler le travail des anglais " : des pressions ont-elles été exercées pour précipiter son départ ? Son mariage avec une " fille " établie depuis près de deux ans dans le Milieu lui a peut-être valu des menaces sérieuses de la part de l'ancien protecteur de la " brune " Suzanne, ce colonel anglais qui l'aurait entretenue " en dehors de toute relation de parenté ", d'après le témoignage tardif de Georges Geoffroy.
(3) Cela expliquerait la réaction et la mise en garde adressée à Henri Mahé, et le regret qu'exprimait Céline à Geoffroy en 1947, " on aurait dû rester là-bas... se défendre... ", alors que les lettres d'Afrique attestent au contraire les efforts déployés par cet ami pour l'empêcher de partir à l'aventure. Dans Féerie, le souvenir de cette rupture donne lieu à un paragraphe empreint de nostalgie :

  " Je les avais quittées Leicester Square... abandonnées sa sœur et elle... Je vois encore l'arbre, le banc, les fleurs... les piafs... les myosotis, les géraniums... c'est en plein Londres vous connaissez ?... en détresse là, orphelines d'homme... "
  (Romans 4, p. 76).

  Le 10 mai 1916, quatre mois à peine après son mariage, Louis Destouches embarquait à Liverpool sur le R.M.S. Accra en partance pour Douala. D'après Henriette Nebout, Suzanne, qui avait eu connaissance du départ de son époux pour le " Congo [...] n'entendit plus jamais parler de lui ". Etait-ce uniquement dans l'intention d'obtenir de ses nouvelles qu'elle se rendit ensuite à Paris, rue Marsollier, fixer " ses très beaux et grands yeux noirs " sur ses beaux-parents en se présentant : " Nous sommes mariés " ? (Fr. Gibault, Céline I, p.169).
  La scène très théâtrale qui s'ensuivit dut s'achever par d'âpres négociations... car peu après son retour à Londres, en août 1916, celle qui signait désormais Suzanne Germaine des Touches était assez fortunée pour faire l'acquisition dans le quartier de Marylebone d'un petit hôtel.
(4) Sis au 44, Manchester Street, cet immeuble de rapport victorien était composé de trois étages, au moins trois chambres dont Janine s'occupait personnellement des pensionnaires avec sa sœur Marie-Louise Tardy, qualifiée de " secrétaire ".
   Louis Destouches qui semble avoir séjourné en Angleterre durant une période indéterminée à son retour d'Afrique, entre le 1er mai 1917 date de son débarquement à Liverpool et septembre-octobre 1917, époque de son retour rue Marsollier et de son embauche par la revue Euréka, a sans doute eu connaissance des nouvelles affaires des sœurs Nebout, qu'il a pu revoir...
(5)

 [...] Au début du printemps 1922, son état de santé se dégrada. Malade, elle fut envoyée à l'étranger, en Hollande, et dut vendre le 12 mai 1922 le petit hôtel et le mobilier du 44, Manchester Street à une française, Zoé Delamare, pour 1920 livres. Un mois  plus tard, elle quittait la Hollande pour poursuivre sa convalescence en Allemagne, à Aix-la-Chapelle. La malade dicta le 18 août à un notaire d'Aix, Me Bicheroux, un nouveau testament qui révoquait celui déposé à Londres quatre ans auparavant, et qu'elle fit remettre sous enveloppe scellée à son notaire anglais, John Joshua Hands, par lequel elle le nommait exécuteur de ses dernières volontés, et donnait la garde de sa fille et unique héritière de ses biens à sa sœur Henriette Nebout.
  Le 17 septembre 1922, Suzanne Germaine Nebout succombait de cette maladie au Luisenhospital d'Aix-la-Chapelle ; elle n'avait pas 31 ans. Louis Destouches, qui ignorait sans doute tout du mal qui minait depuis quelques mois son ex-épouse, après des vacances à Saint-Malo, se trouvait alors entre deux examens à l'Ecole de médecine de Rennes...

 Dans quelles circonstances Céline apprit-il la triste destinée de Suzanne ? Henriette lui aurait-elle fait part de la maladie et de la disparition de sa sœur dès cette époque ? Lors de leur rencontre fortuite, à Paris, peu avant son départ en 1944, Louis semblait déjà bien informé :

  " Tenez presque chaque minuit je revois ma belle-sœur... les circonstances... c'est la difficulté de la vie de sortir les choses du hasard... de démêler... Je l'avais pas revue ma belle-sœur depuis des années... et quelques jours avant qu'on parte, donc début juin, les Alliés déjà à Rouen... 44... [...] Je remontais la rue Ravignan je m'entends appeler, héler !... voilà ce que j'aime pas !... je me retourne.
- Marie-Louise !
Ah ! que je fais : toi ! on s'embrasse... J'aurais voulu que vous l'entendiez ! ça venait du cœur... tout de suite au but ! comme pressée de ce qu'elle voulait me dire... elle était au courant un peu... enfin le principal.
- Ah, tu serais resté avec nous !...
 Elle évoquait Londres fin 17...
- Tu vois Louis... tu vois !...
 Les reproches... et les larmes... mon nom intime : Louis.
- Janine serait pas morte !
  (Féerie I, Romans 4, p.76).

(1) Informé plus tard par Fernand Destouches des frasques de Louis, le docteur Follet aurait pris la peine de vérifier à Londres que son gendre n'était pas déjà marié au regard de la loi française (Céline I, p.222). F. Vitoux rappelle justement que pour la loi anglaise, en 1919 Céline était tout simplement bigame (La vie de Céline, p.162).
(2) Extrait de la première version de la Brinquebale avec Céline d'Henri Mahé, publié par Eric Mazet dans " 31 " Cité d'Antin, p.70-71.
(3) Ce témoignage cité par Henri Godard, a été publié par l'hebdomadaire Minute le 20 mars 1964 (Romans 3, p.979 note 4). Ce colonel anglais a pu inspirer le personnage de l'oncle de Virginie, le colonel J.F. O'Collogham, dans Guignol's band.
(4) Private Hotel : ces hôtels de premier ordre n'avaient pas de patente pour débiter des spiritueux. Sous ce nom se cachaient aussi des pensions bon marché.
(5) Ce qui expliquerait la date du départ mentionnée dans l'épisode de la rencontre à Montmartre avec Marie-Louise, dans Féerie : " Londres fin 17 ", ou " novembre 17 ", dans Romans 4, p.76.

  (Janine et Louis, Nouveaux documents sur Londres et Suzanne Nebout, par Gaël Richard, Année Céline 2006).

                                                                                                                                   ***

(...) Mentionnons encore deux ou trois faits ignorés au moment de la biographie, par exemple le rôle de figurant, la " panne ", que tient Céline, de retour d'Amérique, en 1935, dans le film de son ami Jacques Duval, Tovaritch. Ou les circonstances tragiques de la mort de sa " première femme ", Suzanne Nebout.

  Grâce à Gaël Richard, on en sait un peu plus sur les deux sœurs Nebout, Janine et Marie-Louise, danseuses entraîneuses à Londres. Janine épousant le " lieutenant des Touches " devant un officier d'état-civil anglais, on pouvait croire que c'était un service qu'il lui rendait pour des problèmes d'immigration. Le fait qu'il la quitte si peu de temps après le mariage et qu'elle rentre à Londres venant de Paris portant encore le nom de Mme des Touches, ayant de quoi s'acheter un petit hôtel, rend plus vraisemblable la visite rue Marsollier chez les parents des Touches que transmettait la tradition familiale.

On apprend maintenant qu'elle est morte de tuberculose en Allemagne au moment où Louis convolait en Bretagne avec la fille du Pr Follet (qui est allé vérifier à Londres ce qu'il en était du mariage anglais que lui avait honnêtement confié Auguste Destouches !
 
(Philippe Alméras, Céline entre haines et passions, Spécial Céline n°1, juillet-août 2011).

                                                                                                        ***

  Danseuse de cabaret à Londres, maîtresse d'un colonel anglais. Leur mariage est un service réciproque : un nom et la particule (des Touches) pour elle, une réforme définitive pour lui. Evoquée dans Féerie pour une autre fois, elle est le modèle partiel de Virginia de Guignol's band et de Molly de Voyage au bout de la nuit.
  (Céline, Emile Brami, 2003, p.330).

(...) Ce mariage devait leur être utile pour pouvoir rester en Angleterre, pour des questions de papier d'identité...
  (Frédéric Vitoux, La vie de Céline, Grasset, 1988, p.97).

(...) De toute évidence, la Molly de Voyage, entretient des liens étroits avec elle. Louis était véritablement amoureux - " nous devînmes intimes par le corps et par l'esprit " - et, dans sa vie si soumise à l'époque aux exigences parentales, ce mariage fut un acte libre : un choix, Féerie porte le signe de ce premier amour : " Myosotis, géranium, un banc, c'est fini... envolez piafs... dentelle si fine... Je m'étais arraché par raison, par une sorte de conscience pour ainsi dire. "

Et Céline précise : " J'ai commis qu'un crime dans ma vie, un seul, là, vrai... comme j'ai quitté mes petites belles-sœurs "
Jamais plus Céline ne parlera d'une femme en ces termes.
  (Nicole Debrie, BC n°66).