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CONTROVERSES

 

 

 

 SARTRE ET CELINE...

 Il n'est pas une biographie, aujourd'hui, qui ne rappelle cet antagonisme qui conjugue les rapports humains et le débat littéraire entre ces deux personnages. Mais si le contentieux entre l'auteur de Voyage au bout de la nuit et le " père " de l'existentialisme est ancien, il faut remonter quelques années avant l'Occupation pour en découvrir les causes.

 Tout commence en 1932. Céline publie le Voyage au bout de la nuit et connaît le succès. Sartre se morfond comme professeur au lycée François 1er du Havre et rêve de gloire littéraire. Mais à cette époque tous les éditeurs refusent ses manuscrits. Grand amateur de littérature populaire Sartre dévore les romans policiers. La publication de Voyage au bout de la nuit ne lui échappe pas et il lit l'ouvrage avec passion. Si l'on en croit Simone de Beauvoir, cette œuvre aura une forte influence sur l'auteur de Huit-clos, comme elle le relatera dans La Force de l'âge : " Le livre français qui compta le plus pour nous cette année, ce fut le Voyage au bout de la nuit de Céline. Nous en savions par cœur un tas de passages. Son anarchisme nous semblait proche du nôtre. Il s'attaquait à la guerre, au colonialisme, à la médiocrité, aux lieux communs, à la société, dans un style, sur un ton qui nous enchantaient. Céline avait forgé un instrument nouveau : une écriture aussi vivante que la parole. [...] Sartre en prit de la graine. Il abandonna définitivement le langage gourmé dont il avait encore usé dans La Légende de la vérité. " On sait également par divers témoignages que Sartre aurait déclaré que c'était le livre qu'il aurait aimé écrire.

  En 1937, il est muté comme professeur au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine et commence à publier ses premiers écrits comme La Nausée, qui rate de peu le prix Goncourt (un point commun avec Céline), dans lequel est mis en exergue cette phrase tirée de L'Eglise : " C'est un garçon sans importance, c'est juste un individu ", preuve au moins qu'il suivait les autres créations de Céline. A noter que cette phrase est tirée de l'acte III, la partie le plus antisémite de la pièce.
  Fait prisonnier en 1940, Sartre est interné dans un stalag (camp de prisonniers en Allemagne), où il se charge d'animer autant que possible la vie culturelle des prisonniers. C'est à cette occasion qu'il écrit et fait monter, lors de la Noël 1940, Bariona, une pièce de théâtre antisémite, qui sera jouée devant ses camarades d'infortune, au premier rang desquels se trouvaient des officiers allemands qui ne manquaient pas de saluer les saillies antisémites par de vigoureux applaudissements.

  En 1941, Sartre est libéré et retrouve Simone de Beauvoir et Paris. Professeur au lycée Condorcet en remplacement de Henri Dreyfus-Le Foyer, évincé parce que juif, il s'engage dans la résistance et fonde le réseau informel Socialisme et Liberté qui, au maximum, comportera une cinquantaine de membres et ne laissera pas un souvenir impérissable auprès des résistants. Faute d'avoir pu engager une action concrète, le mouvement Socialisme et Liberté s'auto-dissoudra à l'automne. La carrière littéraire et professorale de Sartre se poursuivra, avec le brio que l'on connaît, sous l'Occupation.
  Toujours en 1941, Sartre publie des éditoriaux dans le très collaborationniste Comœdia, puis en 1943 un ouvrage, L'Etre et le Néant. Le 3 juin 1943, il monte Les Mouches au théâtre de la Cité (ex-théâtre Sarah-Bernhardt aryanisé). Malheureusement pour lui, la pièce est un échec et le public parisien boude les représentations. La plupart se joueront dans une salle aux trois-quarts vide. Seuls les officiers allemands, qui ont des places réservées au premier rang, se rendent au théâtre pour applaudir la pièce. On est bien loin de l'esprit de la résistance...

  Pour tenter de redresser la situation, Sartre cherchera le prestigieux patronage de Céline en l'invitant aux représentations. Céline refusera d'y paraître. Son ami, Charles Dullin, qui dirigeait le théâtre de la Cité, lui avait fait part des souhaits de l'auteur des Mouches, mais en vain. Tout oppose les deux hommes. Le style de Céline est léger et novateur, celui de Sartre est lourd et gourmé. Céline est un grand gaillard, bien charpenté, terriblement séduisant auprès des femmes, Sartre est petit et laid. Céline vient d'une famille de petits commerçants et n'a pas fait de longues études, Sartre est issu de la bourgeoisie parisienne et sort de l'Ecole normale supérieure. Céline aime le contact avec les petites gens, il est très à l'aise dans les milieux prolétaires, Sartre est introverti et se réfugie dans l'écriture. Céline est un homme de style, Sartre d'idées. A bientôt cinquante ans, Céline a un vécu important, Sartre de près de dix ans son cadet, est un fonctionnaire de l'Education nationale. Céline est un ancien combattant de 1914, Sartre a été fait prisonnier en juin 1940. Enfin, en 1943, d'un point de vue littéraire, Céline est tout, Sartre n'est rien.

  Le tournant aura lieu en juin 1944, Céline s'enfuit en Allemagne tandis que Sartre devient l'archétype même du " grand résistant ". En août de cette année, Camus propose à Sartre d'écrire des reportages pour Combat et de relater, à vif, les combats pour la libération de Paris. Ces chroniques auront un retentissement international considérable, qui fera beaucoup pour son nouveau statut. Pour Louis-Ferdinand Céline les temps ont changé. Par la violence de ses prises de position dans ses pamphlets et par son attitude ambiguë pendant l'Occupation, l'auteur de Bagatelles pour un massacre est devenu le symbole honni de la collaboration et de l'antisémitisme.
  Fin 1944, c'est Jean-Paul Sartre qui occupe désormais une place prépondérante dans le monde des lettres. Membre très influent du Comité national des écrivains, il décide quel auteur peut publier, qui doit être banni de la République des Lettres... André Malraux, qui avait des états de service beaucoup plus conséquents dans la résistance et qui avait plusieurs fois risqué sa vie, ne faisait pas partie dudit comité. Ce qui en dit long sur les conditions de sa composition.

  En décembre 1945, Sartre " tue le père " et publie ses Réflexions sur la question juive, dans la revue Les Temps modernes (le texte sera publié en volume en 1946). Dans le chapitre " Portrait de l'antisémite ", Sartre écrit que : " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Ce qui est mal connaître Céline, à qui on peut reprocher beaucoup de choses par ailleurs, mais qui refusera de toucher le moindre centime des Allemands comme des autorités de Vichy. Mais quand paraît l'article, Céline est en fuite au Danemark et sous le coup d'une demande d'extradition. Son retour aurait été synonyme d'une condamnation à mort. Robert Brasillach avait été fusillé pour moins que cela... Cette sortie de Jean-Paul Sartre est d'autant plus étonnante qu'un peu plus haut dans Ses Réflexions sur la question juive il avait écrit : " Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur. "
  Pourquoi Sartre s'en prend-il donc ainsi à Céline, quitte à lui causer des torts irréparables ? Jalousie littéraire ? Esprit de revanche par rapport à un écrivain qui lui a fait de l'ombre ? Souci de donner des gages envers les membres de la résistance ? Le mystère demeure. Mais l'affront ne restera pas sans réponse.

  En 1947, au Danemark, Céline reçoit par l'intermédiaire d'Albert Paraz le texte de Sartre. La réponse ne se fera pas attendre. A chaud, il reprend sa plume de polémiste et écrit un texte d'une rare virulence, intitulé A l'agité du bocal dans lequel il s'en prend à l'auteur des Mouches, qu'il brocarde sous le nom de Jean-Baptiste Sartre...
 C'est probablement le meilleur texte polémique de Céline. Piqué à vif, il réplique à Sartre, en faisant feu de tout bois. Extrait :

 " Mais page 462, la petite fiente, il m'interloque !  Ah ! le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesses pour me salir au-dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine ! C'est l'évidence ! Ici ! Que je t'écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo... ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse...
  [...] M'avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié " sous la botte " de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l'avoue... [...] Vous avez tout de même emporté votre petit succès au " Sarah ", sous la botte, avec vos Mouches... Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective... L'on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d'envoyer vos confrères détestés, dits " collaborateurs ", au bagne, au poteau, en exil...[...] Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux... du matin même ! sang de fusillés !... Tous les goûts ! Ah quel avenir J.B.S. ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir !...déjà presque un vrai petit artiste ! Sacré J.B.S. "

 En 1947, Sartre est tout (auteur chez Gallimard) et Céline n'est rien... Cruel retour de situation. Le livre sera finalement édité à quelques centaines d'exemplaires par Pierre Lanauve de Tartas (édition très prisée des collectionneurs) et sera repris en annexes du Gala des vaches d'Albert Paraz. Il passe finalement inaperçu et Jean-Paul Sartre n'aura rien à craindre de la " déculottée " de Céline.
  Reste la postérité. Après un long purgatoire, Céline est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands auteurs du XXe siècle et l'engagement de Sartre dans la résistance a été nuancé. Néanmoins, il semblerait que Sartre n'ait jamais renié son admiration pour Céline. En 1946, à une enquête du journal Le Monde sur " Ecrire pour son époque ", Sartre a reconnu que " peut-être Céline demeurera seul de nous tous. "
  Les disciples de Sartre ne diront pas la même chose, à l'instar de Serge July, à l'époque directeur de Libération, qui, le 17 octobre 1997, a déclaré au micro de France-Inter : " Sartre était le parrain de Libération. Je suis de la génération élevée dans l'existentialisme, mais pour le style du journal, qui s'est démarqué de celui des autres journaux, il faut remonter à Céline, car c'est lui qui a écrit pour le peuple, qui a écrit en langage parlé. C'est lui le premier, c'est lui la révolution. "
 (David Alliot, Céline, Idées reçues sur un auteur sulfureux, Ed. Le Cavalier Bleu, 2011)