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OCCUPATION et EXIL

1941-1951

 

 

            1941

   Février

- En février 1941, Céline après avoir regagné Paris, s'installe au 4 rue Girardon, toujours à Montmartre, à l'angle de la rue Norvins, devant la rampe d'accès au Moulin de la Galette, face à l'avenue Junot et à l'atelier de Gen Paul. C'est le peintre qui  lui a déniché cet appartement. Le couple peut quitter le 11, rue Marsollier, où la cohabitation avec la très possessive mère de Céline, dont il reconnaît qu'elle est aussi difficile à vivre que lui (ce qui n'est pas rien), est devenue pénible.
  Dans cet immeuble petit-bourgeois assez laid, il occupe au cinquième étage : " un appartement tranquille, clair, assez vaste, mais de petite-bourgeoisie, comme l'immeuble l'annonçait. Un mobilier du genre rustique breton, tel que l'eût choisi un employé de bureau ayant fait un héritage. Le tout bien briqué, ciré, luisant ", témoigne Lucien Rebatet.
 C'est là qu'il rédigera son quatrième pamphlet : Les Beaux draps.

- En face de son atelier où se réunissent les « Amis de la Butte » : Marcel Aymé, Bourdat-Parménie, Victor Carré, Louis Chervin, Clochette, Coccinelle, Daragnès, René Fauchois, Serge Perrault, Jean Perrot, Pomme, André Pulicani, Max Revol, Oscar Rosembly, Antonio Zuloaga… D’autres habitués de l’atelier auront des comptes à rendre à la Libération : Jean Bonvilliers, Benoîte Lab, Robert Le Vigan, Arthur Pfannstiel, Henri Poulain, Ralph Soupault, André Zucca… D’autres encore se feront discrets : le professeur Allaix, René Blanchetot, Jean Bouchon, un certain Denfert, Peppino Morato, Jean Noceti, Jo Varenne, André Villeboeuf…
  Tous ses amis montmartrois seront évoqués par Marcel Aymé dans
Avenue Junot.
 

 
- Le 28 février, Les Beaux draps sont publiés par les Nouvelles éditions françaises, société crée par Denoël pour les textes à orientation idéologique conforme au nouveau pouvoir.

 Durant toute l'occupation, trente-cinq textes de Céline, lettres, interviews ou réponses à des enquêtes seront publiés dans la presse pour y parler de son antisémitisme, sans rémunération. Pourtant il refuse obstinément de rallier un quelconque parti politique ou un journal. 

Dans la France de l'Occupation, Pétain (que Céline a caricaturé dans L'Ecole des cadavres sous le nom de Bedain ou de Maréchal Prétartarin) est une véritable idole, une icône sacrée. On peut discuter sa politique, critiquer ses ministres, penser que son chef de gouvernement Pierre Laval est un vieux cheval de retour de la IIIe République, trouver ridicule ou délétère l'atmosphère qui règne à Vichy, mais le personnage est intouchable. Son portrait est partout, des hymnes sont composés à sa gloire, il est l'objet d'un véritable culte qui n'a rien à envier à Staline ou à Mao.

 Tout cela n'impressionne nullement Céline qui dans une lettre à L'Appel du 9 avril 1942, finira par interpeller directement le chef de l'Etat français d'égal à égal : " Je me fous des employés je ne parle qu'au patron, comme personne ne l'a fait publiquement avant lui ni ne le refera : " Pour moi, simple et buté, une seule question qui se pose : qui détient en définitive le Pouvoir en France : Dache ou le Maréchal Pétain ? " et plus loin : " Le Maréchal Pétain, notre chef, est-il raciste, Aryen ? "

 Pendant tout le temps qu'il croit possible une victoire allemande Destouches se prend pour Céline, barde breton friand de légendes celtes, médium capable de ressentir d'interpréter et de traduire les aspirations du vieux pays gaulois. La catastrophe de la défaite a bouleversé la société française qui touche littéralement le fond. Sur ces décombres, il projette de reconstruire une communauté radicalement différente, précisant que c'est la dernière chance : " L'Histoire ne repasse pas les plats ".
  Il refuse l'ordre que tente d'imposer l'Etat français : " La Révolution nationale lui apparaît très vite comme une lugubre farce, une sorte de fascisme en charentaises pour chaisières, vieux schnocks et sacristains. La médiocrité intellectuelle et morale du personnage de Vichy n'échappe pas à sa clairvoyance. Mais surtout, il a le sentiment que sous un changement illusoire de protagonistes, c'est la société bourgeoise d'avant la guerre qui se poursuit. " (Pierre-André Dessalins, Papillon en automne).

 Les Beaux draps vont apporter les solutions. Racisme d'abord, l'impératif est de se débarrasser des Juifs que Céline continue à voir partout, toujours aussi puissants malgré les statuts, les décrets et les numerus clausus : " Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en médecine, au Théâtre, au Français, dans l'industrie, dans les banques. Paris, la France, plus que jamais livrés aux maçons et aux juifs, plus insolents que jamais. "
 
Puis battre les juifs sur leur terrain, instauration du " communisme Labiche "... Programme radical : " Je nationalise les banques, les mines, les chemins de fer, l'industrie... Ceux qui ne veulent pas travailler, je les fous en prison, les malades, je les soigne. "
 
Réduction du temps de travail : " trente-cinq heures... Il me semble que trente-cinq heures c'est le maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique. "
 
Salaire règlementaire : " Je décrète salaire national 100 francs par jour... 100 francs pour le célibataire, 150 pour les ménages, 200 francs avec trois enfants...
 
Logement et sécurité pour tous : " Le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas et le jardin de cinq cents mètres. "
 
La réforme indispensable, celle de l'école : " Pédagogie privilégiant l'éveil artistique et le sport, qui devra préserver et faire éclore l'artiste que chaque enfant porte en soi... "

- Gen Paul ne semble pas trop souffrir de l’Occupation. Les Allemands qu’il a combattus en 14 resteront toujours pour lui des Boches.  Les questions politiques lui sont étrangères. Le principal est de vendre des toiles.

   Mars

- En mars 1941, la revue Images de France évoquait l’atelier, le peintre et Céline, dans une atmosphère amicale. Gen Paul bien que mutilé, handicapé, connaît des passions amoureuses.  Céline écrit à Karen en juin 1941 : « Popaul nous donne bien du souci, en plus de sa tuberculose il est devenu amoureux. Il dépérit. Je me sers beaucoup de votre souvenir pour le ramener à la modération. L’espoir de vous revoir le calme un peu. »

   Mai
 
- Le 11, participation de Céline à l’inauguration de l’Institut d’étude des questions juives  (
voir La Semaine du 22 mai qui reproduit une photographie de Céline « parmi les invités »).

- Le 30, Céline annonce à Mahé père qu'il se rend à Quimper. C'est une réponse à un cri d'alarme du Dr Tuset concernant Noël L'Helgouarch, marin pêcheur condamné à mort par les Allemands le 15 avril 1941 pour sabotage d'un câble téléphonique. Tuset et Céline lui rende visite dans sa cellule. Céline se rend chez François Morvan à Beg-Meil, petit port au sud de Quimper et de Fouesnant. Puis, pour tenter de sauver Noël L'Helgouarch, Céline écrit à M. Georges, préfet du Finistère et à F. de Brinon, ambassadeur de Pétain auprès des autorités allemandes, qui lui répond favorablement.
  Céline a quelques espoirs. Ils seront déçus. Noël L'Helgouarch sera fusillé le 27 juin 1941.

- Participation de Céline à l’exposition La France européenne, le 31 mai 1941 au Grand-Palais (sa présence est attestée par une lettre qu’il adresse deux jours plus tard à Fernand de Brinon).

  Juin

- Bretagne, Finistère, Côtes-du-Nord. A Saint-Malo, Céline habite chez André Dézarrois qui lui prête son logis. Il lui dédiera un premier temps Scandale aux abysses. Celtisant en Bretagne pendant l’Occupation, il aura des ennuis à la Libération et sera aussi honoré pour avoir participé au Débarquement.

  Juillet

- Le 18, Evelyne Pollet séjourne à Anvers chez une amie et ne voit pas Céline qui poursuit son voyage en direction d’Amsterdam  après avoir glissé un billet dans sa boîte aux lettres.
  De retour à Anvers le 20, il expliquera brièvement qu’il s’était rendu en Hollande « pour une affaire d’argent qui n’avait pas abouti ». On sait que Céline avait ouvert un compte à la Nederlansche Bank d’Amsterdam en 1938 et déposé 184 pièces de dix florins or. Sans doute s’y rendait-il avec l’intention de retirer cette somme. Mais ce fut pour apprendre que les Allemands avaient bloqué son compte.

  Septembre

- 5, Paul Cézille, directeur de l'Institut d'études des questions juives organise l'exposition : " Le Juif et la France " au palais Berlitz.

  Octobre

- La lettre de protestation du 21 octobre 1941 au capitaine Cézille. Il constate que ses pamphlets ne figurent pas dans son exposition antisémite.

  Novembre

- Réédition de Bagatelles pour un massacre.

  Décembre

- 4, : saisie des Beaux draps en zone non occupée sur ordre du gouvernement de Vichy. Emile Brami peut écrire : " Le régime de Vichy avec son vieillard cacochyme, ses ganaches galonnées, ses amiraux sans navires, son goût masochiste de la pénitence et celui si chrétien de la rédemption, sa mythification du travail aux champs, de la paysannerie et du retour à " la terre qui ne ment pas ", sa peur du peuple et des ouvriers, juge Les Beaux draps assez révolutionnaire pour l'interdire en zone sud et le faire partiellement saisir par la police à Toulouse et Marseille. "
 
Céline ne manquera pas de s'en plaindre à plusieurs reprises : " On me brûle trois mille exemplaires " (lettre à Lucien Combelle du 29 mars 1942).

- Les 11 et 20 décembre 1941, les déclarations pour le « Parti unique » sous l’égide de Au pilori.

   Tout cela ne va qu'accroître la notoriété de Céline auprès de l'opinion à Paris: oracle et deux fois condamné, interdit par un gouvernement de gauche avant la guerre, et par un régime de droite ultra-conservateur après la défaite...

- En décembre, Gen Paul se rend à Marseille tenter de récupérer de l’argent qu’une compagne lui avait dérobé.

- Le 24, Céline demande à Victor Carré, employé de mairie, des bons supplémentaires d’alimentation pour Gen Paul et lui-même au titre d’anciens mutilés.

           1942

 La période de l'Occupation est pour Céline des plus exceptionnelle, il est célèbre, reconnu, indiscuté, indiscutable ; pour une fois en paix et en adéquation avec le monde qui l'entoure.
  Les conditions de travail au dispensaire de Bezons sont peu contraignantes. Il peut s'absenter quand bon lui semble, ce dont il ne se prive pas pour se reposer à Saint-Malo, Camaret, Quimper (en Bretagne, il se ravitaille au marché noir, achète beurre, pâtés, jambons en quantité), ou pour se rendre à Berlin.  

 Entre 1941 et 1944, en France, les cinémas, les music-halls, les théâtres refusent du monde ; les librairies sont prises d'assaut, on n'a jamais tant lu. Les ouvrages de Céline rapportent beaucoup d'argent. Le seul problème en cette période de pénurie généralisée, c'est trouver du papier pour imprimer. Son ami et admirateur Karl Epting va l'aider.
 Les Beaux draps est retiré douze fois entre le 10 mars 1941 et le 27 octobre 1943. Tous ses autres livres ressortent : L'Eglise sous une nouvelle couverture ; Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit avec des dessins de Gen Paul ; Bagatelles pour un massacre et L'Ecole des cadavres - ce dernier augmenté d'une violente préface -, illustrés par des photographies de Juifs, de nègres, de francs-maçons, d'Anglais, de parlementaires, légendés par Céline d'une façon humoristique.

   Janvier

- Le 5 janvier 1942, Gen Paul griffonne un portrait de Céline, muni de moufles, dans l’atelier. Voyage sortira en mars avec 15 dessins à l’encre. Mort à crédit en septembre avec 16 dessins. Le peintre du mouvement et des instantanés de la vie quotidienne illustrait l’écrivain qui avait su capter l’émotion et la musique de pauvres gens.
 Travail terminé le 21 février 1942 comme le laisse supposer une lettre de Gen Paul à son ami Sanz : « Par revu Zuloaga qui est à Vichy à l’ambassade… Un travail terrible m’attendait le tout est terminé. »   

   Février

- Le 1er février 1942, sa présence à un meeting de Doriot au Vel' d'Hiv, (
voir L’Emancipation nationale du 7 février qui reproduit la photo de Céline dans l’assistance). Céline a commencé Guignol' band.

- Jean Cocteau, dans une lettre au maréchal Pétain (passée  à Drouot le 28 janvier 1983), se recommandant de son cousin l’amiral Darlan écrit : « Ma seule politique est de vous suivre et de faire acte de foi en ce qui vous concerne… J’avais décidé d’écrire une grande pièce lyrique exaltant ce que votre noblesse nous enseigne… Je vous vénère et vous aime. »  

    Mars

- Il est à Berlin en mars, où il accompagne le docteur Auguste Bécart hématologue chez lequel il a rencontré Doriot « 3 ou 4 fois ». Membre du Cercle européen, du Parti populaire français, du Groupe des médecins collaborateurs. Il se lancera dans la gastronomie après la guerre.
 Il s’agissait pour Céline de rencontrer Karen au Danemark afin de lui confier la clef de son coffre à Copenhague et de rencontrer à Berlin un dignitaire qui puisse lui débloquer ses florins déposés dans une banque d’Amsterdam. Pour Gen Paul, qui l’accompagnait, c’était une occasion de vadrouiller et de revoir Karen. Et puis, Vlaminck, Derain, Belmondo, Segonzac et Van Dongen, ne s’étaient-ils pas rendus à Berlin en octobre.
 
   Ce voyage de cinq jours à Berlin à partir du 8 mars 1942, avec les docteurs Rudler et Bécart ? Céline en compagnie de Lucette et de Gen Paul, tente d’obtenir un visa pour le Danemark, qui lui est refusé, retrouve Karen Marie Jensen, qui produit une revue, et lui remet les clefs de son coffre à Copenhague.
  A Berlin, Céline rencontre Otto Abetz pour la première fois. Le trio se rend au château de Jaeckelsbruch, où le sculpteur Arno Breker a un atelier, en compagnie du poète français d’origine suisse René d’Ueckermann. Une photographie de Céline a été prise en compagnie de celui-ci.
  
   Sans doute Gen Paul aurait-il dû s’abstenir de suivre l’écrivain à Berlin, même si c’était pour revoir Karen. Même si Céline avait qualifié ce voyage de « cirque français », imaginant Gen Paul en clown, Bécart en rouleur de tapis, Rudler en Monsieur Loyal et se présentant comme Auguste… Encore le cirque… Mais aussi « lettre de château » adressée par Céline à Epting à son retour pour le remercier.

- Céline proteste dans la presse contre les bombardements anglais du 3 mars 1942. Dans le " Manifeste des intellectuels contre les crimes anglais " apparaissent les noms de Céline, de Lucienne Delforge, de Gen Paul et de Ralph Soupault, parmi les Montmartrois.

- Le 27, premier départ des juifs internés à Drancy pour le camp d’Auschwitz… le même jour où les actualités cinématographiques montrent Junie Astor quittant la gare Saint-Lazare pour un voyage en Allemagne avec Suzy Delair, Danielle Darrieux et Viviane Romance…

- Présence à une conférence du Dr Hauboldt au Cercle Européen (voir La France Européenne du 20 juin 1942, le nom de Céline a figuré sur une liste des membres du Cercle).

   Juin

- Dans le Finistère. Il passe l'été en Bretagne.

 On retiendra de cette période des plus fastes pour Céline, qu'il atteint la consécration : désormais les obligés, les journalistes, " montent " sur la butte de Montmartre voir Céline comme on allait dans le temple de Delphes consulter les oracles de la Pythie.
 " De son cinquième étage aérien, surplombant en plein ciel le moulin de la Galette
et les toits croulants de Montmartre, Louis-Ferdinand Céline, l'inoubliable et prophétique voyageur au bout de la nuit, tend son rêve lucide comme un arc, et ses flèches sifflent dru, comme autant de vérités criantes, sur la ville inconsciente et sa dolente population. Epouvantail à bourgeois, au-delà de sa rude et franche parlure, il apparaît chez lui, toutes fenêtres closes, le ciel gris collant aux vitres sa mélancolie hivernale, un homme doux et bon, solidement charpenté pour la lutte qu'il mène, un sage d'une force morale peu commune, un guide sûr et reconnu. " (Robert Cardinne-Petit, Céline et l'actualité 1933-1961).

   Juillet

- Guignol’s band est entrepris et sera publié en mars 1944.

   Septembre

- Sort l’édition de luxe de Mort à crédit. Céline est à Saint-Malo.

   Octobre

- Le 29, Toute la vie publie un reportage « Un village a trois maires : c’est Montmartre » ? Photo centrale : « Louis-Ferdinand Céline, médecin légiste parce qu’il préfère la compagnie des morts à celle des vivants. » « Pierre Labric, maire de la commune de Montmartre, L.-F. Céline et Gen Paul, peintre, prennent chaque jour l’apéritif ensemble. »

   Novembre

- Le 9, Otto Abetz est rappelé à Berlin où il restera treize mois. Rudolph Schleier le remplace. Faut-il placer avant son départ ou à son retour en décembre 1943, le fameux dîner organisé par Abel Bonnard et Zuloaga à l’Ambassade d’Allemagne ou plutôt au Ministère de l’Intérieur avec Schleier et Achenbach, ce fameux dîner où Gen Paul, à l’incitation de Céline, imita Hitler et ses hurlements après que Céline eut prétendu qu’Hitler était mort et avait été remplacé par un sosie ?...
 
  Quatre témoignages ont été consignés : 1 / Le premier, anonyme, en 1950, puis 2/ : celui de Zuloaga auprès de Dominique de Roux en 1962, 3/ : celui d’Adry de Carbuccia en 1987, 4/ : enfin celui de Benoist-Méchin en 1989.
  Le premier, sans le dater, situe le dîner à cinq (Céline, Gen Paul, Zuloaga, Schleier, Achenbach), dans l’Hôtel de Beauharnais, 78 rue de Lille où siégeait l’Ambassade d’Allemagne.
   Zuloaga situe l’action au Ministère de l’Intérieur, avant son départ de Paris fin 1942, et se rappelle de la présence de Brinon, de Simone Mittre, de « deux ou trois écrivains plutôt journalistes », et d’un chef de la police. 
  Adry de Carbuccia, rapportant des propos de Zuloaga, date la scène avant la fin de l’été 1942, à l’Ambassade d’Allemagne, en présence de Zuloaga, de Schleier et d’Acchenbach.
  Benoist-Méchin date l’épisode de février 1944, au retour d’Abetz, le situe rue de Lille, avec lui-même, Drieu La Rochelle et Abetz.
   Y eu-t-il deux dîners, deux imitations ? Benoist-Méchin n’a- t-il pas cherché à fondre en un seul chapitre plusieurs confidences rapportées et plusieurs rencontres avec Céline ?

   Cette aventure illustre bien la position de Céline durant l'occupation. Au fond, il tint le rôle d'un provocateur suicidaire, complètement irrécupérable, complètement à l'écart des prudences, des intérêts et des soucis de tous les partis. S'il accepta tout de même de se rendre à l'ambassade d'Allemagne, de choisir ses amis ou son auditoire parmi les milieux plus germanophiles ou plus proches des thèses national-socialistes, ce n'était pas par hasard.
 
   Il faut préciser qu'il continua à mener la même vie de bohème à Montmartre avec ses amis, sa vacation de médecin-chef au dispensaire de Bezons le lui permettait, soignant vraisemblablement résistants ou collaborateurs, Juifs traqués ou bourgeois indifférents, flanqué d'un nouveau compagnon, le chat Bébert, adopté par Lucette après avoir été négligé par l'acteur Le Vigan et sa femme Tinou.

            1943

    Février

- Céline se marie avec Lucette Almanzor le 24 février, à la mairie du XVIIIe. Aux côtés de Victor Carré, historien de Montmartre, Gen Paul est témoin.
  L’écrivain se sait menacé, hésite entre le Danemark et l’Espagne, commande de fausses pièces d’identité. L’une d’elles est fabriquée par Gen Paul qui demande un port d’arme. Leur destin semble lié.
 
- Passe l'été à Saint-Malo.

    Mars

- Pressentant des difficultés d’argent en cas de révolution politique, Céline vend à Etienne Bignou, galeriste de la rue de la Boétie, son manuscrit de Voyage pour la somme de 10 000 francs et contre un petit Renoir, Buste de jeune fille. Bignou exposait des Impressionnistes, Vollard, Delacroix, Courbet, Gauguin, Dufy, Picasso, Vlaminck. Qui choisit le petit Renoir ? Le marchand ou Céline ? Et qu’est devenu ce petit tableau ?

    Juin-Septembre

- Saint-Malo. Il termine la rédaction de Scandale aux abysses, argument de dessin animé et travaille à Guignol's band.

    Août

- Le 13, dans Je suis partout, Marcel Aymé publie une nouvelle, Avenue Junot, où il met en scène Céline et les amis de la Butte dans l’atelier de Gen Paul. Illustration  de Ralph Soupault : «
 Les amis de la Butte » : Gen Paul, Céline, René Fauchois, André Villeboeuf.

- Mais Céline reste conscient et inquiet, Ralph Soupault, le dessinateur vedette de Je suis partout se déplace armé comme un bandit mexicain : " Il est costaud Soupault, Hercule, et pas commode, et bagarreur... il ouvre son veston, c'est un arsenal sa poitrine, des baudriers qui s'entrecroisent, un couteau encore... des chargeurs et plein de grenades dans ses poches. " (Maudits soupirs pour une autre fois).
 
Céline aussi trimbale son colt ; c'est qu'ils ont tous reçu par courrier des petits cercueils, des menaces de mort. Radio-Londres diffuse tous les jours les noms de ceux qui doivent rendre des comptes à la Libération à qui on promet le tribunal pour commencer, mais le poteau pour la suite. Le magazine américain Life l'a dénoncé dès le 24 août 1942 et la BBC le 15 octobre de la même année.

 " Les radios sont contradictoires... C'est pendu ! c'est désossé !... écartelé ? [...] à la micro des vaillants de Londres c'est " empalé !... " New York l'hallali le plus terrible ! Le monstre de Montmartre sera haché ! Cependant, je fais l'effort devant Lucette... je veux paraître insouciant... rassuré... je persifle, galèje... que tous ces aboyeurs des ondes radio BBC ne sont que des chiens apeurés, leurs listes d'assassinats, rigolades de collégiens ivres... " (Maudits soupirs pour une autre fois).
 
 De Saint-Malo, Céline écrit à Gen Paul : « Le vieux Montmartre s’agite, prépare l’arrivée des Américains. On chasse la crapule… le vent est à la merde… Je viens de lire Avenue Junot de Marcel… Marcel est un petit sournois. Je suis toujours le furieux, le bouffe-juif, le maniaque, le fou dangereux… Il se dédouane ainsi Marcel, lui le raisonnable, l’impartial, le pas sectaire, l’humain et en fait le toujours bon ami des youtres. Il dérive la foudre, que tout me retombe bien sur ma gueule. C’est humain… »

Le 26 août, Céline pousse Gen Paul à venir à Saint-Malo : « Tu as tort de ne pas venir en Bretagne – Je t’assure que c’est féerique en ce moment – J’ai des nouvelles de toi il paraît que tu es en plein bonheur – Tâches de venir tout de même. »

   Décembre

- Le 25, dernier réveillon de l’Occupation chez Georges Geoffroy, bijoutier, ancien camarade à Londres de Louis Destouches, avec Gen Paul et Céline. Sans doute est-ce ce soir-là que Céline lance : « 
Aussi longtemps que les Boches seront assez cons pour se faire tuer à l’Est, ça ira, mais le jour où ils décrocheront, alors les Asiates arriveront à Paris et ce sera effroyable. »

            1944

    Février

- Publication de Bezons à travers les âges d'Albert Serouille chez Denoël, avec une préface de Céline. L'écrivain est médecin-chef au dispensaire de Bezons. Il réimprime également les pamphlets. Voyage et Mort à crédit sont réédités enrichis d'illustrations de Gen Paul.

   Mars

- Publication de Guignol’s band.

   Avril

- Le 21, : dans la nuit le bombardement de Montmartre (483 morts et 2000 blessés) annonce à tous les gens de la Butte la fin de l’Occupation.

    Mai

- Caché chez Gen Paul pour éviter le STO, Serge Perrault assiste à un certain relâchement d’amitié entre l’écrivain et le peintre. Il expliquera ainsi la prise de conscience qui éloigne Gen Paul de Céline : Céline est condamné à mort par la Résistance, et Gen Paul craint de passer pour complice. « Gen Paul, lui-aussi est une forte personnalité. C’est un esprit libre… mais prudent. Il a souvent mis Céline en garde… Mais les ennemis de Céline ne sont pas forcément au courant de tout ça… Aux oreilles complaisantes de la Butte il fait entendre un discours qui n’est rien d’autre qu’un reniement… Gen Paul prend ses distances. Il aurait même traité Céline de « boche » devant tout l’atelier. – « T’es un faux derche Popaul !... et de première !... tous tes vilains ragots assassins dans Montmartre… Tu fais dans le Judas Popaul ! c’est pas beau ! »
  Céline, lui, aurait dénoncé Gen Paul auprès du percepteur de Montmartre…(Serge Perrault).

   
Gen Paul et Le Vigan étaient encore amis puisque Serge Perrault les emmène applaudir Lycette Darsonval, sa sœur, dans Gisèle, à une soirée de Ballets à l’Opéra de Paris. Dans le métro, Le Vigan annonçait à la cantonade l’arrivée des Chinois à Paris.   

    Juin

- Le 6, le débarquement en Normandie avive l’espoir des uns et l’inquiétude des autres. Les forces alliées ont débarqué à l'aube. Le petit monde parisien de la Collaboration s'affole.

- Céline décide d’aller faire  « 
juste un petit tour au Danemark ». Il propose à Gen Paul et à Henri Mahé de l’accompagner. Il vend un état préparatoire de Guignol's band II, en confie un premier état à Marie Canavaggia ainsi que les premiers chapitres de Casse-pipe.

- Le 8, Grâce à Karl Epting, Céline obtient un passeport pour se rendre en Allemagne. Le couple possède en outre de fausses cartes d'identité datées du 8 février 1944.

- Le 10, il écrit à Karen : « Nous partons avec Lucette le 15 juin pour Baden Baden. Il le faut… 
La vie ici devient presque impossible pour moi, je resterai quelques semaines à Baden Baden puis je prendrai un poste médical là-bas en attendant les évènements… Gen Paul et Le Vigan sont bien inquiets. Tout le monde est à présent bien malheureux – Ils viendront peut-être me retrouver ».
   Dans ses Cahiers de prison, Céline rassemblant ses souvenirs notera : « Je voudrais aller au Danemark. Je vais chercher Lucette chez Wacker… Popol est tout drôle – Il dit qu’on va l’abandonner – il prépare  son « refuge »… Je ne vois plus Popol… Le Vigan ses braies… Il part en bombe avec Popol qui boit à présent… Plus personne chez Popol – Il est tout le temps sorti à présent… Varenne vient, Blanchetot c’est entendu – Tout d’abord les paniers… on ne peut pas se dire que l’on ne reviendra jamais – juste un petit tour au Danemark… Lucette fait son baluchon – En bas Blanchetot nous attend : il faut faire vite – pas remarqués – Popol est tout de même là – On l’embrasse – Il pleure – il a bu – Il ne sait plusIl claudique vers la Pomme… »

- Le 15, il solde son compte en banque à Paris.

- Le 16, dernière visite à Gen Paul.

- Le 17 juin, fuite de Céline, Lucette et du chat Bébert en Allemagne. Ils prennent le train à la gare Saint-Lazare pour Baden Baden. Les deux amis, Céline et Gen Paul, ne se reverront plus jamais. Céline a obtenu sans difficulté les papiers nécessaires, mieux, ils seront les invités officiels du Reich. Le saut qu'il avait fait à Berlin, lui avait permis de retrouver son ami le Dr Haubold, haut placé dans la hiérarchie administrative allemande.
  Même Bébert aura un passeport (Nord). Ils partent avec environ un million de francs en espèces caché dans la sacoche en cuir de receveur d'autobus qui sert à transporter Bébert, des louis d'or cousus dans un gilet et " vingt malles, dont une douzaine remplies de fers à chevaux, de fers de pioches, de fil barbelé, haches, bassines, serpes, harnais, pour le troc alimentaire avec les cultivateurs teutons. " (Lucien Rebatet, D'un Céline l'autre).

 Leur but est Copenhague où Céline a confié un trésor, onze kilos de pièces d'or (des souverains anglais) dans deux boîtes de cacao, à son amie la danseuse Karen Marie Jensen ; mais il leur faut pour cela passer auparavant par l'Allemagne pour obtenir un visa pour le Danemark.

- Le 17, ils arrivent à Baden-Baden où le couple est retenu, leurs papiers confisqués et l'autorisation de gagner le Danemark, où se trouvent leurs économies, refusée. Ils vont restés quelques semaines à Baden-Baden (Bains-Bains pour Céline), au Brenner's Park Hotel, un palace réservé aux hôtes de marque du gouvernement allemand. Ils y seront rejoints par le gratin de la Collaboration en fuite. Un Bottin mondain politico-artistique. On reconnaît parmi les célébrités : Marcel Déat, Alphonse de Chateaubriant, Jean Luchaire, Pierre Costantini, Jean Hérold-Paquis...

   Juillet

- Le 20, attentat manqué contre Hitler.

   Août

- Le 3, un commando se rend chez le Dr Montandon à Clamart, tue sa femme et croit l’abattre.

- Le 16, Le Vigan arrive à Baden Baden avec Georges Oltromare. L'acteur était compromis dans les milieux de la Collaboration pour ses émissions de propagande à la radio. Autres personnages connus : Mordrel, Querrioux, Mercadier, Bonny, von Bose, Lucienne Delforge, les deux filles du professeur Montandon.
  Céline et Lucette déménagent au Zenith-Hotel. Céline n'obtient pas l'autorisation de se rendre au Danemark.

- Le 19, c’est l’insurrection à Paris. Le 21, Sacha Guitry est emmené à Drancy.

- Le 25, Paris est libéré. A Montmartre, Yvon Morandat, Compagnon de la Libération, après avoir réquisitionné l'appartement de Le Vigan, avenue Junot, sur les conseils du montmartrois Oscar Rosembly qui y a effectué une perquisition, emménage dans l'appartement de Céline, rue Girardon. Des manuscrits de Céline disparaissent, entre autres ceux de La Légende du Roi Krogold et de Casse-pipe.
 
Gen Paul ne s'est pas opposé à cette expédition. Pas voulu ? Absent ? Céline le soupçonnera de complicité.

 - A son arrivée à Quimper, Mahé est arrêté, mis en prison, menacé pendant trois jours d’être fusillé, sur erreur d’homonymie et témoignages de trois résistants quimpérois. Il dut d’avoir la vie sauve grâce à Jacqueline Schmidtn célèbre galeriste de Paris.
 
 Sont arrêtés la journaliste Titaÿna et son époux le professeur Desmarest, ami de Le Vigan.

   Septembre

  Gen Paul a de quoi être inquiet. Le 5, son protecteur Oscar Rosembly est arrêté et emprisonné à Fresnes, suite à de « nombreuses plaintes »

- A Paris, des rumeurs circulent sur Céline. On le dit en Espagne ou au Portugal. Après accord avec le conseiller Schlemann, séjour des époux Destouches et de Le Vigan d'une dizaine de jours à Berlin, d'abord au Dom Hotel, Muddlestrasse. Puis grâce à Karl Epting, rencontre avec le docteur Hauboldt (Königsallee 62, à Grünwald) pour gagner le Danemark ou s'établir au Schleswig.
- Ce sera Berlin ensuite, dévasté par les bombes : " C'était une ville plus qu'en décors... des rues entières de façades, tous les intérieurs croulés, sombrés dans les trous... pas tout mais presque... " (Nord).

- Le 6, dans Le Figaro, publication de la première « liste noire » du CNE. Céline en fait partie. Avec Aymé, Barjavel, Paul Fort, Giono, Jouhandeau, Montherlant, Morand, Rebatet, André Salmon, Thérive et Vlaminck.
  Le maréchal Pétain et les ministres du gouvernement de Vichy sont installés par les Allemands à Sigmaringen, en Allemagne du Sud.

- Vers le 15, une femme-médecin vient prendre Céline, Lucette et Le Vigan en voiture, et les conduit à Kränzlin, près de Neuruppin, au nord-ouest de Berlin, où le docteur Hauboldt a trouvé à les loger chez les Scherz, dans un domaine agricole qui abrite un service ministériel. Ceux-ci, les propriétaires se jugeront diffamés par le récit de Céline lors de la parution de Nord.

  Céline accepte car cela le rapproche de son trésor, mais la vie y est dure : " L'existence fut effroyable pendant deux mois. Nous ne mangions qu'une soupette maigre et quelques patates à chaque repas [...]. Nous étions suspects à la population paysanne. Nous fûmes lapidés deux fois par les gosses du village. La femme de Céline fut blessée au sein. [...] Nous avions la réputation d'être des parachutistes capturés. " (Lettre de Le Vigan à Paraz, 1er fév.1950).


- Le 15, Jean Bonvilliers est exclu du cinéma pendant un an par un comité d’épuration.

- Le 21, dans Les Lettres françaises, publication d’une deuxième liste d’écrivains frappés d’exclusion dont Giono, Henri Labroue, Maurice Laporte, N.B. de la Mort, Oltromare, Montandon, Paul Morand, Henri Poulain, Rebatet, Vlaminck.

- Vers le 25, première tentative pour gagner le Danemark par mer. Céline rencontre, sur la recommandation d'Hauboldt, à Rostock un confrère médecin supposé pouvoir les embarquer. Echec.

- Le 26, lettre à Paul Bonny qui est à Sigmaringen : " Pour le Danemark rien à faire ! Pour le Schlesvig non plus ! J'ai dû me contenter de Rostock - donc au fond rien du tout ! "
 
Lettre également à Brinon pour obtenir une place de médecin à Sigmaringen, à condition que ce ne soit qu'une base de départ pour la Suisse, en espérant secrètement gagner un jour le Danemark.

    Octobre

- Le 4, seconde tentative pour gagner le Danemark, à Warnemünde où Céline et Lucette doivent convenir qu'il est impossible d'embarquer. Retour à Kränzlin.

- Le 25, Céline, Lucette et Le Vigan quittent Kränzlin pour gagner Sigmaringen.
 Céline apprend qu'en septembre 1944, les Allemands avaient aménagé dans l'enceinte de Sigmaringen une retraite pour le gouvernement de Vichy et les collaborateurs les plus notoires. A défaut de pouvoir rejoindre le Danemark, il demande à rejoindre, en tant que médecin, la colonie française réfugiée. En train, par Leipzig, Fürth, Augsbourg et Ulm ils arrivent à Sigmaringen.

    Ville impossible, ville d'opérette, dira Céline, territoire français sur lequel flottait le drapeau tricolore et dont la population allemande devenait de fait occupée, se partageait en deux zones. Tout d'abord, la ville où s'agglutinaient dans des conditions d'hygiène précaires près de mille cinq cent  collaborateurs français : les obscurs, les sans-grade, miliciens, journalistes, trafiquants de deuxième zone. Puis, le château où résidaient les dizaines de personnalités politiques de Vichy, qui se considéraient prisonniers des Allemands comme Pétain, Laval, Marion, ou Bichelonne, et ceux qui croyaient encore au gouvernement provisoire en exil comme Brinon ou Déat...

 Leur arrivée ne passe pas inaperçue : " Mémorable entrée en scène. Les yeux encore pleins du voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotive vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et au-dessous des moufles, sur l'estomac, dans une musette, le chat Bébert, présentant sa frimousse flegmatique de pur Parisien qui en a connu bien d'autres.
  Il fallait voir, devant l'apparition de ce trimardeur, la tête des militants de base, des petits miliciens : " C'est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ?... " (Lucien Rebatet, D'un Céline l'autre).

  Le couple Destouches loge à l'hôtel Löwen. Retrouve Lucien Rebatet, Abel Bonnard et sa mère, Lucienne Delforge, Paul Bonny, Henry Mercadier, Georges Oltramare. Avec le docteur Jacquot, Céline devient le médecin de la colonie française (deux mille réfugiés).                  Façade du Löwen actuel.

- Ils resteront cinq mois à Sigmaringen. Céline loge à l'extérieur du château et soigne les réfugiés. Depuis la libération de Paris, en août 1944, Céline est traité par la presse française comme une figure infâme de la collaboration. En Allemagne, ses démarches pour être autorisé à passer au Danemark restent toujours vaines.

 Derrière le décor " où la pièce se joue dans un paysage d'opérette ", la réalité quotidienne est tout autre. Le village, berceau de la dynastie des Hohenzollern, est officiellement devenu une enclave française en territoire allemand. Pétain et Laval, conduits contre leur gré vivent enfermés au château et se considèrent prisonniers. Les chefs de la collaboration, coupés totalement des réalités refusent d'accepter la défaite. Fernand de Brinon dirige une fantomatique " délégation " qui se prétend le seul gouvernement légal de la France.  Déat, Darnand et Doriot ne rêvent, chacun de son côté, que d'être le chef du futur Grand Parti Unique et courtisent leurs protecteurs nazis.
 
 Le petit peuple, " un plateau de condamnés à mort !... 1 142 ! " nous dit D'un château l'autre, a des ambitions bien plus modestes. Il lutte contre la famine, est infesté de parasites et attend dans l'angoisse l'effondrement du Reich de mille ans qui entraînera sa propre débâcle... Les femmes et les vieillards essaient d'échapper au travail forcé dans les usines allemandes, les hommes valides à l'enrôlement obligatoire dans la division Charlemagne.
 Tous se savent pris dans la nasse : la Suisse a fermé ses frontières, et les troupes alliées approchent...

 Au village, Céline a laissé le souvenir d'un bon médecin, dévoué à ses malades, qui paye de sa poche les remèdes achetés au marché noir. Il est absolument sans illusions sur la suite des évènements : " Il est sans indulgence pour les Allemands, il sème à pleine voix le défaitisme, et les gens qui passent une heure avec lui en sortent catastrophés. Au demeurant Céline est un cœur d'or et il ne marchande pas son dévouement... " écrira plus tard Marcel Déat dans ses Mémoires politiques.

    Décembre

- Le 23 décembre, à Paris, Lucien Combelle, directeur de L'Emancipation nationale est condamné à quinze ans de réclusion (il sera libéré après sept ans de réclusion).

- Le 29, procès hâtif d'Henri Béraud, défendu par Me Naud : condamnation à mort (article 75). Il sera gracié par De Gaulle après intervention de François Mauriac.

               1945

    Janvier

- Le 11, Le Figaro produit le bilan de la répression après la Libération : « 18 700 affaires en cours, 50 000 affaires prévues, 2 200 arrêts rendus dont 300 verdicts de mort, 340 de travaux forcés à temps, 180 de travaux forcés à perpétuité. Tous n’étaient pas des dénonciateurs ou des collaborateurs.

- Le 22, Nana de Herrera est interdite de spectacle pour six mois. Le 30, André Saudemont, ancien avocat de Céline, en chargeant l’écrivain, est acquitté du chef de trahison, mais, pour avoir parlé à
Radio-Paris, est déclaré coupable d’indignité nationale, et radié du barreau.

    Février

- Le 6 Robert Brasillach est exécuté, malgré l'intervention de François Mauriac. Le 15, le corps de Léon Deffoux est retrouvé dans la Seine.

    Mars

- Le 6 : la mère de Céline, Marguerite Guillou meurt à Paris. Céline n'en sera informé qu'en mai.

- Le 16, à Paris Pierre Drieu La Rochelle se suicide.

- Le 21, Bickler obtient de Boemelburg, responsable allemand de Sigmaringen, l'autorisation pour Céline de se rendre au Danemark.

   Alors que les 1 142 pris au piège sont dans l'attente résignée, " Céline réussit l'exploit de décrocher le phénoménal " Ausweis ", d'un mètre cinquante de long, militaire, diplomatique, culturel et ultra secret, qui allait lui permettre, faveur exceptionnelle, de franchir les frontières de l'Hitlérie assiégée. " racontera Lucien Rebatet qui sera présent pour le voir partir. 

- Le 22, départ de Sigmaringen. L'infirmier Germinal Chamoin les accompagne jusqu'à la frontière : train pour Ulm, Kassel, Göttingen, Hanovre, Hambourg, Flensburg où ils passent 24 heures dans l'attente d'un train pour le Danemark. A Hanovre, le convoi est victime d'un bombardement. Lucette est blessée au genou. Le couple passe par Korsor.
 
  En train, ils vont traverser l'Allemagne à feux et à sang, bombardée, du sud au nord. Quelle future aubaine pour le futur chroniqueur d'Un château l'autre. Dans tous ses écrits il en donnera de multiples versions. " Nous [Lucette, le chat Bébert et lui] avons changé vingt-sept fois de train. [...] Nous avons fait des trente-cinq kilomètres à pied d'une armée à l'autre, sous des feux pire qu'en 17. " écrira-t-il au Dr Camus.
 
  Dans son roman D'un château l'autre, encore plus terrible : " Nous... zut !... à travers quatre furieuses armées ! tonnantes !... du ciel et des rails ! foudroyant tout ! roustissant tout ! hommes, trains blindés, bébés, belles-mères !... vous parlez des forteresses volantes !... escadres sur escadres ! [...] Götingen, Cassel, Osnabrück ! volcans éteints, ranimés, rephosphorés, rerémouladés !... bing et brroum !... les faubourgs dans les cathédrales !... locomotives dans les clochers !... perchées !... Satanbamboula ! faut avoir vu ! "

 Evidemment, le voyage fut des plus pénible, dans cette Allemagne de 1945, mais il se fera à près de 150 kilomètres du front et il dura quatre jours.

- Le 27, Céline, Lucette et Bébert débarquent à Copenhague (A Flensburg, dans l’extrême nord de l’Allemagne, ils sont montés dans un train salvateur, direct sur Copenhague. Etait-ce un train de la Croix-Rouge suédoise, comme dit Céline ou plus vraisemblablement un train de permissionnaires allemands blessés ?…). Copenhague est encore occupé par les Allemands. Court séjour à l'Hôtel d'Angleterre, 34 Kongens Nytorv.

- Ils logent 20 Ved Stranden, dans l'appartement de Karen Marie Jensen. Sa cousine Ella Johansen, mère de 3 enfants est l’épouse d’un industriel et habite dans une villa dans un quartier chic de Copenhague. L’aînée est Bente Johansen qui leur sert d'interprète. Là, Céline apprend la mort de sa mère.

- Knud Otterstrom, docteur en pharmacie à Korsor (100 kms de Copenhague) cultivé, parlant le français, il fréquente les milieux de la danse classique, et connaît Karen Marie. Céline est mis en relation avec lui, qui lui présente aussi un avocat Me Thorvald Mikkelsen, qui, résistant, a conservé tout un réseau d’amis.
  
   Mikkelsen s’emploie à régulariser la situation des deux français, permis de séjour, puis tickets de rationnement.
  Grâce au soutien de Birger Bartholin, danseur, chorégraphe et maître de ballet rencontré par Céline en 1935 puis à Copenhague en 1936, à qui il a proposé un argument de ballet sans succès, clandestinement, sans permis de travail, Lucette donne des cours de danse.
 
   Durant ce temps, Céline s’occupe beaucoup de Bente, corrige son français et se montre très paternel. Il vit dans la semi-clandestinité, il se laisse pousser la barbe et prend le nom de Courtial H., un personnage de Mort à crédit.
 Il va passer plus de huit mois dans le plus grand incognito.

- Le 29 mars 1945 : malgré le témoignage en sa faveur de Louis Daquin, son metteur en scène, communiste, Marcel Aymé reçut de la Préfecture de police, de la part du Comité de Libération du Cinéma Français, un " blâme sans affichage, pour avoir favorisé les desseins de l'ennemi ". La même " punition " qu'à Arletty et à Junie Astor, tandis que Jean Bonvilliers et Lucienne Delforge se virent infliger un arrêt de travail portant sur une année, et Henri Mahé un licenciement sans indemnité.
  On reprochait à Marcel Aymé d'avoir vendu le scénario du Club des soupirants à la Continental-Films, société allemande. La réponse sera Uranus, en juillet 1948, où Marcel Aymé fustigeait, non pas les communistes, mais la violence qu'engendrait l'idéologie communiste.

    Avril

- Le 6, les autorités danoises renouvellent pour un an le passeport de Céline.

- Le 19, la Cour de Justice de Paris inculpe Céline de trahison (article 75 punissant de la peine de mort). Le Président de la Cour a désigné comme juge d'instruction Alexis Zousmann qui décerne un mandat d'arrêt et notifie une demande d'extradition.

    Mai

- Le 3, arrestation de Le Vigan à Feldkirch par les troupes françaises. Il est  interné au camp d’Ecrouves, puis transféré à la Santé : interrogatoires portant sur Guédon, Tinou, Céline, Bickler… La Vigue ne lâche rien. Il sera jugé le 16 novembre 1946 et écopera du maximum.

- Le 5 mai : ils assistent à la libération de Copenhague par les Anglais.

- Le 16, deuxième rencontre avec l'avocat Thorvald Mikkelsen. " Mikkelsen vient me voir - Il me rassure - Il pourra me défendre - Je reprends espoir - " Thorvald Mikkelsen régularise auprès des autorités la présence au Danemark de Céline et de Lucette. Rencontre avec l'ingénieur Herman Dedichen, résistant, francophile, admirateur de l'écrivain, qui habite 66 Vester Sogade.

- Le 27, Céline à 51 ans.

   Juin

- Le 1er, Mikkelsen dépose une demande officielle de permis de séjour pour le couple auprès de la Police nationale.

- Le 20, Céline est entendu par la police au sujet du permis de séjour. Il déclare qu'il possède des revenus suffisants pour vivre au Danemark, ayant déposé avant-guerre, en 1938, 30 000 couronnes (soit environ 1 500 000 francs 1947) chez des amis à Copenhague.

   Juillet

- Le 2 juillet, Gen Paul réapparaît et fête ses 50 ans chez « La Mère Catherine », sur la place du Tertre.

- Le 14, l'or enfoui dans le jardin de K. M. Jensen est déterré par Johannes Johansen, qui l'y avait placé, puis est confié à Ella Johansen.

   Août

- Le 5, bombe nucléaire sur Hiroshima. Le 15, à Paris le maréchal Pétain est condamné à mort.

   Septembre

- Céline se remet au travail sur la suite de Guignol's band 2 commencé à Paris. Il ébauche La bataille du Styx, titre de travail de Féerie pour une autre fois. Il s'enquiert auprès de sa secrétaire Marie Canavaggia de Denoël, de Bignou, de Mme Arnold, de Geoffroy et de Charles Bonabel. Il se compare au masque de fer, aux Huguenots, aux Communards, à Vallès. Il souffre d'un " exil dans l'exil " : personne avec qui parler le français. Il reçoit de France Le Monde et Le Figaro.

- Le 25, il demande à Marie Canavaggia de détacher de Bagatelles les deux ballets La Naissance d'une fée et Voyou Paul, brave Virginie, et de les lui envoyer. Il veut proposer à Bartholin de les monter.

   Octobre

- Le 1er, une information anonyme informe la légation de France de la présence de Céline à Copenhague. Charbonnière transmet l'information au ministère des Affaires étrangères.

- En octobre, Céline renoue avec Suzanne Chenevier, sa dactylo, et reçoit des nouvelles de Bonvilliers qui va passer en jugement.

- Le 9, L’Aurore annonce que l’écrivain se terre du côté du « nord brumeux ». Robert Denoël se rend chez Gen Paul à Montmartre. On ne sait pas ce qu’ils se sont dit. Le peintre lui raconte que Céline " vit sur un tas d'or ".
 
    Une lettre du 11 à Marie Canavaggia peut se faire l’écho de cette rencontre : « Je vous ai dit qu’une femme m’avait reconnu dans la rue, ici, une danoise de Montmartre, immédiatement elle a écrit à Paris… et Radio-Brazaville s’est empressé d’apprendre la bonne nouvelle au monde. […] Gen Paul qui a une langue d’archi vipère a appris aussi la nouvelle il propage partout que je suis ici sur un tas d’or que je vis dans la ribouldingue et le pompéisme. » Qui de Paris ou de Montmartre renseignait Céline ? Ceux qui lui écrivaient étaient alors peu nombreux. André Pulicani ou Bonvilliers ?

- Le 11, exécution de Jean-Hérold Paquis que Céline dira avoir croisé dans l’atelier de Gen Paul. Le 15, exécution de Pierre Laval.

- Le 25, Le Figaro révèle que Céline a obtenu " des autorités allemandes et danoises de servir comme médecin dans une formation sanitaire. " Il serait à Oslo.

- Le 26, il a terminé une première version de Foudres et flèches.

   Novembre

- Le 13, le général De Gaulle est élu Chef du Gouvernement à l'unanimité de l'Assemblée.

- Le 15, la police danoise autorise les Destouches à percevoir des tickets de rationnement. Ils se sont engagés à ne pas quitter le territoire sans autorisation, suivant en cela le conseil de Mikkelsen.

- Le 21, ministère Charles De Gaulle : Thorez, le communiste déserteur en 1940 est amnistié et nommé ministre d'Etat. Pierre-Henri Teitgen (M.R.P.) est à la Justice, Bidault (M.R.P.) aux Affaires étrangères.
   A Marie Canavaggia, Céline dit avoir reçu une lettre du Dr Gentil sur l’épuration ; un autre, par l’intermédiaire de Gentil, de « l’ami d’Amérique » - Jo Varenne -, alors à New York, qui lui propose une aide matérielle.

   Décembre

- Le 1er, dans une lettre à un Président de la Cour, Henri Mahé se voit obligé de se justifier : « Si j’ai connu Céline ? C’est vrai. Et je ne veux pas avoir un sentiment de lâcheté devant vous en niant cette relation. Dois-je vous énumérer tous mes amis ? Steve Passeur, Théo Briant, Doderet, diamétralement opposés. »

 
Etienne Bignou, le marchand de tableaux, témoignera en sa faveur pour avoir évité le STO à son fils.

 Les Temps Modernes
publient " Portrait de l'antisémite " par Jean-Paul Sartre qui accuse Céline d'avoir été " payé par les nazis "...

- Le 2, Robert Denoël est assassiné dans des conditions mystérieuses, devant le square des Invalides. Emile Brami écrit : " le meurtrier ayant utilisé une arme de gros calibre, la police croit d'abord à un " meurtre de rôdeur, probablement un nègre américain ". Les déserteurs étaient nombreux à Paris à cette époque et formaient de véritables bandes. Mais la police retrouva sur le cadavre une somme importante d'argent liquide, ce qui excluait le vol crapuleux. On soupçonna ensuite la maîtresse de Denoël, Jeanne Loviton, qui héritait de la maison d'édition du disparu. Les investigations dans ce sens tournèrent court, Jeanne Loviton possédant de puissants appuis politiques. L'affaire ne fut jamais élucidée et reste aujourd'hui encore très mystérieuse. " (Céline, 2003).

- Le 4, Mikkelsen écrit à Per Federspiel, ministre des Affaires spéciales, pour qu'il accorde une attention toute particulière au dossier Céline en ce qui concerne la délivrance d'un permis de séjour.

- Le 5, Mikkelsen annonce à Céline son voyage à New York : " Il me laisse en garde directe à un important personnage. Je n'aurai ainsi pas trop à redouter pendant son absence. " écrit-il à Marie Canavaggia.

- Le 10, il essaie de renouer avec Charles Bonabel, disquaire à Clichy, qui pourrait l'éditer.
 
  Aurait été abordé dans la rue par une Danoise, " vaguement danseuse " qu'il avait rencontrée chez Gen Paul, maîtresse du chirurgien Coudert, épouse d'un Français maquisard, l'un et l'autre morts en captivité en Allemagne. Céline affirmera : " Elle a sauté à l'ambassade caveter... "


- Le 14, Henri Mahé reçoit une lettre : « Si vous voulez savoir où est Céline, lisez Samedi-Soir. » Signature illisible, auteur bien renseigné… 

- Le 15, Samedi-Soir titre : « A Copenhague L.-F. Céline soigne à crédit » : « Il vit là-bas fort tranquillement […] donne des consultations gratuites dans un hôpital danois. » Jytte Seidenfaden, belle-fille du directeur de la Police, prévient par téléphone les Destouches et leur conseille de fuir en Suède. Se croyant protégés, et sans passeports, ils choisissent de rester.
 

- Le 16 : Informé par Samedi Soir, le quotidien Politiken (dont Dedichen est actionnaire), révèle à la Une « un nazi français se cache à Copenhague chez une amie danoise » et donne son nom : Céline. (Un mandat d’arrêt avait été délivré le 19 avril 1945, par le juge d’instruction, le chef de la légation de France au Danemark, Guy de Girard de Charbonnière, pour demander l’arrestation puis l’extradition du fugitif).
  A 19 heures, un marchand de journaux de Copenhague téléphone à la Sûreté pour dénoncer le fugitif qui fait partie de sa clientèle.

-17 décembre au soir : après la fermeture des bureaux, par téléphone, la légation française au Danemark demande l'extradition le soir même de Céline au directeur du cabinet du ministre danois des Affaires étrangères en lui fournissant son adresse.
   A 21h15, ils sont arrêtés au 20 Ved Stranden, en présence de Bartholin appelé au téléphone par Lucette sans difficulté – contrairement à ce qu’il a écrit dans D’un château l’autre.
 Plusieurs interrogatoires dans les bureaux de la police. Lucette ne sera relâchée qu’au bout de 11 jours (les juristes ont reconnu sa détention tout à fait illégale).
  Bébert, " dans son propre panier avec filet " écrira Helga Pedersen dans Le Danemark a-t-il sauvé Céline ?, est enfermé, contre un dépôt de 50 couronnes, dans une clinique vétérinaire. Son innocence ne faisant aucun doute, il sera confié dès le lendemain à une amie du couple, Bente Johansen.
 
  Céline est en prison, dans la forteresse de Vestre Faengsel. Il avait presque terminé Foudres et flèches, un argument de ballet. Mikkelsen est en voyage aux USA. Son adjoint va lui rendre visite à la Vestre Faengsel (la prison de l’ouest).
 
 Séjour pénible, cellule individuelle, aucune mesure de faveur. Les autorités danoises devant un dossier bien léger demandent des explications supplémentaires. Sa santé périclite. Un gardien intérimaire, artiste peintre Henning Jensen, sympathise et fait tout pour l’aider, parler en français l’aide beaucoup.

- Lucette ne sera libérée que le 28 décembre. Elle occupe toujours l’appartement du 20 Ved Stranden, a peur de rester seule et demande à Bente Johansen de venir habiter avec elle. Durant ses 11 jours de détention Lucette aurait refusé toute nourriture, d'où un transfert à l'hôpital. A la Sûreté, Ella Johansen se déclare prête à s'occuper de Lucette qui, le jour même, est relaxée et assignée à résidence 19 Staegers Allé.
  Céline, lui, a été transféré à l'infirmerie de Vestre Faengsel. Il y restera jusqu'au 5 février 1946.
 
  Céline peut lire maintenant des livres français à la bibliothèque. Lucette lui en porte avec Bente. Il entretient surtout une importante correspondance.
  Les autorités danoises sont de plus en plus embarrassées, le dossier n’est pas consistant. Pas de haute trahison pour elles, et on n’extrade pas au Danemark pour un délit d’opinion.

- L'extradition est réclamée par l'ambassadeur de France à Copenhague, G. Girard de Charbonnière (Carbougniat dans D'un château l'autre). Me Mikkelsen obtient que l'affaire soit examinée par le ministre de la justice danois. Echanges de correspondances, les accords réciproques ne prévoient pas l'extradition pour trahison.
 Le travail de sape de Mikkelsen se révèle payant. Lentement, la justice danoise devient favorable à l'écrivain.

 Les deux membres du gouvernement concernés par l'affaire, Aage Elmquist, ministre de la Justice et Per Federspiel, ministre des " Affaires spéciales " (en période de guerre, tout ce qui concerne l'Occupation et la Résistance), se trouvent bien embarrassés. Ils décident donc qu'il est urgent d'attendre. Helga Pedersen toujours dans son livre Le Danemark a-t-il sauvé Céline ?, écrira : " Il apparut très vite, au cours de la procédure, qu'il n'y avait pas de charge qui justifiât une mesure d'extradition, mais Céline fut maintenu en détention, conformément à la législation danoise sur le statut des étrangers, parce qu'il ne disposait pas d'un permis de séjour et qu'on n'avait pas encore décidé s'il serait expulsé ou extradé. "

 Cette longue détention provisoire qui débute le 17 décembre 1945 pour se terminer le 24 juin 1947 le sauvera car il ne fait aucun doute que renvoyé en France, début 1946, il y aurait été exécuté.

             1946

- Année éprouvante pour la santé physique et nerveuse de Céline. En plus de sa défense en réponse aux accusations de la justice transmises par la légation de France à Copenhague, il écrit plusieurs centaines de lettres à Lucette ainsi qu'une première version de Féerie pour une autre fois.

   Janvier

- Le 27, en tournée pour raisons professionnelles à Copenhague, sous l’auspice de l’Exposition de la Mode française, Eliane Bonabel vient voir Lucette et rend visite à Céline en prison. En cellule, il prend des notes sur des Cahiers de prison et a commencé la rédaction de ce qui deviendra Féerie pour une autre fois après avoir eu pour titre, entre autres, Au vent des maudits ou Soupirs pour une autre fois.
  Elle
est, en dehors de Lucette, la première à le voir en prison où il n'est enfermé que depuis sept semaines : " Je suis bouleversée lorsque Céline apparaît. L'homme qui avait quitté Paris était encore jeune, et j'ai devant moi un vieillard paraissant vingt ans de plus que son âge. Physiquement, il est très amaigri, faible, voûté, presque courbé en deux, le plus impressionnant est sa bouche, il a perdu ses dents, alors qu'autrefois il avait une très belle dentition, un sourire éclatant. Psychologiquement, il est malheureux, anxieux, il ne comprend pas pourquoi il se retrouve enfermé, et surtout, ce qui m'a le plus frappée, il est très craintif vis-à-vis du gardien, rentrant la tête dans les épaules comme s'il craignait à tout instant d'être battu. L'impression générale est celle d'un animal pris au piège. "

- Le 29, par voie diplomatique, Paris fait une demande d'extradition au ministre des Affaires étrangères du Danemark. Les Affaires étrangères danoises demandent aux autorités françaises des précisions sur les charges retenues contre Céline.                                                                                                                            La porte de la Vaestre Fengsel où Céline passa 552 jours.

   Février

- Le 5, retour de Céline en cellule isolée, obtenue sur sa demande, division Ouest, cellule 84. Il est autorisé à recevoir des journaux français.

- Le 28 : Mikkelsen et Dedichen rentrent des Etats-Unis.

   Mars

- Le 5, Céline adresse à Mikkelsen une première version de ses " Réponses aux accusations ".

- Le 18, retour de Mikkelsen et Dedichen à Copenhague, Mikkelsen se rend au ministère des Affaires étrangères. Conférence sur l'affaire Céline au ministère de la Justice, en présence de Mikkelsen.

- Le 25, au sujet de Céline, l'avocat écrit à son ami Helge Wamberg, attaché de presse à la légation de Danemark à Paris : " Cet homme est un antisémite virulent, un anti-tout, mais je veux néanmoins  l'aider [...] complètement piqué, mais d'un immense talent ".

- En mars, il écrit à Lucette : « J’ai commencé notre récit des Maudits, par le bombardement de la Butte. Comme c’est drôle à remémorer. Je place Gen Paul en chef d’orchestre du Bombardement – il dirige tout sur la haute plate-forme du Moulin avec sa canne, l’esprit du mal, que tout le paysage gondole enfle gonfle les maisons perdent leurs formes. Tout chahute. C’est l’esprit de ses tableaux qui se réalise. C’est le sabbat à Popol. »  

   Avril

- Le 1er, interrogatoire de Céline au poste de police, en anglais, avec l'aide d'un interprète, au sujet de Guignol's band, de sa préface à Bezons à travers les âges et de sa prétendue adhésion au Cercle Européen.

- Le 4, Mikkelsen et Dedichen sont entendus par la police. L'avocat offre de déposer la caution qui sera exigée pour la remise en liberté provisoire de son client, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la question de l'extradition.

- Le 8, Céline est transféré à l'infirmerie de Vestre Faengsel. Il y restera jusqu'au 13 août. Il dit avoir " perdu 33 kilos " depuis son départ de Paris, mais en pèse 63 au lieu de 92. Visites de Mikkelsen sous la surveillance de résistants armés. Les autorités pénitentiaires veulent supprimer à Céline les journaux français, sous prétexte qu'il peut lire Politiken et Billedbladet (hebdomadaire illustré).

   Mai

- Le 1er mai 1946, Guy de Charbonnière sait qu'il a perdu la partie. Les autorités danoises refusent l'extradition de Céline. Du point de vue juridique, le dossier est vide.

- Le 5, Gen Paul se rend à New York où Jo Varenne organise une exposition. Il écrit à Henri Mahé : « Jo a reçu des nouvelles de Louis. Son avocat (Mikkelsen) est venu le voir. Il est très inquiet. Malheureusement il est difficile de faire quelque chose pour lui. » Il y rencontre Milton Hindus à qui il évoque le cas de Céline.

- Le 27, Karen, compagne de Juan Serat, ambassadeur de Franco en Pologne puis consul à Stockholm jusqu’en 1943,  revient d’Espagne pour Copenhague et en chemin, rencontre Gen Paul à Paris avant son départ pour  New York. Elle va habiter chez Ella Johansen ou à Stroby Egede et se rend souvent à Stockholm. Elle cohabite parfois avec Lucette. Elle soigne ses relations avec les cercles politiques influents et rejoint, elle aussi, le camp des résistants.
  Elle contribua avec Ella Johansen, à changer l'or pour fournir des couronnes à Lucette.

- Le 28, Gen Paul réunit la Chignole chez Pomme. On s’amuse Place du Tertre… On ne craint plus l’épuration. Céline reçoit des échos de Montmartre, il écrit à Lucette le 8 juillet :
« Popol a raison, bien rusé au fond. Il jouit de chaque seconde, vil, as, et génial. »

 Céline occupe tour à tour les cellules 31, 20, 13, 84, puis les 603 et 609 dans la section réservée aux condamnés à mort, changements dus à de fréquents passages à l'infirmerie où la détention surveillée par des médecins lui paraît presque supportable...

   Juin

- Mahé renoue avec le « colonel Rémy » le 10 juin 1946. Agent secret en France, il dirige le réseau Confrérie Notre-Dame. A la Libération, il est l’un des animateurs du RPF (Rassemblement populaire français).

- Le 2 : élection de la 2ième Assemblée constituante en France : les communistes représentent 26 % du corps électoral.

- Le 24 : écho dans L'Humanité sur le manque d'empressement de Charbonnières à faire extrader Céline : " Ce distingué diplomate " qui " n'eut pas tellement à se plaindre du gouvernement de Vichy ".

   Juillet

- Du 1 au 7 : Mikkelsen se rend à Londres pour demander conseil sur la situation de Céline et étudier la procédure anglaise en matière d'extradition : les Anglais n'extraderaient pas.

- Le 13, retour en cellule de Céline. Il lit Les Misérables, les Lettres de Voltaire, Les Vies parallèles de Plutarque.

- Le 16 juillet, Gen Paul est à New York, Langwell Hotel, 129 West, 44e Street, là où descendait autrefois Céline. Maurice Chalom lui commande six gouaches (mille dollars pièces) pour Gloria Vanderbilt que le marchand a présentée au peintre. A Radio City il retrouve la danseuse Margaret Sande. Il rencontre sans doute, Milton Hindus, le professeur de littérature de Chicago, admirateur de Céline, dont Marie Canavaggia lui a donné l’adresse. Heureux, gâté, Gen Paul quitte New York le 21 septembre.

- Le 30, à Paris, Le Vigan est inculpé d'atteinte à la Sûreté extérieure de l'Etat, et déféré à la Cour de Justice au nom de l'article 75. Tixier-Vignancour l'assiste.

    Août

- Le 7, Mikkelsen adresse à Aage Elmquist, ministre de la Justice, un mémoire de huit pages sur l'affaire Céline et demande sa mise en liberté. Lequel le renvoie aux Affaires étrangères.

- Le 8, dans une lettre à Lucette, Céline : « Le beau Popol voudrait bien je crois rester en Amérique. Il est malin. » Et le 24 août à Lucette encore : « Je persiste à penser que les Varenne jouent à mon égard un jeu chinois. Ils ont éloigné Popol trop bavard vers N. York. Ils sont enchantés de me savoir bouclé. L’oncle pouvait très bien arranger tout s’il avait voulu. Rien n’a été fait. »

- Le 10, Au vent des maudits devient Soupirs pour une autre fois.

- Le 13, renvoyé en cellule, section K, cellule 609.

- Du 15 au 20 : Mikkelsen relance le Ministère de la Justice et réclame la libération sans délai de son client. Le ministre s'informe sur la procédure appliquée dans d'autres pays occidentaux, et relance la légation de France pour savoir si la police française compte venir interroger Céline.

 Il se rend aux Affaires étrangères où l'on penche en faveur d'une libération sous caution  contre remise d'un certificat médical. Demande d'un certificat médical aux autorités pénitentiaires qui, invoquant " l'usage " refusent. Démarches orales et écrites au Ministère de la Justice, où l'on obtient ce certificat.

   Septembre

-16 : depuis le mois d'août, les relations entre Karen Marie et Lucette se sont détériorées. Lucette s'est plaint à Céline qui lui répond : " Tu dis que Karen te déteste. Et moi l'Hidalgo donc ! " Karen est effrayée des dépenses de Lucette en vêtements, bains, fruits et cadeaux. Céline, qui a confiance en Karen fait de violents reproches à Lucette.
 Le 16, Lucette s'installe dans le studio des peintres Henning et Else Jensen à Kronprinsessegade, en échange de leur invitation à Nice par les Pirazzoli. Karen veut s'installer à Copenhague, et doit se séparer de son appartement pour y faire des travaux. Demande-t-elle à Lucette de partager les frais de location mais aussi de restauration (des assiettes cassées, et des fauteuils griffés par Bébert ?...).

- Le 23, Mikkelsen, inquiet du mauvais état de santé de Céline, presse les choses, par l'intermédiaire du directeur de la police.

   Octobre

- Le 19, la police interroge Céline en présence de Mikkelsen qui propose d'aller en France s'informer du procès ouvert contre son client.

- Le 23, Céline rédige un Mémoire en défense : " Réponses aux accusations formulées contre moi par la Justice française au titre de trahison ", 17 pages in-folio. Mikkelsen lui conseille de revoir ce texte trop violent.

   Novembre

- Le 6, Céline signe un texte intitulé " Réponses aux accusations formulées contre moi par la justice française au titre de trahison et reproduites par la police judiciaire danoise au cours de mes interrogatoires, pendant mon incarcération 1945-1946 à Copenhague ". 13 pages in-folio, version qui sera ronéotée à 75 exemplaires et envoyée aux journaux et aux amis.

- Le 8, il est transféré au Sundby Hospital, service du professeur Gram (Medicin II), où il est " admirablement soigné ". Il y restera jusqu'au 24 janvier 1947.

-16 novembre : procès de Le Vigan à Paris, qui refuse de charger Céline. Dix ans de travaux forcés et l'indignité nationale.

- Le 22, Pierre-Antoine Cousteau et Lucien Rebatet sont condamnés à mort (ils seront graciés, puis élargis six ans plus tard).

- Le 30, le médecin romancier rédige lui-même son état médical. Il fait naturellement mention des douleurs habituelles, mais évoque aussi des souffrances nouvelles qu’il met sur le compte de sa participation à la guerre de 14-18 :
« Intestin : Depuis 1917 à la suite d’une dysenterie contractée dans l’armée française au Cameroun je suis atteint d’entérite grave qui a résisté depuis 30 ans à tous les traitements […] Dentition : J’avais eu bien des dents cassées par le choc que j’avais subi en 1914 lors de ma première blessure, mais à la Vestre toutes les dents qui me restent se sont mises à tomber sans aucune douleur. »

  Il signe à Mikkelsen un billet à ordre de 8 400 couronnes (420 000 francs 1947), contre lequel l'avocat s'engage à verser 350 couronnes le 1er et le 15 de chaque mois durant un an.

            1947

- En 1947, Gen Paul connaît Samy Chalom, frère de Maurice et prend l’habitude d’aller déjeuner dans son hôtel particulier. Jacques, fils de Samy se voit proposer de venir peindre dans son atelier. Caroline, d’origine danoise, femme de Samy sert souvent de modèle au peintre.

- En début d’année, en Amérique, circule une pétition en faveur de Céline dirigée par le juge Cornell, avocat d’Ezra Pound. Hindus est des signataires.

   Janvier

- Le 7 : Charbonnière écrit à Léon Blum, se plaignant de la légèreté des accusations portées contre Céline. Blum répond que le Parquet allait collationner, parmi les écrits de Céline pendant la guerre, les textes témoignant d'appels au meurtre ou ayant provoqué des arrestations par la Gestapo. Le Parquet n'ayant pu trouver ces textes - et pour cause - la lettre de Blum n'eut pas de suite. A Charbonnière, il fut demandé d'attendre. Rien ne vint.

  A l'initiative de Jo Varenne, et du ministre Hartvig Frisch, ami de Mikkelsen, Julian Cornell, avocat à New York, traduit en anglais le " mémoire en défense ", le fait imprimer et le diffuse en lançant une pétition en faveur de Céline. Il est aidé par Milton Hindus, professeur à l'université de Chicago. Signataires : Henry Miller, Edgar Varèse, Robert A. Parker, James Laughlin...

- Le 15, Céline convoque à l'infirmerie Karen et Lucette au sujet de l'or " dépensé ". Ella Johansen, qui est restée à la porte, devient " La Thénardienne ". Sur ses cahiers de prison, Karen est devenue " une idiote ivrogne malfaisante ".

 Mikkelsen demande au ministre de la Justice d'accorder à son client la liberté provisoire ; s'engage à assumer tous les frais inhérents à la mise en liberté, à la surveillance et à l'entretien de Céline.

- Le 16 : lettre de Céline à Mikkelsen où il dit avoir " demandé à ses amies de lui remettre les " sommes " en paquet dont elles ont la garde ".

- Le 17, concertation entre les ministres danois de la Justice et des Affaires étrangères : Céline ne sera ni extradé ni libéré.

- Le 24, Céline retourne à l'infirmerie de Vestre Faengsel. Il y restera jusqu'à  sa libération, le 25 février.

- Le 31,  à Paris, Ralph Soupault le dessinateur de Je suis partout, ami montmartrois, est condamné à quinze ans de travaux forcés. Il sera libéré en 1950.

   Février

- Le 11, Milton Hindus remercie Gen Paul pour son envoi de Guignol’s band qu’il n’avait pas encore lu.

- Gen Paul fait la connaissance de Gabrielle Abet, dite Gaby.

- Céline n’en peut plus. Hospitalisé. C’est une loque humaine qui sort de prison le 25 février 1947.

- Le 26, il est transféré au Rigshospital (l’hôpital Royal), il pèse 62 kilos. L’organe du Parti communiste  danois le poursuit haineusement et veut qu’on le chasse de l’hôpital. Il promet de ne pas quitter le Danemark " sans permission des autorités danoises. "
 Là, et jusqu'à sa libération sur parole le 24 juin, il va bénéficier d'un régime de semi-liberté à peu près supportable : chambre ouverte, visite de sa femme quotidienne, courrier libre et libre circulation dans l'hôpital. 
                                                                                                                                                             
Appartement de Kronprinsessegade où il vécut à sa sortie
                                                                                                                                                                                                                                                                       (dernier étage de l'immeuble à la façade blanche).

   Mars

- En mars 1947 : période d'intense correspondances. Commence l’échange épistolaire avec le professeur Milton Hindus. Céline, en exil est dans une situation délicate. Outre des avocats fiables, il recherche la caution de fidèles et de « pairs » en écriture. L’irruption d’Hindus dans l’orbe de ses malheurs va être rapidement interprétée comme une providence : Céline compte bien en cultivant cette relation, faciliter la relance de son audience hors de France, notamment par le biais de la retraduction en anglais de ses romans.
  Et puis Hindus est juif : inutile de gloser sur les avantages que cela représente aux yeux de celui qui incarne le collabo absolu.
 
  L’indomptable se fait flagorneur. Ayant reçu des photos du couple, il s’exclame : « que Madame Hindus est gracieuse et que M. Hindus est mâle majestueux et princier » ! Il se plie de bonne grâce aux questions, parfois naïves, que lui soumet son interlocuteur, ce qui lui donne l’occasion d’étoffer l’arsenal allégorique dont il va user pour évoquer son projet, ses apports, ses trouvailles.
 
    Il avance : l’invention du style oral, « petit tour de force harmonique » infléchissant sa prose, demeure l’élément fondateur qui lui permet de « resensibiliser la langue ». « Qu’elle palpite plus qu’elle ne raisonne, tel fut mon but », ajoute le médecin, développant ainsi la métaphore d’un vitalisme qui sera désormais invariablement associé à son écriture « tout nerf ». Les comparaisons avec le crayon
plongé dans un verre d’eau et qu’il faut casser si on veut le faire paraître droit, ou encore avec le métro filant sans dérailler, apparaissent ici dans un réseau dont les mailles sont finement serrées et se font écho.

- Il annonce à Marie Canavaggia que
Guignol's band II est terminé. Il travaille à Féerie pour une autre fois, et termine le manuscrit de Foudres et flèches.

- Début de la correspondance avec Albert Paraz. De nombreuses lettres à Daragnès, Pierre Monnier, Charles Deshayes, Lucien Descaves, Robert Le Vigan, Henri Mahé, le Dr Camus, Pierre Marteau, etc...

   Avril

- Du 11 au 14, le journaliste danois Eric Danielsen commence une campagne de protestation dans le quotidien communiste danois Land og Folk (directeur : Borge Houmann) contre la présence à Rigshospital de " l'écrivain pro-nazi Céline ".

- Le 15, Fernand de Brinon est exécuté au fort de Montrouge.

- Le 19, première lettre à Me Albert Naud, qui a accepté de se charger de sa défense sur recommandation de Zuloaga.

- Le 30, visite de Céline à l'évêque catholique du Danemark, " pour lui demander un peu d'appui. "

   Mai

- Le 4, Ramadier exclut les communistes de son gouvernement.

- Le 5, Henri Poulain est condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité.

- Le 15 : première interview accordée à Lucienne Mornay et Pierre Vals pour Nuit et Jour. Vals, relation de Montmartre prend quatre photos. Le n° 125, publie un article intitulé « Céline au bout de la nuit », illustré de deux photos de l’écrivain sur son lit.

- Du 29 au 13 juin : Séjour de Mikkelsen à Paris, avec une compagne, " agente du Deuxième Bureau ", pour rencontrer les " Cromagnons " de Montmartre. Il voit Zuloaga, Varenne, Gen Paul, Marie Bell, le docteur Camus, Villefosse, Canavaggia. Il apporte de l'or à Geoffroy pour le changer. Le docteur Camus conseille à Céline le silence et l'oubli. Un danseur danois répète qu'il a entendu dire à Paris que Céline aurait livré aux Allemands les plans de la ligne Maginot...

   Juin

- Les 13 et 14 : nouvelles protestations du journaliste Eric Danielsen contre la présence de Céline au Rigshospital. Il cite des extraits du " Manifeste des Intellectuels français " contre les bombardements aériens alliés en France. Le nom de Céline et de Gen Paul apparaissait parmi les signataires. Au lieu de nuire à Céline, cette dernière furia le sert.  Elle pousse les autorités danoises à mettre fin à une absurdité, cet emprisonnement sans légifération, puisque la Justice danoise n'a rien à reprocher à Céline. Les Affaires étrangères avisent la Justice qu'elles n'ont plus d'objection à la libération sur parole de Céline.

- Le 19, décision de mise en liberté. Le 22, Céline invite Hindus à venir le voir au Danemark.

- Le 24 juin 1947, les autorités françaises ayant semble-t-il renoncé à l'extradition, Céline doit s’engager sur parole à ne pas quitter le Danemark et est libéré sur parole. Il rejoint sa femme dans le studio-atelier d’Henning Jensen, le gardien compatissant au terme d'un échange. Eux, avec son épouse iront habiter à Nice, chez Mme Pirazzoli la mère de Lucette.
  
En effet, Lucette avait séjourné jusqu'au 16 septembre 1946 chez leur amie Karen Marie Jensen en tournée en Espagne. A son retour celle-ci veut récupérer son appartement ravagé par les griffes de Bébert.
 
  Ils habitent donc au 8 Kronprinsessegade. Céline va promener quotidiennement Bébert. Il se refait une santé. Reprend Féerie pour une autre fois.
  Un an va passer. Le logement est petit, inconfortable, et va très vite sentir le pipi de chat. Céline se fait soigner les dents, reçoit quelques visiteurs.

 L'écrivain retrouve du poil de la bête, il a besoin d'exutoires, d'ennemis, de cibles vers lesquels orienter sa colère, cette hargne furieuse dont il se nourrit, il écrit à Albert Paraz le 1er juillet : " Une immense haine me tient en vie. Je vivrais mille ans si j'étais sûr de voir crever le monde. "

   Août

- Le 1er, resté silencieux depuis 1944, Céline reprend la parole dans la presse en envoyant une lettre à Combat pour répliquer à la critique des Izvestia.
  Malgré les milliers de kilomètres qui le séparaient de son pays, Louis-Ferdinand Céline, durant ses années d’exil resta parfaitement informé de ce qui se disait et s’écrivait sur lui. En plus des journaux que lui faisaient parvenir ses amis, une admiratrice, Jeanne Feys-Vuylstecke, lui avait offert les services de l’Argus de la Presse : l’écrivain recevait ainsi à domicile tous les articles qui, parus dans la presse française, faisaient mention de son cas.
 
   Parfaitement renseigné, Céline était donc en mesure, d’une part, de répondre aux accusations dont il faisait l’objet et, d’autre part, d’avancer les arguments qui pourraient le réhabiliter aux yeux de l’opinion publique.

- Visite d’Eliane Bonabel. - Visite de Jacques et Magdeleine Mourlet en septembre.

   Octobre

- Le 1er, Mikkelsen est à Paris voie Naud et revoie Gen Paul qui lui présente Gabrielle Abet, une jeune femme qu’il va épouser.

  Céline, autour du 16 octobre, lui envoie cette lettre tout émoustillé : « Frère Jacques les cloches sonnent-elles au mariage ? Dis-nous vite ! Dépêche-toi ! Mimick nous fait de ces descriptions de beauté qui lui font pétiller les mires…ça va être joli au printemps ! Lucette que ces choses-là intéressent bien aussi demande à être présentée – Enfin en somme tu ferais bien de venir en personne – toi et ta merveille, qu’on se rende compte – Je te vois sur la photo déjà maqué avec Hindus… »

- Début octobre du 6 au 13 : Mikkelsen se rend huit jours à Quimper où il rencontre Henri Mahé, les docteurs Tuset et Mondain. Commentaire de Mahé : « Type normand, trapu, frisant allègrement la soixantaine. Son visage reflétait la bonté sous une pointe d’ironie que laissait percevoir le jeu de ses épais sourcils. Il me conta les tribulations de Louis et son emprisonnement protecteur. Il refusa les 25 000 francs que je voulais faire porter à l’exilé : « Céline est riche et je serais confus ! »
 
Nous devînmes tout de suite amis. Mik !... Erudit avocat et fin diplomate. Généreux donateur des lettres et des arts ! Il avait épousé une Bretonne, rencontrée à New York, comme la Molly du Voyage. Ce fut un grand amour. Elle était morte de leucémie et reposait dans sa propriété de Korsor près d’un énorme roc de l’époque glaciaire. Thorvald, mon ami Mik, repose à présent près d’elle. Avant de mourir, il nous a laissé par testament 2 800 000 francs et a demandé que je sois le premier à inaugurer sa fondation à Korsor pour artistes franco-danois. »

- Par contre François Gibault présente Mikkelsen comme « un curieux petit homme, retors et tenace, dont la carrière avait été diverse et parfois émaillée d’incidents peu reluisants. Avant d’être avocat, il avait été commerçant et avait connu la faillite, puis il était entré au barreau et avait fini par avoir un cabinet important, une solide fortune et de puissantes relations. »
  Céline, par la curieuse expression « juif synthétique » qui vise l’avocat danois le soupçonnait d’appartenir à la franc-maçonnerie (
lettre à M. Canavaggia). 

- Le 13, visite de Robert Massin qui recueille une interview dans sa " soupente ".

   Novembre

- Du 7 au 13, visite de René Héron de Villefosse, historien, et sa femme Madeleine. Il se rend à Elseneur avec eux et avec Mikkelsen qui leur présente le couple Dedichen.

- Le 18, visite de Guy Tosi, directeur littéraire de la Société Denoël. La discussion sur la réédition des livres n'aboutit pas.
 Curzio Malaparte, ami du docteur Camus, a proposé que tous ses droits d'auteurs au Danemark soient versés à Céline, qui refuse.

- Par Albert Paraz, qui prend vigoureusement sa défense en toute occasion, Céline apprend que Sartre a écrit et publié en décembre 1945 : " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé ". Il répondra par " A l'agité du bocal " terminé en novembre. Il l'adresse à Jean Paulhan, directeur des Cahiers de la Pléiade chez Gallimard.

- Le 22, Samedi-soir titre : " Nourri d'avoine dans un grenier de Copenhague, Céline jure de " torcher " l'avorton Sartre. "
  Céline qui a vendu pour 200 couronnes des aquarelles de Gen Paul à Anne Marie Lindequist, une ancienne amie danoise, espère encore que le peintre viendra le voir avec Gabrielle Abet, sa nouvelle compagne.
  Visite d'Henri Philippon, journaliste, ami de celui-ci, cherchant à intéresser les éditions Fasquelle à Céline.
 La Démocratie, journal d'Alger, publie un article de Charles Deshayes qui attribue à Céline l'invention, dans Bagatelles, de l'expression " bla-bla-bla ".

- Le 29, l'O.N.U. vote le partage de la Palestine.

   Décembre

- Le 1er, Lucette loue un studio pour donner des cours de danse.

- Le 8, lettre recommandée de Céline à la société Denoël, par laquelle il s'estime libre de publier ailleurs puisqu'il n'a pas été réédité depuis 1944. C'est le début d'un litige avec l'héritière Denoël, elle-même contestée par la veuve de l'éditeur.

- Le 25, Noël chez le pasteur Löchen.

- Gen Paul ne viendra pas le voir, prétextant un manque d’argent. Céline n’est pas dupe, le ton est sceptique, il écrit à Daragnès le 28 décembre : « Popol ne doit pas être drôle dans l’intimité, même de la déesse, il a trop de fantômes autour de lui, même pour le muscadet ! Il ne jouit pas autant qu’il l’aurait pensé… Il ferait bien de venir nous voir. »

            1948

  Janvier :

- Du 3 au 10, deuxième visite d'Henri Philippon, " Mercure " de l'éditeur Fasquelle.

- Le 5, visite de Jean-Gabriel Daragnès, imprimeur et illustrateur, venu présider l'Exposition du Livre français à Copenhague : " tout guilleret, jeunet, etc... "

- Le 7, il espère encore, il écrit à Gen Paul : « Fiston… File la déesse (surnom de Gaby) au Hollandais qu’il vous amène en sa bouzine ! Fais un sacrifice ! Pas besoin de l’Angleterre, pour vous on trouvera un gentil hôtel… Si tu viens c’est pour l’affection – le vin : zéro – la bière seulement. Il faut venir quand même ; autant se marrer. – Déjà 4 ans ! Tu as ici 200 couronnes de la vente de tes aquarelles. Pour la super garce Lindequist. Régale tu ? La jeunesse c’est tout. Ne bois pas trop. »   

- Céline est sans éditeur. Paulhan refuse " A l'agité du bocal " qui lui paraît trop violent pour sa revue. Céline lui propose Foudres et flèches : " C'est du Florian, c'est du cucul. Rien à redire. "

- Arletty demande à Céline un ballet pour Roland Petit.     

- Le 17, Jean Dubuffet écrit à Jean Paulhan : " Céline a bien raison de traiter comme rien ces messieurs qui ont nom Sartre, Cassou, Mauriac, et qui ne sont rien en effet et il est temps que quelqu'un le dise. "   

- Le 20, visite de Philippe-André Crozier avec la danseuse Jacqueline Moreau le. Grand ami de Mahé, assureur international de Voyages et Bagages, celui-ci le soupçonne d’appartenir au 2ième Bureau. Il avait formé le projet de venir chercher Céline au Danemark avec son bateau, la Soizic, et d’héberger Céline à Genève ou de l’emmener en Irlande.
  Jacqueline Moreau, nommée première danseuse de l’Opéra en février, entrera aux Ballets des Champs-Elysées du marquis de Cuevas et deviendra danseuse étoile en 1953. Ils se rendent avec Céline au Théâtre Royal pour assister à une représentation des Ballets Garnier.

- Le 24, il écrit à Geoffroy pour l'achat d'un bracelet-montre en or.

   Février

- Le 16, envoie à Arletty un schéma de scénario : Arletty, jeune fille dauphinoise. La jeune héroïne se fait remarquer dans une boîte de nuit par un maharadjah.

   Mars :

- Daragnès met Céline en contact avec Paul Marteau. Il lui adressera quarante-quatre lettres. Président du Club des 100 (cercle de gastronomes), rival de Gaston Gallimard auprès de Valentine Tessier, il incitera Céline à engager Tixier-Vignancour comme second défenseur. 

- Le 14, lettre à Naud  sur les rumeurs rapportées  par Hindus, que fait courir le consulat de Chicago sur Céline, d'avoir voulu se faire naturaliser allemand pendant l'Occupation et d'avoir soigné Pétain à Sigmaringen. Lettre à Bonnet, ambassadeur à Washington sur cette rumeur.
  Le Droit de vivre, dans " A bout portant ", assimile Céline à Hitler.

   Avril :

- Le 8 avril, Daragnès revient voir son ami, accompagné de M. D'Arquian, marchand de tableaux en Suède. Les ressources manquent, les réserves s'épuisent. Tout au plus accepte-t-il de vendre par l'intermédiaire de Daragnès, deux manuscrits. Un a été vendu à Jean Dubuffet, l'autre à un mécène, Paul Marteau, le propriétaire des cartes à jouer et de tarots Grimaud. Il lui vend le manuscrit de la version A de Féerie pour une autre fois : dédicace " A Mr Marteau, ce début de manuscrit de Féerie pour une autre fois, écrit en prison à Copenhague (Vestre Faengsel) cellule 84, pendant l'hiver 1947 avec mes bien sincères sentiments de gratitude et d'amitié. "
  
Il lui recommande d'en prendre bien soin... de ne montrer ces feuilles à personne... de considérer ce début de travail comme une " carte " qui n'est pas encore jouée, juste ébauchée... imprécise encore... dont j'attends merveille, hélas, il le faudrait ! (Catalogue vente Drouot 17 juin 1977).

- Le 9 avril, visite de Georges Geoffroy,
son ami de Londres, devenu joaillier. Il va s’occuper de ses affaires d’argent, changer l’or en dollars et les dollars en bijoux. Il viendra le voir à Meudon.

- Le 30, la Cour de Justice de la Seine acquitte la société Denoël de l'accusation d'avoir édité en temps de guerre des publications favorables à l'ennemi. Les crimes de collaboration et de propagande raciste ne sont pas retenus. Ce jugement servira la défense de Céline, qui se considère donc acquitté de la réédition de ses pamphlets et de la publication des Beaux draps.

    Mai :

- Le 3, à Paris, Gen Paul (52ans) épouse Gabrielle (22ans) à la mairie du XVIIIe. Témoins : Marcel Aymé, Jean Perrot, Antonio Zuloaga, et Mimiche Chalom. Il retourne aux Etats-Unis en juillet, après la visite d’Hindus.

- En mai 1948, les Jensen rentrent de Nice. Il faut trouver un autre logis. C’est Me Mikkelsen qui va leur offrir l’hospitalité dans sa résidence secondaire à Klarskovgaard à quelques kms de Korsor.

- Le 19 mai, ils quittent Copenhague pour Korsor, logés chez Mikkelsen, sur les bords de la Baltique. Une page est tournée, celle de la prison. Y habite aussi un vieil ami le pharmacien Knud Otterstrom. Le séjour durera 3 ans. Le nouveau chapitre est l'histoire d'un combat incertain en vue du procès et d'une solitude en campagne humide.

 Les premières descriptions seront proches de la réalité, il écrit à son ami Geoffroy qui doit venir le voir : " Rustique bien sûr mais confortable - canapés, sofas, véritables cheminées - Campagne très supportable auprès d'une mer pas vilaine. " Mais au fur et à mesure de l'exil, la représentation des lieux va prendre avec le prisme de la transposition romanesque, des aspects apocalyptiques : " landes désertiques battues par les vents polaires, températures glaciales neuf mois de l'année, chaumières proches de la cabane à cochons sans chauffage ni commodités, rien à manger, pas de viande, pas de légumes, pas de fruits, leur " ordinaire sempiternel " se composant de hareng et de porridge (quand ce n'est pas d'avoine) vendus à prix d'or par des paysans hostiles, arriérés et cupides, les bidons d'eau qu'il faut aller chercher avec une brouette..." tout cela relevé par le biographe Emile Brami.

  En réalité : Cinq maisons. Il y a Hovedhuset (la maison de maître) où habite Mikkelsen. Précédée de quinze mètres par Gaestehuset (la maison d’hôtes). A cinquante mètres Avlsgaarden (la ferme). Skovly (à l’abri de la forêt). La chaumière
dénommée Fanehuset (la maison du drapeau).
 
   Céline écrit en dehors de longues promenades, près de 4000 lettres en 3 ans. Nombreuses visites au cher Otterstrom le pharmacien pour évoquer le bon temps de Montmartre en 1930. Il vient les prendre en auto, ou bien Céline prend le taxi.
  Céline fréquente le libraire-papetier-imprimeur Mogens Zachariassen pour ses activités épistolaires, enveloppes et papier à lettres.

- Il reçoit de temps en temps des visiteurs de France ; Daragnès, P. Monnier, Marcel Aymé de passage pour assister à sa pièce Clerambard. Il est invité souvent chez Mikkelsen et sympathisa avec Hartvig Frisch le ministre de l’Education nationale.

- Le 25, visite de James Laughlin, l'éditeur américain. Lettre de Mikkelsen à Daragnès : " Notre Céline est, dès hier, parqué dans une de mes chaumières, et je crois qu'il ne trouvera pas la vie de la campagne si affreuse qu'il en avait pensé, et Lucette paraît être heureuse ".

- Une lettre à Daragnès datée du 29 mai illustre son état d’âme : « 
Plus rien de Naud non plus de Fasquelle… ni de Philippon… ni de Sorlot l’indigné. On va me retrouver comme l’explorateur André 60 ans plus tard dans les glaces… Un seul qui jouit c’est Popol de plus en plus con souriant entre ses barreaux. »

    Juin :

En juin, Céline apprend que Gen Paul va se rendre à New York et écrit à Daragnès : « Popol part en Amérique chercher la toison d’Or. Il va m’y faire tout le mal possible. Lui non plus ne peut pas s’en empêcher. »

- Visite le 12 de Ole Vinding, l'écrivain danois incomparable francophile qui donna lieu à des propos passionnés et passionnants entre les deux hommes. Visite également de Georges Geoffroy.

   Juillet :

- Le 7, Dubuffet écrit à Paulhan : " J'ai relu trente-six fois ce merveilleux texte de Céline sur Sartre. Quel plaisir ! Qui ne donnerait toute l'œuvre de ce Sartre pour ce petit texte merveilleux ! "

- Vers le 10 juillet, en route pour Korsor, Milton Hindus arrive à Paris et retrouve Gen Paul qui s’apprête à partir pour New York. Que se sont-ils dit sur Céline ? Gen Paul lui soutient que Céline était communiste après la guerre de 14…

- Le 15, recommandé par Gen Paul, Georges de Caunes, journaliste, revenant d'une expédition polaire avec Paul-Emile Victor, rencontre Céline à Korsor.
 Céline emménage à Fanehuset.

-  Le 16 juillet, Gen Paul et Gaby arrivent à New York. Au retour des Etats-Unis, fin septembre le couple se séparera. On n’en connaît pas la raison. Gaby ne parlera pas. Mais Gen Paul accusera Céline d’être responsable à cause d’une lettre à Gaby.

- Le 20, reçoit la visite du professeur juif américain Milton Hindus, du 20 juillet à fin août. Il est logé à l'hôtel. Les échanges très chaleureux tournèrent vite à l’aigre. Le premier contact est glacial : " Buster Keaton sans écran ". Hindus juge Céline ingrat et grossier.

- Le 27, Hindus se rend à Klarskovgaard et rencontre Mikkelsen. Céline lui présente Madame Dupland, qu'Hindus revoit les 28 et 29.

   Août

- Le 1er : " Hindus est une espèce de rabbin imbécile amoureux d'Hitler ! Quelle fatigue... ! Il en est à décortiquer Zola ! au baba ! " (à Marie Canavaggia).

- Le 2 : " Hindus est scandalisé que je n'aie jamais lu Mein Kampf " (à Geoffroy). Hindus se rend à Klarskovgaard. Plage. Note : " Céline est fou à lier ". Le 4, Hindus à Copenhague - Le 5, il se rend à Elseneur.

- Le 8 : Repas avec Hindus chez Mikkelsen. " Le rabbin Hindus m'a tellement fatigué en deux heures d'entretien que je l'ai liquidé ! Il m'a flanqué une archi migraine avec ses sottes lourdes imbéciles questions ! " (à Marie Canavaggia).

  Céline qualifie devant Hindus, Henri Mahé « d’admirable initiateur de la vie française, de belle âme noble, de fin psychologue, de guide éminent de la vie parisienne ».
 
Les rapports avec Hindus tourneront court au bout d’un mois, quand l’universitaire aura eu la révélation du fossé existant entre l’image idéale de l’écrivain qu’il s’était forgée et l’homme, en chair et en os, à qui il sera confronté.   

- Le 13, départ de Milton Hindus qui s'arrête à Paris et y passe dix jours. Il se rend sur la tombe de Marguerite Destouches. Le 23, de Paris il annonce à Céline qu'il a été nommé à la Brandeis University (université juive) à Waltham (Massachussetts).

- En août : visite d'Ernst Bendz, professeur d'université et écrivain danois vivant à Göteborg.

    Septembre

- Le 3, Céline n'éprouve aucune compassion pour les turpitudes de Gen Paul. Il apprend que Gabrielle se sépare de Gen Paul, il écrit à Zuloaga : "  L'affaire Popol a mal tourné. Enfin il s'est bien amusé. Ce sont peines littéraires - bien guérissables. Il n'a qu'a venir nous voir. Dis-le lui. On l'aime toujours. Mais faudra qu'il apporte son piv ! Et puis il faut qu'il rambine avec Daragnès. Il a fait le jeune homme ! (Je parle de rien). " 

- Le 15, : visite des époux Pirazzoli, Ercole et Gabrielle, qui seront d'un secours permanent.

- Le 20, Céline annonce à Paul Marteau l'arrivée de Mikkelsen à Paris. Paul Marteau et Jean Perrot recommandent à Céline de prendre Tixier-Vignancour comme second avocat.

- Fin septembre : première visite de Pierre Monnier avec Victor Soulencq, folkloriste auvergnat. Il va réussir à intéresser au sort de Céline qu'il admire, Paul Lévy, le directeur du journal Aux écoutes, où il travaille comme dessinateur pigiste sous le pseudonyme de Chambri.

    Octobre

- A partir d’octobre 1948, Pierre Monnier va se démener pour sortir Céline de son impasse éditoriale. Il ne rencontrera jamais Gen Paul qui ne lui paraît pas avoir un comportement digne d’un ami. Pulicani a rompu avec Gen Paul. Duverger de même.      
  Mahé, dont Gen Paul ne se gênait pas pour en dire du mal, prendra sa défense jusqu’au bout.

- Le 10, retour de Mikkelsen. Première lettre de Céline à Tixier-Vignancour pour le remercier d'avoir accepté d'assurer sa défense.

- Le 14, Daragnès reçoit 100 000 F de Jonquières contre la remise du manuscrit de Foudres et flèches.

- Le 30, publication de Casse-pipe dans le numéro d'été des Cahiers de la Pléiade.

- Le 31, Milton Hindus propose à Marie Canavaggia de lui acheter les lettres qu'elle reçoit de Céline : " Even lies laundry bills would interest me ".

   Novembre :

- Le 2 : visite de François Gillois, journaliste à L'Indépendance française.

- Retour de Gen Paul de New York en novembre.


- Le 15, publication du Gala des vaches d'Albert Paraz, contenant des lettres de Céline et A l'agité du bocal, pamphlet contre Sartre, Editions de l'Elan. Ce qui va sonner la fin des relations entre Gen Paul et Céline est la publication dans Le Gala des vaches d’Albert Paraz des lettres que Céline a envoyées à ce dernier. Page 122, « pour Paul, tu parles si je suis fixé, roublard, jaloux, avec un damné génie du mal bien amusant, je l’aime bien. Comme un frère. Mais d’illusions ? point l’atome. »
 
 Le livre est lu par tous les amis de Céline à Paris, Gen Paul, Camus, Mahé. Ils sont révoltés. Ils accusent Paraz, nouveau venu pour eux, de se servir de Céline pour attirer l’attention sur lui.

- Le 17, Jules Moch demande des mesures d'exception contre les communistes qu'il accuse d'être financés par l'étranger.

- Le 26, dans Aux Ecoutes, Paul Lévy répond au journal Action : " Je continuerai à plaider pour Céline [...] sacra res miser. Vous êtes, vous, des écrivains politiques et vous vivez grassement. Lui meurt longuement. La partie n'est pas égale. "

- Fin novembre : Céline se rend à Copenhague pour un interrogatoire de police.

   Décembre :

- Le 10 , Céline écrit à Paraz : « Ca va mal, très mal. Camus est furieux, fâché à mort contre toi, contre moi. Et Popol et les amis de Popol ce qui est pour moi très grave.»  

 
Le 13, à Daragnès : « Ce Gala est un cauchemar. Toutes ces indignations, offusqueries des copains sonnent bien factices – bien à propos. Tu parles que Gégène ne s’est jamais gêné pour se faire de la publicité sur mes os ! et me mettre moi en péril ! »

 
Le 14, au même :
 « Henri Mahé aussi est furieux, charmant planqué, antisémite (en chambre) du livre de Paraz ! Du fait que je ne persiste pas à hurler Mort aux Juifs pour les frémissements de la galerie. Il plaint Popol que je veux faire assassiner ! Délire ce chiasse ! J’ai écrit surtout que je l’aimais Popol comme un frère. Alors Popol doit déjà se voir pendu. »

- Le 24, Céline remercie Paul Lévy : " Votre article me fait un bien immense. Il est difficile de crever sous l'opprobre totale, unanime [...] Si j'avais été le Christ, ce sont les crachats qui m'auraient fait le plus de mal ".

- Le 25, Mikkelsen passe Noël avec Céline. - Pierre Monnier retourne rendre visite à Céline. - Pierre Lanauve de Tartas, ami de Daragnès, publie un tirage limité de Lettre à J.B. Sartre.

             1949

 Le temps passe, pèse à l’exilé qui attend son procès.

    Janvier

 Foudres et flèches est publié en Suisse chez Charles de Jonquières.

- 20 janvier : visite de Charles Frémanger, éditeur.

   Février

- Le 2, le couple Destouches se rend à Copenhague et se présente avec le pasteur Löchen à l'ambassade de France pour avoir des passeports. Céline voit le sien refusé. Lucette en obtient un.

- Vers le 15, Milton Hindus annonce à Céline le projet de son essai sous le premier titre Céline, le monstrueux géant. Hindus demande surtout l'autorisation, contre paiement, de publier ses lettres. Céline est méfiant et refuse. Six mois passent.

- En février 1949, Roger Nimier envoie à Céline son premier livre Les Epées, paru l’année précédente chez Gallimard. Celui-ci est enchanté et lui écrit le 24 : « Moins con je ne serais jamais tombé si bas ! Je vois bien d’autres « génies » qui s’en tirent à merveille ! Malraux, Giono ! Gide ! Duhamel, des centaines ! Et pourris d’honneur ! Vous êtes vous-même « génial » je le vois, foutre ! et vous vous portez superbement ! Ce cynisme jovial bonenfant [sic] c’est le genre du jour ! »

   Mars

- En mars, Le Vigan est libéré. Suspecté, menacé, il passe en Espagne et correspond avec Céline. Il n’écrira pas à Gen Paul. Les amis de Céline voyagent sans venir le voir. Céline écrit le 18 mars à Zuloaga : « Tu vas faire un immense voyage ! Junot part aussi en voyage ! Vous partez tous ! Vous arrêtez pas de partir ! Gologolo aussi il paraît ! On dirait pas que l’heure est grave ! Y a des gens stables heureusement qui pensent, peinent et œuvrent pour vous ! »

- Le 26, visite de Raoul Nordling, consul de Suède. " exprès amené en auto " (lettres à Mahé, Canavaggia et Zuloaga). Ami de Daragnès il aurait fait relâcher Céline de prison.

   Avril

 Visite d'Ercole et Gabrielle Pirazzoli.

- Le 10 : lettre de Marcel Aymé à Paraz : " Je suis persuadé qu'il vaut mieux pour lui qu'on ne fasse pas de tam-tam comme pour Bardèche. "

- Le 25, Paraz assure à Nordling qu'il a obtenu les signatures de Cendrars et de Marcel Aymé pour une pétition en faveur de Céline.

   Mai

 A Paris, le dossier de l'information est communiqué au Parquet et confié pour règlement à Jean Seltensperger.

- Le 27, Céline a 55 ans. Il écrit pour la première fois à Jean Seltensperger le commissaire du Gouvernement.

- Le 28, Paraz écrit à Nordling qu'il a obtenu la signature du colonel Rémy pour la pétition en faveur de Céline.

- Le 30, Céline écrit à Pierre Monnier : " Nous déménageons, on nous a virés de la maison où vous vîntes, pour la masure au bord de la mer, sans eau, sans gaz, sans lumière, croulante, c'est notre supplice d'aller chercher l'eau au bidon à la mer ! "
  Jules Almansor envoie à Lucette " six draps coton très usagés et six taies d'oreiller ".

   Juin

- Le 19 juin, lettre désabusée à Pulicani : 
« Peu de chances de retourner jamais en France… Oh Paul et la bande pas intéressants (sauf Daragnès) pas de cœur, pas de courage. Popol est bien de la paroisse Saint-Pierre. Il m’a renié une bonne douzaine de fois ! cocu, ivrogne, lâche, imbécile ! »
 Polémiques dans France-Dimanche entre Paraz et les lecteurs, à la suite de la publication de propos de Céline : " Je ne crois pas à l'amnistie, c'est du vent... "

- Le 20, avec une nouvelle préface de Céline, réédition de Voyage au bout de la nuit par Charles Frémanger, aux éditions Froissart fictivement domiciliées à Bruxelles. Brouille immédiate avec Frémanger. Puis plainte sans suite judiciaire de l'héritière Denoël.

- Le 25 : Lettre à Seltensperger sur le chantier de Katyn. - Lettre à Marteau sur les tarots de Marseille : " J'ai gagné ma vie avec les Tarots un certain temps à Londres ! " - Dedichen se rend à Paris pour organiser un Tournoi international de bridge, en partie financé par Marteau. Il est invité avec sa femme à loger chez Marteau. - Daragnès a perçu 390 000 francs de Frémanger.

   Juillet

- Le 6 : Le Vigan a quitté Barcelone. Céline lui écrit. Bonny a gagné L'Argentine. Daragnès remet 90 000 francs à Jacques Derval pour Céline.

- Du 7 au 10 : visite d'Henri Mahé à Klarskovgaard. Il est accompagné de Pierre Delrieux, ancien marchand de tableaux. Excursion au camp viking de Traelleborg. Mahé fait le portrait de Céline au crayon.
 Céline recommande Henri Mahé à Paul Marteau en tant " qu'admirable ami et admirable peintre, français, breton et parisien, artiste et cœur généreux ".

- Le 18, Céline incite Mahé à s'installer à Nouméa, où il le suivrait. Il demande des ouvrages sur la Nouvelle-Calédonie à Marie Canavaggia.

   Août

- Le 18, Hindus termine son introduction à The Crippled Giant où il compare Céline à Hitler.

- Le 20, Céline apprend que Gen Paul, avec Jean Perrot, s’est rendu à Vence chez Paraz et qu’il l’a accusé d’être responsable de sa séparation avec Gabrielle. Réponse laconique à Daragnès : « Voici un homme heureux qui peut se payer encore des chagrins d’amour, des tribulations de conasses ! et des millions de voyages ! »

- Dès le 23, à la première lecture des épreuves du livre d'Hindus envoyées sur la recommandation de son éditeur : " Soyez heureux ! Votre livre est aussi méchant que possible ! Il va me faire tout le tort possible ! " Céline était bien conscient du mal que pouvait créer ce livre s'il était publié avant son procès.

- Le 25 : il écrit à Milton Hindus en le menaçant d'un procès s'il publie son " journal " et lui interdisant de publier la moindre de ses lettres.

- Le 26, Céline demande à Marie Canavaggia d'envoyer Semmelweis à Jacques Deval, qui a un projet cinématographique. - Il répond à Paris-Match sur un article du 20 août. - le pasteur Lôchen se souvient de la visite de deux journalistes, Jean Kohler et sa femme, qu'il avait croisés à Jeanson-de-Sailly, porteurs d'un message de Morvan Lebesque, de Carrefour, qui tenait à ce que l'on parle de Céline dans la presse. Ce sont eux qui transportèrent le miroir nécessaire pour les exercices de danse de Lucette.

   Septembre

- Le 16, visite de Jacques et Magdeleine Mourlet, résistant et négociant en vins, autour du 16 septembre. Ils apportaient des nouvelles de Quimper.

- Le 19, lettre recommandée à Charles Frémanger pour obtenir communication de ses comptes. Celui-ci venait de le prévenir que le premier tirage de Voyage était épuisé, qu'un second était sous presse, que Mort à Crédit est en composition et qu'il lui envoie un deuxième exemplaire de Voyage.

- Le 27, lettre à Jean Seltensperger pour lui demander un " non-lieu " et l'obtention d'un passeport.

   Octobre

- Le 4, Mikkelsen se rend à Paris avec Helga Pedersen et Frithiof Brandt, professeur de philosophie. Il y rencontrera Seltensperger.

- Vers le 12, Jean Seltensperger, dans son réquisitoire, prononce le renvoi de Céline devant la Chambre civique et requiert la mainlevée du mandat d'arrêt. La Cour de Justice abandonne l'accusation pour trahison et le poursuit pour activités de nature à nuire à la défense nationale.

- Le 17, Tixier-Vignancour annonce à Mikkelsen que " la décision concernant Céline est signée et que l'avis de mainlevée du mandat d'arrêt sera diffusé aujourd'hui ". Céline peut demander un passeport français au consulat de France. Mieux, en ce qui concerne sa comparution en Chambre civique, Tixier-Vignancour peut espérer que ce sera Seltensperger qui prononcera le réquisitoire.

- Le 27, Mikkelsen est de retour à Copenhague. - Le 28, René Mayer (Radical) devient garde des Sceaux dans le gouvernement Bidault. Céline va lui écrire plusieurs lettres.                                                                                                                                                  Céline et Mikkelsen.

- Le 28, F. Parlier, administrateur de sociétés, informe Céline qu'il a été chargé par Yvon Morandat de prendre contact avec lui au sujet de la restitution de son mobilier.

- Le 31, Céline se montre provocateur en s’adressant directement au directeur de L’Humanité : « Moi ce qui me surprend Monsieur, c’est que Monsieur Maurice Thorez, déserteur à l’ennemi en temps de guerre ne se trouve pas encore au Panthéon. Ce qui me surprend aussi c’est que vous n’appreniez pas à vos lecteurs que Mr Aragon et Mme Triolet ont traduit dès 1934 le Voyage au bout de la nuit […] Vous pourriez encore leur apprendre que je suis engagé volontaire des deux guerres, médaillé militaire depuis novembre 1914, mutilé de guerre 75 %. C’est drôle n’est-ce pas ? »

- Gen Paul repart aux Etats-Unis avec sa femme sur l’Oregon, pour ne revenir qu’en 1950.

   Novembre

- Le procès approchant, Céline prend ses précautions, comme le révèle une lettre à Daragnès datée du 12 novembre :
« J’ai écrit à l’ivrogne pour connaître ses réactions… Je me méfie de lui à la veille du procès. »

- Le 12, Zuloaga a rendu visite à Mayer qui, d'après Céline l'aurait reçu fraîchement.

- Le 15, sixième lettre à Seltensperger à propos de l'article de François Sauvage dans Paroles françaises. Aucune allusion aux conclusions du magistrat.
 Jean Seltensperger, qui avait conclu son réquisitoire par le renvoi devant la Chambre civique et par la mainlevée du mandat d'arrêt, est dessaisi de son dossier au profit de René Charrasse (croix de guerre 39-45 et médaille de la Résistance) qui renverra l'affaire devant la Cour de justice, mais sous l'inculpation de l'article 83, et non plus 75. - Naud accuse Tixier-Vignancour d'avoir été indiscret et d'avoir fait échouer la conclusion de Seltensperger.

- Le 19, Tixier-Vignancour reproche à Mikkelsen d'avoir trop parlé au Palais à Paris ou aux journalistes de l'Aurore.

- Le 23, dernière lettre à Seltensperger : " J'apprends par Tixier, que par ordre, on vous a trouvé en haut lieu finalement trop magnanime. "

   Décembre

- Le 13 décembre 1949, Carrefour publie la reproduction de l’Illustré National, et Louis Pauwels publie une lettre de Céline : " Autant de cloches à Montmartre que de potes qui m'ont renié... "

- Le 15, première audience du procès Céline à Paris en son absence. La Cour de justice décide du renvoi au 29. Présents : Daragnès, Monnier, Marie Canavaggia et le docteur Camus. Des campagnes de presse démarrent de part et d'autre.

- Le 17 : par admiration pour Céline, Pierre Monnier devient éditeur sous le pseudonyme de Frédéric Chambriand et publie Casse-pipe. - Le Cri de Paris publie un article sur Céline et Ichok. - Second voyage de Monnier à Korsor. - Le président Deloncle est remplacé par le président Drappier.

- Le 24 et le 25, Céline va jusqu’à écrire trois lettres au président de la Brandeis University M. Sacher, pour empêcher la parution de The Crippled Giant (le géant estropié). Il sera toutefois publié en 1950 par l’University Press of New England et traduit en français sous le titre Céline tel que je l’ai vu par André Belamich (traduction contestée aujourd’hui) en 1951 pour les éditions de L’Arche et repris par Dominique de Roux pour les éditions de l’Herne en 1969 (édition augmentée de la correspondance entre les deux hommes).
 Hindus y insistait notamment sur l'imprégnation idéologique de Céline, ce qui risquait fort de desservir son dossier, son procès approchant à grands pas...

- Le 29, seconde audience devant la Cour de justice (président Deloncle), qui met en œuvre la procédure par contumace avec injonction à L. F. Céline de se présenter à l'audience le 21 février 1950.

- En décembre 1949, à la suite d’une rixe, Gen Paul est hospitalisé à l’hôpital Saint-Maurice et y reste jusqu’en février 1950. Il y reçoit, en sort librement, y dessine, mène joyeuse vie. Chantal Le Bobinnec qui fréquente son atelier se souviendra d’avoir posté plusieurs lettres destinées à Céline mais aussi d’avoir reçu l’interdiction d’ouvrir l’exemplaire de Bagatelles pour un massacre que Gen Paul avait caché. (
Gen Paul à Montmartre, Chalmain et Perrin, 1995).

         1950

   Janvier

- Albert Paraz mobilise les journalistes favorables. Pierre Monnier rassemble des témoignages. Maurice Lemaître publie, dans plusieurs numéros du Libertaire, les résultats d'une enquête pour ou contre Céline qui fait apparaître, ailleurs que chez les anarchistes, des réticences envers le procès.
  Une éphémère " Association israélite pour la réconciliation des Français " dont c'est à peu près la seule
manifestation d'existence, défend Céline.

- Relation rompue entre Céline et Mahé. Alors que Mikkelsen invite Mahé à revenir, cette fois avec sa famille, Céline s’emporte, mentionne une remarque de Mahé à Milton Hindus lors de son passage à Paris, que celui-ci publie en janvier 1950 dans Crippled Giant. Commentaire d’Henri Mahé : « Lorsque Milton Hindus manifesta le désir de l’aller voir à Korsor, il reçut l’ordre de passer d’abord à Paris me voir. C’était l’anniversaire ! Ripailles et rigolades. On parla des pamphlets antisémites : « C’est notre frère. Il souffre comme notre race. – Il ment comme il respire ! »…
   Menteur comme tout poète, fallait-il comprendre, comme un enfant traqué… Céline et Mahé ne reprendront contact qu’en 1954.

- Le 2, Zuloaga et Naud obtiennent une audience de René Mayer, garde des Sceaux. Céline écrit à Georges Bidault et à René Mayer. Il envoie des copies de " l'acquittement Denoël " de janvier 1948 et de Casse-pipe à Zuloaga, Deloncle, Bidault, Lecoin, Lemaître...

- Pour, dans Combat du 19 janvier : " Un juif témoigne pour Louis-Ferdinand Céline " extrait de la préface de Milton Hindus à l'édition américaine de Mort à crédit, avant leur brouille. Or Hindus vient de publier The Crippled Giant (19/01/1950), où il décrit Céline comme un géant estropié.

- Contre, on voit paraître une plaquette : L'affaire Céline, l'école d'un cadavre, signée Maurice Vanino. Roger Vaillant, dans Tribune des nations, regrette d'avoir hésité, du temps où il était résistant, entre la mitraillette et la grenade lorsqu'il pouvait " exécuter " Céline.

- Le 23, dans une lettre à Daragnès, Céline va jusqu’à soupçonner Gen Paul du pire : « Oh vieux à propos de l’ivrogne il y a plus moche. Veux-tu te procurer La Tribune des Nations, - un article de Roger Vaillant 13 janvier véritable appel au meurtre. […] Tout ceci est vétilles – mais le plus curieux est l’omission des réunions du Dimanche matin chez Popol ! où mon dieu là… il y avait vraiment du « monde » ! Je n’y allais plus la dernière année… mais cet oubli est plus que «  singulier »… il pue c’est un oubli qui pue… la mouche. »

- Le 24, Céline rédige un second mémoire en défense (daté à la machine par erreur du 24 février), le fait taper à la machine, l'enrichit de longs paragraphes, puis fait ronéoter les cinq pages dactylographiées par le pasteur Löchen : Réponse à l'exposé du Parquet de la Cour de justice : " C'est ça la vérité, en gros et en détails ! Pas autre chose ! "
 
- Le 25, le président de la Cour de justice de la Seine convoque Céline, et l'annonce de son procès est commentée dans la presse.

- Les 26 et 29 : Echange de lettres entre Daragnès et François Mauriac. - Création d'une " Association d'Israélites pour la réconciliation des Français " à l'instigation de Paul Lévy et de Maurice Bismuth (Lemaître). Son témoignage à décharge pour Céline sera critiqué dans la presse. - Défense de l'homme (n°17) publie une réponse de Jean Vita en faveur de Céline, " Céline et l'enfance ". - Bernard Lecache, président de la L.I.C.A. écrit au président Drappier pour dénoncer la représentativité de l'Association de Maurice Lemaître.

   Février

- Le 1er, Le Vigan, libéré depuis un an et vivant en Espagne, témoigne par écrit de la conduite de Céline sous l'occupation puis en Allemagne. Des lettres de Céline sont publiées dans le Crapouillot et dans Défense de l'Homme de Louis Lecoin.

- Jean Paulhan, ancien résistant, collaborateur des Temps modernes, membre du Comité national des écrivains (le CNE était un organe de la Résistance littéraire, émanation du Front national des écrivains créé en 1941 sur l’instance du Parti communiste français), jusqu’en 1946 et, lui aussi, invalide de guerre, écrit ces quelques mots à Maître Naud le 3 février 1950 : « Je suis commandeur de la Légion d’Honneur, croix de guerre 14 et médaille de la Résistance. Voilà qui peut, dans la circonstance, servir. »
 
Pierre Monnier écrit en faveur de Céline au président Drappier.

- Le 5, lettre de Céline au docteur Tuset pour lui demander de témoigner sur son intervention auprès de Brinon afin de sauver Noël L'Helgouarch, exécuté par les Allemands en juin 1941.
  Lettre à Galtier-Boissière : " C'est un procès de Sorcellerie ! une affaire Dreyfus à l'envers ! "

- Entre le 10 et le 20 février, veille du procès, accumulation de témoignages et d'interventions en faveur de Céline : - Marcel Jouhandeau écrit au président Drappier. - Le docteur Bécart, Mac-Orlan, Théophile Briant et Jean Galtier-Boissière également. - Thierry Maulnier écrit lui aussi et Raoul Nordling envoie la lettre d'Ernst Bendz au président de la Cour.

- Le 21 février 1950, le procès de Céline s'ouvre. La Cour de Justice rend son arrêt. Céline est condamné par contumace à un an de prison, à l’indignité nationale, à 50 000 francs d'amende, et à la confiscation de ses biens pour moitié présents et à venir. On lui reproche les Beaux draps, la réédition des pamphlets et ses lettres à des journaux sous l'Occupation.
  Gen Paul n’a pas envoyé de témoignage à décharge au président Drappier. Parmi les témoins à décharge : les écrivains Marcel Aymé, Albert Paraz, Maurice Lemaître (du Libertaire, et champion du Lettrisme), René Barjavel, Morvan Lebesque, Galtier-Boissière, Thierry Maulnier, Théophile Briant, Marcel Jouhandeau, Mac-Orlan, Louis Pauwels, Jean Paulhan, Paul Marteau, Louis Lecoin (Défense de l'Homme) et Paul Lévy (Aux Ecoutes) ; le peintre Jean Dubuffet ; les docteurs Tuset, Camus, et le professeur Henri Mondor, membre des deux Académies ; les actrices Arletty et Marie Bell.

- Les 22 et 23 : de vives réactions se font jour après le verdict. Pour Combat, Franc-tireur, il est jugé insuffisant (" Une bagatelle pour un massacre "). L'Humanité (Madeleine Jacob) titre : " Audience de Cour de justice ? Non ! Séance de réhabilitation de l'agent de la gestapo Céline ". Le Droit de vivre publie : " Un an de prison (par contumace) et les félicitations de Mlle Arletty. "
  Combat publie sur trois colonnes : " Trois semaines avec L.-F. Céline " par Milton Hindus, suite d'extraits de The Crippled Giant publiés dans The Nation aux Etats-Unis et apportés à Paris par M. Roskolenko, critique littéraire. - Dans un article non signé, mais sans doute d'Eric Danielsen, Land og Folk, reprenant les accusations de L'Humanité, demande encore une fois l'expulsion de Céline.

   Mars

- Le 2 : Céline doit 600 000 francs d'impôts sur l'année 1944 ( " Etat Pétain ") plus une amende de retard. au fisc.

- Le 18 : visite d'André Pulicani, ami montmartrois et assureur pour la troisième fois.

   Mai

- Du 16 mai au 30 juin : Lucette subit une intervention chirurgicale à Copenhague. Céline loge chez Mikkelsen, qui est en voyage : " Les dernières couronnes y ont passé pour payer chirurgie et hospitalisation ".

- Le 18, à Daragnès qui lui conseille d'aller en Espagne avant de revenir en France Céline répond : " Pour l'Espagne, certes, je suis preneur, mais comment y parvenir ? les revenus ? d'où ? Saisi comme je suis par tous les bouts !... Retourner en France ?... Ce serait pratique chez les parents de Lucette à Nice. "

- Le 22 : toujours à Daragnès : " Il serait préférable que je fasse un petit stage préparatoire en Espagne avant de rentrer dans ma chère Patrie, vachement occupée
ma chère Patrie, par de drôles de Sino-palestiniens coriaces en diable ! mais bouffer là-bas ? et crécher ? "

   Juin

- Le 6, Pierre Monnier verse 75 000 francs à Daragnès. - Le 10, Jean Dubuffet verse 50 000 francs à Daragnès. - Le 12, Daragnès remet 100 000 francs au pasteur Löchen pour Céline.

- Le 20 : dans Valsez saucisses,  chez Amiot-Dumont, Albert Paraz publie des lettres de Céline. Pas de réactions, Céline avait relu le texte.

- Le 30, Lucette sort de l'hôpital et revient à Korsor. Céline écrit à Daragnès : " Si Naud arrive à me décrocher ce papier qui me dispense de tôle à l'arrivée alors je rentrerai, nous rentrerons en France. "

   Juillet

- Lettre à Henri Queuille, ministre de l'Intérieur pour lui demander de " mettre un terme à cette persécution qui dure depuis 7 ans ! "

- Le 12, Pierre Monnier verse 40 000 francs à Daragnès. - Le 13 : retour à Klarskovgaard. - Le 18 : le pasteur Löchen est invité chez les Pirazzoli à Menton. Il rencontre Daragnès et Pulicani en passant par Paris. Daragnès lui remet 100 000 francs pour Céline.

- Le 25 : suite à une opération bénigne, décès de Daragnès. Céline perd là un ami de poids. - Le 26 : Mme Daragnès fait un envoi de 130 000 francs au pasteur Löchen pour Céline. C'est Jules Almansor, le père de Lucette qui se charge des transactions financières.

   Août

- Le 4, lettre de Le Vigan disant à Céline son intention de gagner l'Argentine. - Le 10, le pasteur Löchen s'arrête à Paris ; il rencontre Janine Daragnès et Pulicani. - Le 15, il est avec Céline. - Le 19, Janine Daragnès annonce à Céline qu'elle remet à Paul Marteau l'argent que son mari avait en dépôt. - Le 31, à Jules Almansor : " Vous allez recevoir la visite de Knud Otterström, vieil ami, délicat, très honnête, très scrupuleux... "

   Septembre

- Du 3 au 8 : Séjour de Knud Otterström en France. Il passe chez Jules Almansor récupérer de l'argent versé par Pierre Monnier.
 Paul Rassinier publie Le Mensonge d'Ulysse, Regard sur la littérature concentrationnaire, avec une préface d'Albert Paraz, éditions Bressanes. Bande-annonce : " Les légendes qui basculent. Louis-Ferdinand Céline ".

- Le 19 : des journalistes de Paris-Match, recommandés par Naud, cherchent à l'interviewer.

- Le 27, " Mme Gen Paul est annoncée... "
Céline apprend par Mikkelsen que Gaby va se rendre à Copenhague. Gen Paul n’a pas prévenu Céline ce qui lui vaut de nouveaux reproches : « J’ai appris par tout le monde sauf par toi que ton épouse devait venir à Copenhague et peut-être venir nous voir ?... Ah c’est dur la main à la plume ! Dieu sait si vous en demandez vous, des noms ! des noms ! comme Zoulou Farouk ! A croire que vous montez tous des archives, on ne sait jamais – C’est si compromettant les lettres ah ! ah ! ah ! Apprends petit caveau qu’un homme c’est mon cas, conserve pas les lettres il les brûle toutes dès réception. Pour un homme tout est flics provocateurs délateurs, mouches et C. »

   Octobre

- Pour Scandale aux abysses, Pierre Monnier s’était proposé. Il avait réussi à publier Casse-Pipe et Mort à crédit avec audace et ténacité. Dessinateur humoristique sous le nom de Chambri, il offre à Céline d’éditer Scandale aux abysses en l’illustrant sous le pseudonyme de Pierre-Marie Renet. Sceptique du résultat, l’écrivain lui répond : « C’est un rude labeur l’illustration. Ils ont tous cané jusqu’à vous. » Mais devant la naïveté des images qui convient à l’argument de dessin animé, Céline complimente l’artiste : « J’aime votre technique, votre adresse du trait. » Pierre Monnier était récompensé de son entreprise. Céline critique cependant, en amateur attentif, la couleur de la mer un peu fade sur la dernière planche.

- Le 16 octobre, Scandale aux abysses paraît. « Un argument de dessin animé » dont Denoël avait entrepris la publication en avril 1944 et qu’il n’avait pas pu mener à bien pour raisons inconnues.
 Nouvelle édition publiée par Chambriand , elle est illustrée de 5 aquarelles et de 41 dessins en noir par Pierre-Marie Renet (pseudonyme de Pierre Monnier). Tirage : 3320 exemplaires  numérotés. Les acheteurs ne se manifestant guère, début 1956, un jeune soldeur Jean-Jacques Pauvert en
rachètera 456 exemplaires à Pierre Monnier.

- Le 30 : nouveau gouvernement danois où Helga Pedersen est nommée ministre de la Justice.

- Le 31, Pierre Monnier reçoit des Domaines une lettre l'enjoignant de bloquer les comptes de Céline. Le Vigan a gagné Buenos-Aires, où il retrouve Maurice Rémy.

   Novembre

- Visite de Gaby, divorcée de Gen Paul, vers le 4 novembre. C’est l’hiver et le froid et la tourbe… Elle regagne Paris quelques jours après. Céline imagine tout. Elle est venue pour réserver à Gen Paul l’illustration de Féerie ou pour renseigner une police quelconque ? L’ouvrage était loin d’être terminé, et Gen Paul n’en connaissait pas le contenu. La visite de Gaby n’a pas rapproché les amis.
 La raison du voyage de Gaby était simple : récupérer 200 couronnes et en dépenser une partie sur place. Cette visite n’aura pas été sans effet. Une lettre de Céline à Robert Le Vigan de novembre 1950, marque un tournant dans les reproches de Céline à l’encontre de Gen Paul.
   Le peintre amuse la galerie en racontant des histoires croustillantes sur ses anciens amis. Il tient le fait de Gaby elle-même : « 
Popol et ses 1 500 francs de champagne par jour se porte à merveille, et boume mon ami ! Il vend ce qu’il veut, d’avance ! nos légendes rapportent. Les martyrs c’est du biftek ! Je sais par sa jeune femme qui est venue, charmante. A la tête du client, comme au Resto « les langoustes selon grosseur » il leur vend les croustilleries sur La Vigue et Ferdinand – aux schmouts plein de vacherie ! et gigot ! enlevée la gouache ! Il va faire son numéro Popol dans tous les bistrots de la Butte et 9 Tontons, avec son garde du corps banquier Perrot (et flic !) Il a peur d’aller dans la rue seul ! Jamais plus seul ! Y a des règlements ! »

- Le 20, Naud rend visite à René Mayer. - Fâcherie avec l'oncle Guillou qui n'enverra plus Samedi-Soir.

  Pas rancunier, malgré ses déconvenues avec son auteur préféré, Milton Hindus rédigera et enverra (avec retard) un témoignage favorable à Céline pour son procès par contumace en 1950.

   Décembre

 Morandat propose à Monnier de restituer à Céline des " pelures " de Casse-pipe, trouvées rue Girardon.

- Le 2, Paris-Match publie la reproduction de l’Illustré National, en indiquant sous le dessin : « Héros de 1914, médaillé militaire, mutilé à 75 %, trépané : « J’entends sans cesse un train qui roule dans ma tête. »

- Le 9, jeune philologue, Alphonse Juilland rencontre Monnier et se propose d'écrire une étude sur Céline.

- Le 10, lettre à Zuloaga : " Le Vigan crève à Buenos-Ayrès - il y arrive un bateau de Palestiniens par semaine ! et tous artistes ! comme tu bien penses ! et " attendus " comme tu bien penses ! "  - Le 13, les Domaines confisquent les arrérages de la pension de mutilé de Céline. - Le 24, Céline s'enquiert auprès de Naud sur le résultat de son entrevue avec Mayer. Lettre de Roger Nimier l'informant qu'il veut monter un mouvement d'écrivains en sa faveur.

- Le 25, Céline écrit à Monnier : " Voici encore un réveillon au hareng fumé et au porridge dans une cabane glacée. Nous n'avons plus de tourbe. Dans la septième année d'exil et la cinquante-septième année de mon âge. [...] vous me devez au moins 600 000 francs et vous me proposez je ne sais quel chichi le versement éventuel de 15 000 francs, c'est grotesque et insultant ". - Le 30 : visite d'Otterström et du pasteur Löchen.

                1951

   Janvier

- Du 6 au 10 :  Dernière visite de Pierre Monnier à Klarskovgaard.

- Le 29, pour Tixier-Vignancour, aucun doute : " Jusqu'ici la Chancellerie n'a pas voulu, sous l'influence de Mayer, donner main levée de ce mandat... " Mais Tixier annonce à Céline : " J'ai pris contact avec le tribunal militaire de Paris, où le Commissaire du Gouvernement est à votre égard dans les mêmes sentiments que moi-même. Le programme a été arrêté d'accord entre nous. "

   Février

- Le 1er : suppression des Cours de Justice. Une réforme de l'appareil judiciaire allait permettre à Céline d'être jugé une seconde fois, mais devant une autre juridiction, le Tribunal militaire, devenu seul compétent.

- Le 24, Tixier-Vignancour essaie d'obtenir l'équivalence des peines et la levée du mandat d'arrêt.

- Le 26, Lettre de Lucette à Jules Almansor : elle a subi une série d'examens médicaux à Korsor. Otterström sert d'interprète.

   Mars

- Le 2, lettre de René Barjavel à Paraz : " le vingtième siècle ne compte jusqu'à présent qu'un novateur, c'est Ferdinand. Et je dirai même qu'un seul écrivain. "

- Le 6, Louis Destouches fait opposition à l'arrêt de la Cour de justice.

- Du 8 au 11, Marcel Aymé se rend à Copenhague pour assister à une représentation de Clérambard et rencontre Céline. On peut imaginer Marcel Aymé écoutant religieusement l'exilé.

- Le 10, Tixier-Vignancour rend visite au colonel René Camadau, chef du Parquet au Tribunal militaire, qui est Béarnais et qui, depuis l'Algérie déteste De Gaulle.  - Jules Almansor envoie 100 000 francs au pasteur Löchen. - Otterström passe voir Jules Almansor.

- Le 15 : Auprès du Tribunal militaire siégeant rue de Reuilly à Paris, Tixier-Vignancour obtient par ordonnance l'équivalence des peines et la levée du mandat d'arrêt lancé contre Céline le 19 avril 1945. Céline est donc convoqué devant le Tribunal militaire le 15 avril, puis le 20.

- Le 18, Tixier est à Korsor. - Le 19 : Céline se rend à Copenhague. Emmanuel d'Harcourt, le consul chargé d'Affaires à l'Ambassade de France étant absent, le vice-consul Jacques Thomas refuse de prendre sur lui l'établissement d'un passeport, mais à la demande de Tixier rédige un document qui établit que le docteur Destouches a fait la demande d'un passeport. Cette pièce permettra à l'avocat de prouver au commissaire du gouvernement que seul un cas de force majeure empêche Louis Destouches de se rendre à l'audience du 20 avril prochain, ce qui lui évitera d'être jugé par contumace. - Dîner avec le pasteur Löchen : " Tixier prétend qu'il peut me faire amnistier ! " (à Marie Canavaggia).

- Le 29, Robert Schuman, nouveau Ministre des Affaires étrangères, autorise M. Thomas à délivrer un laissez-passer valable pour un seul voyage en France.

   Avril

  Tixier-Vignancour prépare une requête en amnistie visant les dispositions de la loi du 16 août 1947 permettant d'accorder l'amnistie aux grands invalides de guerre qui n'avaient pas été condamnés à plus de trois ans de prison, dont la peine était définitive, avait été effectuée avant le 1er janvier 1951, et qui n'avaient pas été reconnus coupables de dénonciations ni de faits ayant exposé des personnes à la déportation.

- Le 20 avril 1951, grâce à Tixier-Vignancour, le tribunal militaire, composé de deux juges et de six militaires, accorde l’amnistie à Céline, en tant que grand invalide de guerre, titulaire de la médaille militaire (loi du 16 août 1947). Pour réussir son tour de passe-passe, Tixier présente son client sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le secret, condition du succès est total. L'audience est présidée par M. Jean Raynard, conseiller à la Cour d'appel de Paris. Aucun des magistrats présents ne fait le rapprochement. Après une courte délibération, l'amnistie est accordée. Les avocats Albert Naud et Tixier-Vignancour peuvent être satisfait.
 
- Le 26, le Ministère public n'ayant pas formé de pourvoi, Tixier-Vignancour annonce la nouvelle à la presse. Elle fait scandale : L'Humanité crie à la trahison, le garde des Sceaux manque de s'étrangler en lisant son journal et Jules Moch, le ministre de l'Intérieur en casse une chaise de rage. Au garde des Sceaux qui le convoque pour une franche explication, M. Raynard répond benoîtement : " Oh ! moi, monsieur le ministre, en littérature, je me suis arrêté à Flaubert. "

- Le 27, le lendemain L'Humanité donne le ton : " L.-F. Céline, agent de la Gestapo et glorificateur des chambres à gaz nazies est amnistié... " Ce soir (Aragon directeur) enchaîne : " Ainsi la justice de Monsieur Queuille fait qu'aujourd'hui le porte-parole de Goebbels et de Rosenberg, qui salua frénétiquement les déportations et les massacres des patriotes, va pouvoir rentrer librement. "

- Le 30 : achevé d'imprimer de L.-F. Céline tel que je l'ai vu, ouvrage de Milton Hindus traduit en français qui expose la brouille entre les deux hommes. Paraz, dans Valsez saucisses continue de plaider en faveur de Céline.

   Mai

- Le 2, le vice-consul Thomas délivre un passeport à Céline. - Son beau-père l'invite à Menton, Paul Marteau à Neuilly. Paraz lui conseille le Maroc, Pulicani la Corse.

- Le 4, Céline offre à Tixier son " château " de Dieppe (venant de sa mère).

- Le 10, Jean Perrot recommande à Céline de prendre " mille précautions " à son retour.

- Le 19, lettre à Zuloaga pour se renseigner encore sur les conditions d'une installation en Espagne.

- Le 21, la décision est prise, ce sera Menton chez Gaby Pirazzoli, bien que celle-ci soit malade.

- Le 24, Lucette consulte un chirurgien à Korsor, craignant un cancer du sein.

- Le 27, Céline à 57 ans.

   Juin

- Parmi la liste des dix meilleurs livres du demi-siècle publiée par le Figaro littéraire ne figure pas Voyage au bout de la nuit.

- Le 7, élections législatives en France : les communistes représentent toujours 25 % du corps électoral.

- Le 19, il prévoit de quitter Menton pour Paris le 7 juillet pour consulter le chirurgien Tailhefer.

- Le 20, les Céline sont invités par le maréchal Juin au Maroc.

- Le 21, le divorce entre Gen Paul et Gabrielle Abet est prononcé.

- Le 28, Céline envoie une lettre de remerciement au directeur du Korsor Avis, le journal local : " Au moment où nous allons quitter, ma femme et moi, la jolie ville de Korsor, je vous prie de croire que ce n'est pas sans tristesse que nous nous éloignons de ces lieux où nous avons reçu le plus aimable, le plus humain, le plus délicat des accueils [...] Nous penserons toujours à Korsor avec plaisir ".

- Le 30, les Destouches quittent Korsor par le train.

   Juillet

- Au Danemark, les dernières formalités furent réglées avec l’aide du pasteur François Löchen, pasteur de l’Eglise réformée à Copenhague et le 1er juillet 1951, l’avion emporta Céline et Lucette. Il a enfin récupéré son passeport pour revoir sa France où malgré tous ses efforts il ne retrouvera jamais la place qui fut la sienne dans l'immédiat avant-guerre et pendant l'Occupation, lorsqu'il était devenu non seulement l'écrivain le plus célèbre du pays, mais aussi un voyant, presque un oracle.

- Le 1er juillet,  Mikkelsen, Mme Georges Sales, Mme Antoine Ribière, épouse du représentant de Michelin à Copenhague, accompagnent les Destouches à l'aéroport de Copenhague. Céline prend l'avion pour la première fois de sa vie. Céline et Lucette avec la chienne Bessy et les chats Bébert, Thomine et Flûte sont de retour en France,
ils atterrissent à Nice. Ils vont séjourner chez ses beaux-parents à Menton.

- Le 13, il écrit à Monnier : " Ah ! vous parlez d'une Afrique, ici ! Et miteuse ! Des beaux-parents cupides, cons, on bouffe peu ou pas, et on s'emmerde au possible. C'est mieux que la Baltique à cause de la langue française dans la rue, mais pour le reste, ça serait plutôt pire. "

- Le 16, à Jules Almansor : " La vie avec nos hôtes est impossible. Leur nervosisme incompatible avec le constant acharné labeur que j'ai à fournir... "

- Le 18, Pierre Monnier, qui l'a négocié, fait signer à Céline un contrat avec les éditions Gallimard pour la publication de Féerie pour une autre fois et la réédition de tous ses romans. Il apporte un chèque de 5 millions que Céline fait suivre à Jules Almansor.

- Le 20, L'Humanité écrit : " Gracié par le gouvernement, Céline se pavane sur la Côte d'Azur. [...] Fasciste notoire, antisémite forcené, littérateur douteux et grossier, Céline était un grand admirateur des nazis au service desquels il mit sa plume nauséabonde dès l'occupation de la France. C'était aussi un agent de la Gestapo. "

- Le 23, il est à Neuilly chez Paul Marteau, 66 bis boulevard Maurice-Barrès, mécène qu’il n’a encore jamais vu.

- Le 28, Céline et Paul Marteau se rendent chez Tixier-Vignancour.

- Le 30, repas chez Paul Marteau, avec Antonio Zuloaga, avec Jean Perrot et Jean Bonvilliers. Pascaline Marteau se rend chez Gen Paul pour l’inviter à dîner avec Céline. Gen Paul refuse vertement. S’il ne vendait plus de tableaux depuis 1944, c’était de la faute de Céline… Dix ans d’amitié et sept ans d’exil pour entendre cela ! Ce soir-là Céline ne descendra pas pour se mettre à table.

   Août

 Les Marteau gagnent la Côte d'Azur, laissant leur villa et leur chauffeur à la disposition de Céline.

 Céline cherche à acquérir une maison. Il hésite entre Dinard, Quimper et Saint-Germain-en-Laye.

   Septembre

  Céline intente un procès aux Editions Julliard qui viennent de publier le journal d'Ernst Jünger. L'écrivain s'estime diffamé et Ernst Jünger reconnaît lui-même que son éditeur français a effectué une modification de son texte (le nom de " Merline " est devenu " Céline " ...). Il s'agit de montrer la mauvaise foi de Julliard qui a sciemment laissé le nom de Céline lors de la publication de la traduction.

- Le 6, Lucette signe le compromis d'achat du pavillon de Meudon, 25 ter route des Gardes.

   Octobre

- Le 1er, début des travaux dans la villa " Maïté " de Meudon.

 Céline et Lucette s’installe à Meudon. Lucette Almanzor ouvre un cours de danse et le Dr Destouches recommence à exercer la médecine.
  C'était une belle demeure délabrée et sans confort, construite au milieu du siècle dernier et fort mal distribuée avec ses pièces les unes au-dessus des autres, sur trois niveaux. Elle domine la Seine face à l'île Seguin et aux ruines des usines Renault. Céline ne devra plus en bouger jusqu'à sa mort. Travaillant sans relâche, il demeura là, ne s'accordant aucune distraction, refusant obstinément de boire un seul verre d'alcool ou de fumer une seule cigarette.... Pas de sortie au restaurant, pas de théâtre ni cinéma...

 Lucette ouvre-là un cours de danse, et Céline - ou plutôt le Dr Destouches - un cabinet médical, pour un temps tout au moins. Mais si Lucette bénéficia rapidement d'une clientèle de jeunes élèves qui venaient au premier étage s'initier aux " danses classiques et de caractère ", lui au contraire, ne pratiqua plus la médecine. Sa réputation sulfureuse s'étant vite répandue dans le voisinage. Sa vie de bohème et de sauvage faisait peur aux patients.

  Entouré de la meute assez terrifiante de ses chiens molosses : Bessy, Agar, Balou..., vêtu d'un amoncellement incroyable de pull-overs mités enfilés les uns par- dessus les autres, il ne soignait guère que les malades non prévenus se risquant jusqu'à sa porte, ou les voisins trop pauvres pour se payer un médecin d'apparence plus rassurant.

   Peu après son installation à Meudon Roger Nimier prend le chemin de la route des Gardes : «  Conduit pour la première fois par Marcel Aymé, Roger Nimier devient un familier de Lucette et de Louis. Il téléphonait, écrivait, venait sans prévenir. » précise F. Gibault.
 Nadine Nimier est invitée à prendre des leçons de danse avec Lucette, tandis que Roger montre les détails de sa nouvelle Aston Martin à Céline, qui a pourtant les automobiles en horreur. Mais de bonne grâce il l’écoute. On ne peut rien refuser à celui qui est devenu l’homme-orchestre des Editions Gallimard. Une étrange amitié va dès lors unir les deux hommes : « Céline aimait Roger Nimier, il aimait sa générosité, son humour et s’amusait de sa fantaisie et de l’ignorance dans laquelle il était toujours de ce qu’il allait faire dans l’instant suivant. »
  Une antithèse de Céline en quelque sorte. En retour, Nimier ne mégotte ni son temps, ni sa patience, ni son énergie, pour son « maître » en littérature.