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LES ANIMAUX

 

 

 

     Sans jouer les saint Vincent de Pau ou les Münthe, il m'est souvent reproché de faire trop de place aux animaux... C'est un fait !... Oui !... oui !
        
                                      L.-F. Céline,
                               
                              
 (D'un château l'autre).

 

 

 

         Le petit fox.

   Et puis je descends l'escalier. Sur le trottoir voilà un petit chien qui boite. Il me suit d'autorité. Tout m'accroche ce soir. C'est un petit fox ce chien-là, un noir et blanc. Il est perdu ça me paraît. C'est ingrat les chômeurs d'en haut. Ils ne me raccompagnent même pas. Je suis sûr qu'ils recommencent à se battre. Je les entends qui gueulent.
 (...) A présent je m'en vais sur la gauche... Sur Colombes, en somme. Le petit chien, il me suit toujours... Après Asnières c'est la Jonction et puis mon cousin. Mais le petit chien boite beaucoup. Il me dévisage.
Ça me dégoûte de le voir traînasser. Faut mieux que je rentre après tout. On est revenu par le Pont Bineux et puis le rebord des usines. Il était pas tout à fait fermé le dispensaire en arrivant... J'ai dit à Madame Hortense : " On va nourrir le petit clebs. Il faut que quelqu'un cherche de la viande... Demain à la première heure on téléphonera... Ils viendront de la " Protectrice " le chercher avec une auto. Ce soir il faudrait l'enfermer. "

  Alors je suis reparti tranquille. Mais c'était un chien trop craintif. Il avait reçu des coups trop durs. La rue c'est méchant. Le lendemain en ouvrant la fenêtre, il a même pas voulu attendre, il a bondi à l'extérieur, il avait peur de nous aussi. Il a cru qu'on l'avait puni. Il comprenait rien aux choses. Il avait plus confiance du tout. C'est terrible dans ces cas-là.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.15).

 

 

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  Peu après l'ordonnance d'amnistie, le 1er juillet 1951, Céline et Lucette prirent l'avion pour la France. Ils emmenaient avec eux non seulement le chat Bébert, mais aussi la chienne Bessy adoptée à Korsör ainsi que deux chats. 

  En septembre ils s'installèrent dans un pavillon de bas Meudon dont ils venaient de faire l'acquisition, au 25 ter, route des Gardes. Jamais ou presque, le docteur ne sortait de chez lui. Il recevait peu et décourageait ses visiteurs. Entouré de sa meute assez terrifiante de ses chiens molosses : Bessy, Agar, Balou..., vêtu d'un amoncellement incroyable de pull-overs mités enfilés les uns par-dessus les autres, il ne soignait guère que les malades non prévenus se risquant jusqu'à sa porte, ou les voisins trop pauvres pour se payer un médecin en apparence plus rassurant...
 (Frédéric Vitoux, Céline, Les dossiers Belfond, 1987).

 

 

 

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       Les pigeons.

 En plus des " cargos " d'imprimeries, j'avais le " Zélé " à la cave, les infinis rafistolages et puis encore nos pigeons dont il fallait que je m'occupe deux, trois fois par jour... Ils restaient ces petits animaux, à longueur de semaine, dans la chambre de bonne, au sixième, sous les lambris... Ils roucoulaient éperdument... Ils s'en faisaient pas une seconde. C'était le dimanche leur travail, pour les ascensions, on les emmenait dans un panier... Courtial soulevait leur couvercle à deux ou trois cents mètres... C'était le " lâcher " fameux... avec des " messages " !... Ils rentraient tous à tire-d'aile... Direction : le Palais-Royal !... On leur laissait la fenêtre ouverte... Ils flânaient jamais en route, ils aimaient pas la campagne ni les grandes vadrouilles... Ils revenaient automatique... Ils aimaient beaucoup leur grenier et " Rrou !... et Rrou !... Trouu !... Rrouu !... " Ils en demandaient pas davantage. Ça ne cessait jamais... Toujours ils étaient rentrés bien avant nous autres. Jamais j'ai connu pigeons aussi peu fervents des voyages, si amoureux d'être tranquilles... Je leur laissais pourtant tout ouvert... Jamais l'idée leur serait venue d'aller faire un tour au jardin... d'aller voir un peu les autres piafs... les autres gros gris roucoulards qui batifolent sur les pelouses... autour des bassins... un peu les statues ! sur Desmoulins !... sur le Totor !... qui lui faisaient des beaux maquillages !... Rien du tout ! Ils frayaient tout juste entre eux... Ils se trouvaient bien dans leur soupente, ils bougeaient que contraints, forcés, tassés en vrac dans leur cageot...

  Ils coûtaient quand même assez cher, à cause de la graine... Il en faut des quantités, ça brûle beaucoup les pigeons... C'est vorace ! on, dirait pas ! A cause de leur température tout à fait élevée normalement, quarante-deux degrés plus quelques dixièmes... Je ramassais soigneusement la crotte... J'en faisais plusieurs petits tas tout le long du mur et puis je laissais tout sécher... Ça nous dédommageait quand même sur leur nourriture... C'était un engrais excellent... Quand j'en avais plein un sac, à peu près deux fois par mois, alors Courtial l'emportait, ça lui servait pour ses cultures... à Montretout sur la colline. Il avait là sa belle maison et puis son grand jardin d'essais... y avait pas un meilleur ferment...

  Je m'entendais tout à fait bien avec les pigeons, ils me rappelaient un peu Jonkind... Je leur ai appris à faire des tours... Comme ça à force de me connaître... Bien sûr, ils me mangeaient dans la main... Mais j'obtenais beaucoup plus fort, qu'ils tiennent tous les douze ensemble perchés sur le manche du balai... J'arrivais ainsi, sans qu'ils bougent, sans qu'un seul veuille s'envoler à les descendre... et les remonter du magasin... C'était vraiment des sédentaires. Au moment de les foutre dans le panier quand il fallait bien qu'on démarre ils devenaient horriblement tristes. Ils roucoulaient plus du tout. Ils rentraient la tête dans les plumes. Ils trouvaient ça abominable.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.417).

 

 

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           Les asticots.

 Ce fut vraiment impossible de dissimuler très longtemps une telle invasion de vermines... Le champ grouillait, même en surface... La pourriture s'étendait encore... on avait beau émonder, extirper, sarcler, toujours davantage... ça n'y faisait rien du tout... Ça a fini par se savoir dans toute la région... Les péquenots sont revenus fouiner... Ils déterraient nos pommes de terre pour se rendre mieux compte !... Ils ont fait porter au Préfet des échantillons de nos cultures !... avec un rapport des gendarmes sur nos agissements bizarres !... Et même des bourriches entières qu'ils ont expédiées, absolument farcies de larves, jusqu'à Paris, au Directeur du Muséum !... Ça devenait le grand évènement !... D'après les horribles rumeurs, c'est nous qu'étions les fautifs, les originaux créateurs d'une pestilence agricole !... entièrement nouvelle... d'un inouï fléau maraîcher !...

  Par l'effet des ondes intensives, par nos " inductions " maléfiques, par l'agencement infernal des mille réseaux en laiton nous avions corrompu la terre !... provoqué le Génie des larves !... en pleine nature innocente !... Nous venions là de faire naître à Blême-le-Petit, une race tout à fait spéciale d'asticots entièrement vicieux, effroyablement corrosifs, qui s'attaquaient à toutes les semences, à n'importe quelle plante ou racine !... aux arbres même ! aux récoltes ! aux chaumières ! A la structure des sillons ! A tous les produits laitiers !... n'épargnaient
absolument rien !... Corrompant, suçant, dissolvant... Croûtant même le soc des charrues !... Résorbant, digérant la pierre, le silex, aussi bien que le haricot ! Tout sur son passage ! En surface, en profondeur !... Le cadavre ou la pomme de terre !... Tout absolument !... Et prospérant, notons-le, au cœur de l'hiver !... Se fortifiant des froids intenses !... Se propageant à foison, par lourdes myriades !... de plus en plus inassouvibles !... à travers monts ! plaines ! et vallées !... et à la vitesse électrique !... grâce aux effluves de nos machines !... Bientôt tout l'arrondissement ne serait plus autour de Blême qu'un énorme champ tout pourri !... Une tourbe abjecte !... Un vaste cloaque d'asticots !... Un séisme en larves grouilleuses !... Après ça serait le tour de Persant !... et puis celui de Saligons !...

  C'était ça les perspectives !... On pouvait pas encore prédire où et quand ça finirait !... Si jamais on aurait le moyen de circonscrire la catastrophe !... Il fallait d'abord qu'on attende le résultat des analyses !... Ça pouvait très bien se propager à toutes les racines de la France... Bouffer complètement la campagne !... Qu'il reste plus rien que des cailloux sur tout le territoire !... Que nos asticots rendent l'Europe absolument incultivable... Plus qu'un désert de pourriture !... Alors du coup, c'est le cas de le dire, on parlerait de notre grand fléau de Blême-le-Petit... très loin à travers les âges... comme on parle de ceux de la Bible encore aujourd'hui...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.604).

 

 

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  Sans jouer les Saint-Vincent-de-Paul ou les Münthe, il m'est souvent reproché de faire trop de place aux animaux... C'est un fait !... oui ! oui !... biscottes, lard, chènevis, mourons, " haché ", tout y passe !... chiens, chats, mésanges, piafs, rouges-gorges, hérissons, nous mènent la vie dure ! et les mouettes des toits Renault !... l'hiver... de l'usine en bas... de l'île... nous nous rendons ridicules, soit !... surtout que les uns amènent les autres... hérissons, rouges-gorges, mésanges... surtout l'hiver !... du haut-Meudon... sans nous ça irait plutôt mal, l'hiver... je dis : haut-Meudon... plus loin ! d'Yvelines !... on est le bout de la forêt d'Yvelines, nous... l'extrême pointe... après nous c'est le bois de Boulogne, Billancourt...  Bon     nos bêtes coûtent trop cher... j'admets... le moment de faire gafe ! nous faisons gafe dix fois par semaine ! dix autres oiseaux nous arrivent !
 (D'un château l'autre, Livre de poche, 1968, p.39).
 

 

 

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            AGAR.

  Donc, je descends chez Mme Niçois... mais je me méfie, je le répète... les gens du quai me sont hostiles... quantités de raisons... patati... patata... la façon que je suis habillé... d'un !... les commentaires des affiches... deux !... ma gratuité, mon " pas de bonne ", " pas de voiture ", boîte à ordures, les commissions, etc. Vraiment je peux descendre qu'à la nuit... je descends par le " sentier des Bœufs " avec un chien... plutôt deux... le " sentier des Bœufs ", passé sept heures c'est rare que vous rencontrez quelqu'un... d'en bas du " sentier des Bœufs " la place ex-Faidherbe, une minute... Mme Niçois... sa maison, juste l'avant-dernière, au second... je suis venu... je case d'abord mon clebs... presque toujours j'emmène Agar... il m'attend, il ronfle... je m'aventurerais pas sans chien... il est pourri de défaut Agar, grogneur, hurleur... et comme emmêleur de sa chaîne !... vous l'avez devant... elle vous tortille entre les jambes !... il est derrière !... vous arrêtez pas d'hurler... " Agar ! Agar !... " vous faillez en fait de compagnie vous étendre, fracturer, cent fois... oui, mais une qualité d'Agar, il fait ami avec personne !... c'est pas le chien social... il s'occupe que de vous !...

   par exemple : chez Mme Niçois, pendant que je la soigne, il est sur le palier dehors, si quelqu'un rôde, je peux être tranquille... même quelqu'un sur le trottoir en face !... Il piquera une de ces fureurs !... comme il est avec ses défauts, c'est le vrai " chien de défense "... pas un " soi-disant "... la Frieda, la chienne à Lili, là-haut, est pire... elle me connaît à peine, elle veut sortir qu'avec Lili... je case donc mon clebs sur le palier, sur le tapis-brosse... allez pas croire que je crains quelque chose, j'ai peur de rien, mais je voudrais pas être abattu, amour-propre sportif, après quinze ans de chasse à courre, par un de ces petits hyènes boutonneux, cocaïnman à tremblote qui se verrait sa plaque à son nom : " Icy, Lydoirzeff abattit... " La gloire !...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.93).

 

 

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       DODARD.

  Je recule en remontant... d'un coup je recule plus ! rrouah ! rrouah ! un de ces grognements ! là contre moi ! pas un écho ! une rage ! un chien !... oh ! pas Agar !... non !... un autre !... je regarde : Frieda !... Frieda qui farfouille... la chienne à Lili... la chienne vraiment fouineuse hargneuse, elle en a après quelque chose... dans le fourré...
  " Ah ! te voilà ! "
Lili me cherchait.
 " C'est pas après moi que ta chienne grogne ? " Elle me répond pas... c'est elle qui me demande.
 " Où étais-tu ?
 - Chez Mme Niçois ! tu le sais bien !
 - Si longtemps ? "
 Je m'arrête de reculer... nous sommes déjà presque chez nous... je crie tout de même...
 " Crougnats !... colibris !... fauvettes !... "
 Vers en bas... vers la berge !... je tiens au dernier mot... mais cette sacristi de Frieda hargne... râle... arrête pas !...
  " Après quoi elle grogne ? 

 - Après Dodard !...
 - Dodard !... Dodard !...
 - Elle va le retrouver tu crois ? "
 

 C'est notre hérisson, Dodard... vraiment un gentil animal... mais carapateur ! il tient pas en place !... et que je te trotte !... mille pattes !... vous l'avez partout !... un trou !... sous une branche !... une autre !... c'est Frieda la retrouveuse de tout... Dodard doit être sous une racine... Frieda va retourner le jardin !
 Les autres, en bas, funeste équipage, se tiennent pas pour dit ! caboches qu'ils sont !
 " Glaïeuls ! " Ils m'hurlent... ils m'appellent...
 " Fais taire Frieda !... elle le retrouvera pas ! "
 Frieda fouine creuse sous un fusain...
 (...) Un de ces aboiements ! ouah ! ouah ! ah ! ça c'est Agar ! l'Agar s'y met ! Frieda avec ! et en même temps !...
 " Ils l'ont retrouvé ! il est là ! " Lili la joie ! Dodard retrouvé !
 " Tu retourneras demain ! " Elle insiste.
 " Il est là !... tiens !... ils l'ont ! " Oui, c'est Dodard, elle le ramasse... il sort pas ses piques, il nous connaît... Lili le prend... bon !... on remonte... on l'emporte...
 (D'un château l'autre, Livre de poche, 1968, p.130).

 

 

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      BESSY

 Le même mystère avec Bessy, ma chienne, plus tard, dans les bois, au Danemark... elle foutait le camp... je l'appelais... vas-y !... elle entendait pas !... elle était en fugue... et c'est tout !... elle passait, nous frôlait tout contre... dix fois !... vingt fois !... une flèche !... et à la charge autour des arbres !... si vite vous lui voyiez plus les pattes ! bolide ! ce qu'elle pouvait de vitesse !... je pouvais l'appeler ! j'existais plus !... pourtant une chienne que j'adorais... et elle aussi... je crois qu'elle m'aimait... mais sa vie animale d'abord ! pendant deux... trois heures... je comptais plus... elle était en fugue, en furie dans le monde animal, à travers futaies, prairies, lapins, biches, canards... elle me revenait les pattes en sang, affectueuse... elle est morte ici à Meudon, Bessy, elle est enterrée là, tout contre, dans le jardin, je vois le tertre... elle a bien souffert pour mourir... je crois, d'un cancer... elle a voulu mourir que là, dehors... je lui tenais la tête... je l'ai embrassée jusqu'au bout... c'était vraiment la bête splendide... une joie de la regarder... une joie à vibrer... comme elle était belle !... pas un défaut... pelage, carrure, aplomb... oh ! rien n'approche dans les Concours !...

 (...) A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark... rien à fuguer à Meudon !... pas une biche !... peut-être un lapin ?... peut-être !... je l'ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud... qu'elle poupole un peu... elle a reniflé... zigzagué... elle est revenue presque tout de suite... deux minutes... rien à pister dans le bois de Saint-Cloud !... elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste... c'était la chienne très robuste !... on l'avait eue très malheureuse là-haut... vraiment la vie très atroce... des froids - 25°... et sans niche !... pas pendant des jours... des mois !... des années !... la Baltique prise...
 Tout d'un coup, avec nous, très bien !... on lui passait tout !... elle mangeait comme nous !... elle foutait le camp... elle revenait... jamais un reproche... pour ainsi dire dans nos assiettes elle mangeait... plus le monde nous a fait de misères plus il a fallu qu'on la gâte... elle a été !... mais elle a souffert pour mourir... je voulais pas du tout la piquer... lui faire même un petit peu de morphine... elle aurait eu peur de la seringue... je lui avais jamais fait peur... je l'ai eue, au plus mal, bien quinze jours... oh ! elle se plaignait pas, mais je voyais... elle avait plus de force... elle couchait à côté de mon lit... un moment, le matin, elle a voulu aller dehors... je voulais l'allonger sur la paille... juste après l'aube... elle voulait pas comme je l'allongeais... elle a pas voulu... elle voulait être un autre endroit... du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux... elle s'est allongée joliment... elle a commencé à râler... c'était la fin... on me l'avait dit, je le croyais pas... mais c'était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d'où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord... la chienne bien fidèle d'une façon, fidèle au bois où elle fuguait, Korsör, là-haut... fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien...

 elle est morte sur deux... trois petits râles... oh, très discrets... sans du tout se plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue... mais sur le côté, abattue, finie... le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d'où elle venait, où elle avait souffert... Dieu sait !
 Oh ! j'ai vu bien des agonies... ici... là... partout... mais de loin pas des si belles, discrètes... fidèles... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.174).

 

 

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        Les  ondes.

  J'allais être encore seul... Lili devait aller à Paris... elle me laissait jamais longtemps seul... il fallait, évidemment !... les commissions... ceci... cela... pour les élèves !... surtout les élèves !... ce qu'elles peuvent user les élèves !... à pas croire !... les chaussons !... donc Lili s'en va !... je reste avec les chiens... je peux pas dire que je suis vraiment seul... les chiens me préviennent... ils me préviendront du facteur, encore à quatre kilomètres ! de Lili, encore à la gare... ils savent quand elle descend du train... jamais d'erreur ! j'ai toujours cherché à savoir comment ils savaient ? ils savent, c'est tout !... nous on se tape la tête dans les murs, on est idiots mathématiques... Einstein saurait pas non plus si Lili arrive... Newton non plus... Pascal non plus... tous sourds aveugles bornés sacs... le Flûte sait aussi ! mon chat Flûte... il ira au-devant de Lili, il prendra la route... comme ça, averti... quand il bougera, je ferai attention... pour le moment, rien !... d'abord ses oreilles !... je saurai bien à temps !... un kilomètre de la gare, au moins !... tout est par ondes... les chiens aussi ont des ondes... mais moins subtiles que celles de Flûte...

  encore plus subtiles que celles de Flûte, celles des oiseaux !... eux alors à quinze kilomètres ils repèrent, ils savent ! les rois des ondes, les oiseaux !... les mésanges surtout !... quand je les verrai s'envoler... quand Flûte se mettra en route... Lili sera presque à Bellevue !... j'attacherai les chiens... parce qu'eux ce qu'est terrible, c'est de les laisser former meute !... alors, vos oreilles ! vous les entendez à Grenelle !... mais c'est pas encore !... je peux encore un peu réfléchir... c'est là que vous vous voyez vieillard, vous dormez jamais réellement, mais vous vivez plus vraiment, vous somnolez tout... même inquiet, vous somnolez... c'est le cas, attendant Lili...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.436).

                                                              

 

 

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