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LE  STYLE

 

 

 

            RIGODON.

 - Il n'a ni syntaxe, ni style ! il écrit plus rien ! il n'ose plus !
 Ah, turpitude ! menterie éhontée !... plein de style que je suis ! que oui ! et pire !... bien plus ! que je les rendrai illisibles !... tous les autres ! flétrides impuissants ! pourris des prix et manifesses ! que je peux comploter bien tranquille, l'époque est à moi ! je suis le béni des Lettres ! qui
m'imite pas existe pas !... simple !... allons ! que je regarde où nous sommes ! tonneaux éventrés, terrasses, pissotières inondées ! immense désespoir ! ah grands-croix de toutes les Légions, bons à lape, falsifis suprêmes !... pitié j'aurais si je pouvais mais je ne peux plus !... qu'ai-je à foutre de tous ces doléants ? chromos, " jour d'ateliers "... faux 1900... je leur ai bien  dit d'aller dehors, à l'air, ils m'ont pas écouté tant pis ! qu'ils se meurent, puent, suintent, déboulent à l'égout, mais ils demandent ce qu'ils pourront faire, à Gennevilliers ? pardi ! à l'épandage ! l'égout !...

 Je vais pas m'en mêler... ils y arriveront, feront ce qu'il faudra de limon en mélasse... je vois le Mauriac ce vieux cancéreux, dans sa nouvelle cape, allongé, très new look, et sans lunettes, véritable régal des familles " travaille enfant ! tu vois plus tard tu seras comme ça " tartuferie, néoplasme façons impeccables d'aboutir... sous tous les régimes... fariboles d'Etats... ouvrez !... fermez le ban ! tripes plein les sciures, épiploons et cervelets... le vrai sens de l'Histoire... et où nous en sommes ! sautant par-ci !... et hop ! par-là !... rigodon !... pals partout ! épurations vivisections... peaux retournées fumantes... sapristis gâtés voyeurs, que tout recommence ! arrachement de viscères à la main ! qu'on entende les cris, tous les râles, que toute la nation prenne son pied.
 - Eh là ! vous battez la breloque !...
 - Certainement !
 (Rigodon, Folio, Gallimard, 1973, p. 214).

 

 

 

 

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                                A ANDRE ROUSSEAUX

                                                      Le 24 [mai 1936.]

                         Cher confrère
 
   Tout d'abord ma très vive reconnaissance pour l'article que vous le tout premier vous avez bien voulu me consacrer. Je ne sais ce qu'il me faut admirer le plus, votre bienveillance ou votre courage ! Surtout que vous avez dû éprouver de votre public de très vives réactions. Il est plus (bien) facile de m'accabler que de me défendre ! Je le sais.
  Maintenant aux querelles !
  Griefs de l'argot : truc, procédé, manière, artifice, etc. !
  Mais non ! J'écris comme je parle, sans procédé, je vous prie de le croire. Je me donne du mal pour rendre le " parlé " en " écrit ", parce que le papier retient mal la parole, mais c'est tout. Point de tic ! Point de genre en cela ! De la condensation c'est tout. Je trouve quant à moi en ceci le seul mode d'expression possible pour l'émotion. Je ne veux pas narrer, je veux faire RESSENTIR. Il est impossible de le faire avec le langage académique, usuel - le beau style. C'est l'instrument des rapports, de la discussion, de la lettre à la cousine, mais c'est toujours de la grimace et du figé. Je ne peux pas lire un roman en langage classique. Ce sont là des PROJETS de romans, ce ne sont jamais des romans. Tout le travail reste à faire. Le rendu émotif n'y est pas. Et c'est lui seul qui compte.
  D'ailleurs cela est tellement exact que sans camaraderie, forcerie, complaisance, pénurie, on ne les lirait plus depuis longtemps ! Leur langue est impossible, elle est morte, aussi illisible (en ce sens émotif) que le latin. Pourquoi je fais tant d'emprunts à la langue, au " jargon ", à la syntaxe argotique, pourquoi je la forme moi-même si tel est mon besoin de l'instant ? Parce que vous l'avez dit elle meurt vite cette langue. Donc elle a vécu, elle vit tant que je l'employe. Capitale supériorité sur la langue dite pure, bien française, raffinée, elle TOUJOURS MORTE, morte dès le début, morte depuis Voltaire, cadavre, dead as a door nail. Tout le monde le sent, personne ne le dit, n'ose le dire.
  Une langue c'est comme le reste, ÇA MEURT TOUT LE TEMPS, ÇA DOIT MOURIR. Il faut s'y résigner, la langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute, mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d'autres, ils auront pendant un an, un mois, un jour, VECU. Tout est là. Le reste n'est que grossière, imbécile, gâteuse vantardise. Dans toute cette recherche d'un français absolu il existe une niaise prétention, insupportable, à l'éternité d'une forme d'écrire, une seule, en français ! le joli style ! la jolie momie ! Bandelettes ! Ne rien risquer. Vite en momie ! C'est le mot d'ordre de tous les lycées. Bandelettes ! Encore suis-je moins cruel qu'Elie Faure. " La plupart du temps les artistes sous prétexte d'art s'arrangent pour faire plus mort que la mort, ils lui ajoutent un poids spécifique que la mort n'a pas. La mort possède encore une espèce de vie... "
   Votre ami

                                                                                                                                                  Céline.
 (Lettres, Pléiade, Gallimard, p. 492, 36-28, octobre 2009).

 

 

 

 

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            Le style, c'est l'homme.

 Le 22 mai 1994, le grand quotidien toulousain La Dépêche du Midi a consacré une page entière à Céline à l'occasion du centenaire de sa naissance.
  En marge des articles convenus, nous avons relevé cet article évoquant le styliste.

  Dans sa lettre à Jean-Paul Sartre, A l'agité du bocal, écrit en 1948, qui avait osé écrire, dans Les Temps Modernes : " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé ", ledit Céline, au comble de la fureur et de la démesure, se livre à l'un de ses exercices préférés, celui de l'anéantissement de son adversaire par les coups les plus bas, les prises les moins académiques, atteignant en même temps que les sommets de la mauvaise foi ceux de la haine vache.
  Et de peur qu'elle ne renaisse de ces cendres, l'auteur du Voyage, un peu magicien sur les bords (magicien et charmeur de serpents), clôture le grand combat en changeant sa victime en ténia. Parasite, à peine serpent ; allez, dansez maintenant !

  Au-delà de l'infâmante métaphore, il faut voir là toute l'habileté tactique qui consiste à arracher le philosophe du terrain des idées pour l'installer sur celui du style. Il s'avère que, sur ce terrain-là, le pauvre Jean-Baptiste Sartre (sic), déjà très diminué, en méforme totale, ne fait pas le poids. Le voici donc en ténia persifleur et philosophe, s'efforçant de danser sous la flûte magique de Céline, mais rien à faire, le petit JBS n'est ni dansant, ni flûtant.
  Définitivement perdu pour la danse comme pour la musique, c'est à dire pour le style. Qui peut le croire, dès lors ? Comment quelqu'un qui manque à ce point de style pourrait-il dire la vérité ?

  Céline ayant lui la musique dans la peau, n'a en revanche aucune peine à mettre les lecteurs de son côté. " Si je l'écris, on me croira ", lâche-t-il lors d'un autre règlement de compte. Avec Vaillant, cette fois, tout aussi à plaindre que Sartre puisque lui aussi dépourvu de tout style et forme.
  " Si je l'écris, on me croira. " Superbe prétention qui fait du style l'égal de la pensée en tant que moyen d'accéder à la vérité. Rien de moins. Le mot le plus musical n'est donc pas seulement le plus juste, il est aussi le plus vrai. C'est vrai parce que c'est bien écrit. Tout à la pointe de la plume.
  Présomptueux, Céline ? Pas si sûr, si l'on songe à ce qu'écrit Proust dans son admirable article sur Flaubert par " l'usage entièrement nouveau qu'il a fait du passé défini, du passé indéfini, de certains pronoms et de certaines prépositions ", ce romancier aurait renouvelé presque autant notre vision des choses que Kant avec ses Catégories.

  Contrairement à ce que l'on a coutume de croire, c'est par son style plutôt que par ses idées que Céline a bouleversé, lui aussi, notre façon de voir. " Je ne suis pas un écrivain à message ", s'insurge-t-il dans un entretien, " surtout pas un écrivain à idées. Pour les idées, voir le dictionnaire et les encyclopédies. Ils en sont pleins. " Il a raison, ça n'est pas avec des idées mais avec des mots que l'on fait de la littérature.
  Et en effet, ce qui dérange une certaine critique, qui la fait éructer de si belle lors de la parution du Voyage, ce ne sont pas les idées de l'auteur mais bien la radicale nouveauté de son écriture. Rien là de bien surprenant. L'Histoire de l'art nous montre que la bourgeoisie lâche ses critiques dès que l'on s'avise de toucher à son style (au style officiel, expression d'un certain ordre), comme l'indique l'ironie mauvaise d'un certain Leroy, chroniqueur au Charivari, à la découverte du tableau de Monet, " impression soleil levant ". Tous des impressionnistes ! s'indigne ce défenseur de l'ordre pictural. C'est à son corps défendant que le mot fera fortune. Les temps n'ont guère changé si l'on considère les propos malveillants d'une presse bien écrivante à l'égard de Claude Simon, lauréat du Nobel tout de même, ce qui aurait dû flatter l'orgueil national.

  Il n'y a pas pourtant de quoi fouetter un bourgeois dans les sujets abordés par les impressionnistes, écologistes avant l'heure et préoccupés surtout par la couleur - car la peinture c'est la couleur, la couleur avant toute chose -, non plus, tout bien considéré, que dans le contenu de l'œuvre de Claude Simon ou du Céline du Voyage.
  Mais voilà, avec sa petite musique empruntée au langage parlé, son octosyllabe dévastateur, il rompait avec cinq siècles de littérature. Toucher au style c'était comme l'écrit le peintre Jean Dubuffet, toucher en plein cœur la bourgeoisie.
  " Si vous voulez frapper au cœur la classe sévissante, frappez-la à ses subjonctifs, à son cérémonial de beau langage creux. "
  Si Dubuffet l'écrit, on peut le croire. Il est probable que la " caste sévissante " aura du mal à se relever du coup que Céline a porté à son subjonctif. 
             Alain  LEYGONIE.  
  (BC n°144, sept. 1994).

 

 

 

 

                                                                                                          ***

 

 

 

                                A ROBERT BRASILLACH

                                                    le 28 [septembre 1943.]

                 mon cher Brasillach

  Croyez-moi je vous prie très touché par votre magnifique article dont les termes surpassent mon bien faible mérite de mille coudées ! sans feinte modestie ! je vous prie de me croire. A vous je vais tout dire - et vous me comprendrez tout de suite. Il me semblait avant le Voyage, observant (par comparaison) le trafic de la rue, si incohérent - ces voitures, ces gens qui se butent, culbutent, se battent pour avancer, tout ce zigzag, cette incohérence des démarches absurdes et si gaspilleuses, si imbéciles, qu'il devrait y avoir tel le métro un chemin plus net, plus clair, plus intime pour se rendre en un point sans tout ce gaspillage, sans toute cette fastidieuse incohérence - dans la façon aussi de raconter mes histoires.
  Je vous énonce ainsi la difficulté simplement : passer dans l'intimité même du langage, à l'intérieur de l'émotion et du langage, à l'aveugle pour ainsi dire comme le métro sans se préoccuper des fastidieux incidents de l'extérieur. Une fois lancé de la sorte, arriver au bout d'émotion en émotion - au plus près toujours, au plus court, au plus juste, par le rythme et une sorte de musique intime une fois choisi, à l'économie, en évitant tout ce qui retombe dans l'objectif - le descriptif - et toujours dans la transposition. Le rythme me donne mes rails - et je n'en sors jamais. Je ne sors jamais de l'émotion non plus - (deux mots illisibles) chantants - sinon je ne l'admets pas dans mon récit - dans mon métro - Ainsi je vais mon petit trafic - Ce n'est pas bien sorcier.
  Et je vous remercie encore.
  Bien amicalement
                                                                                                                                      L.F. Céline

 (Lettres, Pléiade, Gallimard, octobre 2009, p. 739, 43-36).


 

 

 

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             STYLE PROFILE, RAILS PROFILES...

  La surface est plus fréquentable !... la vérité !... voilà !... alors ?... j'hésite pas moi !... c'est mon génie ! le coup de mon génie ! pas trente-six façons !... j'embarque tout mon monde dans le métro, pardon !... et je fonce avec : j'emmène tout le monde !... de gré ou de force !... avec moi !... le métro émotif, le mien ! sans tous les inconvénients, les encombrements ! dans un rêve !... jamais le moindre arrêt nulle part ! non ! au but ! au but ! direct ! dans l'émotion !... par l'émotion ! rien que le but : en pleine émotion... bout en bout !
 - Comment ?... comment ?
 - Grâce à mes rails profilés ! mon style profilé !
 - Oui !... oui !...
 - Exprès profilés !... spécial ! je les lui fausse ses rails au métro, moi ! j'avoue !... ses rails rigides !... je leur en fous un coup !... il en faut plus !... ses phrases bien filées... il en faut plus !... son style, nous dirons !... je les lui fausse d'une certaine façon, que les voyageurs sont dans le rêve... qu'ils s'aperçoivent pas... le charme, la magie, Colonel ! la violence aussi !... j'avoue !... tous les voyageurs enfournés, bouclés, double-tour !... tous dans ma rame émotive !... pas de chichis !... je tolère pas de chichis ! pas question qu'ils échappent !... non ! non !

 - Vous voyez ça ! vous voyez ça !
 - Et toute la Surface avec moi ! hein ? toute la Surface ! embarquée ! amalgamée dans mon métro ! tous les ingrédients de la Surface ! toutes les distractions de la Surface ! de vive force ! je lui laisse rien à la Surface !... je lui rafle tout !...
 - Ah !... ah !...
 - Non, Colonel !... non, parfaitement !... tout dans métro émotif !... les maisons, les bonhommes, les briques, les rombières, les petits pâtissiers, les vélos, les automobiles, les midinettes, les flics avec ! entassés, " pilés émotifs " !... dans mon métro émotif ! je laisse rien à la Surface !... tout dans mon transport magique !...

 [...] Pissez ! pissez dans votre flaque, Colonel ! vous dégoulinez, Colonel ! vous m'avez compris, Colonel ?
 - Oh, oui ! oh, oui !
 - Mais attention ! le détail !... le détail ! vous êtes pas sur des rails ordinaires !... votre récit est pas ordinaire !
 - Oh, non ! oh, non !
 - Pour un rien du tout... vous crevez tout : ballast ! voûtes !... un souffle ! une cédille !... à culbuter ! mille à l'heure ! votre récit verse ! déraille ! votre rame laboure ! c'est l'écrabouillure très infecte ! honteuse ! vous et vos 600 000 lecteurs !... satané sinistre ! pour un souffle ! sur un souffle !... en bouillie !...
 - Alors ?... alors ?
 - Alors, Colonel... c'est là qu'est le génie !
 - Le génie encore ? le génie de quoi ?...
 - De pas dérailler, pardi ! jamais dérailler !
 - Oui, mais alors ? "

  Il jetait de ces regards éperdus... vers la pissotière !... mais il y allait pas tout de même ! il refusait !...
 " Vous n'y allait pas ?... vous n'y allait pas ? bon ! tant pis ! je résume !... je vous rererésume !... vous me comprenez, Colonel ! pas du tout des rails ordinaires ! du style ordinaire ! non ! non !
 - Oh non !... oh non !
 - Des rails tout à fait spéciaux, des rails qu'ont l'air tout à fait droits et qui le sont pas !... que vous avez, vous, biseautés !... vous-même ! d'une façon tout à fait magique !... vicieuse !...
 - Ah, oui ! oui ! oui ! truqués !
 - C'est ça ! truqués ! "
 Il me toise !... et il me fait une de ces têtes !
 " Vous !... vous !... comment vous ?...
 - Vzzz ! vzzz ! vzzz ! "
 Je lui réponds ! je lui fais vzzz puisqu'il veut pas se décider à aller à la pissotière !... qu'il urine là !... tel quel ! qu'il se soulage ! enfin !
 Il me regarde de plus en plus fixe.
 " Vous voulez pas que je vous conduise ? " Je lui offre... y a pas vingt-cinq mètres de nous à la pissotière... y a attroupement à présent... des gens de plus en plus curieux...
 " Allons-nous en, Colonel !
 - Non !... je vous écoute ! "

 [...] - Si vos rails sont droits, Colonel, du style classique, aux phrases bien filées...
 - Alors ?... alors ?
 - Tout votre métro verse, Colonel ! vous crevez le décor ! le ballast ! la culbute ! vous crevez la voûte ! vous tuez tous vos voyageurs ! une marmelade, votre métro ! [...] Donc gafe Colonel !... horrible péril !... allez pas lancer votre rame sur des rails droits ordinaires ! non ! non !... non !... je vous adjure ! que sur les rails biseautés " spécial " ! profilés " spécial " ! par vous-même ! vous fiez à personne pour l'ouvrage ! ouvragés au poil de micron ! vzzz ! vzzz !... "
 Mon vzzz ! vzzz ! lui faisait de l'effet... son pantalon dégoulinait... il pataugeait bien dans sa flaque... la flaque de plus en plus grande...

 [...] " Vous voulez plus de détails ?... des détails plus que plus qu'intimes ?
 - Oh, oui !... oui !... oui !...
 - Bon !... Les trois points ! me les a-t-on assez reprochés ! qu'on m'en a bavé de mes " trois points " !... Ah, ses trois points !... Ah, ses trois points !... Il sait pas finir ses phrases !... Toutes les cuteries imaginables ! toutes Colonel !
 - Oui, mais tout de même vos trois points ?... vos trois points ?...
 - Mes trois points sont indispensables !... indispensables, bordel Dieu !... je le répète : indispensables à mon métro ! me comprenez-vous Colonel ?
 - Pourquoi ?
 - Pour poser mes rails émotifs !... simple comme bonjour !... sur le ballast ?... vous comprenez ?... ils tiennent pas tout seuls mes rails !... il me faut des traverses !...
 - Quelle subtilité !
 - Mon métro bourré, si bourré... absolument archicomble... à craquer !... fonce ! il est sur sa voie !... en avant !... il est en plein système nerveux... il fonce en plein système nerveux !... vous me saisissez, Colonel ?
 - Un petit peu... un petit peu...
 - Mon métro que je vous raconte est pas une guimbarde imbécile qui cahote, berloque, titube, s'accroche à tous les carrefours !... non !... mon métro s'arrête nulle part !... je vous l'ai dit ! je vous le répète Colonel !
 - Oui ! oui ! oui !... c'est extraordinaire !
 (Entretiens avec le Professeur Y, Gallimard, Folio, 12 décembre 1995, p.83).

 



 

 

                                                                                                            ***

 

 

 

                DU PRECHI PRECHA...

   Une manière qui a fait scandale à l'apparition du Voyage. Votre style bousculait beaucoup d'habitudes.

 
- Ça s'appelle inventer. Prenez les impressionnistes. Ils ont sorti leur peinture au grand jour, ils sont allés peindre à l'extérieur, ils ont vu comment on déjeune vraiment sur l'herbe. Les musiciens ont travaillé de leur côté. De Bach à Debussy il y a une grosse différence. Ils ont fait des révolutions. Ils ont fait bouger les couleurs, les sons. Moi c'est les mots, la place des mots. En ce qui concerne la littérature française, alors là je vais faire le savant, il ne faut pas m'en vouloir : nous sommes les pupilles des religions catholique, protestante, juive... enfin des religions chrétiennes. Ceux qui ont dirigé au cours des siècles l'instruction des Français ce sont les jésuites.

  Ils nous ont appris à faire des phrases traduites du latin, bien balancées, avec un verbe, un sujet, un complément, un rythme. Bref du prêchi, du prêcha, du sermon. On dit d'un auteur : " Il file bien la phraaase "... Moi je dis : " C'est pas lisible. " On dit : " Quel magnifique langage de théâtre ! " Je regarde, j'écoute : c'est plat, c'est rien, c'est zéro. Moi, j'ai fait passer le langage parlé à travers l'écrit. D'un seul coup.

 Ce passage est ce que vous appelez votre " petite musique ", n'est-ce pas ?

 - Je l'appelle " petite musique " parce que je suis modeste, mais c'est une transposition très dure à faire, c'est du travail. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais c'est calé. Pour faire un roman comme les miens, il faut écrire quatre-vingt mille pages à la main pour en tirer huit cents. Les gens disent en parlant de moi : " Il a l'éloquence naturelle..., il écrit comme il parle... c'est les mots de tous les jours... ils sont presque en ordre... on les reconnaît. " Seulement voilà ! c'est " transposé ". C'est juste pas le mot qu'on attendait, pas la situation qu'on attendait. C'est transposé dans le domaine de la rêverie entre le vrai et le pas vrai, et le mot ainsi employé devient en même temps plus intime et plus exact que le mot tel qu'on l'emploie habituellement. On se fait son style. Il faut bien. Le métier c'est facile, ça s'apprend. Les outils tout faits ne tiennent pas dans les bonnes mains. Le style c'est pareil. Ça sert seulement à sortir de soi ce qu'on a envie de montrer.

 Que cherchez-vous à montrer ?

 - L'émotion. Le biologiste Savy a dit une chose très juste : au commencement était l'émotion et pas du tout au commencement était le verbe. Quand vous chatouillez une amibe, elle se rétracte, elle a de l'émotion ; elle parle pas, mais elle a de l'émotion. Le bébé pleure, le cheval galope, à l'un, à l'autre, il faut apprendre à parler, à trotter. Seulement nous on nous a donné le verbe. Ça donne l'homme politique, l'écrivain, le prophète. Le verbe, c'est horrible, c'est pas sentable. Mais arriver à la traduire cette émotion, c'est d'une difficulté qu'on n'imagine pas... c'est horrible... c'est surhumain... c'est un truc qui vous tue le bonhomme.

 Vous avez pourtant toujours éprouvé le besoin d'écrire.

 - On ne fait rien gratuitement. Faut payer. Une histoire qu'on imagine, ça ne vaut rien. Seule compte l'histoire qu'on paye. Quand c'est payé, alors on a le droit de transposer. Autrement c'est mauvais. C'est ce que fait tout le monde... je veux dire ceux qui ont tout : le Nobel, l'Académie, la presse, le grand prix du charlatanisme. Si j'avais de l'argent je les laisserais bien s'arranger entre eux. Je ne peux plus écouter la radio... ils découvrent un " génie " par semaine, des Balzac tous les quinze jours, des George Sand chaque matin. Je n'ai pas le temps de suivre. Moi, je travaille. J'ai un contrat, faut que je l'exécute. Seulement j'ai eu soixante-six ans aujourd'hui, je suis mutilé à 75 %. A mon âge la plupart des gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à Gallimard. Alors je suis obligé de continuer...
 (Interview avec Claude Sarraute, Le Monde, Cahiers Céline 2, Céline et l'actualité littéraire 1957-1961, NRF, Gallimard, 18 février 1982, p.170).

 

 

 

                                                                                                                     ***

 

 

 

                  METTRE LE LECTEUR DANS UN PAQUEBOT...

 A. Z. : Oui, nous y reviendrons d'ailleurs tout à l'heure si vous le voulez bien. Mais j'aimerais que nous abordions pour commencer le problème littéraire. Ceux qui n'ont pas lu votre ouvrage se demandent s'il ressemble, pour le style par exemple, d'abord, à vos anciens ouvrages, au Voyage par exemple.
 L.-F. C. : Il est difficile de changer de style, c'est même impossible. Les peintres paraît-il changent de style, mais enfin... les écrivains aussi... moi je ne crois pas que ça me soit arrivé. L'affaire du style, si j'ose dire, m'intéresse plus spécialement, parce que je suis un styliste. J'ai cette faiblesse, et je crois que c'est une faiblesse peu répandue, mais il faut dire que c'est ce qu'il y a de plus difficile, le style.
  Envoyer des messages ou des pensées profondes, je n'ai qu'à ouvrir un ouvrage spécialisé, j'en ai plein, je n'ai qu'à regarder dans la médecine, j'en ai plein, je vais facilement briller, étinceler, n'est-ce pas... Non. Je suis un coloriste de certains faits. Je me suis trouvé en des circonstances où par hasard la matière à décrire était intéressante.
  
Proust s'occupait des gens du monde, je me suis occupé des gens qui venaient à ma vue et à mon observation. J'ai décrit leurs petites histoires, avec un style, qui, paraît-il, est le mien.

 A. Z. : La littérature est donc pour vous d'abord une affaire de style, et quand vous dites le style, vous le distinguez de l'histoire proprement dite.
 
L.-F. C. : L'histoire, je la conforme absolument au style, de même que les peintres ne s'occupent pas spécialement de la pomme. La pomme de Cézanne, le miroir de Renoir, ou la bonne femme de Picasso, ou la chaumière de Vlaminck, ils sont le style qu'ils lui donnent. Ils ne s'occupent pas beaucoup... L'objet disparaît plus ou moins...

 A. Z. : Vous savez, quand on vous lit, nous avons l'impression que vous composez vos livres d'une façon directe, très coulante, que le fameux style parlé qui est votre caractéristique est né d'une sorte d'improvisation constante. Est-ce que c'est vrai ?
 L.-F. C. : Oh non, monsieur, pas du tout. En réalité je travaille avec beaucoup de labeur, si j'ose dire. Il y a l'éloquence naturelle. Ça évidemment, c'est une base. Mais enfin, la feuille de papier ne retient pas l'éloquence naturelle. On connaît la pauvreté que donnent les discours à la Chambre ou les plaidoiries quand elles sont transcrites en sténo. Non..., et dans le peuple, l'envoi du vanne, cela fait une petite phrase drôle et puis c'est tout.
  Maintenir un effort de stylisation de 400-500 pages demande énormément d'efforts, à savoir qu'il faut énormément revoir et revoir. Pour dire la vérité, 400 pages imprimées font 80 000 pages à la main. Le lecteur n'est pas forcé de le savoir. Il ne doit même pas le savoir. C'est l'affaire de l'auteur à effacer le travail. Vous mettez le lecteur dans un paquebot. Tout doit être délicieux. Ce qui se passe dans les soutes, ça ne le regarde pas. Il doit jouir des paysages, de la mer, du cocktail, de la valse, de la fraîcheur des vents. Tout ce qui est mécanique, ou servitude, ou service, ne le regarde pas du tout. Et vous avez un mauvais paquebot, un mauvais capitaine, un mauvais cuisinier, une mauvaise compagnie, si le passager est indisposé par ce qui fait tourner la machine, rôtir le poulet et conduire le bateau hors des écueils.
 (Cahiers Céline 2, Céline et l'actualité littéraire 1957-1961, NRF, Gallimard, février 1982, p.68).
 

 

 


                                                                                
 ***

 

 

 

            LA VULGARITE COMMENCE... AU SENTIMENT !

      La grossièreté n'est supportable qu'en langage parlé, vivant, et rien n'est plus difficile que de diriger, dominer, transporter la langue parlée, le langage émotif, le seul sincère, le langage usuel, en langue écrite, de le fixer sans le tuer... Essayez... Voici la terrible " technique " où la plupart des écrivains s'effondrent, mille fois plus ardue que l'écriture dite " artiste " ou " dépouillée ", " standard " moulée, maniérée que l'on apprend branleux en grammaire dès l'école. Rictus que l'on cite toujours n'y réussissait pas toujours, loin de là ! Force lui était de recourir aux élisions, abréviations, apostrophes... Tricheries ! Le maître du genre c'est Villon, sans conteste. Montaigne plein de prétentions à cet égard, écrit tout juste à l'opposé, en juif, semeur d'arabesques, presque du " France " avant la lettre, du Pré-Proust...

  Dès qu'on se sent un peu " commun " dans la fibre et l'intimité, le mieux, de beaucoup, sans conteste, c'est de se vouer aux bonnes manières, de faire carrière en " dépouillerie " en élégante concision, sobriété délicate, finement tremblotante, colettisme. Tous les " parfaits styles " dès lors vous appartiennent, avec plus ou moins de petit doigt, lon-laire !
  Plus rien à craindre de vos élans !... Vous ne serez jamais découvert, le monde, si bourbeux, si porc, tellement irrémédiablement bas du cul, ses " chiots " toujours si près des talons, ne se torche que de papillottes, pasteurisées... Toute sa distinction !... La seule à vrai dire. Pour cette raison et nulle autre, vous observerez que les dames s'effarent et se déconcertent, interpellées en durs propos, tressaillent des moindres grossièretés.

  Elles toujours si près du balai, toujours si boniches par nature, dès qu'elles écrivent, c'est au plus précieux, au plus raffiné, aux orchidées qu'elles s'accordent... Elles n'empruntent qu'à Musset, Marivaux, Noailles, ou Racine, leurs séductions, leurs travestis. Supposons qu'elles se laissent aller... quel déballage ! une minute ! Jugement de Dieu !... Ce serait alors vraiment la fin du monde ! Ecrire pourtant de cul, de bite, de merde, en soi n'est rien d'obscène, ni vulgaire. La vulgarité commence, Messieurs, Mesdames, au sentiment, toute la vulgarité, toute l'obscénité ! au sentiment ! Les écrivains, comme les écrivaines, pareillement enfiotés de nos jours, enjuivés, domestiqués jusqu'aux ventricules depuis la Renaissance, n'ont de cesse, s'évertuent, frénétiques au " délicat ", au " sensible ", à " l'humain "... comme ils disent...
  Dans ce but, rien ne leur paraît plus convaincant, plus décisif, que le récit des épreuves d'amour... de l'Amour... pour l'Amour... par l'Amour... tout le " bidet lyrique " en somme... Ils en ont plein les babines, ces croulants dégénérés maniéreux cochons de leur " Amour " !...

   C'est en écrivant d'Amour à perte d'âme, en vocabulant sur mille tons d'Amour, qu'ils s'estiment sauvés... Mais voici précisément, canailles ! le mot d'infamie ! le rance des étables, le vocable le plus lourd d'abjections qu'il soit !... l'immondice maléfique ! le mot le plus puant, obscène, glaireux, du dictionnaire ! avec " cœur " ! Je l'oubliais cet autre renvoi visqueux ! La marque d'une bassesse intime, d'une impudeur, d'une insensibilité de vache vautrée, irrévocable, pour litières artistico-merdeuses extraordinairement infamantes...
  Chaque lettre de chacun de ces mots suaves pèse sa bonne demi-tonne de chiasse, exquise... Tous les jurys Feminas s'en ravissent intimement, festoyeusement " tout à la merde ", s'en affriolent en sonnets, pellicules, conférences, mille tartines et téléphones et doux billets...
 (Bagatelles pour un massacre, Ecrits polémiques, Ed. 8, août 2017, p.204).

 

 


 

                                                                                                  ***

 

 

 

                  POUR MOI, C'EST TOUT DU  " GONCOURT "...
 
 
Tout le monde parle de " littérature ". Je peux moi aussi, à mon tour donner ma petite opinion... Je me souviens, à ce propos, d'une petite série d'articles qui m'ont semblé fort marrants... dans les Nouvelles Littéraires (quand je veux me crisper je les achète)... Yves Gandon, soi-disant critique, armé d'une forte brosse à reluire, passait en revue, avec quel soin ! pour l'admiration des lecteurs, quelques textes les mieux choisis, de quelques grands contemporains... L'astuce du commentateur, sa prouesse en tout admirable, consistait à souligner tout le Charme, les fins artifices, les pertinentes subtilités, tout le sortilège de ces Maîtres, leurs indicibles magies, par l'analyse intuitive, très " proustageuse " , de
quelques textes particulièrement chargés de génie.

 Labeur, entreprise, dévotion d'une extrême audace ! d'une périlleuse délicatesse ! Le commentateur frissonnant se risquait encore plus oultre... mais alors, perlant d'angoisse ! jusqu'au Saint des Saints ! jusqu'au Trésor, jusqu'au Style ! au reflet de Dieu ! jusqu'aux frémissements de la Forme chez ces Messies de la Beauté ! Après quelques pieuses approches ! Quel luxe inouï de préambules !... Que de fragiles pâmoisons !... Ah ! Si l'on me traitait de la sorte, comme je deviendrais impossible ! Regardons-le travailler... Bientôt chancelant... tout ébloui... notre guide se reprend encore... défaille. Les mots viennent à lui manquer... Haletant, il nous demande si nous pouvons encore le suivre... endurer tant de splendeurs... Sommes-nous dignes ?... Sommes-nous dignes ? Lui-même qui croyait tout connaître... il se trouble à perdre les sens ... Il se faisait une idée... quelque imagination confuse de l'étendue, de la profondeur, des gouffres de ces styles... Présomptueux !... Il ne connaissait rien !...

 Les Prémices à peine !... Dans ce manoir aux mille et une merveilles, tout succombant d'admiration... Gandon titube !... tout chancelant... Grelotte !... Tragédie !... La Tragédie !... Ah ! l'Intrépide !... d'ornements indicibles en cascades exquises... de passages sublimes en plus sublimes encore... en chutes vertigineuses... ces textes de maîtrise... littéralement magiques se révèlent ruisselants d'apports infinis esthétiques... de bouleversants Messages... d'inappréciables gemmes spirituelles... On ne sait plus où se prosterner davantage... Ah ! vraiment c'en est trop ! Gandon, lui-même transposé cependant, par la foi qui l'embrase, n'en peut plus... Il se rend !... Il se donne !... Il nous adjure à son secours. Ah ! vite ! Agissons, assistons ! Soutenons Gandon !...

 Ah ! malheur à qui ne soupire ! Et la violence ! imaginez ! de cette simple virgule ! Mais c'est le génie ! C'est le génie !... Et la faiblesse irrésistible de cette chute différée ? Ah ! mordez ce trait singulier... ces deux conjonctions... qui s'affrontent... Ah ! l'est-il caractéristique !... Il refait Pascal en trois mots... Racine en douze !... Ah ! comme il nous prend par l'adverbe ! Ah ! le monstre ! Ah ! le divin !... Ah ! Ce Gide enfin !... Ce Maurras ! Ah ! ce Maurois ! Qu'en direz Proust ?... Ah ! les vertiges de ce Claudel ! Ah ! l'infini Giraudoux ! Ah ! Gandon ! Pourquoi ne chanterais-tu pas ?... Ce serait encore, je l'assure, bien plus meilleur, bien plus merveilleux !... plus amoureux !...

  Voyez par ci ! Voyez par là !
  Comment trouvez ceci ?...
  Voyez par ci ! Voyez par là !
  Comment troooouuvez-voûs cela ?

 C'est ainsi dans Les Cloches de Corneville avec la musique, l'ombrelle et les intonations...

 ... Moi, dans tout ceci, qu'il admire Gandon, je ne trouve pas un pet de lapin, je devrais peut-être avoir honte ! mais j'ai beau m'écarquiller, les clartés ne m'arrivent pas... Je dois être bien opaque... Pour moi c'est tout du " Goncourt "... me rassembler, me raidir, me pincer encore, me suspendre, je ne trouve rien du tout... Dans aucun de ces gens-là, et puis non plus dans tous les autres de la même vendange. Je dois être vaguement infirme. A mon sens obtus, ils se ressemblent tous... farouchement dans l'insignifiance... Un petit peu plus, un petit peu moins de plastronnage, de cuistrerie, tortillage, de velléités, d'onanisme.
 C'est tout ce que je peux découvrir !... Je me rends bien compte qu'ils essayent de faire des grands et des petits effets, qu'ils se donnent du mal, c'est exact pour faire lever un peu la pâte sur ces platitudes... mais la pâte ne lève jamais... C'est un fait... qu'on a beau prétendre le contraire, c'est loupé... ça flanche... ça découle...
 (Bagatelles pour un massacre, Ecrits polémiques, Ed. 8, août 2017, p.161).  

 

 

 

                                                                                                 ***

 

 

 

              JOUER DE LA FLUTE A L'ENVERS.

  Dès Voyage, commence pour Céline une sorte de course contre tout ce qui se cristallise, se fige, conçu comme un obstacle à la communication, à la subjectivation. Véritable course à "contre-courant ", peut-on dire, de l'existence. Vivre en faisant abstraction de son individualité biologique ? De son identité ? Ce n'est pas sans raison que notre auteur qualifiera l'effort de l'écriture et de toute création comme un genre de " suicide ".
 " Ami, me dis, où tu t'es mis !... t'as joué de la flûte à l'envers !... t'as pas attiré les vrais rats... t'aurais modulé dans le bon sens, t'aurais attiré les vrais gens, enivré l'élite, les cœurs purs... précipité tout ça aux tanks, à l'abattoir, aux phosphores, aux grilleries-lamineries-les tripes, les Droits de l'Homme et fraternité ! y aurait pas trop de rosettes pour toi, de cravates, contrats et petits fours !... Un trou dans le Rideau de fer t'aurais ! rentrerais, sortirais comme veux !... t'as pas modulé dans le bon sens ! "

 Est-ce si sûr ? On est bien obligé de constater que Céline ne laisse aucun lecteur indifférent, que les messies de l'Horreur et de la catastrophe, tout autant que les " rentiers anarchistes " et les nationalistes réactionnaires ont été interpellés par son œuvre.
  Peu d'écrivains ont donné lieu à la création d'une bibliothèque consacrée à ses œuvres ni à autant de publications rageuses : comme si chaque lecteur avait rencontré au niveau de Céline une interrogation à laquelle, bon gré, mal gré, il se sentait tenu de répondre... sans y parvenir.

 Peu d'écrivains ont su capter dans la culture ambiante, l'air du temps, ce qui s'y disait de façon plus ou moins aberrante : la nécessité de réhabiliter les puissances de l'imaginaire, de réduire les prétentions exorbitantes de la pensée technicienne, de restaurer une respiration entre la langue constituée et la parole.
  Rien ne montre mieux l'importance de Céline dans son siècle que le passage dans le domaine public d'un nombre considérable d'expressions, d'inventions issues de ses écrits.
 " Notre littérature mon vieux n'existe plus. C'est une archéologie " écrit Céline à Dabit. Sans compter les titres que des écrivains doivent à son œuvre :
 - les mains sales,
 - les jeux sont faits,
 - la putain respectueuse,
 - le Diable et le bon Dieu,
 - les Portes de la Nuit,
 - les mots.

 Il suffit d'ouvrir un journal pour découvrir les traces du verbe célinien. Ce passage d'une œuvre dans la langue usuelle prouve, si besoin est, que loin d'être l'interprète d'une mystique de la destruction, Céline occupe dans son siècle une authentique place de grand Classique.
 (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.56)

 

 

 

                                                                                                 ***

 

 

                        LA RATIONALITE DE LA LANGUE.

  Le soi-disant culte de l'irrationnel chez Céline n'est qu'un retour à la rationalité de la langue qu'il désencombre, dont il enlève les " fausses " fenêtres, les symétries, le remplissage. Témoin ce monologue de Féerie I :
 " les bruits triomphent, je suis saoul, je rends... Vous êtes dégagé ! vous direz... c'est entendu !... mais l'escadron ?... le cri du colonel, tout seul, vingt mètres en avant de l'étendard ?... le déploiement en bataille !... latte haute !
 - C h a a a r g e z !
 Ordre des escadrons !... " Deux ! Un !... Trois !... Quatre !... " Le grandiose éventail de charge !... l'ébranlement !... ce tonnerre ! et les trois brigades ! les échelons !... la division !... les vingt mille bourdons ventre à terre ! Tout le Corps d'Armée !... vous entendez la plainte du sol ?... comme un géant geignement qui monte... la trombe des sabots qui monte... une plainte du sol qui éteint tout... même le soutien d'artillerie, les " Volants "... qui tirent, là, juste... On entend plus que la plainte du sol... la plainte remplit tout !... tout l'écho !... c'est à réentendre !... Vous êtes emportés, compressés, la charge, genou à genou !... tombeau ouvert !... jusqu'au ciel l'écho ! jusqu'au ciel ! Tagadadam ! Tagadadam ! "

 Où est la déconstruction du langage, sinon dans l'incapacité du lecteur à " lire " ? L'auteur en était fort conscient : " d'abord y a votre ignoble façon de lire... vous retenez pas un mot sur vingt... "
  Mariage Hindou du Ciel et de la Terre, Scène primitive, vertige devant le monde pulsionnel... Céline dit vraiment beaucoup de choses pour quelqu'un que l'on s'acharne à présenter comme cherchant un " vide de sens ".

 " Où que vous étiez en août 14 ?... je redemande ! pas dans les Flandres ?... ni Charleroi ?... Faut savoir à qui que vous en veult ! où que vous envoyez vos chines ! Vous êtes commentateur-vengeur ? établi ? patenté ? grossi ? six cartes des différents Partis ? au micro, vengeur ! Au micro ! tous les vengeurs sont en ondes ! en plis ! mise en plis ! replis ! frisettes ! fossettes ! mis ! Personne pour arrêter les tanks mais cette offensive volcanique ! Cette " furia canto " plein les airs ! à tonnerre milliards kilocycles ! déluges blablas !
  Folie, cohue, les mêmes en Grève à l'équarrissage national ! A l'arrachage des yeux des vaincus ! Les grands orgasmes des Prudents ! L'Armée Sade en piquenic d'Histoire ! L'Eglise que ça va s'édifier dans mettons, dix... vingt ans ! Petiot Pape ! L'Europe-la-Goulue ! ".

  Céline était tout à fait conscient de sa recherche et de la rigueur qu'il s'imposait : " les caractères d'un livre ne sont jamais complètement réalisés. Ils sont ébauchés et c'est à partir de cette ébauche que vous pouvez aller dans le sens de l'objectif - le cinéma - ou du subjectif - le roman ". On pourrait dire que Céline s'efforçait de rester aussi loin de cet " objectif " que de ce " subjectif ".
 (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.46).

 

 

 

 

                                                                                                              ***

 

 

 

         INTERVIEW avec Julien ALVARD  (Ring des Arts).

            L'Impressionnisme.

  Comment je me suis intéressé à cette question du style, parce que je suis toujours en train de trifouiller des phrases. Un musicien ne laisse pas les sons tranquilles, un peintre ses toiles, un chimiste... pour moi c'est la même chose avec les phrases. En peinture le grand changement c'est l'impressionnisme. Avant Cézanne on avait fait des pommes, mais les pommes de Cézanne ont quelque chose de particulier. Elles valent des milliards, ce n'est pas ce qui nous intéresse. C'est la même chose avec Les Déjeuners sur l'herbe. Il y en a eu beaucoup avant l'impressionnisme. Puis il y a celui de Monet. Tout ceci pour moi ça m'est égal. En peinture, je n'y connais rien, Monsieur. Je trouve Meissonnier parfait, je suis chromo. Par contre les phrases ça m'intéresse. Je suis obligé d'en faire pour des raisons alimentaires entre autres. Il m'a paru que j'étais assez doué pour tripoter les phrases. C'est comme ça.

 En peinture, Le Radeau de la Méduse c'est très bon, comme L'Angélus de Millet, excellent. Ce qui s'est passé, c'est que l'impressionnisme a mis les choses dehors. Les Canotiers sont dehors, les pommes aussi. Je fais la même chose pour le langage. Le langage parlé est dehors, le langage écrit est dedans, je le mets dehors. Il y a des complications ; la mairie d'Auvers-sur-Oise n'est pas une vraie mairie chez Van Gogh ; mais elle est bien quelque chose puisque les connaisseurs se pâment.
  Il y a quelque chose qui cloche dans l'architecture. Ici c'est la même chose. Je fais rentrer les gens par la bonne porte, les gens ne sont pas perdus, ils s'y reconnaissent, ils montent l'escalier un peu tordu, les fenêtres gondolent, les mots ne sont pas faux, mais ce n'est pas ceux qu'on attendait. Ce n'est pas de l'argot, c'est idiot d'écrire en argot, ce n'est pas non plus le sermon à la française, ni ceci ni cela. Quand on regarde par la lucarne on voit un vrai paysage, ce n'est pas non plus ce qu'on attendait mais c'est un paysage. Quand ils ont bien regardé, je fais descendre les gens et je les fous dehors. On me déteste. On me hait certainement à cause du style.

  Le français, c'est assez récent, c'est depuis la Pléiade. Auparavant les personnes distinguées s'exprimaient en latin. Même dans Rabelais on le sent et il voulait faire autre chose. La langue a été enseignée aux Français par les jésuites. La phrase tombe de la chaire. Par là-dessus vient Descartes avec la raison et la médiocrité. Malherbe pour tout arranger. Le résultat de cette jésuitisation cartésianisée c'est la suppression de tout ce qu'il y a d'émotif, la suppression de quantité de mots. On fait du français un langage pauvre.
  Au début était le verbe, l'Eglise reprend cela après les autres. Pas du tout au début était l'émotion. L'émotion on la trouve au bistrot, à la boxe, les gens sentent et parlent. Seulement, il n'y a pas d'architecture. Un quolibet c'est parfait, c'est bien envoyé mais il n'y a pas d'architecture.

 Autrefois pour faire de l'architecture, on avait Bourget, les Goncourt, Voltaire. Lui surtout, il est le maître. Maintenant... Bref ce petit complot contre la langue a été très cher payé. Ce qui était émotionnel a disparu. La spontanéité vient après coup. Il a fallu passer par le presssurage, le décantage. De toute façon on ne voit jamais que du résiduel. C'est normal, il faut travailler. L'éloquence naturelle c'est de la merde. Une certaine facilité de bagout c'est de la grosse matière première. Le bonhomme est fainéant.
 De plus en plus. Il est fait à la radio et à la télévision. Et puis il digère. Digérer c'est une énorme fonction. Mon truc c'est de lui lire dans la tête. Parce qu'il ne lit pas. Vous le savez comme moi personne ne lit. Chez moi, il monte. Il fait son tour, il redescend, un coup de pied au cul, il est content, il s'en va. Après il dit mais qu'est-ce que c'est, je n'aime pas ça, je le déteste.
  Le style impressionniste, c'est un tout petit truc. Je n'envoie pas de messages, je ne révolutionne pas. Je crois à la fainéantise du lecteur. Je lui donne tout craché. Il a rien à foutre, il a qu'à se prélasser.
 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.460).

 

 

 

 

                                                                                                                   ***

                                                                                                

 

 

              L'EMOTION EST CHICHITEUSE.

  Comme je lui parle de l'édition de Voyage au " Club " Céline devient songeur, se tait un instant, puis me déclare :

 - Vous n'allez pas raconter des sornettes sur mon compte ! Si vous racontez ma vie... puisque cela peut intéresser les gens... pas de fleurs... la vérité... toute nue... Dites-leur donc à vos lecteurs que je ne suis pas un écrivain, vous savez un de ceux qui esbrouffent la jeunesse, qui regorgent d'idées, qui synthétisent, qui ont des idéäs ! Je suis qu'un petit inventeur, un petit inventeur, parfaitement ! et que d'un petit truc, juste d'un petit truc... J'envoie pas de messages au monde, moi, non ! je me saoule pas de mots, ni de porto, ni des flatteries de la jeunesse !... je cogite pas pour la planète !... je suis qu'un petit inventeur, et que d'un tout petit truc qui passera pardi !! comme le reste ! comme le bouton de col à bascule ! je connais mon infime importance ! mais tout plutôt que des idéäs ! aux maquereaux, aux confusionnistes !...

  Ce que j'ai inventé, je l'ai écrit dans la Nouvellenouvellerevuefrançaise (en un seul mot)... J'ai inventé l'émotion dans le langage écrit !... Oui... le langage écrit était à sec, c'est moi qu'ai redonné l'émotion au langage écrit... comme je vous le dis... c'est pas un petit turbin je vous jure !... le truc, la magie, que n'importe quel con à présent peut vous émouvoir " en écrit " !... retrouver l'émotion du " parlé " à travers l'écrit ! c'est pas rien, c'est infime mais c'est quelque chose !
  Voilà ce que j'ai voulu dire dans la Nouvellenouvellerevuefrançaise (en un seul mot). Je peux pas vous dire, moi, en personne, combien de fois on m'a copié, transcrit, carambouillé !

  La nature ne donne, croyez-moi, que très rarissimement la faculté inventive à un homme... et encore elle se montre foutrement chiche !... tous ceux qui s'en vont bêlant qu'ils se sentent tout bourrés d'inventions, sont autant de sacrédiés farceurs... aliénés ou pas... L'émotion ne se retrouve, et avec énormément de peine, que dans le " parlé "... l'émotion ne se laisse capter que dans le " parlé " et reproduire à travers l'écrit, qu'au prix de peines, de mille patiences... l'émotion est chichiteuse, fuyeuse, elle est d'essence évanescente... il n'est que de se mesurer avec, pour demander très vite pardon !... la rattrape pas qui veut la garce ! que non !... des années de tapin acharné, bien austère, bien monacal, pour rattraper, et de la veine !...

  L'écrivain qui ne se met pas brochet, tranquillement plagiaire, qui ne chromote pas, est un homme perdu... il a la haine du monde entier... on attend de lui qu'une seule chose, qu'il crève pour lui secouer tous ses trucs... C'est pas  lui qui gagne des millions en dollars ou en roubles par an... Ce sont les " chromos "... tous " chromos "... pour ça qu'ils se vendent mieux que tous les autres ! les prix Goncourt à côté d'eux n'existent pas ! qu'est-ce qui gagne dans le monde entier ? qu'a la faveur absolue ? des masses et de l'élite ? aussi bien en U.R.S.S. qu'à Colombus (Ohio) qu'à Vancouver du Canada, qu'à Fès du Maroc, qu'à Trébizonde, qu'à Mexico ?... le " chromo ", les Delly, le " chromo ", Saint-Sulpice partout ! kif belles-lettres ! musique ! peinture ! la morale et les bonnes manières ! " Chromos " ! Les Delly " chromos " sont les auteurs les plus traduits de toute la langue française... bien plus traduits que les Balzac, Hugo, Maupassant, Anatole, etc..., Péguy, Psichari... qu'étaient pourtant eux aussi, il faut l'avouer... Romain Rolland... vachement " chromos " !... mais qu'existent pas question la fadeur, l'insipidité, la morale à côté des Sister Brother Delly ! ah ! pas du tout !...
 (Interview avec André Brissaud, Bulletin du Club du meilleur livre, Cahiers Céline 1, mai 1985, p.160).

 

 

 

 

                                                                                                                   ***


 

 

 

               AUTOUR DE L'EMOTION.

   Je crois que le rôle documentaire, et même psychologique, du roman est terminé, voilà mon impression. Et alors, qu'est-ce qui lui reste ? Eh bien, il ne lui reste pas grand chose, il lui reste le style, et puis les circonstances, où le bonhomme se trouve. Proust évidemment se trouvait dans le monde, et bien il raconte le monde, n'est-ce pas, ce qu'il voit, et puis enfin les petits drames de la pédérastie. Bon, très bien. Mais enfin, il s'agit de se placer dans la ligne où vous place la vie, et puis de ne pas en sortir, de façon à recueillir tout ce qu'il y a ; et puis de transposer en style.
  Alors, question de style... Le style de tous ces trucs-là, je le trouve dans le même ton que le bachot, dans le même ton que le journal habituel, dans le même ton que les plaidoiries, dans le même ton que les déclarations à la Chambre, c'est-à-dire un style verbal, éloquent peut-être, mais en tout cas certainement pas émotif. Je les regarde comme les impressionnistes devaient regarder les peintres de leur époque, qui le leur rendaient bien.

  Evidemment l'impressionniste, quand il regardait l'église d'Auvers par un peintre de l'époque, un bon peintre de l'époque, ce n'était pas du Van Gogh ! Et l'autre disait : " Mais c'est une horreur, c'est un malfaiteur, il faut le tuer ! " Eh bien, ils pensent encore ça de mes livres, évidemment. Je dis que ce que l'on fait, ce sont des romans inutiles, parce que ce qui compte, c'est le style, et le style personne ne veut s'y plier. Ça demande énormément de travail, et les gens ne sont pas travailleurs, ils ne vivent pas pour travailler, ils vivent pour jouir de la vie, alors ça ne permet pas beaucoup de travail.
  Les impressionnistes étaient de très gros travailleurs. Sans travail, il n'y a pas grand-chose à faire. Il y a l'éloquence naturelle : c'est vraiment très mauvais l'éloquence naturelle. Il faut que ça tienne à la page. Pour tenir sur une page, ça demande un très gros effort.

  Je trouve que là, il y a quelque chose à faire entièrement, un style. Eh bien, des styles, il n'y en a pas beaucoup dans une époque, vous savez. Sans être bien prétentieux il n'y en a pas beaucoup. Il y en a trois ou quatre par génération - il faut dire la vérité, parce que, si je la dis pas, personne ne la dira. Ils sont décadents eux-mêmes, après ; ils ne durent qu'un temps. Il y a une notion de la vie, une philosophie générale, qui fait que la vie est éternelle, que la vie commence à soixante ans, à cinquante ans... Non ! Non ! Elle est passagère !

  (...) Je reviens à ce style. Ce style, il est fait d'une certaine façon de forcer les phrases à sortir légèrement de leur signification habituelle, de les sortir des gonds pour ainsi dire, les déplacer, et forcer ainsi le lecteur à lui-même déplacer son sens. Mais très légèrement ! Oh ! très légèrement ! Parce que tout ça, si vous faites lourd, n'est-ce-pas, c'est une gaffe, c'est la gaffe. Ça demande donc énormément de recul, de sensibilité  ; c'est très difficile à faire, parce qu'il faut tourner autour. Autour de quoi ? Autour de l'émotion.
  Alors là, j'en reviens à ma grande attaque contre le Verbe. Vous savez, dans les Ecritures, il est écrit : " Au commencement était le Verbe. " Non ! Au commencement était l'émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l'émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trot. On a sorti l'homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c'est-à-dire le bafouillage, n'est-ce pas ?
  Ou les idées. Les idées, rien n'est plus vulgaire. Les encyclopédies sont pleines d'idées, il y en a quarante volumes, énormes, remplies d'idées. Très bonnes, d'ailleurs. Excellentes. Qui ont fait leur temps. Mais ça n'est pas la question. Ce n'est pas mon domaine, les idées, les messages. Je ne suis pas un homme à message. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style.

  Le style, dame, tout le monde s'arrête devant, personne n'y vient à ce truc-là. Parce que c'est un boulot très dur. Il consiste à prendre les phrases, je vous le disais, en les sortant de leurs gonds. Ou une autre image : si vous prenez un bâton et si vous voulez le faire paraître droit dans l'eau, vous allez le courber d'abord, parce que la réfraction fait que si je mets ma canne dans l'eau, elle a l'air d'être cassée. Il faut la casser avant de la plonger dans l'eau. C'est un vrai travail. C'est le travail du styliste.
  (Exposé enregistré : L.F. Céline vous parle, Cahiers Céline 2, février 1982, p.85)