VIS COMICA

 

 

               LES COURSES.

 Mais aussi, faut dire que Courtial il rejouait aux courses. Il était retourné aux " Emeutes "... Il avait dû régler Naguère... Enfin toujours, ils se recausaient... Je les avais bien vus... Il avait gagné comme ça, mon dabe, en une seule séance, à Enghien, d'un coup six cents francs sur " Carotte " et puis encore sur " Célimène " deux cent cinquante à Chantilly... Ça l'avait grisé... Il allait risquer davantage...
  Le lendemain matin, il m'arrive comme ça tout chaud dans la boutique... Il m'attaque d'autor...
- Ah ! dis-donc Ferdinand ! La veine ! La voilà ! C'est la veine !... Voici !... Tu m'entends, dix ans, dix années !... que je trinque presque sans arrêt !... Ça suffit !... J'ai la main !... Je la laisse plus tomber !... Regarde !... Il me montre le " Croquignol " un nouveau canard des courses qu'il avait déjà tout biffé... en bleu, rouge, vert, jaune ! Je lui réponds moi aussitôt...
- Attention , Monsieur des Pereires ! Nous sommes déjà le 24 du mois... Nous avons quatorze francs en caisse !... Taponier est bien gentil... assez patient, il faut le dire, mais enfin quand même, il veut plus livrer notre cancan !... J'aime autant vous prévenir tout de suite ! Ça fait trois mois qu'il m'engueule chaque fois que j'arrive rue Rambuteau... C'est plus moi qu'irait le relancer ! même avec la voiture à bras !

- Fous-moi la paix Ferdinand ! Fous-moi la paix... Tu m'obsèdes ! Tu me déprimes avec tes ragots... Tes sordidités... Je sens ! Je sens ! Je sens ! Demain, nous serons sortis d'affaire !... Je ne peux plus perdre une minute dans les ergotages ! Retourne dire à ce Taponier... De ma part tu m'entends bien ! De ma part cette fois... Ce salaud-là, quand j'y repense ! Il est gras à ma santé !... Ça fait vingt ans que je le nourris ! Il s'est constitué une fortune ! Gonflé ! Plusieurs ! Colossales ! avec mon journal !... Je veux faire encore quelque chose pour ce saligaud ! Dis-lui ! Tu m'entends ! Dis-lui ! Qu'il peut miser toute son usine, toute sa bricole, son attirail ! son ménage ! la dot de sa fille ! sa nouvelle automobile ! tout ! son assurance ! sa police ! qu'il ne laisse rien à la traîne ! la bicyclette de son fils ! Tout ! retiens bien ! Tout ! sur " Bragamance " gagnant... je dis " gagnant " ! pas " placé " ! dans la " troisième " ! Maisons, jeudi !...
  Voilà ! C'est comme ça mon enfant !... Je le vois le poteau ! et 1800 francs pour cent sous ! Tu m'entends exactement 1887... en fouille !... Retiens-bien ! Avec ce qui me reste sur l'autre " report "... ça nous fera pour tous les deux ! 53 498 francs ! Voilà ! net !... Bragamance !... Maisons !... Bragamance !... Maisons !..

  Il a continué à causer... Il entendait pas mes réponses... Il est reparti par le couloir...C'était devenu un somnambule...
 Le lendemain, je l'ai attendu, tout l'après-midi... qu'il arrive... qu'il vienne un peu avec les cinquante-trois sacs... Il était passé cinq heures... Le voilà enfin qui s'amène... Je le vois qui traverse le jardin ... Il regarde personne dans la boutique... Il vient vers moi directement... Il m'attrape par les épaules... Il me serre dans ses bras... Il bluffe plus... Il sanglote... " Ferdinand ! Ferdinand ! Je suis un infect misérable ! Un abominable gredin... Tu peux parler d'infamie !... J'ai tout perdu Ferdinand ! Tout notre mois, le mien ! le tien ! mes dettes ! les tiennes ! le gaz ! tout !... Je dois encore la mise à Naguère !... Au relieur, je lui dois dix-huit cents francs... A la concierge du théâtre j'ai emprunté encore trente balles... Je dois encore en plus cent francs au garde-barrière de Montretout !... Je vais le rencontrer ce soir !... Tu vois dans quelle tourbe je m'enfonce ! Ah ! Ferdinand ! Tu as raison ! Je croule dans ma fange !... "
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 451).