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 SES GUERRES

 

 

 

           CELINE OU LE " MARKETING " DE L'ANCIEN COMBATTANT.

    On connaît les faits : le 31 juillet 1914, le cuirassier Destouches quitte la caserne de Rambouillet. Son régiment manœuvre vers le Nord et entre peu à peu dans la guerre. Le 27 octobre, le soldat se porte volontaire pour une mission de reconnaissance au cours de laquelle il est blessé au bras. Un mois plus tard, il reçoit la médaille militaire dans la cour du Val-de-Grâce et s'empresse d'aller parader dans les rues de Paris. On sait également combien le thème de la Grande Guerre habite l'œuvre de Céline. Dans les romans d'abord, puisqu'il est présent dans cinq d'entre eux : Voyage au bout de la nuit, Casse-Pipe, Guignol's Band I et II et Nord. Dans les discours périphériques ensuite, les lettres, les articles et les entretiens, quand le romancier fait référence à son statut d'ancien combattant, et, plus particulièrement, à son invalidité ou ses décorations.
 
  Ce qui est moins évident en revanche, c'est combien le thème martial varie en fonction du contexte d'énonciation. Dans cette perspective, il est possible de faire apparaître trois grandes périodes. Premièrement, les années patriotes : le jeune Destouches devance l'appel en 1912, s'efforce de satisfaire ses supérieurs et se voit promu maréchal des logis peu avant la déclaration de guerre. Dans les lettres qu'il rédige au front, le cavalier, bien conscient des risques encourus, consent sans hésiter au sacrifice national. La période ce convalescence et le séjour à Londres vont sans doute ébranler ses premières convictions, mais c'est véritablement à partir de 1917, suite au départ en Afrique, que les vertus de l'abnégation patriotique sont radicalement remises en cause. Pour le jeune réformé exilé, la guerre devient incohérente et outrageusement stupide. La distance semble avoir fait office de démobilisation culturelle et Destouches nourrit peu à peu un individualisme critique doublé d'un antimilitarisme qui culminera en 1932 avec la publication de Voyage au bout de la nuit.

  On se souvient notamment de la description de la mort du capitaine, gisant dans son sang, appelant sa mère au secours cependant que Robinson lui ordonne de fermer sa gueule. La Seconde Guerre mondiale impulsera par la suite un nouvel élan : le traitement thématique de 14-18 s'en trouvera alors modifié. Compromis du fait de ses relations avec l'ennemi, isolé au Danemark et poursuivi par la justice française, le romancier ne cessera de proclamer et son pacifisme et son patriotisme.
  Les stigmates et les décorations hérités de la Première Guerre viendront appuyer son propos : les blessures justifieront la haine des armes et les médailles confirmeront l'amour de la patrie. Dans les romans, le protagoniste égoïste et désenchanté du Voyage cèdera sa place au réfractaire invalide et persécuté car viscéralement pacifiste. Ce constat s'applique particulièrement pour Guignol's Band, dont on rappelle qu'il a été commencé et publié pendant la Seconde Guerre mondiale. En plus d'évoluer selon le contexte, la représentation de la guerre semble varier en fonction de l'identité du destinataire. Par exemple, il n'est pas rare de lire des propos nostalgiques sur l'armée, adressés à un ancien camarade de campagne, qui contrastent totalement avec le discours général de l'écrivain public. De même, il arrive à l'auteur, dans telles lettres ou tels entretiens, de défendre le prestige de 14-18 avec autant de ferveur qu'il peut en mettre à affirmer, ailleurs, l'absurdité de cette boucherie organisée.

  La figure de la Première Guerre mondiale ne saurait être considérée comme un bloc monolithique et statique. Bien au contraire, elle change en permanence pour s'adapter à ce que l'écrivain nommait le " ton de l'époque " (1). La mémoire de 14-18 a ceci de particulier qu'elle a touché et touche encore beaucoup de Français. Jusque dans les années 1970, tous les foyers comptaient un Poilu mort ou blessé au champ d'honneur. Disparu en 1961, Céline a probablement pressenti le désintérêt mémoriel des nouvelles générations. Mais avant de passer pour des vieillards séniles, conservateurs et naïvement patriotes, les anciens de 14 ont longtemps joui d'un prestige symbolique que le jeune Destouches a lui-même éprouvé au lendemain de sa démobilisation. A Londres, par exemple, ce qu'il appelait sa " batterie de cuisine " (2), c'est-à-dire ses médailles, lui ouvrit maintes fois les portes du monde de la nuit. Plus tard, à partir des années 1930, Céline insista volontiers sur son invalidité et ses décorations. Dans certaines de ses lettres, qu'elles soient adressées au jury du Goncourt ou à l'administration , mais également sur sa carte de visite (3), il appose à sa signature son statut d'ancien combattant.
  Au-delà de l'avantage symbolique, Céline tira un profit matériel de son engagement. Il bénéficia des faveurs accordées aux démobilisés pour passer son baccalauréat et suivre des études de médecine. Il profita également d'une pension dont il rappelait régulièrement qu'elle lui avait été volée. Et, pendant la Seconde Guerre, au temps des restrictions, il n'hésita pas à mobiliser son passé de soldat pour obtenir des passe-droits. Le 24 décembre 1941, il envoya ces quelques mots au responsable du ravitaillement de la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris : " Gen Paul mutilé 100 % et moi-même 70 % de guerre demandons aux hautes autorités si nous avons droit à un supplément alimentaire ? "
  (Charles-Louis Roseau, Spécial Céline n°2, sept. oct. 2011).

 (1) : A un journaliste qui l'interrogeait sur les causes de son engagement, le romancier répondit : " Je voyais ça très brillant, et puis l'histoire des cuirassiers de Reichshoffen, cela me paraissait quelque chose de très brillant, je dois dire. Et puis c'était brillant parce que c'était le ton de l'époque. " (In interview avec Louis Pauwels et André Brissard, Radio-Télévision française, 1962).

 (2) : Georges Geoffroy, témoin des années londoniennes, raconte : " C'est là, quelque temps plus tard, que je vis arriver Louis Destouches avec sa " batterie de cuisine " (Destouches dixit) : Médaille militaire et Croix de guerre [...] Certains soirs, nous fréquentions le milieu, le " milieu français " bien entendu. Ou bien Louis m'entraînait au music-hall (la batterie de cuisine suffisait pour entrer gratuitement), ou à des spectacles de ballets. (Céline en Angleterre, L'Herne, Paris, réédition 2007).

 (3) : En 1939, alors qu'il tentait de s'installer à Saint-Germain-en-Laye, le docteur Destouches fit imprimer des cartes avec le texte suivant : " Dr Louis F. Destouches, Lauréat de la Faculté de Paris, Réformé militaire, Médaille militaire, Médecine générale, Consultations tous les jours de 1 à 3 h. " (Lettre à Victor Carré, L'Année Céline 1993, Tusson, Du Lérot, 1994).

 

 

 

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   Au dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l'air chaud d'été.
 Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. Je n'avais que vingt ans d'âge à ce moment-là. Fermes désertes au loin, des églises vides et ouvertes, comme si les paysans étaient partis de ces hameaux pour la journée, tous, pour une fête à l'autre bout du canton, et qu'ils nous eussent laissé en confiance tout ce qu'ils possédaient, leur campagne, les charrettes, brancards en l'air, leurs champs, leurs enclos, la route, les arbres et même les vaches, un chien avec sa chaîne, tout, quoi. Pour qu'on
se trouve bien tranquille à faire ce qu'on voudrait pendant leur absence.

 (...) Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j'aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m'avait tant parlé, m'expliquer comment qu'il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon.
  Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre décidément, n'était pas terminée ! Notre colonel il faut dire ce qui est, manifestait u
ne bravoure stupéfiante ! Il se promenait au beau milieu de la chaussée et puis de long en large parmi les trajectoires aussi simplement que s'il avait attendu un ami sur le quai de la gare, un peu impatient seulement.
 (...) On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d'entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j'étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu... Ça venait des profondeurs et c'était arrivé.

 (...) Donc pas d'erreur ? Ce qu'on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n'était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu'on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C'était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !... Rien à dire. Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait ! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre le charbon ! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu'il semblait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.18).

 

 

 

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  On avait remarqué ça nous autres, une nuit qu'on savait plus du tout où aller. Un village brûlait toujours du côté du canon. On en approchait pas beaucoup, pas de trop, on le regardait seulement d'assez loin le village, en spectateurs pourrait-on dire, à dix, douze kilomètres par exemple. Et tous les soirs ensuite, vers cette époque-là, bien des villages se sont mis à flamber à l'horizon, ça se répétait, on en était entourés, comme par un très grand cercle d'une drôle de fête de tous ces pays-là qui brûlaient, devant soi et des deux côtés, avec des flammes qui montaient et léchaient les nuages.
  On voyait tout y passer dans les flammes : les églises, les granges, les unes après les autres, les meules qui donnaient des flammes plus animées, plus hautes que le reste, et puis les poutres qui se redressaient tout droit dans la nuit avec des barbes de flammèches avant de chuter dans la lumière.
 Ça se remarque bien comment que ça brûle un village, même à vingt kilomètres. C'était gai. Un petit hameau de rien du tout qu'on apercevait même pas pendant la journée, au fond d'une moche petite campagne, eh bien, on a pas idée la nuit, quand il brûle, de l'effet qu'il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler, un village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme, puis, rien qu'un bouton, puis plus rien. Ça fume et alors c'est le matin.
 

  Les chevaux qu'on laissait tout sellés, dans les champs à côté de nous, ne bougeaient pas. Nous, on allait roupiller dans l'herbe, sauf un, qui prenait la garde, à son tour, forcément. Mais quand on a des feux à regarder la nuit passe bien mieux, c'est plus rien à endurer, c'est plus de la solitude.
  Malheureux qu'ils n'ont pas duré les villages... Au bout d'un mois, dans ce canton-là, il n'y en avait déjà plus. Les forêts, on a tiré dessus aussi, au canon. Elles n'ont pas existé huit jours les forêts. Ça fait encore des beaux feux les forêts, mais ça dure à peine.
  Après ce temps-là, les convois d'artillerie prirent toutes les routes dans un sens et les civils qui se sauvaient, dans l'autre. En somme, on ne pouvait plus, nous, ni aller, ni revenir ; fallait rester où on était. On faisait queue pour aller crever. Le général même ne trouvait plus de campements sans soldats. Nous finîmes par coucher tous en plein champs, général ou pas. Ceux qui avaient encore un peu de cœur l'ont perdu. C'est à partir de ces mois-là qu'on a commencé à fusiller des troupiers pour leur remonter le moral, par escouades, et que le gendarme s'est mis à être cité à l'ordre du jour pour la manière dont il faisait sa petite guerre à lui, la profonde, la vraie de vraie.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.34).

 

 

 

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