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LES BATEAUX

 

 

   C’est dans Guignol’s Band encore que Céline a le mieux exprimé cette nostalgie des ports, le charme de ces paysages entre ciel et eau, avec leurs docks et leurs bateaux qui entraînent, et les brouillards qui pèsent sur les gens et les lieux, qui les confondent, les oublient et les enchantent.
  Tout dépend du genre que l’on aime !... Je vous le dis sans prétention !... Le ciel… l’eau grise… les rives mauves… et l’un dans l’autre, ne se commande… doucement entraînés à ronde, à lentes voltes et tourbillons, vous vous charmez toujours plus loin vers d’autres songes… tout à périr à beaux secrets, vers d’autres mondes qui s’apprêtent en voiles et brumes à grands dessins pâles et flous, parmi les mousses et la chuchote… Me suivez-vous ?
  Céline trouve là des accents lyriques assez bouleversants. Son écriture ne pèse plus. Elle se répète musicalement, en infimes variations nostalgiques. Le passé et la mort viennent battre comme un ressac. Et il ne reste plus sur sa page que l’écume de ses visions et de ses regrets.
  O bien trop poignants souvenirs ! grandeurs, misères, charges du large ! Dundee Goélette Côtres à l’embrun ! Mort les Aliges ! Mort le Charme ! Evaporée cavalerie mousse ! Hauts flots grondants à recouvert ! Adieu Cardiff gras et de poisse, pelles à charbon bourrant d’écume ! Adieu focs fous et brigantines ! Adieu ! vagues libres et de vent…

  Les bateaux, les bateaux à voiles lui paraissent affranchis de la pesanteur. Comme les danseuses. Mieux que les danseuses. Comme les animaux, comme les chats. Mieux que les chats… Dans leur perfection, ils atteignent à l’inhumain, si tant est que le propre de l’humain, c’est la lourdeur, la terrible pesanteur…
  « L’homme est lourd », ne cessera de répéter Céline. Il se pourrait que tout son art poétique ne consistât en dernière analyse qu’à échapper à cette pesanteur, qu’à faire voltiger les phrases – en musique, en ondes…
  Et de même que l’homme n’a de cesse de tout rabattre à sa commune mesure, au poids accablant de ses digestions, de ses intérêts et de ses rancœurs, de même les bateaux se voient-ils ligotés à leur tour, maintenus à quai comme par l’effet d’une jalousie ou d’une vengeance médiocre.
   Le plus tragique c’est les filins qui retiennent le navire par les bouts, gros comme il est, énorme en panse, il est léger, il s’envolerait, c’est un oiseau. Malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les humes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec… sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes souqués à rougir, il sortirait tout nu des docks par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, y aurait plus qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie, du sans-souci, passager des rêves du monde ! (…) C’est pas autre chose les miracles ! Ah ! je suis heureux que près des bateaux, c’est ma nature, j’en veux pas d’autres !

  Lorsque Céline comparait autrefois les femmes à des navires, ses images n’étaient pas seulement piquantes. On mesure désormais leur nécessité. Tout vient ici les recouper, les approfondir. Il parle de Virginia exactement comme il parlait des goélettes…
   C’est Virginia la plus gracieuse, sans aucun doute… une enchanteresse… Elle pèse rien dans la musique… Tout le monde l’admire… elle est exquise … c’est l’esprit du tourbillon… l’essor l’emporte c’est un rêve… aux flonflons… vire, glisse, câline… s’envole un deux trois la valse… poupée… 
  (Frédéric Vitoux, Céline, Les dossiers Belfond, 1987).

 

 

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         L'Amiral Bragueton.

 " En Afrique  ! que j'ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra ! " C'était un bateau comme les autres de la Compagnie des Corsaires Réunis qui m'a embarqué. Il s'en allait vers les tropiques, avec son fret de cotonnades, d'officiers et de fonctionnaires.
  Il était si vieux ce bateau qu'on lui avait enlevé jusqu'à sa plaque de cuivre, sur le pont supérieur, où se trouvait autrefois inscrite l'année de sa naissance ; elle remontait si loin sa naissance qu'elle aurait incité les passagers à la crainte et aussi à la rigolade.
  On m'avait donc embarqué là-dessus, pour que j'essaie de me refaire aux colonies. (...) Tant que nous restâmes dans les eaux d'Europe, ça ne s'annonçait pas mal. Les passagers croupissaient, répartis dans l'ombre des entreponts, dans les W.C., au fumoir, par petits groupes soupçonneux et nasillards. Tout ça bien imbibés de picons et cancans, du matin au soir et semblait-il sans jamais regretter rien de l'Europe.

 Notre navire avait nom : l'Amiral Bragueton. Il ne devait tenir sur ces eaux tièdes que grâce à sa peinture. Tant de couches accumulées par pelures avaient fini par lui constituer une sorte de seconde coque à l'Amiral Bragueton à la manière d'un oignon. Nous voguions vers l'Afrique, la vraie, la grande ; celle des insondables forêts, des miasmes délétères, des solitudes inviolées, vers les grands tyrans nègres vautrés aux croisements de fleuves qui n'en finissent plus. Pour un paquet de lames " Pilett " j'allais trafiquer avec eux des ivoires longs comme ça, des oiseaux flamboyants, des esclaves mineures. C'était promis. La vie quoi ! Rien de commun avec cette Afrique décortiquée des agences et des monuments, des chemins de fer et des nougats. Ah ! non. Nous allions nous la voir dans son jus, la vraie Afrique ! Nous les passagers buissonnants de l'Amiral Bragueton.
 

  (...) Ça n'a pas traîné. Dans cette stabilité désespérante de chaleur, tout le contenu humain du navire s'est coagulé dans une massive ivrognerie. On se mouvait mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d'une baignoire d'eau fadasse. C'est depuis ce moment que nous vîmes à fleur de peau venir s'étaler l'angoissante nature des blancs, provoquée, libérée, bien débraillée enfin, leur vraie nature, tout comme à la guerre. Etuve tropicale pour instincts tels crapauds et vipères qui viennent enfin s'épanouir au mois d'août, sur les flancs fissurés des prisons. 
  (...) Ainsi, le Portugal passé, tout le monde se mit, sur le navire, à se libérer les instincts avec rage, l'alcool aidant, et aussi ce sentiment d'agrément intime que procure une gratuité absolue de voyage, surtout aux militaires et fonctionnaires en activité. Se sentir nourri, couché, abreuvé pour rien pendant quatre semaines consécutives, qu'on y songe, c'est assez, n'est-ce pas, en soi, pour délirer d'économie ? Moi, seul payant du voyage, je fus trouvé par conséquent, dès que cette particularité fut connue, singulièrement effronté, nettement insupportable.

  (...) Et voici comment les choses se passèrent. Quelques temps après les îles Canaries, j'appris d'un garçon de cabine qu'on s'accordait à me trouver poseur, voire insolent ?... Qu'on me soupçonnait de maquereautage en même temps que de pédérastie... D'être même un peu cocaïnomane... Mais cela à titre accessoire... Puis l'Idée fit son chemin que je devais fuir la France devant les conséquences de certains forfaits parmi les plus graves. Je n'étais cependant qu'aux débuts de mes épreuves. C'est alors que j'appris l'usage imposé sur cette ligne, de n'accepter qu'avec une extrême circonspection, d'ailleurs accompagnée de brimades, les passagers payants ; c'est-à-dire ceux qui ne jouissaient ni de la gratuité militaire, ni des arrangements bureaucratiques, les colonies françaises appartenant en propre, on le sait, à la noblesse des " Annuaires ".
  Je tenais, sans le vouloir, le rôle de l'indispensable " infâme et répugnant saligaud " honte du genre humain qu'on signale partout au long des siècles, dont tout le monde a entendu parler, ainsi que du Diable et du Bon Dieu, mais qui demeure toujours si divers, si fuyant, quand à terre et dans la vie, insaisissable en somme. Il avait fallu pour l'isoler enfin " le saligaud ", l'identifier, le tenir, les circonstances exceptionnelles qu'on ne rencontrait que sur ce bord étroit.
  Une véritable réjouissance générale et morale s'annonçait à bord de l'Amiral Bragueton. " L'immonde " n'échapperait pas à son sort. C'était moi.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.114).  

 

 

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      Le Papaoutah.

  Nous fîmes cap sur un léger embarcadère et le Papaoutah, de son gros ventre, avant de l'atteindre, rafla la barre. En bambou qu'il était l'embarcadère, je m'en souviens bien. Il avait son histoire, on le refaisait chaque mois, je l'appris, à cause des mollusques agiles et prestes qui venaient par milliers le bouffer au fur et à mesure. C'était même, cette infinie construction, une des occupations désespérantes dont souffrait le lieutenant Grappa commandant du poste de Topo et des régions avoisinantes.
  Le Papaoutah ne trafiquait qu'une fois par mois mais les mollusques ne mettaient pas plus d'un mois à bouffer son débarcadère.
 (...) Le lieutenant Grappa préparait sa justice. Nous y reviendrons. Il surveillait aussi de loin toujours et de l'ombre de sa case, la construction fuyante de son embarcadère maudit. A chaque arrivée du Papaoutah il allait attendre optimiste et sceptique des équipements complets pour ses effectifs.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.151).

 

 

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        L'Infanta Combitta.

  Il est bien rare que la vie revienne à votre chevet, où que vous soyez, autrement que sous la forme d'un sacré tour de cochon. Celui que m'avaient joué ces gens de San Tapeta pouvait compter. N'avaient-ils pas profité de mon état pour me vendre gâteux, tel quel, à l'armement d'une galère ? Une belle galère, ma foi, je l'avoue, haute de bords, bien ramée, couronnée de jolies voiles pourpres, un gaillard tout doré, un bateau tout ce qu'il y avait de capitonné aux endroits pour les officiers, avec en proue, un superbe tableau à l'huile de foie de morue représentant l'Infanta Combitta en costume de polo. Elle patronnait, m'expliqua-t-on par la suite, cette Royauté, de son nom, de ses nichons, et de son honneur royal le navire qui nous emportait. C'était flatteur.

 (...) Ce capitaine de l'Infanta Combitta avait eu quelque audace en m'achetant, même à vil prix, à mon curé au moment de lever l'ancre. Il risquait tout son argent dans cette transaction le capitaine. Il aurait pu tout perdre. Il avait spéculé sur l'action bénéfique de l'air de la mer pour me ravigoter. Il méritait sa récompense. Il allait gagner puisque j'allais mieux déjà et je l'en trouvais bien content. (...) Il s'amusait bien à me voir essayer de me soulever sur ma paillasse malgré la fièvre qui me tenait. Je vomissais. " Bientôt, allons, merdailleux, vous pourrez ramer avec les autres ! " me prédit-il.

  (...) On se fatiguait assez peu pendant cette traversée parce qu'on voguait la plupart du temps sous voiles. Notre condition dans l'entrepont n'était guère plus nauséeuse que celle des ordinaires voyageurs des basses classes dans un wagon du dimanche et moins périlleuse que celle que j'avais endurée à bord de l'Amiral Bragueton pour venir. Nous fûmes toujours largement éventés pendant ce passage de l'est à l'ouest de l'Atlantique. La température baissa. On ne s'en plaignait guère dans les entreponts. On trouvait seulement que c'était un peu long. Pour moi, j'en avais assez pris des spectacles de la mer et de la forêt pour une éternité.

 (...) L'Infanta Combitta roula encore pendant des semaines et des semaines à travers les houles atlantiques de mal de mer en accès et puis un beau soir tout s'est calmé autour de nous. Je n'avais plus de délire. Nous mijotions autour de l'ancre. Le lendemain au réveil, nous comprîmes en ouvrant les hublots que nous venions d'arriver à destination. C'était un sacré spectacle !
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.183).

 

 

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       Le remorqueur.

 De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin... Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus.
 (Dernières phrases du Voyage).

 

 

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     Le trois-mâts russe et le charbonnier.

  Il a proposé lui-même qu'on aille faire un tour vers le port... Il s'y connaissait en navires. Il se souvenait de toute sa jeunesse. Il était expert en manœuvres. On a laissé maman avec ses bardas, on a piqué vers les bassins. Je me souviens bien du trois-mâts russe, le tout blanc. Il a fait cap sur le goulet à la marée de tantôt. Depuis trois jours il bourlinguait au large de Villiers, il labourait dur la houle... il avait de la mousse plein ses focs... Il tenait un cargo terrible en madriers vadrouilleurs, des monticules en pleine pagaye sur tous ses ponts, dans les soutes rien que de la glace, des énormes cubes éblouissants, le dessus d'une rivière qu'il apportait d'Arkangel exprès pour revendre dans les cafés...
 
Il avait pris dans le mauvais temps une bande énorme et de la misère sur son bord... On est allés le cueillir nous autres avec papa, du petit phare jusqu'à son bassin. L'embrun l'avait tellement drossé que sa grande vergue taillait dans l'eau... Le capitaine, je le vois encore, un énorme poussah, hurler dans son entonnoir, dix fois fort encore comme mon père ! Ses lapins, ils escaladaient les haubans, ils ont grimpé rouler là-haut tous les trémats, la toile, toutes les cornes, les drisses jusque dessous le grand pavillon de Saint-André... On avait cru pendant la nuit qu'il irait s'ouvrir sur les roches. Les sauveteurs voulaient plus sortir, y avait plus de Bon Dieu possible... Six bateaux de pêche étaient perdus. Le " corps marin " même, sur le récif du Trotot il avait rué un coup trop dur, il était barré dans ses chaînes... Ça donnait une idée du temps.

 Devant le café " La Mutine " y a eu la manœuvre aux écoutes... sur bouée d'amarres avec une dérive pas dangereuse... Mais la clique était si saoule, celle du hale, qu'elle savait plus rien... Ils ont souqué par le travers... L'étrave est venue buter en face dans le môle des douaniers... La " dame " de la proue, la sculpture superbe s'est embouti les deux nichons... Ce fut une capilotade... Ça en faisait des étincelles... Le beaupré a crevé la vitre... Il s'est engagé dans le bistrot... Le foc a raclé la boutique. Ça piaillait autour en émeute... Ça radinait de tous les côtés. Il a déferlé des jurons... Enfin tout doux... Le beau navire s'est accosté... Il a bordé contre la cale, criblé de filins... Au bout de tous les efforts, la dernière voilure lui est retombée de la misaine... étalée comme un goéland.
  L'amarre en poupe a encore un grand coup gémi... La terre embrasse le navire. Le cuistot sort de sa cambuse, il lance à bouffer aux oiseaux râleurs une énorme écuelle. Les géants du bord gesticulent le long de la rambarde, les ivrognes du débarquement sont pas d'accord pour escalader la passerelle... les écoutilles pendent... Le commis des écritures monte le premier en redingote... La poulie voyage au-dessus avec un bout de madrier... On recommence à se provoquer... C'est le bastringue qui continue... Les débardeurs grouillent sur les drisses... Les panneaux sautent... Voici l'iceberg au détail !... Après la forêt !... Fouette cocher !... Le charroi s'amène... Nous n'avons plus rien à gagner, les émotions sont ailleurs.

  Nous retournons au sémaphore, c'est un charbonnier qu'on signale. Par le travers du " Roche Guignol " il arrive en berne. Le pilote autour danse et gicle avec son canot d'une vague sur l'autre. Il se démène... Il est rejeté... enfin il croche dans l'échelle... il escalade... il grimpe au flanc. Depuis Cardiff le rafiot peine, bourre la houle... Il est tabassé bord sur bord dans un mont d'écume et d'embrun... Il rage au courant... Il est déporté vers la digue... Enfin la marée glisse un peu, le requinque, le refoule dans l'estuaire... Il tremble en rentrant, furieux, de toute sa carcasse, les paquets le pourchassent encore. Il grogne, il en râle de toute sa vapeur. Ses agrès piaulent dans la rafale. Sa fumée rabat dans les crêtes, le jusant force contre les jetées.
  Les " casquets " au ras d'Emblemeuse on les discerne, c'est le moment... Les petites roches découvrent déjà sur la marée basse... Deux cotres en perte tâtent un passage... La tragédie est imminente ; il faut pas en perdre une bouchée... Tous les passionnés s'agglomèrent à la pointe de la digue, contre la cloche de détresse... On scrute les choses à la jumelle... Un des voisins nous prête les siennes. Les bourrasques deviennent si denses qu'elle bâillonnent. On étouffe dessous... Le vent grossit la mer encore... elle gicle en gerbes haut sur le phare... elle s'emporte au ciel.
 
 Mon père enfonce sa casquette... Nous ne rentrerons qu'à la nuit... Trois pêcheurs rallient démâtés... Au fond du chenal leurs voix résonnent... Ils s'interpellent... Ils s'empêtrent dans les avirons...
 Maman, là-bas est inquiète, elle nous attend à la " Petite Souris ", le caboulot des mareyeurs... Elle a pas vendu grand-chose... On ne s'intéresse plus nous autres que dans les voyages au long cours.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.135).

 

 

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        Le cargo des Indes.

 Un terrible râle de chaudière m'a réveillé en sursaut !... Un bateau longeait la rive... Il forçait contre courant... Les " Salvations " de tout à l'heure ils étaient barrés... Les nègres sautaient sur l'estrade... Ils cabriolaient en jaquette... Ils rebondissaient sur la chaussée... Les pans mauves frétillaient derrière, dans la boue et l'acétylène. Les " Ministrels " c'était inscrit sur leur tambour... Ils arrêtaient pas... Roulements... Dégagements... Pirouettes !... Une grande énorme sirène a déchiré tous les échos... Alors la foule s'est figée... On s'est rapprochés du bord, pour voir la manœuvre d'abordage... Je me suis calé dans l'escalier, juste tout près des vagues...

  La marmaille des petits canots s'émoustillait dans les remous à la recherche du filin... La chaloupe, la grosse avec au milieu sa bouillotte, l'énorme tout en cuivre, elle roulait comme une toupie... Elle apportait les papiers. Il résistait dur au courant le " cargo " des Indes... Il tenait toujours la rivière dans le milieu du noir... Il voulait pas rapprocher... Avec son œil vert et son rouge... Enfin, il s'est buté quand même, le gros sournois, contre un énorme fagot qui retombait du quai... Et ça craquait comme un tas d'os... Il avait le nez dans le courant, il mugissait dans l'eau dure... Il ravinait dans sa bouée... C'était un monstre à l'attache... Il a hurlé un petit coup... Il était battu, il est resté là tout seul dans les lourds remous luisants... On est retournés vers le manège, celui des orgues et des montagnes...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.245).

 

 

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         Tous les modèles.

 Un soir je l'ai aperçu mn père... Il longeait les grilles. Il s'en allait aux commissions... Alors pour pas courir le risque, je restais plutôt dans le Carrousel... Je me planquait entre les statues... Je suis entré une fois au Musée... C'était gratuit à l'époque. Les tableaux, moi je comprenais pas, mais en montant au troisième, j'ai trouvé celui de la Marine. Alors je l'ai plus quitté. J'y allais très régulièrement. J'ai passé là, des semaines entières...  Je les connaissais tous les modèles... Je restais seul devant les vitrines... J'oubliais tous les malheurs, les places, les patrons, la tambouille... Je pensais plus qu'aux bateaux... Moi, les voiliers, même en modèles, ça me faisait franchement déconner...

   J'aurais bien voulu être marin... Papa aussi autrefois... C'était mal tourné pour nous deux !... Je me rendais à peu près compte...
  En rentrant à l'heure de la soupe, il me demandait ce que j'avais fait ?... Pourquoi j'arrivais en retard... - J'ai cherché ! que je répondais... Maman avait pris son parti. Papa, il grognait dans l'assiette... Il insistait pas davantage.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.351).

 

 

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