OCCUPATION-EXIL

 

 

               1941

   Février

- En février 1941, Céline après avoir regagné Paris, s'installe au 4 rue Girardon, toujours à Montmartre, à l'angle de la rue Norvins, devant la rampe d'accès au Moulin de la Galette, face à l'avenue Junot et à l'atelier de Gen Paul. C'est le peintre qui  lui a déniché cet appartement. Le couple peut quitter le 11, rue Marsollier, où la cohabitation avec la très possessive mère de Céline, dont il reconnaît qu'elle est aussi difficile à vivre que lui (ce qui n'est pas rien), est devenue pénible.
  Dans cet immeuble petit-bourgeois assez laid, il occupe au cinquième étage : " un appartement tranquille, clair, assez vaste, mais de petite-bourgeoisie, comme l'immeuble l'annonçait. Un mobilier du genre rustique breton, tel que l'eût choisi un employé de bureau ayant fait un héritage. Le tout bien briqué, ciré, luisant ", témoigne Lucien Rebatet.
 C'est là qu'il rédigera son quatrième pamphlet : Les Beaux draps.

- En face de son atelier où se réunissent les « Amis de la Butte » : Marcel Aymé, Bourdat-Parménie, Victor Carré, Louis Chervin, Clochette, Coccinelle, Daragnès, René Fauchois, Serge Perrault, Jean Perrot, Pomme, André Pulicani, Max Revol, Oscar Rosembly, Antonio Zuloaga… D’autres habitués de l’atelier auront des comptes à rendre à la Libération : Jean Bonvilliers, Benoîte Lab, Robert Le Vigan, Arthur Pfannstiel, Henri Poulain, Ralph Soupault, André Zucca… D’autres encore se feront discrets : le professeur Allaix, René Blanchetot, Jean Bouchon, un certain Denfert, Peppino Morato, Jean Noceti, Jo Varenne, André Villeboeuf…
  Tous ses amis montmartrois seront évoqués par Marcel Aymé dans 
Avenue Junot.
 
 
- Le 28
 février, Les Beaux draps sont publiés par les Nouvelles éditions françaises, société crée par Denoël pour les textes à orientation idéologique conforme au nouveau pouvoir.

 

 Durant toute l'occupation, trente-cinq textes de Céline, lettres, interviews ou réponses à des enquêtes seront publiés dans la presse pour y parler de son antisémitisme, sans rémunération. Pourtant il refuse obstinément de rallier un quelconque parti politique ou un journal. 

Dans la France de l'Occupation, Pétain (que Céline a caricaturé dans L'Ecole des cadavres sous le nom de Bedain ou de Maréchal Prétartarin) est une véritable idole, une icône sacrée. On peut discuter sa politique, critiquer ses ministres, penser que son chef de gouvernement Pierre Laval est un vieux cheval de retour de la IIIe République, trouver ridicule ou délétère l'atmosphère qui règne à Vichy, mais le personnage est intouchable. Son portrait est partout, des hymnes sont composés à sa gloire, il est l'objet d'un véritable culte qui n'a rien à envier à Staline ou à Mao.

 Tout cela n'impressionne nullement Céline qui dans une lettre à L'Appel du 9 avril 1942, finira par interpeller directement le chef de l'Etat français d'égal à égal : " Je me fous des employés je ne parle qu'au patron, comme personne ne l'a fait publiquement avant lui ni ne le refera : " Pour moi, simple et buté, une seule question qui se pose : qui détient en définitive le Pouvoir en France : Dache ou le Maréchal Pétain ? " et plus loin : " Le Maréchal Pétain, notre chef, est-il raciste, Aryen ? "

 Pendant tout le temps qu'il croit possible une victoire allemande Destouches se prend pour Céline, barde breton friand de légendes celtes, médium capable de ressentir d'interpréter et de traduire les aspirations du vieux pays gaulois. La catastrophe de la défaite a bouleversé la société française qui touche littéralement le fond. Sur ces décombres, il projette de reconstruire une communauté radicalement différente, précisant que c'est la dernière chance : " L'Histoire ne repasse pas les plats ".
  Il refuse l'ordre que tente d'imposer l'Etat français : " La Révolution nationale lui apparaît très vite comme une lugubre farce, une sorte de fascisme en charentaises pour chaisières, vieux schnocks et sacristains. La médiocrité intellectuelle et morale du personnage de Vichy n'échappe pas à sa clairvoyance. Mais surtout, il a le sentiment que sous un changement illusoire de protagonistes, c'est la société bourgeoise d'avant la guerre qui se poursuit. " (Pierre-André Dessalins, Papillon en automne).

 Les Beaux draps vont apporter les solutions. Racisme d'abord, l'impératif est de se débarrasser des Juifs que Céline continue à voir partout, toujours aussi puissants malgré les statuts, les décrets et les numerus clausus : " Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en médecine, au Théâtre, au Français, dans l'industrie, dans les banques. Paris, la France, plus que jamais livrés aux maçons et aux juifs, plus insolents que jamais. "
 
Puis battre les juifs sur leur terraininstauration du " communisme Labiche "... Programme radical : " Je nationalise les banques, les mines, les chemins de fer, l'industrie... Ceux qui ne veulent pas travailler, je les fous en prison, les malades, je les soigne. "
 
 Réduction du temps de travail : " trente-cinq heures... Il me semble que trente-cinq heures c'est le maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique. "
  
Salaire règlementaire : " Je décrète salaire national 100 francs par jour... 100 francs pour le célibataire, 150 pour les ménages, 200 francs avec trois enfants...
 
Logement et sécurité pour tous : " Le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas et le jardin de cinq cents mètres. "
  
La réforme indispensable, celle de l'école : " Pédagogie privilégiant l'éveil artistique et le sport, qui devra préserver et faire éclore l'artiste que chaque enfant porte en soi... "

- Gen Paul ne semble pas trop souffrir de l’Occupation. Les Allemands qu’il a combattus en 14 resteront toujours pour lui des Boches.  Les questions politiques lui sont étrangères. Le principal est de vendre des toiles.