BIENVENUE BIOGRAPHIE AUTEURS POLITIQUES MEDIAS REPERES TEMOIGNAGES REGARDS

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           

 

 

LA JUSTICE.

 

 

 

 

                   LA JUSTICE DE GRAPPA.

 C'était aussi le jour d'audience à son tribunal. Il voulait m'étonner. Autour de sa case, arrivés dès le matin, se pressaient les plaignants, masse disparate, colorée de pagnes et bigarrée de piaillants témoins. Justiciables  et simple public debout, mêlés dans le même cercle, tous sentant fortement l'ail, le santal, le beurre tourné, la sueur safranée.
 Tels les miliciens d'Alcide, tous ces êtres semblaient tenir avant tout à s'agiter frénétiquement dans le fictif ; ils fracassaient autour d'eux un idiome de castagnettes en brandissant au-dessus de leurs têtes des mains crispées dans un vent d'arguments.

 Le lieutenant Grappa, plongé dans son fauteuil de rotin, crissant et plaintif, souriait au-devant de toutes ces incohérences assemblées. Il se fiait pour sa gouverne à l'interprète du poste qui lui bafouillait en retour, à son usage et à pleine voix, d'incroyables requêtes.
 Il s'agissait peut-être d'un mouton borgne que certains parents se refusaient à restituer alors que leur fille, valablement vendue, n'avait jamais été livrée au mari, en raison d'un meurtre que son frère à elle avait trouvé le moyen de commettre entre-temps sur la personne de la soeur de celui-ci qui gardait le mouton. Et bien d'autres et de plus compliquées doléances.

  A notre hauteur, cent faces passionnées par ces problèmes d'intérêts et de coutumes découvraient leurs dents à petits coups secs ou à gros glouglous, des mots nègres.
 La chaleur parvenait à son comble. On en cherchait le ciel des yeux par l'angle du toit pour se demander si ce n'était pas une catastrophe qui arrivait. Pas même un orage.
 - Je vais tous les mettre d'accord tout de suite moi ! décida finalement Grappa, que la température et les palabres poussaient aux résolutions. Où est-il le père de la mariée ?... Qu'on l'amène !
 - Il est là ! répondirent vingt compères, poussant devant eux un vieux nègre assez flasque enveloppé dans un pagne jaune qui le drapait fort dignement, à la romaine. Il scandait, le vieillard, tout ce qu'on racontait autour de lui, avec son poing fermé. Il n'avait pas l'air d'être venu là du tout pour se plaindre lui, mais plutôt pour se donner un peu de distraction à l'occasion d'un procès dont il n'attendait plus depuis longtemps déjà de résultat bien positif.

- Allons ! commanda Grappa. Vingt coups ! qu'on en finisse ! Vingt coups de chicotte pour ce vieux maquereau !... Ça l'apprendra à venir m'emmerder ici tous les jeudis depuis deux mois avec son histoire de moutons à la noix !
 Le vieux vit arriver sur lui les quatre miliciens musclés. Il ne comprenait pas d'abord ce qu'on lui voulait et puis il se mit à rouler des yeux, injectés de sang comme ceux d'un vieil animal horrifié qui jamais auparavant n'aurait encore été battu. Il n'essayait pas de résister en vérité, mais il ne savait pas non plus comment se placer pour recevoir avec le moins de douleur possible cette tournée de justice.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1968, p.155).

 

 

 

 

                                                                                                               ***

 

 

 

 

                        LETTRE à Louis PAUWELS (Le Libertaire)

 " Une lettre de L.-F. Céline était jointe à la réponse de Louis Pauwels, la voici :

         " Mon cher ami,

   Votre admirable article de " Carrefour " me parvient, avec quel retard ! Voilà enfin bien du courage !
  Il est dur de nos jours d'être simplement Français en France ! Quelle audace ! Quelle insolence ! J'ai dû partir, vous le voyez, pour me faire foutre en prison un peu partout !
  Et persécuté tant que ça peut ! Ah ! que ne suis-je un peu cousin de Joanovici ! Qu'au lieu de me faire étriper en 14 n'ai-je été pendant 4 ans vendre quelque chose aux gens d'en face ! On ne savait pas encore les façons de se retourner, on manquait d'intelligence. On me fait à vrai dire un procès d' " inintelligence avec l'ennemi " !
  Tenez, vous savez que la maison Denoël a été parfaitement acquittée en cour de justice, blanche comme neige... Maison intelligente... Directrice intelligente...
 C'est moi, pour les mêmes griefs, qu'on veut pendre ! Et ça ne va pas être long !
   Vous êtes sans doute intelligent, vous, vous êtes d'une autre génération... Vous comprenez !
      Votre bien amical.
                                                                                               L.-F. Céline.

  Pardonnez mon écriture. Je suis paralysé, couché, grelottant... (je trouve encore moyen d'avoir une crise de paludisme. Cameroun 1916 !) et vieux surtout. J'ai 300 ans au pouls de la vacherie humaine !
  Et c'est pas fini, m'assure-t-on ! "
 

  L'arrêt rendu par la 11e Chambre sous-section départementale de la Seine le 30 avril 1948 a ACQUITTÉ purement et simplement la Société d'Editions Denoël des poursuites exercées contre elle, la relevant des dépens.
  Peut-on établir un acte d'accusation avec des faits sur lesquels la juridiction compétente s'est déjà prononcée ? "
  (Céline et l'actualité 1933-1961, Cahiers de la NRF, Gallimard, janvier 2003, p.309)

 

 

 

 

                                                                                                                                                     ***

 

 

 

 

                    L' ARTICLE  75

           LIVRE TROISIEME  (1)
 DES CRIMES, DES DELITS ET DES PUNITIONS.
                                                                                  
                           ----------

                      TITRE PREMIER
  
Crimes et délits contre la chose publique.
  Chapitres 1er-II. - Loi décrétée le 15 février 1810,
           promulguée le 25 du même mois.
 Chapitres III. - Loi décrétée le 16 février 1810, promulguée le 26 du même mois.
                     
 ----------

                    CHAPITRE  PREMIER

     Crimes et délits contre la sûreté de l'Etat.

                      SECTION  PREMIERE
    Des crimes et délits contre la sûreté extérieure de l'Etat.
                      (Décr. -L. 29 juillet 1939.)

  Art. 75. Sera coupable de trahison et puni de mort :
 
 1e Tout Français qui portera les armes contre la France ;
 
 2e Tout Français qui entretiendra des intelligences avec une
 puissance étrangère, en vue de l'engager à entreprendre des hostilités
 contre la France, ou lui fournira les moyens, soit en facilitant la pénétration
 de forces étrangères sur le territoire français, soit en ébranlant la fidélité des
 armées de terre, de mer ou de l'air, soit de toute autre manière ;
 
 3e Tout Français qui livrera à une puissance étrangère ou à ses agents,
 soit des troupes françaises, soit des territoires, villes, forteresses, ouvrages,
 postes, magasins, arsenaux, matériels, munitions, vaisseaux, bâtiments ou
 appareils de navigation aérienne, appartenant à la France, ou à des pays sur
 lesquels s'exerce l'autorité de la France.
 
 4e Tout Français qui, en temps de guerre, provoquera des militaires ou
 des marins à passer au service d'une puissance étrangère, leur en facilitera
 les moyens ou fera des enrôlements pour une puissance en guerre avec la
 France.
 
 5e Tout Français qui, en temps de guerre, entretiendra des intelligences
 avec une puissance étrangère ou avec ses agents, en vue de faciliter les
 entreprises de cette puissance contre la France.
 
 Seront assimilés aux Français, au sens de la présente section, les indigènes
 des pays sur lesquels s'exerce l'autorité de la France ainsi que les militaires ou
 marins étrangers au service de la France.
 
 Sera assimilé au territoire français, au sens de la présente section, le
 territoire des pays sur lesquels s'exerce l'autorité de la France. - Pén. 76 s. 103 s.
                                    
  Ancien art. 75. - Tout Français qui aura porté les armes contre la France sera
  puni de mort.

  (1) Code pénal (éd. 1960), pp. 69-70.
                                                            
 
(Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.348).

 

 

 

 

                                                                                                                                                       ***
                                                                      



 

 

                   SUR L'AMNISTIE.

 " On en a beaucoup ri, entre intimes et à voix basse, dans les couloirs de la Télévision française. C'était juste après l'étonnante émission de Louis-Ferdinand Céline et l'histoire qui a fait tant rire ses amis est celle de son amnistie.
  La mésaventure n'est pas récente puisqu'elle remonte à six ans déjà, mais elle était restée secrète jusqu'ici et vaut la peine d'être révélée.
 
  A l'époque où elle débuta, en avril 1951, Céline était toujours réfugié au Danemark : la Cour de Justice l'avait condamné à un an de prison par contumace, à 50 000 francs d'amende et à la confiscation de ses biens. De biens, Céline n'en avait plus et il se moquait bien de les perdre. Tout ce qu'il voulait, c'était revenir à Paris, mais le contumax était toujours suspendu au-dessus de sa tête...

  Sa chance fut d'avoir un avocat malin, à l'autorité convaincante. Me Tixier-Vignancour.
 Un matin donc, Me Tixier-Vignancour entre dans le bureau d'un officier supérieur du Tribunal militaire :
 - J'ai, lui dit-il, un de mes amis qui marie sa fille demain. Il a été condamné à la Libération. Et je serais si heureux de lui annoncer qu'il est amnistié...
 - Pourquoi a-t-il été condamné ?
 - Oh, une histoire de rien du tout : quelques petits articles sous l'Occupation. Et la preuve que ce n'était pas grave, c'est qu'il a eu seulement un an par contumace.
   L'officier acquiesce.
 - Qui est-ce ? demande-t-il.
 Et c'est là que Me Tixier-Vignancour a un trait de génie.
 - Oh ! son nom ne vous dira rien, assure-t-il. Il s'appelle Destouches.
 L'officier insiste.
 - Je vais faire descendre son dossier.
 
- Mais non, mon cher, proteste Me Tixier-Vignancour. Je suis pressé. Donnez-moi simplement un avis favorable et j'irai en discuter avec le président du Tribunal.
  L'officier hésite, mais l'avocat se porte garant du fait que son client inconnu est un médaillé militaire, grand blessé de la guerre 14-18. C'est là un titre valable à l'amnistie et l'officier s'exécute.

  Me Tixier-Vignancour, d'un pas pressé, se dirige alors vers le bureau du président du Tribunal militaire. Il commence à l'entretenir longuement du baccalauréat que son fils vient de passer, puis, presque distraitement :
 - J'ai une petite faveur à vous demander. Un de mes amis, qui marie sa fille, etc.
 Et l'avocat conclut sournoisement :
 - D'ailleurs, le commandant X... a donné son avis favorable à l'amnistie.
 - Je vais faire descendre le dossier, suggère le président.
 - Mais, mon cher président, coupe l'avocat, ce n'est pas la peine. Je suis si pressé et puisque le commandant a donné un avis favorable, c'est qu'il a ses raisons.
  Et le président signe l'amnistie de Louis-Ferdinand Destouches.
  Deux jours plus tard, quand la presse annonça que Céline était amnistié, ce fut un rude tohu-bohu au ministère de la Justice. Convoqué par le ministre, le président du Tribunal militaire commença par affirmer, en toute bonne foi, qu'il s'agissait d'une fausse nouvelle.
 
  Finalement, il lui fallut bien se rendre à l'évidence et comprendre que le Dr Destouches ne faisait qu'une seule et même personne avec l'écrivain Céline.
 Que peut-on reprocher à Mr Tixier-Vignancour ? Rien, il n'avait dit que la vérité. Quelques semaines plus tard, Céline déambulait librement sur la Croisette. Et Mr Tixier-Vignancour s'était fait deux ennemis de plus au Tribunal militaire ! "
 (Les Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.371).

 

 

 

 

    ***

 

 

 

              AUTRE VERSION...

  La réalité est tout autre. On sait aujourd'hui que l'amnistie de Céline a fait certainement l'objet d'un " arrangement " entre Me Tixier-Vignancour et André Camadeau, Commissaire du gouvernement et, à ce titre, chargé de l'accusation. Ce dernier, en 1944, était le doyen des juges d'instruction militaires en poste en Algérie, et il avait eu maille à partir avec les gaullistes dans une sombre affaire de tentative d'assassinat à l'encontre de Giraud. Mis sur la touche par les gaullistes, Camadeau s'était juré de leur rendre " la monnaie de leur pièce ".

 Tixier-Vignancour connaissait bien le Commissaire du gouvernement qui était, comme lui, originaire de Pau. Devenu chef du Parquet militaire à Reuilly, il devait plaider contre " Louis-Ferdinand Destouches " défendu par Me Tixier-Vignancour... qui organisa minutieusement la comparution. Le dossier de Céline est présenté le matin, noyé au milieu de dossiers anonymes. Pour plus de discrétion, Céline, exilé au Danemark, est domicilié à l'étude parisienne de son avocat, sise boulevard Raspail, à Paris. Quant au dossier, il est solidement ficelé, cela évite les indiscrétions.

 Quand le président Raynard interroge l'accusation, Camadeau (qui sait parfaitement à qui il a affaire) donne oralement son avis sur le dossier en précisant qu' " il n'y a pas de quoi fouetter un chat ". Les réquisitoires de l'accusation étant en général toujours suivis, l'amnistie de " Louis-Ferdinand Destouches " est prononcée. Une fois le délai en cassation expiré, elle devient définitive. "
 (David Alliot, Madame Céline, Tallandier, janvier 2018, p.167).