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                                                                                        SES  VISITES.

 

 

  Qu'ils soient artistes, auteurs, journalistes, amis ou admirateurs, personnalités connues ou moins connues, tous n'attendirent pas 1951 et son retour d'exil pour s'approcher de lui.
  Ces visites, toutes différentes, confirment bien l'irrésistible attraction exercée sur le monde littéraire, politique et artistique par le phénomène...

  Nous allons découvrir celles de :

 Guy BECHTEL (1958),  Pierre BERGÉ (années 50),   Evelyne BLOCH-DANO (2007),   Yves BOISSET (années 50),   Claude BONNEFOY (1961),   William BURROUGHS (1958),   Roland CAILLEUX (1961),   Jean CALLANDREAU (1957),   Jacques CHANCEL (1958),   Jacques D'ARRIBEHAUDE (1960),   Georges de CAUNES (1948),   Pierre DESCARGUES (1957),   Max DESCAVES (1932),   René-Héron de Villefosse (1947), Philippe DJIAN (2012),   Dominique FABRE (1954),   Luc FOURNOL (1958),   Hélène GALLET (1929),   André HALPHEN (1961),   Marc HANREZ (1959),   Milton HINDUS (1948),   Lazare IGLESIS (1961),   Jacques IZOARD (1959),   Marc LAUDELOUT (1978),   Jean LAUNAY (1932),   Hervé Le BOTERF (1959),   René MASSIN (1947),   Armin MOHLER (1956),   Pierre MONNIER (1948),   Jacques OVADIA (1958),   André PARINAUD (1957),   Louis PAUWELS (1959),  Elizabeth PORQUEROL (1933),   Henri POULAIN (1936),   Jacques ROBERT (1947),   Claude SARRAUTE (1961), Denise THOMASSEN (1948),   J.M. TURPIN-DESTOUCHES (1961),   Pierre VALS (1943),   Guy VIGNOHT (1959),   Ole VINDING (1948),   Louis-Albert ZBINDEN (1957).

                   

                                                                                                                                  ***

 

   Guy BECHTEL.

 Le 27 novembre 1958, Louis-Ferdinand Céline accorda un entretien à Guy Bechtel, alors chargé d'établir une édition grand public de Rabelais pour le Club du Livre. Cet entretien servit l'année suivante de préface à l'ouvrage. Mais il fut passablement expurgé et les passages où Céline débordait de son sujet ne furent évidemment pas retenus.
  Un gâchis certain puisque Céline avait une lecture fort peu académique de Rabelais et qu'au fond une seule histoire l'intéressait, la sienne. Seule lui importait l'urgence de parler, d'exprimer sa douleur et sa rage, d'exalter une langue qui ne soit pas émasculée et de vitupérer " tous ces larbins qui veulent parler comme le maître ".
   Nous publions ici cet entretien, dans son intégralité et en respectant sa verdeur primitive.

 Avec Robert Poulet, j'arrive vers quatre heures de l'après-midi chez Louis-Ferdinand Céline, dans son extraordinaire pavillon de banlieue, à Bas-Meudon. Il vient à notre rencontre, monstrueux, voûté au point qu'on le croirait bossu, en grimaçant. Il porte un vieux pyjama autrefois bleu, sale à vomir, et là-dessus deux pull-overs troués et une peau de mouton. Son pantalon, à braguettes déboutonnée, sort d'une friperie modeste. En murmurant des phrases incompréhensibles, décousues, râlant, rotant, borborygmant, lâchant sans ordre cris, mots, épiphonèmes, se tordant, contorsionnant, se liant et déliant comme un nœud de vipères poisseuses, et je boîte à gauche et je boîte à droite, et murmurant encore, le souffle court, avec des rires qui montrent ses dents sales, il nous introduit dans son bureau, qui est un zoo.
  Le perroquet siffle et dit : " Coco ! ", les chiens aboyent, les chats sautent, hurlent, griffent, tirent la laine des coussins, et des oiseaux pépient dans toutes les cages qui encombrent la pièce.

  Il se met à me parler d'une traite.
- Faut que je vous parle de Rabelais ?
Ça se fait beaucoup de demander leur avis aux gens. Tout le monde et sur n'importe quoi... On fout ça en disque... A Brigitte
Bardot, qu'on demande son avis... Mais ce qu'elle dit, on s'en fout. Qu'est-ce que ça peut faire ? Est-ce qu'elle dit qu'elle a un beau cul ? Non, alors on s'en fout. Mais ça fait un disque. Et les Duhamel et compagnie, tout le Figaro, quoi ! Qu'est-ce que ça écrit, un Duhamel, hein ? Moi, j'aime pas, je suis un puriste.
  Rabelais, vous faites une édition de Rabelais ? C'est pour qui, votre truc ? Pour les gens bien, hein ? Pour qui ? Pour les familles, je parie... Si c'est pour les familles, faut
me le dire, pour que je ne dise pas de saloperies... Non, pas expurgé ?
 
Vous voulez que je vous parle de Rabelais ? D'accord. Vous écoutez ? Alors je peux y aller, hein ? J'ai fouillé encore ce matin l'Encyclopédie, alors maintenant je sais. Y a tout là-dedans, la grande encyclopédie. On fait des carrières formidables avec l'Encyclopédie. Justement, j'ai cherché à " Rabelais "...
  Non, voilà ce que je vais dire. Avec Rabelais, on parle toujours de ce qu'il faut pas. Vous savez, on dit, on répète, et partout et partout : " C'est le père des lettres françaises ". Et puis, il y a de l'enthousiasme, des éloges.
Ça va de Victor Hugo à... à... A qui ? A Balzac, à Malherbe.
  Le père des lettres françaises, ah là là ! C'est pas si simple. En vérité, Rabelais, il a raté son coup, il a pas réussi. Ce qu'il voulait faire c'est un langage pour tout le monde, un vrai, il voulait démocratiser la langue. Une vraie bataille... La Sorbonne, il était contre, les docteurs et tout ça... Tout ce qui était reçu et établi, le roi, l'Eglise, le style, il était contre.
  Non, c'est pas lui qui a gagné, réussi. C'est Amyot, le traducteur de Plutarque : il a eu beaucoup plus de succès que Rabelais. C'est sur lui, sur sa langue, qu'on vit encore aujourd'hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite, un échec. Tandis qu'Amyot, les gens maintenant veulent toujours et encore de l'Amyot, du style académique, duhamélien. Ça, c'est écrire de la merde : du langage figé. Les colonnes du Figaro, qui se flatte d'avoir des rédacteurs qui écrivent bien, en sont pleines. Le Figaro, c'est un cloaque à verbe bien filé, à phrases bien conduites, avec, à la fin de l'article, une petite astuce innocente. Pas dangereuse, pas trop forte, pour ne pas effrayer le public. De la vraie merde, je continue.

  Rabelais a vraiment voulu une langue extraordinaire et riche. Mais les autres, tous, ils l'ont émasculée cette langue, pour la rendre duhamélienne, giralducienne et mauriacienne. Ainsi, aujourd'hui, écrire bien, c'est écrire comme Amyot, mais ça, c'est jamais qu'une langue de traduction.
  Germaine Beaumont a dit une fois, en lisant un livre : " Ah ! que c'est beau à lire, on dirait une traduction ! " Voilà qui donne le ton. C'est ça, la rage moderne du Français : faire et lire les traductions, parler comme dans les traductions. Moi, y a des gens qui sont venus me demander si je n'avais pas pris tel ou tel passage dans
Joyce. Oui, on me l'a demandé ! C'est l'époque... parce que l'anglais, hein, c'est à la mode... Moi, je parle l'anglais parfaitement, comme le français. Aller prendre quelque chose dans Joyce. Non je le parle pas, ce putain de langage qui me fait chier... Comme Rabelais, j'ai tout trouvé en français.
  Lanson (et c'était pas un zigoto), il dit : " Le Français n'est pas très artiste ". Pas de poésie en France, tout est trop cartésien. Il a raison évidemment. C'est le cas d'Amyot, voilà... C'est un pré-cartésien, et c'est ainsi que tout a été gâché. Pas le cas de Rabelais : un artiste.

  Rabelais, oui, il a échoué, et Amyot a gagné. La postérité d'Amyot, c'est tout Gallimard, tous ces petits romans émasculés. Des milliers par an. Mais, des romans comme ça, moi, j'en chie un à l'heure. Or, on ne publie que ça. Où est la postérité de Rabelais ? La vraie littérature ? Disparue. La raison en est claire. Faudrait comprendre une fois pour toutes (assez de pudibonderie !) que le français est une langue vulgaire, depuis toujours, depuis le traité de Verdun. Seulement ça, on veut pas l'accepter et on continue de mépriser Rabelais.
  " Ah ! c'est rabelaisien ", qu'on dit parfois.
Ça veut dire, hein, attention, c'est pas délicat, ce truc-là... Ça manque de correction... Délicat, délicat... Et le nom d'un de
nos plus grands écrivains a ainsi servi à façonner un adjectif diffamatoire. Monstrueux ! Or c'était un type très fort Rabelais, écrivain, médecin, juriste, évêque. Il a eu des emmerdements, le pauvre, même de son vivant, il passait son temps à essayer de ne pas être brûlé.
  Non, la France peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c'est que ça aurait pu être le contraire. La langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française.
  Mais il n'y a plus que des larbins : ils sentent le maître et veulent parler comme lui. Vive l'anglais, la retenue plate ! Rabelais, vous direz, ça sent bien un peu le système, mais quoi, ce type il a été traqué par la persécution catholique, il battait en brèche les puissants.
Ça sentait bien un peu le fagot, ce qu'il faisait.

  Voilà ce que je voulais vous dire. Le reste (imagination, pouvoir de création, comique, etc.), ça ne m'intéresse pas. La langue, rien que la langue, voilà l'important. Le reste, tout ce qu'on peut dire d'autre, ça traîne partout. Dans les manuels de littérature, et puis lisez l'Encyclopédie. Si vous en voulez plus, allez demander à d'autres, à tous ces grands écrivains qui eux, doivent avoir " des idées sur Rabelais ". Ah ! j'en connais... Montherlant, tiens, il se prendra la tête entre les mains... Les gars à message, quoi... Il vous dira avec sérieux sûrement quelque chose comme : " Moi, j'ai consacré tant d'années à Rabelais ". Mauriac aussi, il doit avoir des idées sur Rabelais : " Rabelais, ah ! quel prodigieux inventeur de mots ! ", qu'il vous dira. Ceux-là, c'est rien que des bavards !
  Faut s'en tenir à ce que j'ai dit : le langage. A ce qui est intéressant chez Rabelais : son intention un peu démagogique d'attirer le public en parlant comme lui. Je comprends, moi. Rabelais était médecin et écrivain, comme moi.
Ça se voit : la crudité juste. C'était un bon anatomiste d'ailleurs, et, prodigieux pour l'époque. Il opérait
déjà. Si, si il a même inventé un appareil chirurgical.

  Il devait pas croire beaucoup en Dieu, mais il n'osait pas le dire. D'ailleurs, il a pas mal fini : il a pas eu de supplice. Ça a été après, le supplice, quand il a académisé et égorgé le français qu'il parlait pour en faire une littérature de bachot et de brevet élémentaire.
- Robert Poulet : On a fait un français maigre, alors qu'il y avait un français gras.
- Céline : Pire, squelettique. Même Balzac a rien ressuscité. C'est de l'académisme, plat, plat ! C'est la victoire de la raison.
  La raison ! Faut être fou ! On peut rien faire comme ça, tout émasculé. Ils me font rire. Regardez ce qui les contrarie : on a jamais réussi à faire raisonnablement un enfant. Rien à faire, il faut un moment de délire pendant le coït.
  Mais non, en littérature, faut rester propre. Alors on met aujourd'hui des points de suspension quand il se passe quelque chose. Et puis ça continue bien tranquillement comme ça : " La duchesse le lendemain... la comtesse... les invitait à la réception... à cinq heures ". Comment c'est ?
- La duchesse sortit à cinq heures.
- Ouais... Oh ! Je ne recommande pas l'érotologie, ça me dégoûte, mais ce qui est terrible, c'est ce langage trop poli.

  Ce qu'il y a de bien chez Rabelais, c'est qu'il mettait sa peau sur la table, il risquait. La mort le guettait, et ça inspire, la mort ! C'est même la seule chose qui inspire, je le sais, quand elle est là, juste derrière. Quand la mort est en colère.
  Il était pas bon vivant, Rabelais. On dit ça, c'est faux. Il travaillait. Et, comme tous ceux qui travaillent, c'était un galérien. On aurait bien voulu l'avoir, le condamner. Avoir les curés au cul, c'était comme la mort. Autres galères. Celles du pape, ça a existé, c'est vrai. Et là, les gars, il fallait qu'ils rament ; qu'ils ramassent comme dirait
Duhamel.
  Bardamu, aussi. Ah ! les imparfaits du subjectif. J'ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J'ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n'ai donc rien à attendre des autres. J'ai qu'à attendre des glaviots de tout le monde.
Ça gueule encore, à Meudon. Le maire, tous, ils veulent ma peau. On met encore des ordures dans ma boîte aux lettres. Sur les murs, qu'ils écrivent aussi... Contre Céline, le pornographe... C'est du propre, votre de Gaulle.
  Vous avez vu son bide, à de Gaulle ? C'est gros, c'est gros. Y a quelque chose. Y va crever, avec un gros ventre comme ça. Tout pourri, là-dedans. Doit avoir un cancer, un truc comme ça...
   Il était à Londres pendant la guerre. Le caviar, quoi... Moi, j'ai souffert. A Sigmaringen, je soignais les gars. Y a que moi qui voulais... Déat, Abetz... On m'aime pas, et pourtant je me suis dévoué. On m'a pris mon appartement, un gars à de Gaulle. Un colonel. Ils ont tout vendu aux Puces : trois camions de déménagement. Et la prison : deux ans au Danemark. Souffert, oui... Mon ex-femme a jamais voulu me revoir. Ma fille non plus. Elle est mariée, elle a six gosses. Elle est jamais revenue. Ah ! elle est pas fière d'être la fille de Céline... C'est du monde bien, quoi... Sa naissance, on n'en parle pas : c'était sans doute rien qu'un petit accident. Pendant ce temps-là, moi, vieux, pauvre, je mange juste une patate le soir. Je regrette rien ! Je regrette jamais !

  Quelle vie, mais je m'en fous. Le Cameroun, où j'ai failli crever... L'Amérique, tout... J'aime pas ceux qui voyagent aujourd'hui. Les touristes... Ils vont rien voir. Rien du tout. Vous voulez que je vous dise !
  Vous savez ce qu'ils vont voir quand ils voyagent ? Leur bitte, rien que leur bitte. On voyage pour aller baiser ailleurs. Ah ! le cul des postières ! Et leur con ?
Ça, c'est un mot qui est dans Rabelais. Plusieurs fois.
  J'écrirai encore. Là sur ma table, un roman. Ca s'appelle Nord, tout simplement. Nord, comme le sud, comme l'est, comme l'ouest. 2 300 pages déjà.
Ça fera trois mille de mon écriture. Encore un an de travail.

  L.F. Céline nous raccompagne en boitillant ; sautant, bossu et laid, d'une pierre sur l'autre dans le sentier, avec des grâces de pieuvre molle. L'écrivain français peut-être le plus génial du siècle, sûrement le plus original, c'est cette défroque : sorte de Quasimodo intouchable. Du premier étage du pavillon arrivent les notes d'un piano. Sa seconde femme, qu'on dit toute de douceur, délicate, son contraire, gagne de l'argent en donnant des leçons de danse.
- Elle est encore en train de faire sauter les grenouilles ! dit-il.
 Il se traîne, en s'appuyant sur mon épaule. C'est maintenant, un homme à éclairs. Il y en a ; il n'y en a pas.
Ça dépend du moment. A ce paysan qui joue paradoxalement au paysan, il reste peu, mais encore quelque chose. Pendant deux heures, ce qu'il n'a pas osé me dire, il n'a cessé de le suggérer ; cette langue que Rabelais n'a pas réussi à imposer en littérature, lui Céline l'a répandue, fait vivre même pour ceux qui la haïssaient.
  La nuit est tombée, avec quelque brume. Autour de lui, ses chiens hurlent. Il est encore plus irréel dans cette soirée d'hiver, humide, puante de banlieue. Longtemps, il regarde ma 11 CV traction-avant.
- Une voiture de fellaga, vous avez une voiture de fellaga !
 Puis il me claque au nez la porte de son jardin.
  (Guy Bechtel, Rabelais ou la crudité juste, Magazine-Littéraire n°4, 2002).

 

 

 

 

 

    Pierre BERGÉ.

 Les chiens aboyèrent et se jetèrent sur la grille lorsque nous arrivâmes à Meudon, rue des Gardes, pour rencontrer Louis-Ferdinand Céline. La lecture du Voyage m'avait terrassé lorsque à quinze ans j'ai découvert ce qu'était l'écriture, comment on pouvait tordre les mots, faire jaillir des images, des épithètes et cracher à la face du monde. A cette époque je ne savais rien de Céline, de sa vie, de son comportement pendant la guerre. L'antisémitisme m'était inconnu. Aussi lorsque Daragnès, trois années plus tard, m'apprit qu'il récoltait un peu d'argent pour l'envoyer à Céline, au Danemark, je mis la main à la poche, même si elle était presque vide.

 Lorsque Céline revint en France, j'avais, bien sûr, tout appris, mais mon admiration pour l'écrivain était restée la même. Aussi, lorsqu'on m'offrit de le rencontrer, je ne pouvais qu'accepter avec joie. Que dis-je ? Avec fébrilité ! Pensez : c'est comme rencontrer Proust, Genet, Claudel, Valéry. Ce que j'avais déjà fait avec Giono. Je dois avouer que je n'éprouvais aucun dégoût, aucun rejet. Flaubert s'était dressé contre la Commune, d'autres contre Dreyfus et Péguy aimait les " justes guerres ". Ce qu'a fait Céline est impardonnable, mais qui parle de pardonner ? Donnons plutôt la parole à D. H. Lawrence : " Ne faites aucune confiance à l'artiste. Faites confiance à son œuvre. La vraie fonction d'un critique est de sauver l'œuvre des mains de son créateur. "

  Ne nous y trompons pas : en me rendant chez Louis-Ferdinand Céline, j'allais à la rencontre d'un des plus grands écrivains français, pas à celle d'un saint. Je ne fus pas déçu ! Une espèce de pavillon, des chiens qu'il fallut enchaîner, le chat Bébert qui n'avait plus qu'un œil, après avoir parcouru la moitié de l'Europe, sa femme, Lucette Almanzor, belle et secrète, qui se prétendait la victime de tout, de tous, de Gallimard, des communistes, des Juifs, de la terre entière. Il devait se protéger : ses chiens ne servaient pas à autre chose. Dieu sait s'ils coûtaient cher à nourrir !

  Je me rappelle la fascination qui s'était emparée de moi. Je le regardais, étonné de son allure négligée, presque sale, alors qu'il avait écrit sa thèse sur Semmelweis, l'homme de l'aseptisation. Je n'ai rien noté de cette conversation. Aujourd'hui je le regrette. Au détour d'une phrase, après qu'il eut dit tout le mal qu'il pensait de ses confrères, je lui ai demandé s'il avait lu Henry Miller. " Miller ? Miller ? s'interrogea-t-il, encore un de mes petits plagiaires ! " Je lui ai dit que non, que c'était mieux que ça, que grâce au Voyage des écrivains comme Miller existaient, qu'il devait en être heureux, fier, que c'était lui qui avait ouvert les portes du langage, que les mots s'étaient envolés comme des oiseaux retenus prisonniers. Ça ne l'intéressait pas. Il était l'objet d'un complot, n'en démordait pas. Pourtant il détestait les Allemands, les avait toujours haïs. Il disait " les Boches ". Quant à Hitler, il n'avait pas assez de mépris pour en parler.

 Il nous raccompagna jusqu'à la route, le soir tombait, les chiens aboyèrent de nouveau. Il ferma soigneusement à clef la grille du jardin, nous salua de la main une dernière fois puis alla rejoindre ses fantômes
 (Pierre Bergé, Les jours s'en vont, je demeure, Gallimard, 2003).

 

 

 

 

   Visite  d'Evelyne BLOCH-DANO  (Magazine littéraire, 2007).

  " La maison n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était ", m'a prévenu François Gibault. Elle a brûlé en 1968. Pourtant, je la reconnais. Un peu moins délabrée, certes, des fenêtres neuves, un portail grand ouvert, mais l'impression est la même : l'abandon.
  Nous avons rendez-vous dans la matinée, Mme Destouches dort. On nous a autorisés à venir pendant son sommeil. Agée de 94 ans, elle habite toujours route des Gardes. Nous faisons le tour de la propriété. Le jardin est plus petit que dans mon souvenir, mais plus coquet ; un atelier en désordre ; un terrain en friche derrière la maison, à flanc de colline, entre dépôt d'encombrants et arrière-cour de ferme. Une baignoire surréaliste, un canapé en rotin.
  On risque un coup d'
œil par les fenêtres. Des ustensiles exotiques, une cage avec un perroquet. Tiens ! Serait-ce Toto, l'affreux Toto, le perroquet de grade, perché sur l'épaule de son maître qui lui avait appris à chanter Dans les plaines de l'Asie centrale de Borodine, et qui chassait les visiteurs à coups de bec ?

  Une voiture remonte l'allée, c'est Marie-Ange, la jeune femme qui s'occupe de Lucette Destouches depuis plus de dix ans. Elle nous invite à entrer pour nous réchauffer autour d'un café. On mesure le degré de mythification d'un auteur à l'émotion étrange qu'on ressent à pénétrer chez lui. Le temps, la mort, ont transformé la visite en intrusion pieuse.
  J'ai beau savoir qu'une partie des lieux a changé, que le bureau a quitté le coin de la salle pour migrer dans la cuisine ; j'ai beau haïr l'antisémite qui appelle à la haine et hurle avec les loups ; j'ai beau distinguer un grand écrivain d'un grand styliste (c'est la dimension de l'homme qui fait la différence), je suis impressionnée. Pour un peu, on baisserait la voix.

  " Faudrait qu'on me prouve que je me suis trompé ", claironne-t-il encore en 1957. Depuis son retour du Danemark, en 1951, et l'amnistie grâce à un subterfuge de son avocat, Tixier-Vignancour, il s'est installé dans cette villa du XIXe siècle, sans confort mais assez grande pour loger l'atelier de danse de Lucette et leur ménagerie.
  Céline à Meudon, le livre de photos rassemblées par David Alliot restitue le personnage aigri, négligé, anguleux, voûté qui consacre désormais ses jours à écrire et à interpréter face à la presse le rôle du grand Vitupérateur. Il soigne de temps à autre, toujours gratuitement, les pauvres. " Nous n'avions pas un sou et nous vivions comme des clochards. Notre installation faisait fuir la clientèle normale ", confiera Lucette à Véronique Robert.
  Mais le succès revient, énorme, avec la trilogie allemande, et avec lui, les contrats juteux. " On est de la gloire ou on ne l'est pas ! " écrivait Céline. Il l'est. Ses manuscrits s'arrachent à prix d'or. Et sur sa tombe, aujourd'hui, les admirateurs disposent des cailloux.
  (BC n°284, mars 2007).

 

 

 

 

 

    Visite du réalisateur Yves BOISSET. Dans les années 1950, il se rend à Meudon.

     C’est en rentrant du tournage passionnant mais éprouvant de Liberté I que j’eus la chance inespérée de rencontrer fugitivement Louis-Ferdinand Céline.

   J’avais à l’époque une fiancée adorable. Elle s’appelait Evelyne, préparait une licence d’histoire de l’art, et se passionnait pour la danse classique. Un samedi de printemps, elle me demanda de venir la chercher à la sortie de son cours de danse. C’était à Meudon chez une certaine Mme Destouches.
 - Lucette ?
  Elle me regarda abasourdie.
 - Oui. Lucette Destouches ! Tu la connais ?
 - Son mari est écrivain ?
 - Non, je crois qu’il est médecin. Mais je ne l’ai jamais vu. Il paraît que c’est un vieil ours assez désagréable.
  J’avais depuis toujours une admiration un peu horrifiée pour Céline. J’avais dévoré Mort à crédit et Voyage au bout de la nuit, et suivi dans ses récits autobiographiques son parcours chaotique. Je savais qu’il vivait retiré dans une petite maison à Meudon où sa femme animait sous son vrai nom, Lucette Destouches, un cours de danse classique.
  C’est donc le cœur battant que je sonnai en fin de journée à la grille du pavillon de banlieue de Mme Destouches. C’était une dame d’un certain âge un peu méfiante mais très charmante.
 
  Lorsque je lui demandai s’il lui paraissait possible de rencontrer son mari, elle se referma comme une huître. Il ne voulait voir personne en dehors de quelques amis intimes et se méfiait comme de la peste des gens qui prétendaient l’admirer. Surtout des jeunes qu’il tenait volontiers pour foutriquets hypocrites.
   Comme elle aimait beaucoup Evelyne, elle promit pourtant d’intercéder en ma faveur auprès de son mari.
   Le samedi suivant, je sonnai à nouveau à la grille du pavillon de meulière pour venir chercher Evelyne. J’eus à peine le temps de saluer Mme Destouches que j’entendis, venue de nulle part, la voix graillonneuse de Céline.
 - Il est là, l’ahuri ?
  Encouragé par cette aimable invitation, Mme Destouches me désigna, derrière une haie, une petite tonnelle. Installé devant une masse de papiers, Céline était engoncé dans une pelisse élimée, un gros cache-col autour du cou malgré la chaleur de cette fin d’après-midi.
   Il me jeta à peine un regard, visiblement plus intéressé par les charmes d’Evelyne, avant de coasser avec un ricanement :
 - Vous avez bien de la chance, jeune homme. Elle est charmante votre petite danseuse. Alors, comme ça, vous êtes dans le cinéma ?
   Je lui expliquai mes activités d’assistant. Il n’avait pas l’air passionné par les exploits de Maurice Ronet et de Corinne Marchand dont il ignorait jusqu’à l’existence. Mais il manifesta un brusque intérêt lorsque j’évoquai Michel Simon que je venais de rencontrer et qui m’avait convié à visiter le musée d’objets érotiques qu’il avait constitué dans sa maison de Noisy.
 - Il paraît que c’est un salopiot, mais c’est un foutu bon acteur. Si ces abrutis s’étaient décidés à tourner le Voyage au bout de la nuit, je l’aurais bien vu en Bardamu.  On m’a dit que chez lui, c’était bourré de cochonneries. Vous me raconterez ça la prochaine fois.

  J’étais fou de joie. Grâce à Michel Simon, c’était presque une invitation à revenir.
  Peu après, l’interprète de Boudu sauvé des eaux et de L’Atalante me reçut en compagnie de sa guenon Zaza à laquelle il ne cessait de manifester une tendresse troublante. Il assurait d’ailleurs qu’elle pratiquait les plus exquises fellations qu’il ait connues en cinquante ans de pratique.
  Michel Simon collectionnait les objets érotiques depuis l’âge de douze ans. Et son musée secret révélait des trésors impressionnants. Emouvants même, comme il se plaisait à le dire sans détour.
 - Quand je vois ces petites merveilles, moi ça me fait bander. Il y avait des sièges phalliques fabriqués pour le comte de Choiseul, un énorme pénis en argent ciselé ayant appartenu à la Grande Catherine de Russie, des sexes de femmes en caoutchouc et même un phallus phénicien en verre qui datait de plus de vingt siècles. Mais la pièce qui m’a le plus impressionné reste sans doute le fameux vélo d’appartement de Michel Simon qui préfigurait la machine à branler de Boris Vian dans son roman Et on tuera tous les affreux. De la selle de ce vélo surgissait à chaque tour de pédale un vigoureux phallus de cuir censé donner au cycliste un plaisir sans égal.
 
     Au moment de nous séparer, Michel Simon ne manqua pas d’entonner de sa voix sarcastique et fracassée le sulfureux « Notre Père » des Rouilles encagées de Benjamin Péret :
 - « Notre Père qui êtes au Con
  Que votre cul soit défoncé. »
 Evidemment, le récit de cette escapade enchanta Céline qui me réclamait toujours plus de détails scabreux sur les trésors artistiques détenus par Michel Simon. Au grand dam de Mme Destouches qui trouvait tout cela bien choquant.
  Par la suite, mes relations mondaines s’étant un peu distendues avec Evelyne, je n’eus plus l’occasion de revoir Louis-Ferdinand Céline.
  (La vie est un choix, Plon, 2011, Spécial Céline n°5).

 

 

 

 

Claude BONNEFOY, " Dernier adieu à sa jeunesse. Quelques semaines avant sa mort L.F. Céline a raconté l'histoire de ses vingt ans ", Arts, n°832, août 1961.

 Nous étions chez lui, à Meudon. Il avait fait sortir les chiens, le chat. Seul le perroquet était resté avec nous. Drapé dans sa robe de chambre, assis dans un fauteuil, tournant le dos à sa table de travail, Céline parlait. Il était fatigué, malade, épuisé par des années d'exil et de misère. Mais dès qu'il parlait, il était présent, puissant, intarissable. Souvent il s'arrêtait sur une idée, sur un mot, les reprenait, les ressassait, comme un cheval qui piétine avant le départ, puis il s'envolait littéralement, sa pensée bondissait, ses phrases faisaient flèche, il devenait lyrique, il était le grand Céline.
  Mais s'il monologuait, c'était aussi pour échapper aux questions.
- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?... Ma jeunesse ? Mais ça n'intéresse personne...
Ça a si peu d'importance. Ce n'est rien, ma jeunesse ça n'existe plus... Vous feriez mieux de demander à d'autres... Ça leur ferait plaisir de parler d'eux... Ils ont une carrière à faire, ils y croient... L'Académie...
  Moi, aujourd'hui, on ne m'aime pas... Et puis c'est triste, ma jeunesse... Vos lecteurs, ils veulent des choses gaies, le monde est bien assez moche comme ça... Alors, inventez, c'est pas moi qui vous contredirai...
  Déjà, il parlait d'autre chose, de littérature. Il oubliait Louis Destouches, le jeune homme qu'il avait été. Il oubliait Louis Destouches. Il était Louis-Ferdinand Céline, l'écrivain. Pourtant, il détestait les écrivains. Ecrire, ce seul mot le mettait en fureur. Il y revenait sans cesse.
- Ecrire ?... Qu'est-ce que ça veut dire ?... ça m'horripile !... C'est bien écrit... il écrit bien, elle écrit bien... Regardez comme c'est filé, comme c'est charmant !... Je ne peux pas supporter ça... Ils font des phrases, c'est facile... La création, la vraie, ça demande une grosse concentration intellectuelle, anormale, pas naturelle... J'en parle en médecin... C'est presque un suicide... Quand on en est incapable, on donne dans le charlatanisme... On reste accroché à Bordeaux, à Bourget...
  Tout le monde me dit " lisez ça ". Je regarde... eh bien rien... c'est plat, insipide, ça n'est pas fait, un réalisme merdeux... Ces littérateurs ont moins de style qu'un rédacteur à la préfecture, qu'un pion de lycée à qui on demande d'être clairs... Le monde littéraire, c'est un cirque. Vive les chevaux de bois !... Ah ! si on m'avait dit que j'écrirais, quand j'étais jeune !... Quelle rigolade ! 
 (...) - Comment avez-vous fait vos études de médecin ?
- Je potassais, tout seul. Je suis un enfant de la communale. J'avais une vraie passion pour la culture. Je voulais tout savoir. Et puis, j'avais toujours cette volonté folle d'être médecin, de sortir de ces situations miteuses... J'avais toujours des petits manuels dans les poches. Dès que je pouvais, je les dévorais, dans la journée pendant une pause, ou le soir... J'ai tout appris comme ça, le latin, le grec, les mathématiques, la littérature. Finalement j'ai passé mon bachot, en 1912, à dix-huit ans, puis je me suis engagé au 12e cuirassiers la même année.
- De cette vie n'avez-vous pas d'autres souvenirs que celui d'un labeur incessant, d'une course permanente après un salaire de famine ?
- Je peux vous parler des m
œurs de l'époque, des distractions. Oh ! elles n'étaient pas nombreuses pour nous les distractions !...
  Tenez, je me souviens d'un détail. Sous les portes cochères le matin, il y avait des bonnes femmes qui vendaient du café au lait, pour les employés... C'était vers 1900.
Ça a disparu assez vite.
  1900. Je me souviens de l'Exposition. J'avais un oncle qui faisait le boniment. Sur le bord de l'eau, il y avait les pavillons de toutes les nations. La porte monumentale, place de la Concorde, m'impressionnait beaucoup... Ce qui m'avait le plus frappé ? Le chocolat ! Je n'en avais jamais vu autant. Il défilait sur de grandes plaques de zinc. J'étais très épaté, fasciné !...
Ça me séduisait encore plus que les trottoirs roulants.
  Mais en 1912, il était militaire, dans la cavalerie.
- J'étais à Rambouillet... J'étais un militaire bien docile. Je faisais ce qu'on me disait de faire. Pour ça, j'avais l'habitude... J'ai dû apprendre à monter à cheval. Des chevaux, je n'en avais jamais approché. Au début, c'était effroyable, je tombais tout le temps... C'était dur, presque plus dur que les prisons du Danemark et celles-ci étaient pourtant pas roses, une infection !... On n'avait pas le temps de chômer au 12e cuirassiers. On nous réveillait à cinq heures... Il fallait s'occuper de quarante-cinq chevaux. C'est fou ce que ça peut demander comme travail, les chevaux... Finalement, je savais bien tout faire. J'ai fini maréchal des logis.
  Pour le 14 juillet, on défilait à Longchamp. Il y avait des gens jusque dans les arbres pour regarder passer la revue. On nous a envoyé dans les grèves aussi. Je me souviens d'un 1er Mai, rue des Pyramides, où nous nous sommes trouvés face à des travailleurs révolutionnaires qui nous jetaient des pierres. Ils étaient peu nombreux, une quarantaine à peu près. Le 12e cuirassiers, composé de paysans bretons qui parlaient à peine le français, ne risquait pas de fraterniser. C'était pour cela qu'on nous appelait... Ce qui était étonnant, c'était le consentement du peuple à mener une vie de cochon. Les révolutionnaires étaient souvent traités de voyous, même par le peuple. Moi-même, je ne croyais pas à l'époque que ces gens-là pouvaient apporter quelque chose. On ne se rendait pas compte. On respectait l'ordre, la discipline. La question ne se posait pas. (Quand elle se pose c'est déjà fini.)

  (...) Rentré en France, réformé, rendu à la vie civile, Céline dut à nouveau gagner sa vie. Il rêvait toujours de médecine. Il allait l'aborder par la bande, en devenant conférencier.
- J'ai été embauché par la fondation Rockefeller. On parcourait toute la Bretagne en camion. Avec nous, il y avait un Breton canadien qui trimbalait sa femme et ses cinq enfants.
   On faisait des conférences dans les écoles sur la tuberculose. On en faisait jusqu'à cinq ou six par jour. Les paysans à qui on s'adressait et qui parlaient surtout patois ne comprenaient pas toujours nos explications... Ils écoutaient sagement, sans rien dire... Ils regardaient surtout les films... Très instructifs, les films... On voyait des mouches se promener sur le lait... La pellicule cassait toutes les cinq minutes, ou sautait.
Ça ne faisait rien... On réparait...
  Moi, je m'étais remis à l'étude... Toujours tout seul. J'ai passé mon second bachot. Puis je me suis inscrit au P.C.N. Mais je n'aurais jamais pu faire mes études de médecine si je ne m'étais pas marié. Je suis entré dans une famille médicale. A Rennes. J'ai épousé la fille d'un directeur... Puis j'ai fait ma médecine dans des conditions normales, tranquillement... Rien à dire sur cette période...
  C'est à Clichy qu'il écrivit le Voyage au bout de la nuit, qu'il devint Louis-Ferdinand Céline (du nom de sa mère). Pourquoi est-il devenu écrivain ?
- J'aurais mieux fait d'être psychiatre ! Pourquoi ? Pas par vocation. Je n'y avais jamais pensé. Mais je connaissais Eugène Dabit... Il venait d'avoir un gros succès avec son Hôtel du Nord... J'ai pensé : " J'en ferais bien autant.
Ça m'aiderait à payer le terme. " Alors je m'y suis mis, à fond, cherchant un langage, un style chargé d'émotion, direct... J'ai horreur des phrases... du langage bien filé... des petites inventions faciles... C'est très dur de se concentrer... La tête c'est un muscle... Il faut l'entraîner, tous les jours...
  Le livre a fait du bruit.
Ça m'a empêché de faire de la médecine... Je regrette, la médecine, c'était ma vocation. Je n'aurais jamais dû écrire... Mon désir était de devenir psychiatre. Cela aurait mieux valu. J'aurais soigné les fous, dans un asile. On m'aurait respecté. On m'aurait craint aussi... Un médecin des fous, on croit toujours qu'il est un peu fou, lui aussi... J'aurais été bien avec le procureur, avec les gendarmes, avec tous ces gens-là. On m'aurait fichu la paix... Le travail m'aurait plu... L'univers de l'asile, cela fait comme une couche isolante. C'est parfait. C'est très bien d'être médecin des fous. Vous êtes utile, vous êtes indispensable ! Tandis que la littérature... les livres... Voyez où ça mène !

 

 

 

 

    William BURROUGHS.

 BOCKRIS - Si je ne me trompe, tu as rencontré Céline peu de temps avant sa mort ?
 
BURROUGHS - Cette expédition pour voir Céline a été organisée en 1958 par Allen Ginsberg qui avait eu son adresse par quelqu'un. C'était à Meudon, de l'autre côté de la Seine exactement. Nous avons fini par trouver un bus qui nous a déposés à un carrefour indiquant de nombreuses directions : " Tout droit, messieurs... " Nous avons marché sur cinq cents mètres dans ce voisinage de banlieue en pente, petites maisons minables recouvertes de crépi effrité - cela ressemblait un peu aux faubourgs de Los Angeles - et soudain nous avons entendu une cacophonie de chiens qui aboyaient. Des gros chiens, vous pouviez le deviner d'après les aboiements. " Ça doit être là ", a dit Allen.

  Céline est arrivé en criant après ses chiens, puis il a fait quelques pas dans l'allée et nous a fait signe d'entrer. Il semblait content de nous voir et manifestement nous étions attendus. Nous nous sommes assis à une table dans une cour pavée à l'arrière d'une maison de deux étages et sa femme, qui enseignait la danse - elle avait une petite école de danse - a apporté du café.
  Céline ressemblait exactement à ce à quoi nous nous attendions. Il portait un costume foncé, enveloppé d'écharpes et de châles. De temps en temps on entendait les chiens, enfermés dans un terrain clôturé derrière la villa, qui hurlaient et aboyaient. Allen demanda s'ils avaient jamais tué quelqu'un et Céline répondit : " Non, je les garde juste pour le bruit. " Allen lui donna quelques livres, Howl, quelques poèmes de Gregory Corso et mon livre Junky. Céline jeta un regard négligent sur les livres et les mit de côté de façon évidente. Il n'avait manifestement pas l'intention de perdre son temps. Il était là dehors, à Meudon. Céline pensait qu'il était le plus grand écrivain français, et personne ne faisait attention à lui. Alors vous comprenez, il y avait quelqu'un qui venait le voir... Il ignorait totalement qui nous étions.

  Allen lui demanda ce qu'il pensait de Beckett, Genet, Sartre, Simone de Beauvoir, Henri Michaux, tous les noms qui lui passaient par la tête. Il agitait sa main fine veinée de bleu en signe de rejet : " Chaque année il y a un nouveau poisson dans l'étang de la littérature. Ce n'est rien, ce n'est rien, ce n'est rien ", disait-il en parlant d'eux.
- Etes-vous bon docteur ? demanda Allen.
- Ma foi... je me défends, répondit-il.
 Etait-il en bons termes avec ses voisins ? Non, bien sûr.
 " J'emmène mes chiens au village à cause des juifs. Le receveur des postes détruit mon courrier. Le pharmacien n'exécute pas mes ordonnances... " Les aboiements des chiens ponctuaient ses paroles.

  Nous nous sommes carrément attaqués à un roman de Céline. Et il nous a dit combien les Danois étaient salauds. Ensuite une histoire sur un débarquement de bateau pendant la guerre ; le bateau avait été torpillé et les passagers étaient hystériques, alors Céline les mit tous en rang et leur injecta à chacun une bonne dose de morphine ; ils devinrent tous malades et vomirent partout sur le bateau.
 De l'allée, il nous fit au revoir de la main tandis que les chiens grondaient et sautaient contre la barrière.
(Victor Bockris, Avec William Burroughs, Notre agent au bunker, Denoël, 1985, in D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p.1016).

 

 

 

 

 Roland CAILLEUX.  AVEC LOUIS-FERDINAND CELINE.

   J'arrive chez Céline  en avril ou mai 1961, pas de chien, ce qui me surprend. La maison paraît moins barricadée. Je sonne ou je ne sonne pas, alors qu'autrefois il était impossible de pénétrer dans son blockhaus et qu'il venait lui-même vous ouvrir, l'air méfiant. Je traverse donc le jardin et je l'aperçois à la fenêtre. Je passe par-derrière et le trouve toujours le même, plutôt mieux, bien entendu pas rasé, comment fait-il pour avoir toujours une barbe de quatre jours ?
  Il ne me sers pas du " Cher Confrère " qu'il m'administrait à tout hasard, ne sachant pas, ayant oublié, ou bien parce qu'il pensait que ça se fait. Il me tutoie bien entendu, je lui dis " vous ".

  J'étais bien décidé, puisque j'étais sans Roger Nimier, tout à fait seul mais bien loin d'imaginer que ce serait ma dernière rencontre avec lui, à ne pas laisser s'égarer l'entretien et à lui parler de ce qui me tenait à cœur, l'essentiel, à savoir son art, plus précisément son style.

  J'ai toujours admiré Céline, c'est pour moi le plus grand génie français contemporain de la littérature et sans doute le plus grand génie mondial. Je ne crois pas que pareil individu, on en voie plus d'un par deux siècles, il est grand et génial surtout parce qu'il a créé un langage.
  Dieu sait si j'admire Proust et si j'admire le style de Proust, mais Céline me paraît plus grand. Je vais plus loin, je le trouve plus grand que Rabelais (qui d'ailleurs ne m'a jamais passionné, ce qui tient à son langage un peu désuet, mais surtout à son didactisme, à sa folie d'énumération, à sa scatologie un peu monotone, à son côté sorbonnard malgré tout).

  De plus, moi qui ai connu pas mal d'écrivains, j'ai, comme tout le monde, été déçu quand je les ai rencontrés, à part Marcel Aymé (mais il parlait peu) et surtout Céline et Ivy Compton-Burnett. Gide, que j'ai très bien connu, était différent, dans sa conversation, de son œuvre, je préférais son œuvre. Mais ce n'était pas mal. Ivy Burnett a été merveilleusement intelligente pendant les quatre heures de conversation que j'ai eues avec elle, mais je ne l'ai vue que quatre heures. Mais Céline que j'ai vu souvent et longuement avait, en plus, le même génie verbal quand il parlait que quand il écrivait. Et c'est ce qui est unique. Il y avait du phénomène en Céline, tout cela était on ne peut plus naturel en plus, il n'y avait qu'à enregistrer sur magnétophone et tous les épigones pouvaient s'aligner.

   Ils sont nombreux. Je me rappelle mon ami Rebatet catastrophé et pulvérisé d'admiration à l'apparition du Voyage ; il avait commencé un grand livre et Céline venait de lui couper l'herbe sous le pied. Je crois me rappeler qu'il m'a dit avoir déchiré tout ce qu'il avait écrit. Mais Rebatet n'a publié Les Décombres et Les Deux Etendards que bien après Sartre qui reste le plus célèbre des élèves de Céline. Un élève doué, mais pas très élégant. S'il a mis en exergue de son premier livre une phrase de Céline, il n'en a plus beaucoup reparlé depuis. Céline s'en est chargé.

   Queneau avait débuté avant Céline. On n'en parlera pas. Mais tout le monde est bien d'accord pour constater qu'avec l'apparition du Voyage il y a eu quelque chose de changé dans la littérature en France. Un coup de tonnerre dans un ciel serein. La guerre s'annonçait par Céline. Et il a fait coup double, quelques années après un second chef-d'œuvre, plus prodigieux que le premier. Mort à crédit paraissait. Gide ne l'avait pas lu (pas plus qu'il n'avait lu L'Age d'homme de Michel Leiris que je lui ai fait découvrir également et qu'il n'a pas aimé). Il m'a dit n'avoir pas pu l'achever, bien sûr. C'était un Si le grain ne meurt... normal.
  Pour Céline, il a commis un article dans La Nouvelle Revue Française qui n'est pas ce qu'il a écrit de meilleur. Lui qui repérait les talents inconnus et qui avait une si grande curiosité aura tout de même passé à côté de Proust qu'il a refusé pour Gallimard et de Céline car son article ne parle pas du génie de Céline, mais beaucoup trop de ses outrances politiques (car je crois que l'article auquel je fais allusion est consacré à Bagatelles pour un massacre).

   Aragon, dont la compagne Elsa Triolet a traduit le Voyage, livre de chevet de Staline, ne s'est pas non plus foulé pour rendre hommage au grand homme. Ceci d'ailleurs n'est qu'un exemple de l'attitude de la gauche qui avait mis Céline sur le pavois (il avait fait un discours sur la tombe de Zola avec eux) jusqu'au jour où Céline partit en U.R.S.S. et en rapporta Mea culpa.

   Immédiatement toute la gauche déchanta. Le génie n'était plus un génie. Céline n'était plus avec nous, il avait touché à la hache, il s'était moqué de Prolo-roi et comment qu'il avait parlé des hôpitaux et des infirmières soviétiques !
  C'est le même phénomène qui a joué contre André Gide lequel présidait les meetings communistes, côte à côte avec Aragon et ces Messieurs. Je me souviens de la gueule que faisait André Gide, obligé de subir un discours idiot d'Aragon tentant de prouver qu'Apollinaire n'était pas un grand poète parce qu'il avait eu le malheur d'écrire : " Dieu que la guerre est jolie. "
  Quelque temps après notre Déroulède nous faisait tous chier. Etait-il pour cela devenu un mauvais poète, c'est la question ?

  Donc j'arrive chez Céline. Et on commence à parler. Droit au but, je lui dis que je trouve insensé qu'on n'ait pas encore écrit un grand livre sur son style. Il me répond :
 " Ils peuvent pas, ils savent pas. "
- Enfin, quoi, depuis que je vous ai vu, il a tout de même paru un bouquin à l'étranger, une thèse en Sorbonne, un article intelligent ?
- Mon cul. Bien, pas question. Je suis l'affreux. Ils ont des ordres. Céline c'est de la dynamite. Tu perds ta carrière si tu parles de moi.
- D'abord ils ne sauraient pas. Regardez, même Poulet, il vous a pourtant vu assez longuement. Quelle idée funambulesque de vous avoir fait parler autrement que vous faites. Il avait qu'à apporter un dictaphone et puis d'ailleurs ce qu'il vous fait dire, c'est pas ça.
- Mais non, c'est un con. Y a personne je te dis.
- Non il y a pas personne puisqu'on vous admire, on le sait bien que vous êtes le plus grand, le seul. Marcel Aymé, Roger (Nimier), ils ne s'y trompent pas. Alors il doit y en avoir d'autres.
- Il y en aura jamais. Tu vis dans la lune.
- Je vis dans la réalité. C'est tout de même insensé qu'on déconne à perte de vue à propos de sottises, qu'on fasse des tartines sur qui vous savez.
  Céline se marrant :
- Ah, le nouveau roman : l'Arpenteur.
- Nathalie Radaute.
- Ah, non, il y a rien à faire. Je me demande pourquoi je continue.
- Pourquoi, parce que vous ne pouvez pas vous empêcher de créer.
- Mais pas du tout. Comme du Flaubert : " La littérature est un godemiché qui m'encule et qui ne me fait même pas jouir. " Mais c'est pour le fric. D'ailleurs il y a que ça le travail. Les autres y travaillent pas. Mon père et ma mère, ils avaient pas d'auto, ils achetaient pas des antibiotiques, ils partaient pas en week-end, ils avaient pas le temps ; ils travaillaient. Il faut choisir : vivre ou travailler. Ils veulent vivre les cons. Moi je travaille.
- Et bien sûr qu'ils en foutent pas une datte, et qu'ils préfèrent l'alcool.
- La bite aussi, M... m... le con. Oublie pas.
- L'argent aussi, mais qu'est-ce qu'ils pourraient faire d'autre ? Eux ils n'ont rien à dire.
- Ben oui, c'est du vent.
- Et puis s'ils avaient quelque chose à dire, ils savent pas comment.
- Dame faudrait travailler, ça s'apprend.
- Pourquoi qu'y vous lisent pas ? Y réfléchiraient, y sauraient peut-être comment c'est fait. Moi j'ai jamais rien lu sur vous, je veux dire sur votre petite musique comme vous dites. Sinon ça et là, un article de Claude Jamet... vous vous rappelez ?
- Non, y a rien.
- Si, y a ce que vous avez écrit, heureusement. Et pas seulement dans les Entretiens avec le professeur Y.
- Mais ça n'intéresse pas. Gaston est près de la ruine. Tu peux pas savoir ce que je lui coûte. Je le dépouille, et pas seulement avec mes Entretiens.
- Ça s'est tout de même bien vendu Nord ? C'est magnifique, vous avez retrouvé le ton, la grande forme. C'était déjà pas mal D'un château l'autre.
- Qui c'est qui t'a dit qu'on avait vendu Nord ? En tout cas c'est pas les picaillons que j'ai touchés.
- En tout cas, c'est épatant. Alors comment vous travaillez ? Vous écrivez quelque chose ?
- Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, moi je vois personne. Personne veut me voir d'ailleurs. Et puis j'aime pas les emmerdeurs. Ouais, j'écrit, je bosse.
- C'est la suite de Nord ?
- C'est ça et c'est pas ça. J'y travaillais ce matin je vais m'y remettre quand tu vas partir.
- Et ça avance ?
- Comme ça. C'est pas facile. C'est un métier.
- En tout cas on n'a pas souvent vu un écrivain qui a passé par où vous avez passé et qui, à soixante-sept ans, et bien avant, écrit des bouquins pareils.
- Ils peuvent s'aligner, les autres. C'est chez eux qui y a la panne de courant, même et surtout chez les jeunes. Qu'est-ce que tu veux, nous on est d'avant la fusée, eux y sont d'après.
- Vous croyez qu'il y aura plus de bonhommes qui aimeront la littérature en France ?
- La littérature peut-être, la musique c'est autre chose. Y z'ont que leur cul à penser. Tu comprends ils ont pas de métier, ils sont pas médecins. Ça va dans les Salons, à des cocktails, ça déconne, ça déconne... Y z'ont rien à dire, y savent pas. Nous on est sur terre.
- Et puis s'ils avaient quelque chose à dire, encore une fois il faudrait aussi qu'ils sachent comment l'écrire.
- Oh ! mais t'es un exigeant. Toi t'es foutu, t'es pire que d'avant la fusée. Tu crois au travail honnête, à l'époque du formica ?
- Bien sûr, j'y crois. J'ai qu'à vous regarder.
- Mais je compte pas, je suis jamais cité. T'as lu les encyclopédies, les grands traités. Tous les noms de la littérature de tous les siècles et de tous les temps, il manque pas un moldovalaque, Aragon y renvoie des tartines sur des grands poètes mongols, des Mongoliens qui font dans le réalisme socialiste, mais Céline, pas question. De la merde.
- Et c'est pour quand votre œuvre à la Pléiade ?
- Ça sera posthume. (Hélas, c'est vrai).
- J'avais demandé un jour à Gaston, chez Nimier, il y a de ça 7 ans, quand on se déciderait, après tout y a bien Malraux et Saint-Exupéry.
- Tiens donc, c'est ça les grands hommes, tu savais pas ?
- J'y ai jamais cru.

   Après ça on parle politique.
- Alors c'est pour quand la révolution ?
- T'inquiète pas. Y aura rien avant octobre. Y z'ont loué dans les petits hôtels.
- Et de Gaulle ?
- De Gaulle : il est sauvé grâce à Bobonne. On a fait la révolution à cause du Parc aux Cerfs. Lui, y plaît, y plaît beaucoup. Y baise pas. En fait de gaule... C'est toujours bobonne par-ci, bobonne par-là. Y l'a trompe pas il est sauvé. C'est mieux que pour Coty. Il est fidèle et il la touche pas ; c'est bon, c'est très bon. Il fait pas de jaloux. T'es jaloux toi ?
- Non, pas de la Présidente.
- Tu préfèrerais Marilyn ?

     (Mercure de France, 1985, BC n°186, avril 1998).

 

 

 

 

  Jean CALLANDREAU , " Rencontres avec... L.F. Céline ", Artaban n°11, 21 juin 1957.

  Le doigt sur la sonnette, pas d'hésitation : les chiens sont parqués dans un enclos. Une longue silhouette à une fenêtre du pavillon, de grands gestes du bras, et nous grimpons péniblement le jardin en pente.
- Monsieur, j'aimerais vous parler de votre nouveau livre, et je me suis permis...
- Vous êtes journaliste ?
- Etudiant... Mais comme vous avez accordé un entretien à L'Express, j'ai pensé que peut-être...
- Ah ! Ah ! L'Express... Ce sont des gens sérieux : ils sont venus avec une secrétaire-dactylographe et sa machine, un photographe... Terrible, la secrétaire... n'a pas laissé échapper un mot de ce que j'ai dit... Tout seul, la tête embrouillée, j'ai bafouillé, je me suis mal défendu contre leur machine enregistreuse. Tenez, ils l'avaient posée là, sur cette table... Mais vous venez les mains vides dans les poches... connaissez-vous seulement la sténographie ?
  Au fond, ce serait beaucoup mieux : vous pourrez raconter n'importe quoi sur mon compte. C'est ce que je dis toujours : qu'on raconte n'importe quoi sur moi... ça confirme ma légende de traître halluciné délirant... Et puisque vous êtes étudiant et pas sérieux, je vais vous faire cadeau du bouquin... Voilà, tenez, et asseyez-vous dans ce fauteuil... là, bien à l'ombre du parasol... Approchez-vous un peu, moi je reste à l'intérieur, je ne suis pas jeune comme vous pour supporter la chaleur.
 
Il s'installe  derrière un battant de la porte vitrée, goguenard, détendu. Jusqu'ici, je n'ai pas vu grand-chose qui ressemble à la haine. Il est avec des amis, nous le dérangeons, il nous accueille avec le sourire et nous offre son livre !
- Allez-y en confiance... De quoi voulez-vous parler ? Mes amis peuvent tout entendre. Vous pouvez dire ainsi que vous m'avez trouvé en compagnie d'un capitaliste qui possède une 2 CV et d'une femme qui montre ses jambes nues au soleil... Preuve de mon immoralité.
 
Les amis sont indulgents, eux aussi. j'accapare la conversation, et ils ne s'en offusquent pas.
- Vous voulez parler de mon livre ? Non, non, rien à faire, je n'ai rien à dire. Lisez-le, ça suffit, et si vous voulez publier quelque chose, ne vous gênez pas, piquez dedans, n'importe où, publiez-le intégralement, ça fera râler Gallimard... Prêtez-moi tous les propos que vous voulez, inventez ! Montrez bien le personnage que je suis... pornographe obsédé, répugnant... toute la gamme... les aveux... que c'est bien moi qui ai tout vendu, la ligne Maginot, tout... pas Diên Biên Phu, tout de même !... Vous savez l'histoire de Rochefort à Nouméa : le gendarme devait faire tous les jours un rapport sur sa conduite et, comme il ne savait pas écrire, le gendarme, c'était Rochefort qui rédigeait le rapport et se peignait lui-même sous les traits les plus noirs... Pareil, je vous dis : je reconnais, j'avoue mes crimes, tout...
  (Cahiers Céline 2, Gallimard, 1982).

 

 

 

 

 

 Jacques CHANCEL, " L.F. Céline : " La télévision achèvera l'esprit de l'homme, comme la fusée lui simplifiera l'existence ", Télémagazine, n°117, 19-25 janvier 1958.

- Vous me demandez de vous dire ce que je pense de la télévision. Eh bien ! Savez-vous que vous avez beaucoup de courage ? Vous êtes venu jusqu'à moi. Vous vous compromettez. Je suis une ordure pour le monde entier, je suis le réprouvé, le lépreux de l'endroit. On m'accuse d'avoir tout vendu à l'ennemi... même les plans de la ligne Maginot.
  Je suis passé moi aussi sur le petit écran. Pierre Dumayet a présenté mon livre D'un château l'autre. J'étais très content, car je savais que mon bouquin se vendrait mieux après. C'est le plus important. Il faut vivre et je n'ai que des dettes.
  Dumayet est un type bien. C'est le seul, d'ailleurs. Il n'a pas craint de m'interviewer devant les caméras et je suis navré de lui avoir causé des ennuis. Mon apparition a été diversement commentée. Il y a eu interpellation à la Chambre : " Il est étonnant qu'on laisse passer ce traître ", disait l'un des idiots.
 (...) Revenons à la télévision. Elle est utile pour les gens qui ne sortent pas, pour ma femme par exemple. J'ai un poste, au premier étage, mais je ne monte jamais. C'est un prodigieux moyen de propagande. C'est aussi, hélas ! un élément d'abêtissement en ce sens que les gens se fient à ce qu'on leur montre. Ils n'imaginent plus. Ils voient. Ils perdent la notion de jugement et ils se prêtent gentiment à la fainéantise.
  La TV est dangereuse pour les hommes. L'alcoolisme, le bavardage et la politique en font déjà des abrutis. Etait-il nécessaire d'ajouter encore quelque chose ?

   Le téléphone sonne.
- Allô !... C'est Toto, répond une voix criarde.
  Toto, le perroquet, regarde son maître.
- Vous reconnaissez la puissance de la télévision. Vous ne l'aimez pas. C'est votre droit, mais pourquoi ne regardez-vous jamais ses programmes ?
- Le petit écran fait triste. Ce noir et blanc, c'est un faire-part. Les images peuvent m'intéresser, mais les commentaires ne peuvent être qu'agaçants.
 (...) Avant le parlant, Charlie Chaplin était admirable. Aujourd'hui, il est minable. Il s'obstine maintenant à vouloir faire de la philosophie. Il a un message. C'est drôle, n'est-ce pas ?
  Tout comme la littérature, la télévision a besoin d'un style. L'éloquence naturelle n'a sa véritable raison que dans le discours politique, c'est-à-dire chez les ridicules. Croyez-moi, c'est dur de faire marrer une feuille de papier. C'est une pierre tombale avec une épitaphe : ci-gît l'auteur. Les poètes - y en a-t-il encore ? - doivent lire souvent sur la surface lisse de leur récepteur : ci-gît le réalisateur. Alors seulement, ils ont compris.
  Je suis un malheureux. Je ferais n'importe quoi pour rembourser mes dettes, même une émission de télé. Quel bruit cela ferait : " En direct de chez Céline ! " Si les autorités supérieures sont d'accord, j'ouvre toutes grandes mes portes aux caméras.
  On m'a tout volé : mon appartement, 4 rue Girardon, mes meubles, sept manuscrits, mon honneur. Je suis perpétuellement menacé. " On vous tuera ", me dit-on.  
  Tous ceux qui m'ont volé sont, au moins, commandeurs de la Légion d'honneur. Autrefois on pendait les voleurs aux croix. Aujourd'hui, on pend des croix aux voleurs.
  Et chacun est content. Merveilleux pays que ce pays de France. Je ne suis qu'un bouffon. Paul Léautaud est mort. Il fallait un pauvre qui pue. Me voilà.
- Que demandez-vous à la télévision ?
- Rien. Elle ne peut rien m'apporter. Si elle faisait mieux vendre mes livres, elle serait merveilleuse, mais, hélas ! je suis un maudit et Françoise Sagan est jeune. Ah... celle-là ! Elle raconte des choses banales et elle tire à un million d'exemplaires. Son roman ? Ni fait ni à faire, immensément abject.
   Donnez-moi de la publicité. Je vous démontre immédiatement que l'abbé Pierre et le docteur Schweitzer ne sont que des petits garçons. Maurice Barrès disait : " Il n'y a pas de martyrs, il n'y a que des martyrs reconnus. " Moi, Céline, je n'ai jamais été reconnu.
  La télévision est un de ces moyens de publicité. Elle peut faire le meilleur et le pire. Ah... que le monde est ridicule ! Dès qu'ils vieillissent, les hommes veulent s'admirer au cinéma. Ils intriguent pour passer rue Cognacq-Jay. Plus, ils ont une envie folle du bicorne. Et ainsi de temps en temps, on " fabrique " un Académicien.  

 

 

 

 

 

  Mercredi dix février 1960, Jacques d’ARRIBEHAUDE en visite à Meudon.

   Coup de fil consterné de Guenot. Le gros magnétophone du centre, qu’il a eu tant de peine à obtenir et à coltiner, a foiré. Toute la conversation si libre et réussie chez Céline, qui nous recevait aimablement chez lui le samedi 6 à Meudon, à peu près complètement inaudible ; et quand par hasard on entend, les cris perçants de la perruche couvrent tout la plupart du temps. La poisse. Heureusement, il nous a à la bonne. Nous allons remettre ça le 20 de ce mois. Avec un bon appareil cette fois. Et des bandes magnétiques neuves qu’on essaiera d’abord. Cet essai raté vaut au fond une répétition et nous permet d’affiner les questions et d’aller plus directement à l’essentiel. L’idéal serait de pouvoir tirer de ses réponses de quoi accompagner et commenter une sorte d’autoportrait filmé, à l’aide des paysages et des rues qu’il a décrits ou ce qu’il en reste.
 
  Guenot lui ayant dit que je sortais de l’hôpital, il s’est inquiété de ma santé avec une attention confondante, et a voulu à toute force m’installer dans un « crapaud » louis-philippard bordé de coussins dans la grande pièce encombrée où il travaille, au premier étage, d’où l’on distingue tout Paris des deux fenêtres. Céline a désigné une maigre chaise à Guenot qui s’y est planté, son lourd magnétophone sur les genoux, tandis que lui-même prenait place sur ce qui est apparemment son fauteuil habituel, un Louis XIII « os de mouton » à tapisserie, visiblement authentique. J’ai remarqué tout de suite la rangée complète de l’Encyclopédie Larousse 1900 en trente et un volumes, où je me plongeais souvent dans mes voyages imaginaires à la bibliothèque de Bayonne, et dont il nous a fait grand éloge.
 
 « On y trouve à peu près tout, et dans les plus petits détails, historiques, géographiques et scientifiques, pour l’époque bien entendu, et c’est ça qui est intéressant, mais j’ai cherché en vain un des plus grands botanistes et animaliers du siècle dernier, un écrivain de tout premier ordre d’ailleurs, il n’y est pas : Toussenel ! Vous connaissez ? »
  Devant mon air ahuri et le silence de Guenot, il embraye aussitôt : « Outre ses histoires d’animaux, toutes admirables, Toussenel a écrit aussi, en 1847, notez ça : Une nouvelle féodalité : les Juifs, rois de l’époque ! Un grand socialiste et un grand méconnu. Il paraît qu’on le trouve encore sur les quais, chez des bouquinistes. Mais j’ai cherché tout aussi vainement, figurez-vous, la petite duchesse de Berry, la fille du Régent. Dans ces trente et un gros volumes, pas une ligne ! Il y a comme ça des lacunes bizarres, on se demande pourquoi… je voulais savoir ce qu’on disait de ses relations avec son papa le Régent. Saint-Simon ne voulait pas y croire, mais les chansons du temps n’étaient pas tendres… »
 
  Tout était sur ce ton-là : la plus grande liberté dans la plus grande confiance. Il a vu nos intentions, aux antipodes de la haine imbécile dont on le poursuit. A peine une question jaillissait-elle qu’il partait comme une fusée, plein de verve amusée, souvent intarissable. Mais le rire s’arrête dès qu’il est question de l’épreuve de la guerre, des malentendus, des terribles inimitiés qui ont suivi. Il continue de ressentir cela, de le remâcher péniblement, mais il exagère quand il affirme que l’opprobre a été total, que tout le monde lui a tourné le dos sans exception, ce n’est pas vrai de Marcel Aymé et de beaucoup d’autres parmi lesquels de grands artistes, or, à cette remarque, il hoche la tête et ne répond pas, enfermé dans cette désolation muette qui m’a tant frappé à la première vision que j’ai eue de lui. Il faut alors le relancer sur autre chose, et il s’y prête d’ailleurs de la meilleure grâce du monde, retrouvant aussitôt son ironie, ses imitations de snobs et de toqués, sa gouaille et une sorte d’enjouement irrésistible.
 
      Les « n’est-ce-pas », ou « spâ », qui jalonnent sa conversation, correspondent j’imagine à ses fameux points de suspension, mais risquent d’encombrer l’enregistrement. Peu importe. Il prétend trimer à l’écriture uniquement pour payer sa dette (six millions) à Gallimard, et que ça ne l’intéresse pas. Autrefois aussi, il disait n’avoir écrit le Voyage qu’aiguillonné par le succès de Dabit, et dans l’idée que ça lui paierait un logement. En réalité, il lui reste à terminer son œuvre et il emploie tout ce qui lui reste de force et de vitalité.
   Qu’en est-il de cette balle qui se trimbalerait dans sa tête depuis 14 ? De la blague évidemment. Un moyen de se défaire des emmerdeurs et d’écarter les fâcheux. Mais qu’il souffre de maux de tête et d’insomnie, son visage, ses traits en portent la marque. Pensionné de guerre ! Médaille militaire ! Impossible de lui dire que moi-même… Encore plus impossible de lui raconter que je suis, minus inexistant, affligé de cette manie écrivassière et ridicule, auteur de livres inconnus qui, malgré tout, pourraient peut-être l’amuser. Tout de même, j’ai senti une onde favorable, une sorte de connivence amicale, dès qu’il a su que j’étais à la veille de regagner l’Afrique, et appris mon long séjour au Tchad de 51 à 54, et mes voyages en Indochine. Le côté Robinson. En partant, et alors que Guenot, ployant sous le monstrueux appareil chargé en bandoulière, avait déjà franchi le seuil, il m’a retenu par la manche et ses yeux attentifs se sont plantés dans les miens, tandis qu’il prononçait mon nom en détachant les syllabes : « Un vieux nom du Sud-Ouest, n’est-ce pas ? Dites-moi si je me trompe.
- C’est juste, docteur, Aquitaine, Sud-Gascogne et Navarre. »
  
    Dieu sait pourquoi la consonance de mon patronyme et son origine paraissait l’enchanter. Comme s’il se réjouissait de voir en moi un plouc de terroir vrai de vrai, à tout jamais indécrottable. Une sorte de parenté ? Il souriait jusqu’aux oreilles d’un air si curieusement entendu que j’ai éclaté de rire. En me serrant la main assez longuement, il s’est penché vers moi pour murmurer : « Revenez quand vous voulez, et surtout n’allez pas en Afrique que si vous êtes bien retapé. »
- C’est entendu, docteur. »
   On aurait pu encore continuer longtemps comme ça, mais Guenot m’attendait devant le portail.
   (Complainte mandingue, éd. L’Age d’Homme, Coll. Au cœur du monde.)


 

 

 

 

 Jacques  d'ARRIBEHAUDE : relate dans son Journal sa première visite à Céline, à Meudon. C'était le mercredi 30 janvier 1960. Rencontre qui sera suivie par d'autres, suscitées notamment par un projet d'adaptation cinématographique de " Voyage au bout de la nuit " que devait financer Napoléon Murat.

   " Cet après-midi, vers cinq heures, nous étions donc à Meudon, route des Gardes, chez Louis-Ferdinand Céline. Ce projet s'est noué en fait pendant le tournage de Country Life in England, il y a eu un an cet automne, dans la Savernake Forest. Lefranc, patron du Centre audiovisuel de Saint-Cloud, m'avait désigné après un stage comme assistant auprès de Guenot, agrégé d'anglais et responsable de l'Education nationale, René Porcel réalisateur au cachet, et Kid, sa femme, script-girl en terminale alors de l'IDHEC. A peine avaient-ils connaissance de Céline, rejeté des programmes dans l'enflure de malédiction que me serinait déjà ce pauvre Adolphe à bord de notre rafiot, et considéré partout comme la pire ordure imaginable.

    Cela n'a pas été une mince affaire de renverser ce cliché, mais l'intérêt de Guenot, que je savais ouvert, n'a jamais faibli, et il a fini par marcher à fond. A l'entrée, une plaque de cuivre : DOCTEUR  L.-F. DESTOUCHES. La maison, ouverte sur Paris que l'on domine superbement. Nous poussons le portail et cherchons vainement l'entrée de cette grande bâtisse qui pourrait être fort belle mais qui, avec ses volets clos, ces murs grisâtres, dégage tout de suite une impression de tristesse et d'abandon. J'imagine que, derrière, il y a peut-être un jardin plus accueillant et la véritable entrée. Nous poussons donc un nouveau portail, distinguons un amas confus de caisses, un bariolage sur le mur. Là derrière, une porte vitrée, et derrière cette porte, une grande forme assise, immobile : Céline, que nous reconnaissons aussitôt. Nous nous approchons. Il porte une lourde robe de chambre d'un rouge pisseux qui me rappelle celle de mon père, et ce qui frappe avant tout, ce sont peut être ses pieds, d'énormes pieds, vraiment monumentaux, comme gonflés dans leurs pantoufles, comme s'il avait, sous ses pantoufles, deux ou trois paires de godillots. Des pieds de clochard, de vrais panards de catastrophe au bout de toutes les nuits imaginables. Il semble qu'il soit ainsi, inerte, vissé au sol par ces pieds de plomb, dans une songerie désespérée, depuis des siècles. Et nous voilà impressionnés devant cette image qu'il ne se soucie visiblement pas de livrer. Nous nous faisons l'effet de voyeurs ignobles, car c'est infiniment plus saisissant que la découverte inattendue d'ébats intimes. Il nous voit avec un peu de surprise, fait un geste d'appel vers l'intérieur et, sans bouger de son fauteuil, ouvre à demi la porte.

 - " Qu'est-ce que c'est ? - Nous venons de la part de Mme Laurier, dis-je. - Ah ! Mme Laurier. " Il tourne la tête vers l'intérieur, fait un nouveau geste. - " Je vais appeler ma femme. - C'est vous que nous venions voir, dis-je encore. Nous voulions vous demander de nous accorder un entretien. " Il lève vers nous un regard où, dans la fatigue et la détresse, brille un éclair de ruse. - " Je n'entretiens pas. " Guenot intervient : " Nous avons le projet de faire un film sur Paris à travers certains extraits de vos livres. - " Oh ! les images, ça n'intéresse personne, et il faut de l'argent. - Nous avons l'argent d'un producteur " dis-je sans vergogne.

    Sa femme est arrivée, en collants noirs, interrompant sans doute une leçon de danse. Elle a bien quinze ou vingt ans de moins que lui. Elle nous dit : - " Il est très fatigué en ce moment, il a une balle dans la tête depuis la guerre de 14, excusez-le, il vaut mieux lui écrire, il vous répondra. - C'est ça, dit Céline, écrivez-moi votre projet. " Il fait un geste de la main, comme pour écrire ou aussi bien nous balayer.

   Ses cheveux encore abondants, même pas grisonnants, lui tombent dans le cou, mais son visage, ces formes gisantes sur le fauteuil, sont d'un vieil homme très accablé. Il semble ne s'être pas rasé depuis deux ou trois jours et l'on ne saurait dire si ce qui luit sur son visage est une sueur maladive ou la crasse, ou les deux à la fois. C'est vraiment devenu un personnage de Beckett, un Molloy ou un Godot, un peu angoissant, avec un mélange inoubliable de détresse et de malice au-delà de tout désespoir. Je pense aussi à un vieux roi déchu ayant touché le fond de la misère humaine, c'est King Lear, route des Gardes, jailli sous mes yeux du souffle de Shakespeare, et tel qu'il m'apparaissait voilà neuf ans en pays sara, territoire du Tchad, quand je lisais la pièce à ma petite garce noire, Madeleine N' Doumba, qui m'écoutait en ouvrant de grands yeux, poussant des exclamations et m'interrogeant sans cesse sur ce drame dont elle me décrivait de sensibles équivalents en des tribus voisines, tout en m'assurant que seuls les Blancs pouvaient se montrer aussi horriblement méchants que les filles de ce grand et malheureux chef.

   A peine dehors, nous sommes allés chez Guenot torcher ensemble une lettre chiadée au grand homme, qu'il a aussitôt tapée sur sa machine. Quoi qu'il advienne, la vision que nous avons eue est ineffaçable. Je ne cesse de penser à l'illumination de mes dix-huit ans, à la lecture de cette œuvre prodigieuse et au rêve obsédant qui m'agitait, en pleine guerre, entre Cagliari et Naples : rencontrer un jour, coûte que coûte, cet extraordinaire génie du langage ! Quel souverain regard, aussi, dans son irrésistible drôlerie, quelles vues prophétiques, quel extraordinaire souffle créateur ! Par dessus tout, le bonheur, au fil de ces pages, de ne plus se sentir si affreusement seul à lutter contre l'abrutissement de ce pauvre monde, à résister de toutes ses forces à tant de connerie mortelle !

   Sa voix, son accent, ont une sorte de distinction, un naturel fort éloigné du vulgaire. Il n'y a pas que l'âge, ou la robe de chambre, qui me rappellent mon père. Cette façon de se murer dans un paysage intérieur très ancien, en tournant le dos au monde. Le Paris des ouvriers et des calicots d'avant 14, celui que, bien avant, Renoir a transfiguré dans des couleurs heureuses, mais qui était bien le Paris des bourgeois féroces de Zola, des révoltes anarchistes, terriblement dur aux pauvres, si j'ai bien écouté mon père, et avec pourtant ces coins de fraîcheur, ces moments de joie que nous avons du mal à imaginer tellement cette forme de vie nous paraît effroyable.

     Il y a des trous mystérieux dans son œuvre, et qui pourtant sont révélateurs. L'enfance et la jeunesse. La façon dont, blessé et pensionné de guerre, il put étudier la médecine et s'orienter dans cette voie. C'est cela, entre bien d'autres choses, que nous aimerions éclairer. "
  (Extrait de  Complainte mandingue, Journal 1960-1962, L'Age d'Homme 1999).


 

 

 

 

   Georges de CAUNES.

 Le lendemain de ma visite au ministre des Affaires étrangères, par l'entremise de Marie Laurencin et du peintre Gen Paul, je rends visite à maître Mikkelsen, avocat de Céline pour qui je dépose une lettre, le priant de me recevoir le lendemain. Céline, qui a rejoint Sigmaringen à la suite de Pétain après août 1944, se trouve sous le coup de l'article 75 du Code pénal, condamnant l'intelligence avec l'ennemi. Comme beaucoup d'autres collaborateurs, c'est au Danemark, pays neutre sans traité d'extradition avec la France, qu'il a trouvé refuge. La réponse se fait attendre, et ce n'est que la veille de mon départ que, prenant le train pour Korsor où il réside, à deux heures de Copenhague, je rencontre l'écrivain exilé.

  En fait d'interview, j'en suis réduit à écouter un long et véhément monologue où l'écrivain, à ma première allusion au Voyage au bout de la nuit, se répand en invectives sur le compte de Gallimard : " Le Voyage au bout de la nuit est tombé dans le bidet de mon éditeur ! Aragon et Elsa ont traduit le Voyage en 1936 sur demande des Soviets, et cela leur a bien profité. On me faisait alors de grosses avances, on voulait que je remplace Barbusse ! Maintenant on trafique le Voyage en douce. Pendant la guerre, quand je gagnais un million avec mes livres, je versais six cent mille francs d'impôts à M. Pétain, mais depuis cinq ans je n'ai plus gagné un sou ! C'est une monstruosité de m'empêcher de gagner ma vie ! De toute façon, je ne veux rien publier avant que mes livres ressortent. Gallimard m'a dépêché un Mascarille pour me soutirer des manuscrits, mais je ne lâcherai rien ! Mon éditeur est une putain qui trait mes livres comme des vaches ! "

  Puis Céline se désigne lui-même et se lamente : " Mes ennuis m'ennuient ! J'ai cinquante-cinq ans et 75 % d'invalidité de guerre, celle de 1914. J'ai même eu la Croix ! Seulement j'ai un article 75 au cul et on en profite pour me dépouiller ! "
 
Il me montre un carnet d'autobus, dérisoire : " Pour moi, d'ici à Paris, il y a trois heures d'avion et quinze ans à Fresnes ! Et pourtant il n'y a rien dans l'acte d'accusation ! J'ai juste demandé que les youpins ne nous égratignent pas ! "
 
Je l'interroge sur ses espoirs en une amnistie : " Je ne crois pas à l'amnistie. La France, nation légère et dure, n'est pas le pays de l'amnistie, disait Voltaire. Et puis de quoi ça aurait l'air, un grand-père en prison ? Est-ce un exemple pour les petits-enfants ? Je suis hors la loi et pourtant je révère foutre Dieu énormément la IVe République que je ne connais pas ! Moi, je suis pour la légalité ! Vive les gendarmes ! l'ordre ! la méthode ! Vive celui qui me rendra mes droits d'auteur et une place au Père-Lachaise où est ma pauvre mère ! "

  Céline attendait la visite imminente d'un professeur américain de littérature comparée, universitaire d'origine juive. " Il me compare à Dreyfus ! me lançait Céline, brandissant l'une de ses lettres. Voici ce qu'il m'écrit : " Je ne vois pas pourquoi, moi, je ne défendrais pas un Aryen ! "
 
Deux jours après ma visite, le professeur Milton Hindus, de l'université de Brandeis, venait passer trois semaines auprès de l'écrivain, porté par l'admiration et la curiosité. L'homme qui rêvait d'une grande rencontre intellectuelle devait repartir de Copenhague déboussolé et meurtri. " C'est une vipère, conclut-il dans son journal personnel. Il est plus que maboul comme le conjecturait Gide. Une seule chose l'intéresse : l'argent ! "

  Nous avions rencontré le même homme, instable, éructant, grand écrivain sans aucun doute, mais avec qui il semblait provisoirement impossible de trouver un langage commun.
  Le lendemain, 16 juillet 1948, après avoir acheté un manteau de phoque pour Benoîte, je prends le train pour Paris, de retour enfin du plus lointain des pays lointains.
 (Georges de Caunes, Imarra, aventures groenlandaises, Ed. Hoëbeke, 1998, in D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p.887).

 


 

 

 

 Visite de Pierre DESCARGUES (La Tribune de Lausanne) « Ainsi parle L.F. Céline qui fait cette semaine sa rentrée littéraire » 2 juin 1957.

 « Vous m’excuserez, dit le docteur, il faudra tout à l’heure que je vous laisse un instant : j’ai des artichauts sur le feu. » On sonne à la porte. Le docteur se penche à la fenêtre pour voir s’avancer dans le jardin une petite fille et sa mère. « Vous voyez, reprend-il, je sers aussi de portier. Je surveille qui vient et qui va. Il y a un cours de danse à l’étage, le cours Almanzor. C’est ma femme qui le tient. Cela fait pas mal d’allées et venues. »
  
     Il est assis à une table, haute comme une table à dessin, couverte de papiers retenus par des pinces à linge. Il y en a partout de ces pinces à linge qui mettent de l’ordre dans les manuscrits du docteur.
  « Je me demande bien pourquoi vous êtes venu. Je garde la porte, je reçois et visite quelques malades, très rares. Je vais faire le marché. Je fais cuire des artichauts et des nouilles. Je vis péniblement. Oui, oui, oui. » Sa voix traîne, égale. Il répète tranquillement en regardant par la fenêtre : « Je me demande vraiment pourquoi vous êtes venu. » Et, soudain, il me lance : « Je suis un styliste, monsieur. Est-ce qu’on s’intéresse à un styliste ? C’est fini, ça. Les gens aiment lire les journaux. Etre styliste, ce n’est pas un métier. »
  
Je lui rappelle que va paraître dans quelques jours chez Gallimard un roman de Céline intitulé D’un château l’autre, qui marque sa rentrée littéraire […]
- Rentrée littéraire ? Vous voulez rire, reprend-il. Je me fiche pas mal de ma rentrée littéraire. Ça m’est bien égal qu’on me lise ou qu’on ne me lise pas. Je suis là, à ma table, à travailler comme une brute, à reprendre, reprendre sans cesse ce style que vous trouvez si « spontané ». Quatre-vingt mille pages, j’ai écrit pour en arriver aux 800 feuillets qui vont donner 300 pages dans le livre. Mais à quoi bon s’acharner ? Si j’avais des rentes, monsieur, je serais bien heureux d’être le petit vieux qui va faire ses petites promenades et auquel personne n’accorde attention.

- Pourquoi écrivez-vous dans ce cas ? Pour votre plaisir ?
- Mon plaisir ? bien oui ! Mais ça ne m’a jamais amusé d’écrire. J’ai toujours écrit pour me faire un peu d’argent. Le Voyage, c’était pour me payer un appartement.
- Pourquoi alors écrire difficilement des livres difficiles ?
- Parce que je ne sais pas écrire autrement. Si j’avais, comme Mme Desmarets ou Mlle Sagan, le truc pour composer des livres qui se vendent bien et qu’on écrit vite, je l’emploierais, croyez-moi. Mais je ne peux faire que pignocher des textes. Et ces textes n’intéressent personne. La France a changé de mythe. Moi, j’étais du mythe aujourd’hui disparu.
  Je croyais à l’empire vertueux. Mais, l’empire vertueux, ça gêne tout le monde et ça fait vite long feu. On en est à la décadence, au pourrissement. Et les décadences, ça dure longtemps : voyez Rome. Je n’ai plus aucune chance. Mes anciens camarades sont devenus des crogneugneus, oui, oui, oui, qui n’ont même pas un journal subversif à lire… »

 

 


 

 

   Visite de Max DESCAVES, journaliste de Paris-Midi au dispensaire. Décembre 1932.

[…] Ayant eu la bonne fortune d’approcher récemment cet auteur inconnu, je ne veux pas garder pour moi seul la forte impression qu’il m’a produite ; il ne nous est pas donné de rencontrer tous les jours une nature de cette trempe.
  Bien qu’il n’ait rien négligé pour conserver à sa personnalité l’anonymat, Ferdinand Céline n’a pu cacher longtemps que ce pseudonyme littéraire dissimulait l’identité d’un médecin consultant qui exerce sa profession dans un dispensaire municipal de la banlieue ouest, ouvert à la misère et aux souffrances humaines.
  C’est dans ce havre de douleurs que je suis allé lui rendre visite. Je l’ai surpris dans le cadre et l’ambiance, pleins d’enseignements, où il pratique depuis plusieurs années.
 - Je vous vois venir, vous !... Ça n’est pas pour me consulter que vous avez traversé Paris, fringué comme vous l’êtes !... Vous venez m’interviewer… Eh bien ! mon petit vieux, tout mais pas ça !... Inutile ! C’est pas mon affaire.
 
- Ce n’est pas le médecin que je viens voir, c’est l’homme de lettres que je viens interroger.
 - Vous avez bien dit ça !
 - L’homme, si vous préférez.
 - A tout prendre, oui, j’aime mieux ça… Mais, qu’est-ce que vous voulez qu’il dise l’homme ?... Hein ?... Vous l’avez devant vous. Voyez, jugez, appréciez, pensez !... Vous gênez pas. Tout cela n’a aucune importance. Vous n’en verrez jamais autant que moi, des hommes dans une journée… Et quels hommes !... Et puis des femmes aussi, des mômes, enfin, tout ! Ah ! quel métier ! C’est ici, dans ce dispensaire, qu’on pratique la vraie médecine, avec les pauvres, les travailleurs !
 
- J’entends bien… Mais parlez-moi de votre livre.
- Eh bien, je l’ai écrit, voilà tout. Ça représente six années de boulot, à raison de quatre heures par jour. Cinquante mille pages manuscrites, dix mille francs de dactylographie… Le reste, mon brave monsieur, boniment !
   
Le docteur (mettons Céline, bien que celui-ci tienne essentiellement à la séparation des pouvoirs), m’a prié de m’asseoir.
 - Mettez-vous là… Vous allez assister à la consultation, dans la mesure, bien entendu où le secret professionnel m’y autorise.
   
  Le cabinet de consultation a trois mètres sur quatre, environ. Un bureau, un « billard », un mesureur, un appareil de haute fréquence, et je ne sais quoi encore, composent l’installation  d’une clinique ne laissant rien à désirer ni au médecin, ni aux malades.
 - Je constate avec plaisir, dis-je, que la municipalité a bien fait les choses. C’est un dispensaire modèle.
 - Impeccable ! Impeccable !
 
  Le docteur Céline passe prestement une veste blanche. Trois petites portes attirent mes regards. Elles sont uniformément tapissées d’une moleskine verte, fixée par des clous dorés, ainsi qu’on en voit ordinairement dans l’étude des tabellions. Les trois portes sont surmontées d’ampoules électriques de couleurs différentes, qui, tout à l’heure, vont s’allumer alternativement.
 - Ça vous intrigue ?... Le client est derrière, dans une cabine où il tombe la veste ou le corsage, suivant le sexe. Tenez, je vais appuyer sur l’un des trois boutons pour avertir l’un d’entre eux que son tour est arrivé.
  
 Une des trois portes s’ouvre, livrant passage à une jeune fille.
 - Approche, mon petit bonhomme, Monsieur est un confrère. Comment ça va mon petit bonhomme ?
 - Je tousse… pas d’appétit.
 - Ah ! pauvre petiot ! Tu as perdu l’appétit… Voyons ça, mon petit bonhomme… Respire, respire bien.
  
  La petite, consciencieusement, pousse de profonds soupirs.
 - C’est rien va ! Un peu de bronchite, quelques jours de repos, au chaud… Tiens, mon petiot, tu prendras de ces pilules trois fois par jour, et dans huit jours tu reviendras me voir… Guérie, hein ?... Au suivant !
  
    La séance continue. Le docteur appuie sur un bouton. Et je vois se succéder : une femme d’une quarantaine d’années percluse de rhumatismes ; un chauffeur de taxi qui « se sent du vinaigre dans le gosier » ; un « vieux stock », dit le docteur, c’est-à-dire un pauvre sexagénaire hirsute, velu comme un mouflon, qui s’avance en boitillant, et tourne entre ses doigts déformés par la goutte, la casquette dont il ne s’est pas séparé en entrant.
 - Alors, patron, qu’est-ce qui ne va pas ?
 - Rien ne va plus.
 
    Le malade explique ; le docteur prescrit. La consultation se poursuit. Les malades sortent des trois cabines, comme le taureau du toril, mais dans l’arène, cette fois, quelqu’un les attend, non pour les abattre, mais au contraire pour les remettre sur pied.
   J’ai l’impression que le docteur Céline est fort aimé de sa clientèle de passage, non seulement pour la sûreté de son diagnostic, mais pour l’ « amitié » avec laquelle il prodigue ses soins. Mais ce n’est pas une raison pour que je m’en aille comme cela, sans avoir atteint l’objet de ma visite. Je reviens à la charge et demande timidement :
 - Pensez-vous que votre livre Voyage au bout de la nuit, dont on parle beaucoup dans tous les milieux, a quelques chances d’obtenir le prix Goncourt ?
 - Je n’en ai pas la moindre idée.
 - Aucun écho de l’opinion des « Dix » n’est venu à vos oreilles ?
 - Je n’ai rencontré, par hasard, que deux de ces messieurs. Ils ont été bien gentils.
 - Sans plus ?
 - Ils m’ont dit que mon livre ne leur déplaisait pas et voilà tout.
 - Tous vos souvenirs de Voyage au bout de la nuit sont-ils vécus ?
 - Si on vous le demande vous direz que vous n’en savez rien.
 - Vous réclamez-vous de la nouvelle école, le populisme ?
 - Ah ! non, je vous en prie, pas de bobards ! J’ai les écoles en horreur et je veux n’être ni chef ni soldat de quoi que ce soit. J’ai écrit un livre ; il est bon ou il est mauvais. Question d’appréciation… C’est comme les crudités que, peut-être, a-t-on déjà dit, les fines gueules ne digèreront pas… Eh bien, elles en seront quittes pour demander une infusion.
  
   Sur ces mots, je laisse le docteur Céline à ses malades. J’aurais peut-être dû commencer par dire que c’est un homme de trente-cinq ans environ, robuste, de bonne humeur, et qui ne s’embarrasse pas plus de la civilité puérile et honnête que d’un chapeau lorsqu’il sort.
   Signe particulier : ne porte pas le ruban de la Médaille militaire, que lui ont valu, et sa conduite pendant la guerre, et la blessure dont il ne parle pas.
  Encore sans doute, une question d’appréciation.
   (Cahiers Céline I, Gallimard, 1976).    

 

 

 

 

    René-Héron de VILLEFOSSE. Prophéties et litanies de Céline.

 Un soir de 1936, nous sommes rentrés, Madeleine et moi, assez bouleversés. Je ne cessais de penser à la prophétie de Cazotte que Nerval prête aux souvenirs de la Harpe et où le touchant auteur du Diable Amoureux monologue d'étrange façon, en prédisant la suite des évènements et jusqu'à la fin tragique de la plupart des présents. Je me suis assis à ma table devant un papier blanc et, sans hésiter, j'ai tracé le titre : " la Prophétie de Céline ", puis le récit de notre après-midi.
  Henri Mahé nous avait invités à prendre un porto à bord de son petit bateau, l'Enez Glaz, amarré quai Conti, en face de l'Institut. Il y avait à bord sa femme, Maguy, un bon gros chien noir et frisé, nommé Major, et un grand diable silencieux au visage étrange qu'on ne présenta pas, car cela lui était fort indifférent. Dans le carré du bord, les quarts d'aluminium se vidèrent sans qu'il ait ouvert la bouche. Je pense qu'il observait, qu'il cherchait à flairer l'odeur de ce couple nouveau dont Mahé avait dû lui toucher deux mots.

  Je ne me souviens plus de ce qui motiva son déclenchement. Sa voix un peu saccadée, un peu de la même famille que celle de Jouvet, commença sur un ton grave et sourd. Après deux ou trois minutes, il était lancé, il n'y avait plus d'obstacle sur la route, il parlait avec un rythme de barde, avec la sécurité d'un prêcheur, d'un inspiré. Joad en prose moderne, il voyait les nuages éclater en trombes sur nos têtes. Il disait - je l'entends - " Et les cosaques viendront à Brive-la-Gaillarde... "
  Il me semble que c'est alors que Mahé m'a dit à l'oreille : " Ferdinand " et nous avons été émus et rendus plus attentifs. Il continuait : " Un seul pays au monde résistera encore un siècle, celui où les curés sont rois, le Canada, le plus emmerdant de tous les pays... mais j'irai, je servirai la messe. J'enseignerai le catéchisme. Il n'y aura pas le choix si l'on veut sauver ses ... et moi, j'y tiens... " En rafales verbales, un peu comme dans Mea culpa, il évoqua les bouleversements proches, l'Europe en feu, les dernières chances qu'on avait de se mettre à l'abri en la quittant illico, sans attendre, sans réfléchir, avec un baluchon.

  Nous nous sommes revus à déjeuner, plusieurs fois, dans une crêperie bretonne de la rue Vandamme en particulier. Il était sobre avec des yeux de chien de chasse, fatigué d'avoir couru. Il me disait souvent qu'il avait le " bourdon ", une musique qui lui faisait mal dans la tête, depuis une certaine blessure plus grave que celle de Bardamu, au lever de rideau de la guerre de 14.
  Il m'écoutait comme un enfant sage. Je lui parlais de trucs qu'il ignorait ou qu'il avait oubliés, du traité de Verdun, en 832, de cette épineuse terre de Lotharingie, de Julien l'Apostat, au surnom immérité. Il restait bouche bée. Trois jours après, je recevais un billet lyrique, enthousiaste. Ce que je lui avais dit l'avait travaillé, enchanté : " Ah ! écris-moi cette date, raconte moi l'histoire si fumante, si savoureuse, si pleine de magie... " J'ai l'impression qu'il avait trop confiance. Je ne devais pas être le seul à lui en raconter...

  Durant l'occupation, je l'ai peu vu, deux trois fois en tout peut-être, mais il était sage et il se tourmentait... " Et pourtant, disait-il, Hitler, je l'emmerde... ". Et c'était vrai, bien sûr. Après j'ai dîné avec son ami, le docteur Camus, et l'avocat danois qui l'avait pris en charge à Copenhague, maître Mikkelsen. Ce dernier m'a incité à l'aller voir. Nous ne connaissions pas Copenhague, Madeleine ni moi. Nous avions même cru être invités là-bas par le défenseur.
  En 47, il fallait trente heures de train mais le passage à travers les villes allemandes effondrées nouait les entrailles... et les enfants déguenillés aux stations qui quêtaient les morceaux de sucre du wagon-restaurant et couraient après le train ! Hambourg surtout... une ville en poussière et de quelle dimension ! Une demi-heure, plus peut-être, pour la traverser au ralenti. Je ne soupçonnais pas que nous la retrouverions, en 54, fleurie et lumineuse avec des milliers d'autos et des devantures étincelantes !

  On est arrivé à huit heures du soir à Copenhague. Ferdinand attendait à la sortie avec Lucette et le chat Bébert en bandoulière dans une musette. Il m'a dit : " On vous mène à l'hôtel d'Angleterre. Il a pris une chambre pour vous, mais à vos frais bien entendu. Vous le connaissez pas. " Ils habitaient une mansarde assez négligée mais c'était son climat à lui, chaussettes sur la table et chemises au dos des meubles. Leur pièce, assez vaste également, donnait sur le parc de Rosenborg où il y a le charmant château qui contient les collections de la couronne... mais il ne les avait pas vus. Il promenait Bébert en laisse tout autour, pas question d'entrer là, pour quoi faire. Il s'en foutait absolument. Le vieux chat tigré, lui, était à l'honneur : " Tu sais, il a dix-neuf ans, Bébert. Il en a vu : " on a traversé Hanovre en flammes avec lui. Il pourrait en raconter... "

  Je sautai sur l'occasion pour lui dire : " Mais c'est toi, Ferdinand, qui devrais reprendre la plume du Voyage pour nous faire assister à l'effondrement de l'Allemagne ! Il n'y a que toi de valable qui aies vu cela de l'autre côté... Quel bouquin extraordinaire, la débâcle du nazisme. Et tu en es sorti... " Je parlais dans le vide. Par moments il me donnait l'impression de divaguer ; il s'excitait sur des ballets, sur des livres d'opéra. Il ne m'écoutait plus.
  Un jour Mikkelsen nous a amenés tous les quatre, à Elseneur. Un matin gris de novembre où la forêt danoise gardait encore ses feuilles d'or, son extraordinaire parure d'automne, somptueuse et mystérieuse, le décor qui inspira certainement Andersen. Ferdinand est resté dans la voiture quand nous avons visité des musées d'histoire, dans des châteaux sur la route.
  A Elseneur, il est descendu et nous a accompagnés sur la terrasse où dorment les vieux canons. Avec la brume un peu jaune sur les côtes de Suède proches et lointaines, en face, les mouettes qui tournaient en criant, le choc est angoissant. On regarde, on veut voir plus loin, on veut entendre en soi le mot-clé. Céline, après un long regard, nous a dit de sa voix sourde : " C'est une mer à pêcher des âmes !... "

  Je l'ai revu à Meudon avec ses chiens et son amertume. Il m'a écrit bien des fois pour que je lui éclaircisse des points d'histoire mais il partait toujours de la légende, du rêve où il vivait. Il était naïf et bon, faisant semblant d'être bourru et de ressembler à son personnage comme tant d'autres... Il s'inquiétait de Dagobert...
   Je relis ses lettres, comble de gentillesses excessives. Il a toujours été en ébullition. C'est pour cela qu'il est parti trop vite. Dans la dernière, ce sont des litanies : " J'espère que tu vas bien, gouverneur du passé ! Tous ces soleils éteints à ta baguette... ! " Comme il était fidèle et comme c'est rare !
  (L'Herne, décembre 2007, p.184).

 

 

 

 

    Lucette Destouches : comment fut écrit " RIGODON ".  Entretien avec Philippe DJIAN.

  MEUDON. Un pavillon tout brûlé et un jardin assez triste. Des chiens aboient, je pense, derrière la maison ; on ne les voit pas... On me fait entrer dans un petit garage emménagé à la hâte. Ça sent la résine et le bois neuf et aussi je ne sais quoi d'assez délicat.
  C'est ici qu'habite Lucette Destouches, " professeur de danse classique et de caractère ". La veuve de Céline. J'étais venu chercher quelques renseignements sur Rigodon, le dernier livre à paraître de Céline, celui que ses lecteurs attendent bientôt depuis sept ans...

 Qu'est-ce que Rigodon ?
 Lucette Destouches : Rigodon, c'est la suite de Nord, puisque en somme cela s'est terminé avec la guerre. C'est vingt et un jours de sauvette à travers l'Allemagne en flammes. Nous nous sauvions comme des rats...

 " Nous ", c'est-à-dire vous, Céline et Le Vigan ?
 Non, dans Rigodon, Le Vigan apparaît très peu ; il nous a quittés au bout de dix jours en nous laissant Bébert (le chat). Nous l'avions retrouvé à Baden-Baden, à moitié nu... il ne savait pas où aller, nous l'avons pris avec nous. Nous sommes allés à Berlin afin d'obtenir une permission de sortie. Elle nous fut refusée. Puis on nous a envoyés à Zornhof dans un camp d'objecteurs de conscience. Il nous était interdit d'en bouger, mais lorsque tout fut bombardé, nous sommes partis retrouver le gouvernement français à Sigmaringen pour soigner blessés et malades (voir Nord et D'un château l'autre). Enfin, au bout d'un an, " tout a éclaté ", alors nous avons essayé de venir nous réfugier au Danemark. Il nous a fallu retraverser l'Allemagne jusqu'à la frontière... C'est ça Rigodon.

 Puisque Céline est mort quelques heures après avoir terminé ce roman, quelle est la dernière image qu'il nous lègue ?
 Rigodon se termine sur une sorte de délire visionnaire ; la France est envahie par les Chinois...

 Comment se fait-il que Rigodon ait attendu sept ans avant de paraître aux éditions Gallimard ?
 Céline n'avait pas eu le temps de recopier son manuscrit ; des mots plusieurs fois raturés et une écriture devenue souvent difficile du fait de son bras malade nous ont heurtés au délicat problème de la retranscription. Cette tâche s'est déroulée en deux temps ; j'ai tout d'abord remis le manuscrit à un avocat, Me Damien, qui s'est livré à un pénible travail de déchiffrement auquel il consacrait ses moindres loisirs ; mais un énorme et délicat travail restait à accomplir.
  C'est avec Me Gibault que commença la seconde phase de cette besogne ; en effet, il y avait encore le problème de la ponctuation et de certains mots qui demeuraient incompréhensibles. Ce fut surtout une question de patience et de probité ; nous n'avons rien omis, ajouté ou changé. Mais Céline m'avait lu une grande partie de son livre ; ainsi, nous avons retrouvé certains mots, par le rythme... nous entendions si cela tombait juste...

  Lorsque vous avez sauvé Rigodon du pillage auquel fut livré votre appartement, les pages du manuscrit étaient-elles classées ?
  Oui, d'ailleurs Céline les avait numérotées. Pourtant nous avons trouvé des pages en double, mais nous n'avons pas rencontré de sérieuses difficultés de ce côté-là : le choix était déjà fait.

  Céline avait-il une méthode de composition ?
 Non, il écrivait avec son c
œur, ses impulsions, et sa formidable envie de dire quelque chose ; il était musicien dans sa chair et composait comme tel ; il plaquait ses phrases sur une gamme pour chercher sa " petite musique ".
  Souvent, il restait des journées, des mois sur quelques lignes. D'ailleurs, avant cette version définitive de Rigodon, Céline en avait fait peut-être dix ou vingt qu'il avait jetées.

  Et ces vols de manuscrits dont Céline a tant parlé ? Peut-on s'attendre à voir réapparaître des romans entiers ?
 Oui. On lui a volé au moins quatre ou cinq manuscrits ébauchés, enfin des
œuvres qui en étaient peut-être au quatrième ou au cinquième remaniement... la fin de Casse-pipe, certainement ; ce roman devait être entièrement terminé, je pense. Mais un grand nombre de ces documents réapparaîtront à ma mort.
  Personnellement, il me reste une assez grande quantité de lettres de Céline ; peut-être les ferai-je publier, mais pas dans l'immédiat. D'ailleurs, la vie pour moi, maintenant, n'a plus beaucoup d'intérêt... Ce que je voulais, c'était finir Rigodon ; c'est dans cette volonté que j'ai puisé les forces nécessaires à l'aboutissement de ce travail.

 Revenons un peu en arrière. Rigodon raconte votre fuite à travers l'Allemagne jusqu'à la frontière du Danemark. Quelle en fut la suite ?
 Céline fut incarcéré à Copenhague, il est resté deux ans dans le quartier des condamnés à mort ; le ministre de la Justice le relâcha après avoir lu Les Beaux draps, n'y trouvant pas les raisons nécessaires pour retenir un homme en prison. Ensuite, nous avons passé cinq ans, sous caution de notre avocat, en pleine forêt, à Klarskovgaard, près de Korsör, dans la neige... une misère totale... sans eau, sans électricité, sur un sol de terre battue... un paysage triste et sauvage, seuls tous les deux.
  Là, il a terminé Féerie qu'il avait commencé en prison. Durant ces cinq années, il se comportait comme un animal, se refermait sur lui-même ; et puis, il écrivait, quand il en avait la force. Il était très malade ; il a eu la pellagre, perdu près de trente kilos... mais c'est surtout moralement qu'il fut le plus atteint... Vous savez, Céline agrandissait tout, mais bien des fois, la réalité fut pire qu'il ne l'a dit... il avait deux paires de gants, des houppelandes à l'infini... et ça a duré cinq ans.

 Sartre fait un hommage à Céline dans la dédicace de La Nausée. Que savez-vous de ce qui a ensuite séparé les deux hommes ?
 Oui, dans la dédicace Sartre cite une phrase de Céline qui figure dans L'Eglise : " C'était un garçon sans importance collective, tout juste un individu. "
  D'ailleurs au début, Sartre admirait beaucoup Céline ; je n'ai jamais rien compris à un revirement si complet de sa part. Céline en fut très touché...

 Et Marcel Aymé ?
 Ah, Marcel a été admirable ; il a été d'une patience et d'un dévouement extraordinaires... D'ailleurs, dans une petite étude qu'il a faite sur Céline, Marcel dit toute la vérité. Il a parlé du vrai Céline et tout a été dit.

 Mais Céline, cet homme qui s'est donné tant de visages, qui se plaisait même à entretenir autour de sa personne une fausse légende, qui était-il vraiment ?
 Un homme d'une immense bonté. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour le bien ; il aimait la France, son pays, il aimait les gens en général... il était beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine, mais il ne le montrait pas et c'est cela la vraie tendresse... il en est mort, d'ailleurs... Et si par moments il était un peu dur avec les gens, c'était pour qu'ils se réforment, pas pour autre chose.
   Il n'aimait pas détruire, non plus, et s'il brisait quelque chose, c'était que cette chose lui semblait inutile. Il voulait créer... un artisan, sans aucune vanité. Il était prêt à admirer un autre si celui-ci avait travaillé autant que lui. Ce qu'il voulait, c'était du travail ; il pensait que l'on ne " creusait " jamais assez profond pour trouver ce que l'on cherche.
  " Ils restent à la surface ", disait-il en parlant des autres. Une seule pensée... le travail... ce côté Moyen-
Âge... c'était un voyeur... pas un exhibitionniste... il aimait regarder, examiner...
 
 Comme un médecin, sans doute ?
 Oui, d'ailleurs, l'écrivain vient du médecin... cette façon de voir les choses... Il aurait donné sa vie pour un malade, sa vie ne comptait pas... la vie... ne pas supprimer la vie. Amoureux de la vie. Sa passion : la jeunesse ; il adorait les enfants, les animaux, tout ce qui est jeune et neuf... C'est pour la jeunesse qu'il écrivait, parce qu'il savait bien qu'il n'avait plus rien à attendre des hommes... qui ne l'avaient pas compris. Plus tard, peut-être...
 (Magazine Littéraire, Nouveaux regards, Entretien avec Philippe Djian, octobre 2012).

 


 

 

 

  VISITE AU LION DEVENU VIEUX.   (D. FABRE).

  " Dieu est en réparation ! " écrivait Céline en exergue de L'Ecole des cadavres... Mais chacun son tour ; aujourd'hui, c'est le sien : le vieux lion des lettres est malade. Et plutôt que de s'en remettre à Dieu, le mécréant a confié le soin de sa santé au Dr Destouches, pensant qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
  
  On m'avait bien dit chez son éditeur que j'avais peu de chances de forcer sa porte et qu'il n'avait même pas voulu signer le service de presse de son dernier livre... Pourtant je désirais tenter de le revoir ; prendre le chemin de la banlieue où, après les années que l'on sait, il revenait s'installer en 1951 ; tenter de raviver et de corriger un souvenir déjà vieux de cinq ans.
  Une rencontre - la première et la seule - qui eut lieu dans un de ces studios d'enregistrement où, à trop se préoccuper des questions qu'on va leur poser, on voit mal les gens.
 
  Ce jour-là, je l'attendais donc en me remémorant le Voyage au bout de la nuit et, d'avance, je me faisais un portrait de celui qui, avec Cendrars, a pris en nourrice tous les malappris de la jeune littérature, les forts en gueule occupés à nous balancer à la figure l'insulte et l'ordure à pleine page ! Pour tout dire, je n'étais pas tranquille et à trop vouloir l'imaginer je n'aurais plus eu un poil de sec si Céline, justement, n'était arrivé à la minute où sa silhouette prenait dans mon esprit une tournure dangereuse.

  Mon premier étonnement fut de constater qu'il était ponctuel. Et cette remarque en entraîna une autre : celui dont j'attendais qu'il me rabroue au premier mot prononcé de travers, n'avait pas ce caractère terrible qui m'inquiétait. Pas rasé de deux jours, les cheveux longs, enveloppé dans une vaste cape dont le noir usé virait au vert, Céline, chaussé de poussière, me fit l'effet d'un de ces pauvres comme il en va sur les routes de campagne, à pied, de village en village, mangeant, mouillé de pluie, le pain qu'on leur donne dans les fermes... Et - qu'il me pardonne - était-ce le trop large vêtement noir ou les cheveux longs, je lui trouvai quelque chose du juif errant tel que l'aurait peint Chagall vers 1912, un juif dont Soutine aurait brossé le visage. Une grande lassitude dans les traits, de la gaucherie... Mais, m'approchant de lui, je vis au fond de ses prunelles une braise qui ne trompe pas, celle de feu qui couve pour mieux reprendre.

 C'était il y a cinq ans... Aujourd'hui, Céline publie un livre dont le titre au premier instant déroute, Ballets, mais ce qu'il y a d'aimable, de trop joli, s'équilibre d'un sous-titre - " sans musique, sans personne, sans rien " - dont le dénuement est un puissant correctif. Cinq contes aux décors imprévus - le Palais de Neptune, une folie Louis XV... où le lecteur familier de Céline s'égarerait si l'auteur n'avait mis dans la bouche des dieux et des lutins (ses personnages) cette langue verte que Céline nous a prodiguée.

 Si j'avais entrepris ce petit voyage, c'était surtout pour lui demander pourquoi ces ballets plutôt qu'un roman. Pour savoir aussi jusqu'à quel point l'écrivain malade avait fini par ressembler à l'un de ses héros, Van Bagaden, qui " ne peut plus bouger de son fauteuil, ce réduit... c'est là qu'il vit, sacre, jure, peste, dort, menace, mange, crache jaune et garde tout son or... "

 ... Mais non, sa porte de malade était condamnée. Et au lieu de la voix attendue, venant de la maison, c'est le son du piano que j'ai surpris, celui de sa compagne qui enseigne la danse aux fillettes de Meudon... Peut-être était-ce à leur intention que Céline avait écrit ces arguments dont les folles n'auront pas voulu, leur préférant des rondes plus inoffensives et les condamnant ainsi à rester ce qu'ils sont : des ballets, sans musique, sans personne, sans rien.

   Dominique FABRE (Le Journal de Genève, 28 juin 1959, dans BC n° 70). 


 

 

 

 

   Luc FOURNOL.

 Quand je me suis lancé dans une carrière de photographe professionnel, c'est mon amie Arletty qui m'a aidé à mes débuts. Un jour elle me propose - avec son inimitable accent des faubourgs - de l'accompagner chez Céline : " Viens avec moi, on va voir Ferdine à Meudon, tu pourras l'photographier. " J'étais pour le moins dubitatif, et pas vraiment enthousiasmé à cette idée. En 1958 Céline sentait encore le soufre... Comme tout le monde (ou presque) j'avais lu Voyage au bout de la nuit que je trouvais formidable, mais à l'époque, et pour l'opinion publique, il restait l'auteur de Bagatelles pour un massacre... Pour un photographe de stars, franchement, il y avait beaucoup mieux que Céline ! Finalement je me laisse convaincre.

  Le rendez-vous est fixé au 14 avril 1958, à Meudon. Le jour dit, je suis arrivé un peu en avance. Au début j'ai eu du mal à croire qu'un écrivain habitait là... Le jardin était dans un état indescriptible, ça puait le rat crevé, et il y avait des animaux qui sortaient de partout. C'est Céline qui m'a ouvert. Je lui ai dit que j'étais l'ami photographe d'Arletty, il a juste haussé les épaules, émis un grognement, puis il m'a laissé entrer. L'intérieur de la maison était tout aussi sordide que le jardin... un vrai bazar. Il y faisait très sombre, et même avec un beau rayon de soleil, c'était pas possible d'égayer un bâtiment pareil. Dans le séjour, c'était un désordre indescriptible, rien n'était réellement agencé, tout était dépareillé, il y avait des papiers partout... L'aspect physique de Céline était au diapason... moi qui avait auparavant rencontré Léautaud, je peux vous dire qu'à côté de Céline, Léautaud faisait " classe ". C'était un genre qu'ils cultivaient, chacun à leur façon.

  Arletty n'était pas encore arrivée, Céline me désigne une chaise et me dit : " Asseyez-vous là, on va l'attendre. " C'est la seule phrase qu'il me décrochera de la visite. On reste là, tous les deux, pendant de longues minutes, Céline commence à lire son journal, et je crois que sa femme donnait des cours de danse à l'étage. Finalement Arletty arrive, elle frappe au carreau, ce sera ma première photographie. Ce qui était le plus surprenant, c'était la transformation de Céline à la vue de sa vieille copine. Pendant les deux heures qu'a duré notre visite, il avait quitté son aspect de vieillard acariâtre pour devenir quelqu'un de vif, drôle et charmant. A croire qu'il rajeunissait rien qu'à la voir !
  Ils étaient très complices tous les deux, ils n'arrêtaient pas de faire des conciliabules, de plaisanter. Céline n'arrêtait pas de la taquiner, et Arletty riait à gorge déployée. Le problème, c'est qu'ils se parlaient à mi-voix, et je n'entendais pas ce qu'ils se disaient. A un moment, je me suis rapproché pour essayer de comprendre ce qui se tramait. Malheureusement, je suis arrivé à la fin de leur discussion, et je n'ai pu photographier que l'éclat de rire d'Arletty, et le sourire amusé de Céline. La seule chose que j'ai pu saisir de cet aparté, c'est qu'ils évoquaient ensemble des souvenirs de l'Occupation... Et au vu de la photographie, cela avait l'air de beaucoup les amuser.

  Pendant leurs conciliabules, on entendait les rythmes diffus des danseuses de Mme Almanzor. Je demande la permission à Céline d'aller photographier à l'étage, et il me répond par un grognement en m'indiquant l'escalier de la main. Je monte à l'étage et je surprends Mme Destouches en train de faire faire des exercices à ses élèves. Très contrariée d'être dérangée, elle refuse que je prenne des photographies de son cours de danse et me demande de partir. Je me retire en silence, mais depuis l'escalier j'arrive à prendre une photographie de la leçon de danse via un grand miroir qui me permettait de voir sans être vu.
  A la fin de la visite, le passage obligé, c'était le perroquet, Arletty m'avait prévenu. Et effectivement, Céline s'amusait comme un petit fou avec Toto, il lui faisait des mimiques, et le perroquet faisait de même, c'était stupéfiant de voir et de photographier cette complicité entre le vieil homme et l'animal. Au final, de cette journée à Meudon, j'ai fait une trentaine de photographies, mais je n'expose et n'autorise la publication que des trois dont nous venons de parler. Les autres n'ont pas, à mes yeux, les qualités artistiques requises, elles sont trop floues, soit mal cadrées, voire inintéressante. Elles resteront dans mes cartons.

  J'ai continué ma carrière en photographiant les grands de ce monde, de Gaulle, Pompidou, Chet Baker, Malraux, Brigitte Bardot, etc. Dans les années 1980, une amie de Danièle Mitterrand a organisé une grande rétrospective de mon travail dans une galerie parisienne. Au moment d'exposer les photographies, elle me précise : " Luc, tu comprends, évite les clichés à problèmes, je ne veux pas de scandale au vernissage. " Un peu gêné, je lui dis : " Bon d'accord, je vais enlever les photographies de Céline. " Surprise, elle me répond : " Céline ? oh non, tu peux le laisser. "
 (Propos recueillis par David Alliot le 13 janvier 2006, D'un Céline l'autre, 2011, p. 970).

 


 

 

 

 Visite d’Hélène GALLET sur La Malamoa. Ce témoignage écrit en 1962 à la demande de Dominique de Roux sur Céline n’a jamais été publié. Eric Mazet, à qui elle le confia en 1981, nous en fait part.

[…] A bord de La Malamoa, amarrée près du pont de la Concorde, plusieurs fois par semaine, je descendais voir les récents tableaux de mon ami Henri Mahé, écouter sa femme Maguy jouer du piano, m’intégrer à cette vie ardente d’alors. Louis-Ferdinand Céline était très souvent là. C’est ainsi que, l’écoutant plus fréquemment que je ne discutais avec lui, je me suis fait une opinion sur ce qu’il était ; un blessé du cœur, de corps, de l’esprit. Un être tout d’amour brûlant pour ses semblables, mais incapable de leur pardonner de n’être qu’eux-mêmes, de n’être ni assez beaux, ni assez bons, pour sa grande âme souffrante. Vouloir la perfection, cela ferait crier. Les cris de Céline m’ont toujours exaspérée. Je comprends qu’il ait crié. Il y a de quoi. Mais je ne puis lui pardonner de ne pas avoir eu un talent constructeur en plus de son génie destructeur.
 
  J’essayais, malgré ma jeunesse, ou plutôt à cause de ma jeunesse, de faire admettre à cet amateur de picpoul, car il parlait volontiers, combien l’ordre était supérieur au désordre, nécessaire au pays. J’essayais de le convertir aux idées royalistes. Est-ce que Léon Daudet, dans son éditorial de L’Action française, avec son objectivité coutumière, n’avait pas été le premier à signaler le Voyage au bout de la nuit comme un chef-d’œuvre, mais aussi réclamé « Ariel après Caliban » ? 
« Non mais, Henri, elle est marrante ! C’est une vraie poison ! Et elle est convaincue, c’est le plus drôle ! »
 
 Céline professait le communisme. Henri aurait bien rejoint mes idées. Mais Céline le mettait à même de voir toutes sortes de documents sur l’imbécilité, la traîtrise et la concussion des royalistes. Henri devenait anarchiste. J’en étais triste. Elizabeth Craig, la maîtresse de Céline, assistait aux débats, belle de cette beauté qui coupe le souffle. Elle portait alors de longs cheveux rouges tombant sur les épaules. Que faisait-elle avec cet homme mal habillé qui n’en semblait pas même jaloux ? L’homme s’était déguisé une fois pour toutes, enfermé dans une armure qui, peut-être, l’empêchait de recevoir les coups que sa sensibilité aurait rendus mortels, mais qui, sans aucun doute, le blessait aux entournures.
  « Pas de sentiments ! Pas de jalousie ! C’est vulgaire et c’est cul ! »

  Si j’en veux à Céline, c’est aussi parce que l’accueil d’Henri Mahé a toujours été parfait pour lui, et donnant l’impression de l’apprécier. Céline le lui a mal rendu. Il débordait de mots grossiers, de descriptions horribles de plaies, de pus, de sanies, de banlieues, de misères, de cas pathologiques, de forfaits, d’impostures et il avait l’air de se plaire beaucoup sur la péniche. Je le vois, ramassé sur lui-même, affalé dans un fauteuil en tubes chromés et toiles rouges, se détachant sur le décor bleu d’Outremer clouté d’étoiles d’or du salon de La Malamoa, avec sa figure ravagée de moine espagnol, parlant, toujours, parlant des pauvres gens pour qui tout est peine et misère, et, juste au moment où il allait s’attendrir, ricanant, abandonnant son registre sourd, sa voix introvertie, pour un vocero scandé de gros mots et de sentences amères. Ces réunions valaient celles que décrit Balzac chez Tullia. Henri Mahé polarisait, par sa générosité, son verbe imagé, sa drôlerie, les personnalités les plus pittoresques, des parasites aussi, et les vedettes les plus talentueuses.
  
   On rencontrait Germaine Tailleferre, Beby le clown, le Prince d’Urach, le baron Surcouf, des gars du Milieu, des Maîtres du Barreau, pas toujours exemplaires, des actrices, Nane Germon et Polaire, des industriels importants, des littérateurs et de très jolies femmes. Céline s’y plaisait. Il apporta un jour le manuscrit de son roman pour connaître l’avis de son ami. Henri Mahé lui présenta les plus grands artistes et composa un merveilleux portrait d’Elizabeth Craig. Lisez le chapitre consacré au peintre sur sa péniche, « aux environs de Toulouse » dans le Voyage au bout de la nuit. Vous comprendrez pourquoi j’en veux encore à Céline, quoique dans Bagatelles pour un massacre, il ait tout de même proclamé : « Il y a deux peintres à Paris : Gen Paul et Mahé ! » Hommage aux fresques du cinéma Rex et du Balajo, mais aussi hommage à son ami breton, à ses rêves et à son verbe, sa générosité de grand seigneur. Hommage du sombre Caliban au doux Ariel. »
 (Hélène Gallet, Paris, 1962, dans Spécial Céline n°6, 2012).

 

 

 

 

   André HALPHEN.

 La pluie avait commencé à tomber, fine sur les hauteurs de Meudon lorsque les croque-morts sortirent de la villa Maïtou, route des Gardes, la bière en chêne verni. Il était 8 h 45, le mardi 4 juillet 1961. Nous étions une petite vingtaine, y compris une dizaine de jeunes danseuses du cours de Lucette Almanzor. Quelques couronnes de fleurs rouge-rose, glaïeuls, œillets - et sur le cercueil une plaque presque anonyme pour le commun des mortels : " Louis-Ferdinand Destouches (1894-1961) ".
 " Docteur Destouches " : c'est ainsi que ses voisins le connaissaient à Meudon. Mais l'homme qu'on enterrait ce matin-là entrait de plain-pied dans l'immortalité. Louis-Ferdinand Destouches était l'un des écrivains les plus décriés, mais aussi les plus illustres, du siècle. On le lit dans le monde entier sous le pseudonyme de Céline.

 Le vendredi précédent, comme tous les jours, il s'était assis à sa table de travail et avait écrit, de son écriture très large, aérée. Il avait beaucoup de mal à écrire car son bras droit, blessé à la guerre, le faisait souffrir énormément à la fin de sa vie ; mais malgré les crises violentes qui l'affectaient (des sortes de congestions cérébrales), il ne laissait pas de jour sans ajouter quelques pages à son dernier manuscrit, le futur Rigodon.
  C'était le samedi que, pour la première fois, il ne s'installa pas pour écrire. " Je ne me sens pas très bien ", avait-il dit à son épouse, Lucette Almanzor, professeur de " danses classiques et de caractère " comme l'indiquait la plaque apposée sur la villa. Il traîna toute la journée, vêtu d'un pantalon de velours et d'un pull-over, entre ses quatre chiens, son perroquet et ses rêves. Le plus long jour de sa vie, sans doute.

  Un peu avant 18 heures, il répéta à sa femme : " Cela ne va pas. Je me couche. " Il est mort presque aussitôt, dans son lit, au rez-de-chaussée gauche de cette villa qu'il habitait à Meudon depuis dix ans, depuis son retour du Danemark. Aussitôt, une conspiration du silence commença. Céline avait toujours dit qu'il souhaitait être enterré dans l'intimité la plus grande, sans journalistes, sans photographes. Alors Lucette Almanzor ne prévint que les plus proches : Colette, la fille que Céline avait eue d'un premier mariage, Marie Canavaggia, sa secrétaire, et Roger Nimier, l'écrivain qui fut avec Marcel Aymé l'ami le plus fidèle de la fin de sa vie.
 On cacha sa mort, mais il y eut " fuite " pourtant. Nimier se chargea de prévenir un petit groupe de fidèles " triés sur le volet " : Marcel Aymé, l'éditeur Claude Gallimard, le journaliste (" interdit " à l'époque pour cause de collaboration) Lucien Rebatet, le metteur en scène Max Revoll, les comédiens Jean-Roger Caussimon et Renée Cosima.
 
  Tout ce petit monde s'était rassemblé pour un dernier adieu. Ils se recueillirent quelques instants devant la bière de l'écrivain défunt, dans la pièce où il est mort. Un immense rideau blanc recouvrait la grande fenêtre donnant sur le jardin. Il y avait aussi deux journalistes, car Nimier, exécuteur testamentaire de Céline, avait tenu à ce qu'il y eût des " témoins " : Roger Grenier pour France-Soir, et moi-même pour Paris-Presse. Je n'ai jamais très bien su pourquoi j'avais été désigné pour accompagner Céline à sa dernière demeure. Peut-être Nimier m'avait-il demandé expressément ; peut-être Max Corre, le directeur de Paris-Presse, un peu " gêné aux entournures ", m'avait-il choisi pour couper court à toute attaque possible.
  Toujours est-il qu'on en est arrivé à ce paradoxe invraisemblable : parmi la dizaine de derniers fidèles, sélectionnés avec un tel soin, il y avait un Juif. Céline, l'antisémite notoire, aurait-il pu imaginer ce curieux renversement de la petite histoire ?
(1)

  La cérémonie fut brève. Lorsque le corbillard quitta la villa Maïtou pour le petit cimetière de Meudon-Bellevue, il fut suivi par une dizaine de voitures. En cinq minutes, le " voyage au bout de la mort " fut bouclé.
  Nous nous dirigeâmes à pied vers le caveau provisoire, dans le coin du vieux cimetière. Je marchais pas dans pas avec Rebatet. Je vous laisse imaginer quelle " tempête sous un crâne " je vivais. Choisi bien que juif - parce que juif ? - pour cet ultime hommage à un homme que je haïssais de toutes mes forces, mais dont je savais aussi qu'il était incontestablement l'un des plus grands écrivains de notre temps.

 Près de quarante ans après, je n'ai pas oublié une seconde de cette courte marche impressionnante. Marcel Aymé est mort ; Roger Nimier est mort ; nous ne sommes plus beaucoup à pouvoir dire : " J'y étais. "
 Louis-Ferdinand Destouches repose auprès de Maurice Progin, qui fut, avant-guerre, président de l'harmonie municipale de Meudon.
 (André Halphen, Voyage au bout de la mort, Le Nouvel Observatoire, mars 1983). 


 

 

 

 

 Marc HANREZ  -  Retour à MEUDON.

 Pas que Céline. J'ai eu l'occasion de rencontrer aussi quelques autres écrivains : sur qui j'étais en train de travailler ou sur qui je comptais travailler bientôt. Pour la connaissance et l'interprétation de leur œuvre, à vrai dire, cela ne m'a jamais servi à grand'chose. (Le contraire signifierait qu'on devrait renoncer à étudier les classiques).
  Je ne suis pas du tout un inconditionnel, un enragé du " seul importe le texte ", mais j'ai toujours constaté que le rapport de l'existence à l'écriture, ou inversement, demeure un problème sinon un mystère que la rencontre avec l'auteur ne résout point. Du reste, problème ou mystère d'abord pour l'auteur lui-même. Ce qui justifie pourtant la démarche, c'est une curiosité, toute légitime, qui tient de la sympathie, au sens grec du mot, vis-à-vis du responsable de l'œuvre à laquelle, par ailleurs, on s'intéresse. Et puis, cette démarche est parfois récompensée par une nouvelle amitié (pour moi, notamment, celle d'Abellio : Nimier ayant disparu, hélas trop tôt pour que ce fût le cas).

  (...) Il m'est impossible aujourd'hui, à plus de vingt ans de distance, de reconstituer mes cinq visites en détail et dans l'ordre. Je pourrais peut-être y arriver, mais avec des documents qui me manquent ici. N'empêche que j'en ai gardé une série de souvenirs durables. Ma vision de Céline, qui doit correspondre à ma deuxième visite, est la suivante. Habillé de son gilet de cuit de l'armée anglaise, avec une espèce de foulard et un vieux pantalon trop large, il est debout près de la cheminée du salon qui lui servait de cabinet de travail. Mon texte en main, il me complimentait sur la " gnose " dont je l'avais " honoré "...
   Ce qui m'a toujours le plus frappé dans son personnage, c'était le contraste entre cette allure de clochard ou de bûcheron et un discours extrêmement châtié malgré l'usage éventuel de l'argot.
  Céline avait un sens inouï, magnifique de la langue, et son parler oral en était la preuve autant que son style écrit.

  En réponse à ma première lettre, il m'avait demandé de l'avertir de ma visite, certains jours étant réservés à la femme de ménage... (C'était là, bien entendu, de l'ironie pure, dans le genre de Céline, qui abattait lui-même, en majeure partie, les travaux ménagers : dont la cuisine, ainsi que j'ai pu l'observer la dernière fois.) On avait l'impression qu'il voulait se protéger des importuns, alors qu'il recevait tout le monde avec une plaisante, mais réelle bonhomie.
  Dans mon cas, il était surtout heureux que je m'occupe essentiellement de son œuvre ; il avait compris que son meilleur public serait dorénavant parmi la jeunesse et non dans sa propre génération. Est-ce une des raisons pour lesquelles, en mars 1959, à mon retour d'Espagne, il s'est laissé patiemment " ficelé " avec les fils de mon magnétophone ?

  Je ne comptais pas l'interviewer en bonne et due forme (à la manière d'un journaliste), mais simplement recueillir un témoignage de sa parole et de sa voix. Le texte imprimé par la suite n'est que la sténographie presque fidèle de notre conversation : sans l'autre dimension sonore, un vrai " bruitage " étonnant, avec le perroquet qui ne cesse de siffler, la sonnerie du téléphone auquel je dois répondre pour Céline, la cloche que je cherche et finis par agiter pour appeler sa femme qui donne cours en haut... Inévitablement, dès que le magnétophone s'est mis à tourner, j'ai tout de même dirigé nos propos vers des questions plus sérieuses, et c'est pourquoi le résultat peut paraître une interview sur Céline écrivain.
   Mais toujours curieux des choses et des gens, il m'avait d'abord interrogé lui-même sur l'Espagne et, quand je lui avais dit que les Espagnols étaient minces : " Parce qu'ils n'ont rien à bouffer, c'est ça qui les tient en forme. Aussitôt qu'ils s'enrichiront, ils deviendront laids comme tout le monde. "
  Une autre fois, devant ma femme et peut-être à cause de sa présence, Céline avait commenté les fortes poitrines des actrices, qui les obtenaient et les maintenaient de la sorte " à coups d'avortement. "

  Ma toute dernière visite, en 1961, l'année de sa mort, eut lieu dans la cuisine au sous-sol, car Louis devait surveiller la cuisson du dîner - un morceau de poisson qu'il arrosait régulièrement - pendant que Lucette, encore une fois, donnait à l'étage une leçon de danse. A côté du fourneau, sur un lit métallique, un berger allemand sommeillait. Céline écoutait d'une oreille Radio-Luxembourg pour connaître le sort de plusieurs généraux soviétiques dont l'avion venait de s'écraser en Sibérie au cours d'une mission : " Ils ont trouvé un nouveau moyen de les liquider... " Bref, toujours le mot pour rire, et volontiers prophétique, avec le besoin de choquer l'auditoire en passant. C'était d'ailleurs parfois tout à fait inutile ce dimanche matin où j'avais accompagné Nimier à Meudon, après avoir poussé sa 4 CV noire à chaque feu rouge (il serait sans doute encore vivant s'il n'avait pas repris son Aston-Martin)...
  Les deux amis, les deux complices dans le monde littéraire, faute d'avoir pu l'être dans la vie, se relançaient la balle sans merci, en rigolant chaque fois de plus belle, aux dépens surtout de leur éditeur commun. Mais Céline avait toujours quelques points d'avance par ses allusions à la carrière amoureuse du célèbre hussard !

  Si mes rencontres avec Céline, comme je le note au début, se sont passées en marge de mes travaux sur son œuvre, il est certain que leur souvenir se mêle malgré tout à chacune de mes lectures.
  Derrière ses mots, ses phrases, je ne peux pas ne pas entendre sa voix. J'ai aussi à l'esprit la présence du sien que même une assez longue interruption dans le cours d'un monologue ne parvenait jamais à dérouter. C'est pourquoi ce qu'on nomme - et moi-même à l'occasion - le " délire célinien " doit être pris métaphoriquement : il lui donnait exactement la tournure et le sens voulus.
  On peut donc le considérer comme éminemment responsable de tous ses textes, y compris les pamphlets qui sont cependant loin d'avoir été convenablement jugés. Mais cela ne signifie pas, comme Abellio l'a montré pour l'individu dans le procès de l'histoire, que Céline, au fond, soit coupable : coupable d'avoir écrit ce que beaucoup lui reprochent. Il n'y a de véritable culpabilité que collective. Ou bien, pour ceux qui le croient, divine.
  Lorsque je pense à lui tel que je l'ai connu, j'ai le sentiment que Céline était un homme qui n'aurait pas fait de mal à une mouche.
   (BC n° 197, avril 1999).

 

 

 

 

     Milton HINDUS.

  26 juillet 1948. - [...] Céline déclame contre le peuple allemand, nouveau bouc émissaire. Il m'assure qu'il préfère toujours un Juif à un Allemand et qu'il sera heureux de le déclarer n'importe où. Je lui reproche de juger les Allemands en bloc, comme les Juifs, et cela le met en rage. " Vous n'avez pas assez vécu, vous étiez mal placé pour connaître la vérité, me crie-t-il avec une explosion de salive. L'Amérique ! Qu'est-ce qu'on connaît là-bas ? Attendez encore vingt ans, alors vous pourrez parler. " Je lui dis que, néanmoins, il doit y avoir individuellement de bons Allemands. " Bons ? Pff !... Qui parle bonté ? Il doit y avoir aussi des streptocoques qui sont bons, individuellement. " Je réplique que la moitié de ses malheurs proviennent de ce qu'il établit de fausses analogies entre le monde de la médecine et celui des hommes.

  Céline se dit " pacifiste et patriote "... Je me demande comment il accorde les deux choses lorsqu'elles se trouvent en contradiction, comme cela se produit parfois. A propos des insultes dont il accablait les Juifs, il y a dix ans, il répète cent fois : " J'étais stupide, stupide, et j'avais tort. " Il me dit que l'expérience l'a détrompé. Quelle expérience ? Je n'ose pas insister... Je devine seulement avec horreur.
 [...] Je l'interroge sur la genèse de son antisémitisme : il me dit que dans la clinique où il avait travaillé autrefois, les communistes avaient d'abord essayé de le convertir du fait qu'il leur fallait quelqu'un pour écrire leurs slogans (Barbusse était trop vieux à l'époque) et parce qu'ils pensaient, après le succès fabuleux du Voyage (salué à la fois par Léon Daudet et la Pravda de Moscou) qu'il ferait un bon propagandiste. Mais après le récit désabusé de son voyage en Russie, Mea culpa, les communistes l'avaient pris positivement en haine et avaient tenté de le déloger de la clinique. A cette fin, ils avaient installé à tous les postes disponibles de cet établissement des docteurs communistes qui tous étaient des Juifs, semblait-il ; non seulement des Juifs français, mais russes et polonais. " Alors je me suis dit : je vais donner une raclée aux Juifs. Mais j'étais stupide. Ce n'était pas raisonnable du tout. "

 [...] Les Allemands, me dit Céline, ont entendu par antisémitisme le massacre des Juifs. Mais ce n'était pas du tout ainsi qu'il le comprenait, lui. Il avait voulu essayer d'élever les Aryens au niveau des Juifs, de les rendre " aussi fins " que les Juifs, et de leur permettre ainsi de mieux rivaliser avec eux. Il n'avait pas voulu qu'on tue les Juifs... et le massacre des Juifs n'était qu'un nouvel exemple de la traîtrise, de la stupidité et de la brutalité allemandes. 
  A la guerre le meurtre est de règle. Céline a connu lui-même le bombardement de Dresde où 75 000 personnes furent tués. Il s'était assis sur des cadavres dans les gares allemandes où il faisait tellement noir qu'on pouvait à peine distinguer les morts des vivants. Si les Juifs sont innocents, des centres urbains comme Dresde et Berlin le sont également.

 [...] Jamais je n'avais senti à ce point que Céline était un poète lyrique qui n'avait jamais été capable, en fin de compte, que de peindre un seul caractère : le sien. Cependant, il avait voulu faire plus, varier son répertoire que le recours aux procédés limitait fatalement. Dans le Voyage il ne se peint ni meilleur ni pire qu'il n'est vraiment et c'est pourquoi le livre en question, que le public a si bien accueilli, nous offre en exemple de la plus grande fidélité au réel dont Céline soit capable. Mort à crédit est déjà un peu fabriqué ; il s'y peint un peu plus mauvais et un peu plus bête qu'il n'est réellement. Il y a des passages dans ce livre qui sonnent faux. Les suivants, Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres, Les Beaux draps et jusque certains passages de Guignol's band qui rappellent le Voyage, ont tous été encore plus délibérément truqués et présentent un caractère artificiel, bestial et nazi de Ferdinand.
  Céline souffre maintenant de cette image fabriquée de toutes pièces. Dans le Voyage, après tout, le lecteur délicat devine, sous les apparences, la sensibilité et la moralité de Ferdinand. Mais Céline, doutant de l'effet de son portrait véritable et s'imaginant que les gens n'aimaient en lui que la sexualité, les fanfaronnades, la lâcheté et la laideur " en a remis " pour les contenter.

  Il a dissimulé assidûment, et avec succès, le meilleur de lui-même ; il a exploité, exhibé, affiché le pire. Cela ne correspondait pas à son caractère - sinon il aurait péri à la fin de la guerre, de ses propres mains ou de celles d'autrui. Il est vivant, il veut recouvrer la santé; mais sans savoir comment, et je ne suis pas assez fort pour le lui dire.
 Je demande à Céline s'il blâme les Juifs d'avoir entraîné la France dans la guerre. Il répond par la négative, puis rectifie : les Juifs ont eu leur part de responsabilités, mais elle n'est pas plus grande que celle d'Hitler. Céline a évolué depuis 1938. Il déclarait alors qu'Hitler était l'ami des ouvriers, qu'il aidait à sauver la paix de l'Europe, etc., etc.

 30 juillet. - Céline est aussi bourré de mensonges qu'un furoncle de pus. L'inciser brusquement risquerait de le tuer du même coup... ou lui donnerait la possibilité de guérir. Mais il faudrait au chirurgien qui entreprendrait cette dangereuse et délicate opération des nerfs plus solides que les miens. Quel fol donquichottisme m'a fait venir au Danemark !
  Céline est affligé d'autant de prévention, d'ignorance et de vanité que cette parente à moi qui s'inquiète dès qu'elle apprend que quelqu'un est tombé d'un toit ou s'est fait écrasé par un camion : " C'était un Juif ? " Il est tout à fait primitif et ne sait (ou ne veut, ce qui revient au même) lutter contre mes arguments. Dans la discussion, il fait de n'importe quel mot une arme, qu'il manie avec une violence mortelle. Hier, il m'a dit grossièrement : " Vous ne savez rien. Ecoutez et apprenez. Est-ce vous qui avez écrit des livres, ou moi ? Moi, j'ai une grosse tête, vous une petite. Vous pourrez me comprendre dans trois ou quatre ans, mais en attendant, bouclez-la ! "
 
 
Il méprise absolument les gens qui l'aident et qui l'admirent, P..., M..., G... mais surtout M..., parce qu'il est le plus proche et qu'il l'a le plus aidé. Me retrouvant après un déjeuner offert par M... : " Quatre années à Washington, me dit Céline, ne seraient rien, comparées à toute la diplomatie que j'ai dû déployer durant ces quatre dernières années ". Puis il se tourne vers Lucette et ajoute : " Autrefois M... me disait trois fois par jour combien il aimait les Juifs ; mais je l'ai guéri de cette habitude. "

  Lucette s'emporte à deux reprises contre lui, ce que je ne lui avais jamais vu faire encore. La première fois, comme il jette par mégarde du café en faisant la vaisselle avec ses gants de caoutchouc noir, elle entre en fureur et le traite de fou. Ensuite, parce qu'il l'empêche de prendre une de mes cigarettes en lui disant qu'elle a trop fumé et que cela la fait tousser toute la nuit, elle s'énerve et gémit comme une enfant privé de dessert, mais elle obéit.
  Céline est une vipère et il est destiné à connaître finalement le sort de la vipère, tel que le raconte Esope. Einstein disait de Marie Curie qu'elle était, à sa connaissance, la seule personne que la célébrité n'eût pas corrompue. Ce n'est pas Céline qui le ferait changer d'opinion.

  J'avais été déjà indisposé contre Céline peu avant de quitter Paris, en lisant dans une lettre qu'il avait envoyée à son ami, le peintre M..., qu'il se réjouissait d'apprendre que son groupe d'amis de Paris m'avait " adopté ". J'avais regimbé contre ce mot : je n'étais pas un chien égaré. Et puis, il y a cet ancien livre de lui contre les Juifs. L'Ecole des cadavres, que j'ai trouvé sur les quais à Paris et que je relis à temps perdu. 
  Il me raconte son expérience de docteur à bord du paquebot Chella qui transportait des troupes pendant la dernière guerre. Le bateau avait été coulé par des torpilles et Céline cité pour acte de bravoure. A un moment donné, au cours d'une discussion sur l'antisémitisme, je me suis laissé gagner par l'émotion - comme lui, d'ailleurs, depuis le début. Il m'a arrêté net : " Allons ne parlez pas si haineusement. " Ce mot inattendu m'a aussitôt calmé.

  Il me dit qu'il a plus en commun avec un Juif ayant véritablement souffert à Buchenwald qu'avec tous ceux qui parlent en son nom sans avoir souffert eux-mêmes. Les hommes qui ont connu la souffrance n'ont pas besoin de se présenter. Ils se reconnaissent au premier coup d'œil. Au cours de la conversation il a dit, d'abord en français, puis en anglais : " L'Histoire ne repasse jamais le plat. " Je lui ai demandé de qui était le mot. De lui, m'a-t-il répondu.
 (Milton Hindus, L.-F. Céline tel que je l'ai vu, L'Herne, 1969).

 

 

 

 

   Lazare IGLESIS. Ce producteur et réalisateur a rencontré Céline avec le documentaire En français dans le texte, où il est interviewé par Louis Pauwels.

 Nous voici à Meudon devant un petit pavillon entouré par un jardin où courent et aboient rageusement des chiens bâtards. Au rez-de-chaussée, dans une cage sautille un perroquet aux sifflets moqueurs. C'est ici que travaille, vit et rêve Louis-Ferdinand Céline. On entend à travers le plafond les pas légers des danseuses qui suivent les cours de Lucie Almanzor, la compagne de l'écrivain. Et lui, Céline, le visage maigre éclairé par deux yeux clairs, vêtu d'un gilet de laine informe qui pend sur un pantalon trop large, ressemble à un clochard.

  Les avatars qu'il a subis après la guerre l'ont blessé mais, le plus souvent, il pose sur vous de grands yeux tristes et bons. Il redevient alors le médecin des pauvres de banlieue. Je l'ai accompagné passage Choiseul devant le magasin où jadis sa mère vendait de la dentelle, puis à Courbevoie pour filmer sa maison natale. En le voyant marcher devant moi, voûté, le pas traînant, je pense à Bardamu, son héros du Voyage qui nous disait : " On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable, on s'en aperçoit à la manière qu'on a prise d'aimer son malheur malgré soi. "

  A deux reprises, au cours de notre entretien, Céline s'allège le cœur d'un poids trop lourd de hargne envers ceux qui l'ont condamné après l'Occupation. Je sais que je couperai au montage ces moments de colère qui feraient scandale, inutilement. Dans ce reportage, nous n'avons pas à juger l'homme mais l'écrivain, en sachant cependant qu'on ne peut oublier l'antisémitisme manifeste de Bagatelles pour un massacre qui lui vaut l'opprobre légitime de ses contemporains. Voici un aperçu de ses propos énoncés dans un débit saccadé, parfois bégayant, et d'une voix nasillarde à l'accent parigot.

- Devenir écrivain ? Ah non ! Je n'y pensais pas du tout ! Je trouvais ridicule de passer son temps à baver des trucs. Et pourquoi celui-là plutôt que les autres ? Ça me paraissait d'une extraordinaire prétention. Non ! Moi j'avais la vocation de la médecine. Ça m'a fait longtemps plaisir de guérir un rhume de cerveau, de soigner une varicelle, de m'amuser avec une rougeole. Je trouvais ça très bien. J'étais " soigneur " de tempérament. La souffrance de l'homme me touchait. Je me disais : " S'il souffre, il va être encore plus méchant que d'habitude et il va se venger. Alors, vaut mieux qu'il se sente bien... "
  Moi, l'homme que j'aime, c'est le constructeur, et celui que je hais, le destructeur. De même, parmi les écrivains, seuls m'intéressent ceux qui ont un style, parce que les histoires, ce n'est pas ça qui manque ! Il y en a plein la rue, j'en vois partout des histoires, dans les commissariats, les correctionnelles, tout le monde a une histoire, mille histoires. Mais un style, c'est rare ! Il y en a un, deux ou trois par génération alors qu'il y a des milliers d'écrivains ! Ce sont de pauvres cafouilleux qui rampent dans des phrases. Ils répètent ce que l'autre a dit. Ce n'est pas intéressant... Mon cas est particulier : j'ai cessé d'être " écrivain " pour devenir chroniqueur, alors j'ai mis ma peau sur la table, parce que, n'oubliez pas une chose, la vraie inspiratrice, c'est la mort. Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n'êtes rien.

  Ce qui est gratuit sent le gratuit, pue le gratuit. Descartes disait : " Je n'ai pas plus de génie qu'un autre mais j'ai plus de méthode. " Ma méthode, c'est de prendre un objet et de le fignoler. Le malheur, c'est que les gens d'aujourd'hui veulent faire tout très vite. Alors, c'est un peu comme la chansonnette " Encore une autre ! Donne-nous encore une ! " Ça c'est de la connerie. Une affaire qui compte par minutes ne tiendra pas, alors qu'en vérité une nouveauté c'est l'affaire de cinq cents années ! Malheureusement, le monde moderne crève d'une gangrène : la publicité. Elle incite les gens à se satisfaire de choses immédiates. Moi, je vous avouerai que je n'ai pas eu beaucoup de joies dans ce monde ! Je ne suis pas un être de joie, je ne suis pas un passager... J'avoue que je serai content quand je mourrai. Mais de la mort la moins douloureuse, je ne suis pas assoiffé de souffrance... Si je devais mourir à l'instant ? Oh putain ! maintenant ce serait un soulagement ! Je pourrais même me tuer là, devant tout le monde, ça ferait bien devant la caméra...
 
   Autrefois, j'avais encore des illusions, des raisons de vivre, tandis qu'aujourd'hui !... Vous savez, pour ce qui concerne la tristesse ou les chagrins, alors là, minute, j'ai été servi ! J'en ai eu des quantités ! Pour ça, on m'a fait tout ce qu'il faut... je n'insiste pas, mais vraiment, j'ai tout eu !... Alors comment, après ça, peut-on croire en Dieu ? Moi, je ne crois pas. Non, je ne crois pas du tout. Je ne demanderais pas mieux mais non, non. Oh certainement, je suis mystique, mais Dieu ?... Il n'a pas l'air de s'intéresser aux choses qui m'intéressent... Non, ça non, vraiment non... Mystique, je le suis certainement. Alors je ne m'intéresse pas aux gens, je m'intéresse aux choses, et quand les gens disent du mal de moi, alors, là, je m'en fous énormément ! C'est comme quand on me demande ce que je pense de l'amour. Et bien, si on considère la vie comme une chose très amusante, ben, dame, évidemment ! En avant pour l' " amour " avec toute sa vulgarité ! Moi, je n'aime pas ce qui est commun, ce qui est vulgaire. Je veux dire qu'une prison est une chose distinguée parce que l'homme y souffre, tandis que la fête à Neu-Neu est une chose vulgaire parce que l'homme s'y réjouit. C'est ainsi de la condition humaine...

  Quoi ? Au moment de mourir, quel sera mon dernier mot ?... Eh bien ! Au revoir et merci ! Je ne vous veux aucun mal mais, mon Dieu, vous vous occupez bien de vous-même, alors, ça va. Moi, je m'en suis trop occupé... Au fond, j'ai manqué d'égoïsme... C'est assez rare. Le monde en est plein, n'est-ce pas ?
 
Et tandis que Louis-Ferdinand Céline reprend sa rêverie crépusculaire, au-dessus de son bureau, où il n'est jamais monté, les élèves de Lucette Almanzor dansent, dansent, dansent...
 (Lazare Iglésis, La Télévision miroir d'une époque, Témoignage d'un pionnier, Ed. du Club Zéro, 2002, in D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p.1038).

 

 

 

 

  Jacques IZOARD.

- Peux-tu nous raconter dans quelles circonstances tu as été amené à rencontrer Céline ? 
- C'est bizarre... Je suis sûr d'être allé le voir deux fois, mais les visites se confondent dans ma mémoire. C'était en 1959. J'avais vingt-trois ans. Je commençais ma carrière de professeur de français dans l'enseignement officiel, et je collaborais à deux revues de critique littéraire. La première était Lettres fondée par Jean Collette et imprimée à Herve (un village de la région liégeoise). La seconde était L'Essai, dirigée par Roger Gadeyne et à laquelle j'ai fait succéder, au début des années 1970, ma propre revue de poésie, Odradek.

- Tu as effectué deux interviews différentes de Céline pour ces publications ?

- Oui, en juin 1959 dans Lettres et, en novembre 1959, dans L'Essai. L'idée de rencontrer Céline m'avait été au départ soufflée par Jean Collette. En fait, comme il savait que je me rendais volontiers à Paris, il m'avait adressé une liste d'écrivains que je pourrais voir sur place... C'est ainsi que j'ai pu m'entretenir avec Mauriac, Supervielle, Mac Orlan, Jules Romains, Gabriel Marcel, etc.

- Que du beau linge, en général ! Que connaissais-tu de Céline quand tu es allé le voir ?

- Eh bien, pas grand-chose, je dois bien l'avouer. J'avais lu le Voyage et Mort à crédit, sans plus, même si j'avais été frappé par le style, comme beaucoup d'autres lecteurs. Tu sais, j'étais très jeune, je nouais mes premiers contacts dans le monde littéraire et, parfois, je me rendais au rendez-vous fixé sans même jamais avoir vu une photo de l'auteur que j'allais questionner !

- Ce qui a d'ailleurs donné lieu à une première scène cocasse avec Céline...

- Mais oui ! j'avais téléphoné, pour savoir s'il accepterait de me recevoir, et rendez-vous avait été convenu. Je me suis rendu à Meudon. Une grande plaque annonçait le " Docteur Destouches, médecine générale " et les cours de danse de Lucette. J'ai avisé, dans le parterre en face de la maison, un vieux monsieur qui arrachait des mauvaises herbes. Je lui ai demandé à parler à Louis-Ferdinand Céline, et il m'a répondu " C'est moi ! " de sa voix caverneuse. J'étais saisi car je ne m'attendais pas du tout à ce que ce soit ce personnage, pauvrement vêtu, avec une vieille écharpe ! Puis il m'a dit : " Attendez, je fais rentrer mes dogues ! ", et il a chassé les grands chiens qui l'accompagnaient.
  Il m'a ouvert, je l'ai suivi jusqu'au perron, et là, avant d'entrer, il m'a tendu un feuillet : " Lisez ça d'abord ! " Il s'agissait d'un texte de Baudelaire qui se terminait par ces mots : " Je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. " La douche froide pour le jeunot que j'étais ! Nous sommes entrés, il a dit à Lucette de nous laisser seuls, et la discussion a commencé.

- Le texte qui subsiste de votre dialogue traduit vraiment l'allure du phrasé célinien, sa spontanéité. Comment as-tu travaillé ?
- Je n'avais pas d'enregistreur, pas même un appareil photo ! J'étais impressionné, un peu perdu, mais en même temps fasciné par le personnage. Alors, j'ai gratté, gratté chaque mot sur mon carnet, pour ne rien rater ! J'ai amorcé très traditionnellement par le questionnaire de Proust, dans la première interview. Dans la seconde, je l'ai plutôt interrogé sur la littérature, les écrivains contemporains...
  Les réponses fusaient, éruptives, comme à ce moment, désopilant, où je lui ai demandé son avis sur Sagan. Il l'a expédiée en deux coups de cuiller à pot : " Elle n'a pas de cuisses. Regardez donc son anatomie ! Médicalement parlant, ça fait du cinq sur vingt ! "

- Il y a en effet des jugements très radicaux, voire " nihilistes " de Céline, sur l'homme et sur l'époque en général, dans les propos que tu as consignés. Comment l'as-tu trouvé, lui, humainement s'entend ?

- Très sympathique, en fait, et aimable. Mais on sentait qu'une amertume de fond le travaillait. Il n'était pas du tout inscrit dans un " rôle ", comme on a tendance à le croire. Il m'est apparu comme très naturel, tel qu'en lui-même, et je crois d'ailleurs qu'il n'avait aucun intérêt à prendre la pose face à un journaliste débutant tel que moi...

- A-t-il refusé à un moment de répondre à certaines questions ?
- Non, mais il y a quelques bribes que je n'ai pas reproduites. Par exemple, il insistait très fort sur l'importance du style. D'un geste, il désignait de gros volumes empilés contre le mur, pour dire d'un ton désabusé " Les idées ? Elles sont dans les dicos, les idées ! "
  A un autre moment, je lui ai très naïvement proposé de venir faire une conférence à Liège. Là, il a eu l'air ahuri et m'a rétorqué : Vous voulez qu'on m'assassine, ou quoi ? " Il a aussi refusé de me dédicacer un de ses ouvrages, ce qui, d'après ce que j'ai appris par la suite, n'était pourtant pas dans ses habitudes. Mais il m'a donné un petit bout de papier, sur lequel il a apposé sa signature, d'un air bougon.

- Tu as rencontré nombre d'auteurs importants à l'époque et par la suite. Y a-t-il quelque chose de spécifique au contact de Céline, que tu n'as pas été amené à trouver chez les autres écrivains ?
- Je crois que ce que j'ai le plus apprécié, c'est que ce n'était pas tiède avec lui, comme cela peut l'être souvent avec certains auteurs beaucoup plus imbus de leur personnalité. J'ai le souvenir de Mauriac, qui m'a reçu nonchalamment, à moitié allongé sur un sofa, et qui balayait l'air de sa main en disant : " Dans ma vie, j'ai tout eu... "
  Avec Céline c'était très intense. Ce qui m'a frappé, c'est que les entretiens ont duré environ une heure chacun, et qu'il était toujours animé du même mordant ! En plus, physiquement, il m'a semblé en forme, ses propos n'en apparaissaient que plus énergiques. Il y avait une force de conviction peu commune en lui, et beaucoup de contrastes au niveau des sentiments qu'il faisait passer. C'est un personnage qui m'a marqué, au point que je dois bien reconnaître que ma deuxième visite était plus motivée par un intérêt personnel envers lui que par la simple perspective de lui soutirer des réponses.

- As-tu continué à t'intéresser à son œuvre ? Qu'en retires-tu ?
- Oui, je l'ai plus lu par la suite, et je m'intéresse à tout ce qui le concerne dans la presse, lorsqu'il y a une publication à son sujet. Finalement, je pense que c'est plus une haine générale de l'humanité qu'il éprouvait. On le voit jusque dans la lecture de ses pamphlets : il était antisémite, mais il n'aimait pas non plus les nazis pour la cause !
  C'était, à mon sens, un immense misanthrope, mais assez touchant à sa manière.
 (Propos recueillis par F. Saenen, 13 juin 2008, L'homme qui a vu l'homme, BC n°300, sept. 2008).

 

 

 

 

        Visite « pèlerinage » de Marc LAUDELOUT à Meudon, août 1978.  

  Débarquant du train Bruxelles-Paris, je me rendis à Montparnasse afin d’y prendre le train de banlieue pour Meudon. En mémoire le mot de Céline à Lucien Combelle : « Dix minutes de dur… On descend à Bellevue… » C’est là qu’au milieu de la matinée je descendis à mon tour, me rendant ensuite à pied route des Gardes. Quelque peu embarrassé par les aboiements des nombreux chiens que ma présence immobile suscitait devant la grille, je me plaisais à rêver d’une entrevue avec la gardienne des lieux. Sans doute m’y étais-je mal pris et aurais-je dû prier François Gibault de m’accompagner chez Lucette.

  Je m’apprêtais à partir lorsqu’elle arriva, vêtue d’un peignoir, pour relever sa boîte aux lettres. Impossible de ne pas la reconnaître : ce grand front, ce turban, cette allure… Je la saluai et me présentai. « Voulez-vous prendre une tasse de thé ? » Bingo ! Seule ma jeunesse, n’en doutons pas, fit office de sésame.
« C’est pour la jeunesse que Céline écrivait parce qu’il savait bien n’avoir plus rien à attendre de ses contemporains qui ne l’avaient pas compris », me dira-t-elle ce jour-là.
 
 
On imagine l’émotion qui était la mienne. Lucette n’était pas alors la dame très âgée qu’elle est devenue. Elle avait soixante-sept ans, l’âge de Céline lorsque la canicule le terrassa. Une vingtaine d’années auparavant, le personnage qui venait d’achever Mort à crédit n’avait rien de commun, on l’oublie parfois, avec le misanthrope dépenaillé de Meudon : « Un Gatsby nonchalant, habillé avec soin, décontracté, d’une beauté incroyable. »
  Alors même que j’avais en quelque sorte forcé sa porte, je fus touché par l’accueil de Lucette. C’est avec la plus grande gentillesse qu’elle reçut ce jour-là le parfait inconnu que j’étais. Nulle surprise à la réflexion , je connaissais par cœur le panégyrique célinien : « Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour. »
 
Avisant mon appareil photographique, Lucette me dit : « Dommage qu’il n’y ait pas grand-chose à voir. » Comprenait-elle que le seul fait de me retrouver dans cette maison, en sa compagnie, était déjà pour moi extraordinaire ? Après m’avoir montré l’endroit où Céline travaillait – « Je l’ai vu écrire en transe, dans un état second. » -, elle évoqua quelques souvenirs, dont ce journaliste (à qui on doit tout de même l’un des trois seuls entretiens filmés avec Céline) qui prenait pour argent comptant les énormités que Céline lui assénait.
 
 […] A un journaliste qui lui demandait si elle s’était parfois ennuyée avec Céline, elle se récria : « Je m’ennuie beaucoup maintenant ! » Pourtant ce ne fut pas toujours un chemin de roses. Il est commun de dire qu’elle épousa son destin, jusque dans les épreuves de l’exil. Deux photographies, où elle figure aux côtés de Céline, témoignent de la période directement antérieure : l’une prise en mai 1941 (inauguration de l’institut des Questions juives) et l’autre en février 1942 (meeting de Jacques Doriot au Vel’ d’Hiv). Que pensait-elle dans ces moments-là ? « Tu envoies un pavé qui va te retomber sur la tête ! », lui aurait-elle dit avant la parution de Bagatelles
  
  Tout ceci appartient au passé, nécessairement qualifié de « sulfureux » aujourd’hui. Au début des années 1980, Lucette a demandé, par voie de justice, la saisie et la destruction des éditions italiennes des pamphlets, ce qui lui valut d’être appelée « la veuve Pilon » par Libération. Depuis elle n’a autorisé que la publication de Mea culpa, des lettres écrites pendant l’Occupation et de la préface de L’Ecole des cadavres. Ce choix lui appartient.
 
   Durant toute sa vie, elle s’est intéressée à la danse, pas à la politique. On lui a parfois conseillé de ne pas aborder ce sujet à haute tension. Sans doute était-ce plus opportun. « Pendant la guerre Céline a été neutre. Il n’avait pas de contact avec l’occupant. Il n’a rien écrit pendant ces années-là. » Il m’eut été trop facile de la contredire sur ces trois points précis. « Il fallait le deviner, les paroles étaient inutiles et superflues avec lui » ajouta-t-elle. Plus prosaïquement, je me souviens qu’à un moment elle a évoqué les difficultés que Céline éprouvait à cause de son bras droit suite à sa blessure de guerre. Très pudique, il n’expliquait rien et tendait la main gauche pour saluer les visiteurs. « Les gens étaient souvent offusqués, prenant cela pour du mépris. »    
  
   
Au cours de notre conversation, je relevai aussi l’hommage appuyé à la dédicataire de Voyage au bout de la nuit : « Elizabeth a très bien compris qui était Céline. » Par la suite, elle la jugera plus sévèrement, j’en ignore la raison. J’avais aussi noté la manière franche avec laquelle elle décernait les bons ou mauvais points aux amis de Céline. Jugements acerbes pour la plupart d’entre eux, hormis à l’égard de Marcel Aymé, le fidèle des fidèles. Mais Albert Paraz ? « Vulgaire, homme à femmes obsédé par le sexe. Céline avait pitié de lui en raison de sa grave maladie. » Au sujet de Robert Poulet, elle faisait sien le jugement de Céline, après la publication des Entretiens familiers : « Il n’a rien compris ! » Propos louangeurs en revanche sur Nicole Debrie, « mystique comme l’était Céline », et sur Jean-Marie Turpin (qui n’avait pas encore écrit Le Chevalier Céline), « un réel don d’écrivain ». D’Henri Mahé, elle retenait seulement qu’il avait publié la correspondance de Céline sans son autorisation. Je n’osai lui rappeler cette phrase, tirée d’une lettre de Céline d’ailleurs produite au cours du procès : « Publie mes lettres si tu veux, mais après ma mort qui ne saurait tarder. » Mais je n’ignorais pas qu’elle considérait cette lettre comme un faux. Sur Erika Ostrovsky, Lucette ne ménagea pas ses mots : « Elle a surtout rassemblé des ragots. » Et d’évoquer les nombreux entretiens étalés sur quatre ans auxquels elle la soumettait : « C’était éreintant. » L’auteur en aurait voulu à Lucette, la rendant responsable du refus de Gallimard d’éditer cette première tentative biographique.
   
     Nous avons ainsi devisé pendant une heure. Le sommet de l’œuvre célinienne selon elle ? « Nord, sans hésiter. » Ses lectures ? « Des polars. » Et d’évoquer dans la foulée tel célinien se piquant de littérature : « Il doit se chatouiller pour ressentir quelque chose. » Où l’on voit que les jugements décapants n’étaient pas l’apanage de son illustre mari.
    Vint le moment de prendre congé. « Revenez me voir », me dit-elle très gentiment. C’est ce que je fis au printemps suivant, en compagnie de mon vieil ami Pierre Dubois, heureux détenteur des épreuves de Scandale aux abysses resté sur le marbre en juin 1944. Je n’ai pas noté ce qu’elle me dit ce jour-là. En revanche je garde parfaitement en mémoire la joie de ce célinien de la première heure. Nul doute qu’il s’en souvient également.
  (Madame Céline Routes des Gardes, avril 2012).
    

 

 

 


 

 Visite de Pierre-Jean LAUNAY journaliste à Paris-Soir au dispensaire – Premier journaliste à le surprendre… (10 novembre 1932).

  Lorsqu’un auteur se cache aussi soigneusement que Louis-Ferdinand Céline, l’interview devient du sport. Pour arriver d’abord à connaître le vrai nom de cet écrivain, son adresse (à laquelle il n’est d’ailleurs jamais) et pour enfin le surprendre en pleine occupation il m’a fallu employer des ruses de Sioux.
 
  Je craignais d’un tel homme une grande désillusion. Qu’allait être ce révolté qui, au cours de 600 pages, nous étale les pires misères de notre société ? Il est heureusement l’homme de son livre.
 - Puisque vous m’avez déniché, je n’ai pas la cruauté de vous renvoyer, tant pis. Mais vous êtes le premier journaliste qui me surprenne et vous serez le dernier, demain je pars.
 
   Alors j’ai dû engager ma parole de ne rien révéler de la personnalité de Céline, et je le regrette.
 - Qu’importe mon livre ? Ce n’est pas de la littérature. Alors ? C’est de la vie, la vie telle qu’elle se présente. La misère humaine me bouleverse, qu’elle soit physique ou morale. Elle a toujours existé, d’accord ; mais dans le temps on l’offrait à un Dieu, n’importe lequel. Aujourd’hui, dans le monde, il y a des millions de miséreux, et leur détresse ne va plus nulle part. Notre époque, d’ailleurs, est une époque de misère sans art, c’est pitoyable. L’homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C’est ça mon livre.
  
    Et Céline me dépeint longtemps certaines des misères et des lâchetés dont il est le spectateur quotidien, mais une question m’obsède, car à son nom j’associe ceux de Vallès et de Léon Bloy.
 - Pourquoi avez-vous écrit Voyage au bout de la nuit dans une langue si volontairement faubourienne ?
 - Volontairement ! Vous aussi ? C’est faux, j’ai écrit comme je parle. Cette langue est mon instrument. Vous n’empêcherez pas un grand musicien de jouer du cornet à piston. Eh bien ! je joue du cornet à piston. Et puis je suis du peuple, du vrai… J’ai fait toutes mes études  secondaires, et les deux premières années de mes études supérieures en étant livreur chez un épicier.
  « Les mots sont morts, dix sur douze sont inertes. Avec ça, on fait plus mort que la mort. »
  « Et puis, la littérature importe peu à côté de la misère dont on étouffe. Ils se détestent tous… S’ils savaient s’aimer ! 
»
 Les yeux de Céline expriment une telle tristesse que je n’ai pas voulu lui en demander plus.
 
   Sur le seuil il me recommande à nouveau :
 - Laissez-moi dans l’ombre. Ma mère même ne sait pas que j’ai écrit ce livre, ça ne se fait pas dans la famille.
     (Cahiers Céline I, Gallimard, 1976).  

 

 

 

 

   Hervé LE BOTERF, " L.F. Céline : Je fais de la Télé pour vendre mes livres ", Télémagazine n°190, 14-20 juin 1959.

  Dans son petit pavillon de Meudon, le romancier " maudit ", Louis-Ferdinand Céline, poursuit, avec une sage lenteur, la rédaction de Nord, cette chronique de l'Allemagne en déroute et de la Prusse démantelée qui fera suite à son recueil de souvenirs D'un château l'autre.
  Sans illusion sur le succès que connaîtra sa nouvelle œuvre, l'auteur du Voyage au bout de la nuit fait, à sa façon, le procès de la littérature française contemporaine.
- Le roman ne rime plus à rien car il n'apprend plus rien. Du temps de Flaubert, on pouvait encore apprendre à être cocu en lisant Madame Bovary !... Aujourd'hui la radio et la télévision se préoccupent d'instruire le populo et il ne reste plus qu'un million de têtards qui exigent que les romans ressemblent à leur journal habituel. Ce qu'ils veulent, c'est être informés... On achète Sagan ou le Goncourt chez la mercière... mais ne leur parlez surtout pas de " style ". Ça, ils n'en veulent à aucun prix... Tant pis pour moi qui suis avant tout un " styliste ".
  
Cette fameuse Télévision consterne d'ailleurs Céline :
-
Après l'alcool et le tabac, c'est le coup de buis final ! Maintenant, on fait des repas à la TV. Parole ! Vos potes vous disent : " Venez donc casser la croûte à la maison, vous verrez Aznavour ! " Et tout en buvant et en mangeant on regarde le spectacle... parce que le poste est obligatoirement placé devant la table de la salle à manger... Maintenant le mal est fait. D'ailleurs vous ne pouvez pas lutter contre Aznavour : il a la midinette pour lui !

 (...) Céline aime profondément son sol. Il n'est que de l'écouter vanter le seul pays au monde où il fait encore bon vivre :
- Il y a tout ce qu'il faut en France. C'est un véritable paradis. Tenez, en Bretagne, par exemple, les choux-fleurs et les artichauts poussent à volonté, sans qu'on ait besoin de les arroser. Un climat comme le nôtre, vous n'en trouvez nulle part ailleurs. Au nord de nos frontières, il fait froid ; au sud, il fait chaud ; à l'est, on est obligé de passer des bottes pour lutter
contre la pluie. Les Romains, eux, l'avaient si bien compris qu'ils n'ont pas hésité à envahir la Gaule avec Jules César pour se sentir enfin au frais.
 
 Ce qui l'afflige, en revanche, c'est la désaffection du Français pour tout ce qui est français.
- Tenez, dit-il, j'ai connu autrefois un curé à Clichy-la-Garenne qui avait décidé de dire sa messe en français sous prétexte que ses paroissiens ne comprenaient pas le latin. On l'a déplacé, bien sûr, mais son truc n'avait pas pris... On m'a expliqué que c'était parce que les gars manquaient de foi. Le Français bouffe trop... Il va en crever. La décadence s'est installée dans les mœurs, fort agréablement...
  C'est Bizance-sur-Sèvres. Il n'y a plus qu'à attendre, le temps qu'il faudra, car tout se passera très gentiment. Je dirais même " biologiquement ", car le sang jaune et le sang noir sont actuellement dominants. Le blanc n'est plus qu'un fond de teint... Il ne faudrait pas oublier qu'il y a des milliards de Chinois et de Russes qui crèvent de faim. Un jour ou l'autre, on va leur faire miroiter un nouveau dessin de Breughel représentant la Terre promise... Et vous allez les voir arriver en rangs serrés avec leur parapluie, leur cuiller, leur cure-dent et leur verre à boire... Un raz de marée sur la Dordogne ! Un petit stage touristique à Bercy et une incursion dans les Charentes ! Tous, les Tartares, les Kirghiz, en bikini, déjà gagnés par les charmes de notre existence ! " On vient pas pour vous tuer, diront-ils... mais pour bouffer... " Au bout d'un mois de ce régime, d'ailleurs, ils seront bons à ramasser à la petite cuiller !...

  La perspective d'une guerre ne lui semble pas pensable :
- Les tuer ? Mais ils s'en moquent. Il naît un Chinois par seconde... La bombe atomique ? Un coup de canon de 75, pour eux... Ils sont trop nombreux. Il n'y a même plus l'espoir de la peste ou d'une épidémie. On leur a apporté l'hygiène ! Les cavaliers de l'Apocalypse peuvent rentrer à l'écurie. Reste peut-être le cancer... mais le fléau semble déjà menacé !
  Tout ce que je demande, maintenant, c'est qu'on me laisse faire mon petit boulot d'écrivain, bien tranquille. Enfin le
Voyage et Mort à crédit vont être publiés dans la collection de la Pléiade, je mentionnerai sur mes cartes de visite " édité à la Pléiade ", de la même façon qu'Alphonse Allais faisait suivre son nom de la mention " abonné au gaz ".
 
 Le soleil va se coucher. Céline observe, une dernière fois, ses fleurs avant de regagner son bureau et soupire :
- Oui, la France est un merveilleux pays de vacances.

 

 

 

 

    René MASSIN.

  Rencontre avec Céline.
 La scène se passe à Copenhague, en octobre 1947.
 En Suède, on m'avait dit : " Il habite chez un peintre nommé Jensen. " Jensen, c'est un nom connu à Copenhague : il y a plusieurs milliers de Jensen dans l'annuaire du téléphone. J'ai dû m'adresser en " haut lieu ". On m'a donné une adresse.
  La concierge n'est pas chez elle. Elle n'est pas dans la cour, ni dans l'escalier. Les gosses de la concierge ne savent pas. Je fais tous les étages. Finalement, au cinquième, sous le toit, une porte et une plaque : " Maler Henning Jensen ".
 " Non, M. Jensen est sorti... Céline ? C'est moi que vous voulez voir ? Entrez donc. "

  Je me trouve soudain entre les murs mansardés d'une piaule de " quartier ". Lucarne, divan, lit de camp, table (papiers et feuilles volantes), poêle de fortune (d'infortune), tapis poil de chèvre, toiles sans cadre aux murs et dans les coins entassés. A côté, une pièce minuscule, grise : assiettes sales, réchaud à l'alcool, papiers gras, bouteilles vides, tout ça à même le pavé. C'est classique.
  Devant moi un homme sans âge, le type solide, costaud, resté relativement jeune jusqu'à cinquante et quelques et qui s'est mis tout d'un coup à vieillir trois fois plus vite. Il agite des bras longs qu'il replie soudain sur lui avec des instincts de parapluie. La tête du toubib à qui des malades ont fait passer plusieurs nuits blanches. Celle de Bardamu de Voyage, quand il courait après ses honoraires, dans les rues de La Garenne-Rancy. Cheveux noirs, mal entretenus, yeux bleus chavirant sur une face jaunie, essuie une paire de besicles monture aluminium.  
  J'ai envie de dire : " Alors vous êtes Céline ? " C'est lui qui demande : " Alors, vous êtes français ? Qu'est-ce que vous faites à Copenhague ? "

  Céline parle comme un livre de Céline. Sa conversation est un monologue. Un monologue d'une logorrhée inépuisable. " Figurez-vous qu'on m'a remis en liberté. Autrement dit, depuis six mois, je suis prisonnier sur parole. Pourquoi je ne rentre pas en France ? Moi, je veux bien. Mais on me l'a déconseillé. Qu'est-ce que vous en pensez ? Ça ne fait rien : quelle gloire ! Je suis le seul, parmi tous ceux que vous appelez les " sales collabos ", qui ait choisi le Danemark. Vous avez beau chercher dans l'Histoire, dans l'histoire de France s'entend, puisqu'il n'y a que celle-là, vous ne trouverez pas beaucoup de gens qui se soient réfugiés ici. Il y a bien les huguenots. Et puis plus tard, un certain Richelieu des Entrayes (?), des petits nobles, quoi - qui serraient les fesses devant les colères royales ou des ferveurs républicaines... "

  Je ne sais si Céline a particulièrement étudié la question des réfugiés politiques au Danemark, ou s'il est tout simplement calé en histoire (de France). Mais je dois dire qu'il est à peu près imbattable là-dessus. De son interminable digression, j'ai été obligé de le ramener discrètement à Céline, écrivain français, auteur du Voyage-au-bout-de-la-nuit-pour-beaucoup-de-gens, et d'autres choses aussi.  
  " Vous ne la connaissez pas, mon histoire ? Ce qu'on a pu écrire de conneries sur mon compte ! Tous, à qui mieux mieux. Et vas-y pour le traître Céline, le néfaste Céline, l'apologiste de la lâcheté... Haineux, aigres-doux, vendus et revendus, volés, ramassés... C'était à qui gueulerait le plus fort. Tous des braves. Ils voulaient ma peau. Pour quoi en foutre, bon Dieu ?...
  " Ceux d'hier partis, pendus, dispersés, encavés, vous en avez d'autres, les mêmes. A Sigmaringen, fallait voir ça. Quelle pagaïe ! Des rats, des messieurs, des ambassadeurs, des pauvres types, et moi avec. Il y en a bien qui ont trouvé le moyen de retourner dans l'autre camp - celui à la mode... Parfaitement : un ambassadeur. Autrefois, il était à Vichy. Aujourd'hui - l'année dernière - il m'a emmerdé à Copenhague. Vive la France : il a fait un rapport contre moi devant la justice danoise. De quoi se mêle-t-il ? Et si j'en faisais un contre lui ?

  " Vous voyez : à leur goût, je n'ai pas été assez dégueulasse. Pour que tout se soit arrangé, il leur eût fallu un beau criminel de guerre. Parfait, sans retouches. Là, on m'aurait réexpédié en France, en port dû. Mais non, ça ne colle pas : je suis seulement un " collaborateur ". Je suis étiqueté. Mais c'est pas suffisant pour qu'on ne veuille plus de moi ici.
  [...] Et puis, parce que je ne suis pas sémite ou philosémite, je suis un vendu et un traître. Je l'ai dit à quelqu'un et je vous le répète : les Juifs devraient m'élever une statue pour le mal que je ne leur ai pas fait et que j'aurais pu leur faire. Est-ce que j'ai jamais dénoncé ou tué personne ? Mais entre nous, vous ne trouvez pas que plus d'un de nos écrivains actuels doit une fière chandelle à M. Hitler ?... A propos, une agence de presse prétendait ces jours-ci que Hitler se serait réfugié au Danemark. De là à conclure que c'est un petit copain à moi... Ça vous fait rire ? On se dit : " Céline, il est capable de tout, ce coco-là !... "
 
  Heureusement que je suis là, au fond, pour amuser la galerie. Car tout ça, ça l'amuse. Et puis je fais vivre les échotiers. Ils trouvent des trucs drôles pour faire rire les gens : " Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ", etc. Jusqu'au Deuxième Bureau qui m'a fait demander un jour si je  voulais lui communiquer l'adresse de Déat. Hein ? Et moi qui ai toujours soutenu que Hitler, pour faire la guerre, était payé par les Juifs. Pas les petits Juifs, bien sûr, pas par ce grand ramassis de miteux dans mon genre - non, par les autres, nos Maîtres, avec une majuscule. Enfin, là-dedans, si je comprends bien, je suis le seul patriote. C'est tout démontré : j'en crève aujourd'hui.
 " Vous voulez savoir comment je vis ? Mes droits d'auteur ? Comme vous dites ! Ah oui : je suis mutilé de guerre à soixante-quinze pour cent. Encore une chance. Je ne connais personne à Copenhague. Que ce brave type de peintre. Il y a bien un professeur d'université en Amérique qui ne m'oublie pas trop souvent. Des éditeurs américains m'ont fait des propositions. Ils m'emmerdent. Je veux me faire imprimer en français. Si je travaille ? Heureusement ! Je n'ai que ça à faire.

 " Dites-donc, si je comprends bien, il n'y a plus d'écrivains en France ? Est-ce qu'on les a tous fusillés ? D'accord avec vous : au temps des Allemands, il y avait des petits arrivistes genre Rebatet. Mais aujourd'hui vous en avez d'autres qui les valent bien. Sartre ? vous êtes sûr que ce n'est pas un sémite [sic] ? Un livre sur la question juive ? C'est bien ce que je vous disais ! J'en vois bien quelques-uns, comme Prévert, qui ne soient pas torturés à chaque coin de page par la marotte de la civilisation. Ou par le petit idéal universel, politique, existentialiste, je ne sais quoi. Après tout, s'ils puent les hommes, c'est bien fait pour nous. Fallait s'en occuper davantage. "

  Un chat m'a frôlé la jambe. Je ne l'avais pas remarqué, ce chat.
 " Le chat de Le Vigan. Je l'ai ramené ici dans une couverture ?  Il m'a suivi partout comme un chien. "
 Un silence. Céline se prend la tête, regard perdu.
 " Je suis un con. "
 Puis il recommence : il est question de Claudel et d'Aragon, de Thorez et de De Gaulle, de Mauriac et d'Abetz.
  Tout ce monde patauge bientôt dans une effroyable dysenterie. Céline crache la vie. Vomit la terre entière. Je suis parti avant la fin du monologue. Je lui ai tout de même souhaité bon courage.
  Je dis cela à tout le monde, depuis quelque temps.

  Post-scriptum
     " Louis-Ferdinand Céline est à Copenhague, où d'abord il fut emprisonné, puis soigné dans un hôpital. Sans argent, misérable, en proie aux malédictions de ses contemporains autant qu'aux siennes propres, que lui suggère un esprit maladivement excessif, l'auteur du Voyage au bout de la nuit voudrait qu'on lui permît de revenir en France. Mais on sait quelle terrible accusation l'y attend.
   Il y a quelques semaines, Céline écrivait à Combat une lettre que ce journal a publiée. On a vu là sa première manifestation publique depuis sa mise en liberté par les autorités nordiques. En imprimant aujourd'hui le récit d'une entrevue qu'il eut avec un reporter français, La Rue ne prétend point plaider pour un homme dont le sort dépend de la justice. Simplement elle veut dépeindre un aspect de l'aventure vécue par un écrivain dont le talent, les défauts et les erreurs politiques se disputent encore les sentiments de nombreux lecteurs. "

  Ce commentaire du journal dans lequel parut mon interview, en novembre 1947 (1), et qui avait été rédigé, bien à mon insu, par Michel Hincker, est ce que Céline appela, dans une des lettres qu'il m'écrivit ensuite, une " petite merde post-scriptale ". J'avais rencontré Céline le 13 octobre, jour de mon anniversaire, et j'avais passé environ trois heures avec lui. A la fin, j'avais pris Bébert sur mes genoux. Un détail qui ne manque pas de rendre jaloux Frédéric Vitoux, qui lui a consacré un livre.
 (Robert Massin, Journal en désordre 1945-1995, Robert Laffont, 1996).

 
(1) Robert Massin, Rencontre avec Céline, La Rue, n° 12, novembre 1947.

 

 

 

 

 

    Visite d'Armin MOHLER.

  Ancien secrétaire d'Ernst Jünger et théoricien de la " Révolution conservatrice ", est décédé ce 4 juillet 2003. En hommage à cette grande figure, nous reproduisons la relation de sa visite à Céline, en novembre 1956.
  Ce texte a été publié au moment du décès de l'écrivain.

  (...) En l'année 1932, l'irruption de Céline dans le jardin de la littérature, si bien entretenu par l'Académie française et par la Sorbonne, constitue en vérité le dernier grand évènement des lettres françaises (et non pas de la littérature).
  Son premier roman venait de paraître à l'époque, Voyage au bout de la nuit (le titre est repris d'une chanson sur la bataille de la Bérésina que chantaient les soldats suisses qui avaient accompagné Napoléon en Russie). Céline y introduit non seulement l'argot, mais la langue telle qu'elle est réellement parlée, vécue, haletante, ce qui a insufflé une vigueur nouvelle aux lettres de son pays.

  (...) Nous sommes à la lisière de Meudon, dans un triste paysage de banlieue, une banlieue faite de brics et de brocs : des rues dont la construction a commencé, des jardins entamés, des maisons plantées là dans un style inadéquat. La maison qui se trouve à l'arrière du jardin est construite en style classique, mais la pauvreté et la solitude semblent s'y être insinuées.
 Quelqu'un a fait signe après notre coup de sonnette, nous pénétrons dans le jardin et nous nous dirigeons vers la maison. Le chemin, assez long, qui y mène, longe les cages de dogues danois et de chiens loups dont s'entoure le misanthrope Céline ; les chiens exhibent leurs mâchoires derrière un treillis de fer, puis derrière une porte de verre, située au sous-sol de la maison.
 (...) La figure qui nous avait fait signe depuis la fenêtre du rez-de-chaussée se trouve maintenant près du coin que forment les murs de la maison. C'est Céline. Je n'oublierais jamais son regard. Il portait une robe de chambre usée, des pantalons flottants et des pantoufles. Il ne portait pas de chemise. Dans l'échancrure de sa robe de chambre, on apercevait un tricot, une vague encolure, à moitié cachée par un foulard noué et très serré. Les cheveux, mal coupés, lui tombaient bas dans le cou ; la barbe, non rasée depuis longtemps, était longue de plusieurs centimètres.
  Il n'a pas levé les yeux lorsqu'il nous a tendu la main, la tête détournée. Et il n'a toujours pas levé les yeux lorsque nous avons pris place dans la pièce des prescriptions au rez-de-chaussée. Cette pièce, non plus, je ne l'oublierai jamais. Il y avait une vaste table, des chaises, où s'empilaient des papiers et des livres, ce qui ressemblait à la superposition d'autant de couches géologiques. Au milieu de la table, sur les papiers, un chat dormait, les pattes étendues de tout leur long. Plus tard, quand le perroquet dans sa cage collée au mur, se mit à croasser d'une voix rauque, le chat a dressé brièvement la tête, puis s'est remis à somnoler sans avoir bougé de place. Derrière l'écrivain profondément enfoncé dans sa chaise, on voit des cartes chamarrées épinglées au mur. De loin, elles ressemblent à des icônes. Puis, en regardant de plus près, je découvre que ce sont des schémas de la musculature humaine.

  " Que voulez-vous de moi ? ", nous dit Céline, abrupt. " Je n'ai plus rien à dire ". Le voilà donc, c'est bien lui. Nous sommes heureux qu'il ait trouvé refuge au Danemark à la fin de la guerre, que les Français n'ont pas eu l'occasion de le traiter comme les Norvégiens l'ont fait avec leur grand écrivain Hamsun ou comme les Américains avec Ezra Pound. La conversation n'a pas bien commencé. Nous lui avions apporté une bouteille d'un vieux Pommard, très précieuse, que nous voulions lui offrir. Il a refusé d'un geste ennuyé : " Buvez-la à ma santé - je ne me nourris plus que d'eau et de nouilles. "
  Nous avions bien entendu oublié les nombreux passages de ses livres où il brocarde les Français, en disant qu'ils sont un peuple abruti par l'alcool. La conversation traîne péniblement en longueur. Elle devient cependant plus vivante quand Céline, pendant une longue minute - morceau de cabaret fascinant - tresse littéralement des phrases les unes après les autres, sur un ton persiflant, pour donner des exemples de ce qui, en France, est considéré comme le " bon style ".
  Il ajoute qu'à part lui trois hommes seulement écrivent avec style dans la littérature française d'aujourd'hui : le jeune Morand, le Barbusse du Feu et, enfin, Ramuz (ce dernier nom n'est pas une flatterie qu'il nous adresse, [à nous Suisses], car il a souvent évoqué Ramuz). Puis la conversation s'alanguit à nouveau. Céline n'a toujours pas levé les yeux.
 (...) Mais, soudain, une idée diabolique me vient à l'esprit. Je veux réveiller cet homme, qui semble parti au loin, car je ne le verrai sans doute plus jamais, je veux qu'il me présente son visage que j'avais eu si souvent devant moi, en imagination. J'ai senti instinctivement, avec la rapidité de l'éclair, comment faire pour qu'il abandonne son masque.
  En 1951, Céline était revenu d'exil. En 1951 aussi, les Strahlungen d'Ernst Jünger, qui sont ses journaux de la deuxième guerre mondiale, avaient été publiés en traduction française. Dans ces carnets, Jünger mentionne une conversation explosive qu'il a eue pendant l'occupation allemande de la France avec un Français. Jünger avait donné à ce Français un pseudonyme, mais le traducteur, sans avertir Jünger, avait tout simplement remplacé ce pseudonyme par " Céline ".

 A cause de cette indiscrétion, une succession de procédures ridicules et désagréables pour les deux parties s'ensuivit. On eut recours aux tribunaux. Pour Céline, il avait été très désagréable de voir se raviver à nouveau tout le débat sur sa pseudo-collaboration avec les Allemands, débat qui s'était assoupi au moment de son retour en France. Tout cela me repassait dans la tête avec la vitesse de l'éclair et j'ai dit à Céline qu'il nous avait reçu fort aimablement mais que je ne voulais pas lui dissimuler que j'avais été le secrétaire de Jünger. L'effet de cette divulgation fut étonnant. Pour la première fois, Céline lève la tête, pour la première fois, il me regarde droit dans les yeux. De sa bouche s'écoule alors un flot de gros mots, prononcés à froid, un flot de ces gros mots si nombreux dans ses livres. Il répétait sans cesse deux expressions : " Ce petit Boche... cette espèce de flic... "

 (...) Céline exprimait dans le jardin, avec une force intarissable, les contenus habituels de ses livres : rien en lui ne s'était éteint, ni la haine ni l'amour, qu'il recouvrait d'un drap de grossièreté. C'est ainsi que l'on se représente un barde celtique. Mon compagnon lui demande alors si l'évocation récurrente des Celtes dans son œuvre relève du hasard. " Nullement ", répondit Céline, " ma première femme était Bretonne. Ensuite, que dit-on des Celtes ? Qu'ils étaient poètes - je le suis ; qu'ils étaient sales - je le suis aussi ; qu'ils étaient des ivrognes - non, ça, je ne le suis pas, je ne me soûle pas ".
 

 (...) Puis progressivement, le feu, à nouveau, s'éteint, Céline sombre une fois de plus en lui-même. Nous prenons congé. Courbé, l'écrivain retourne dans la maison, dans sa chambre des prescriptions, où plus personne ne lui rend visite, parce qu'il n'y a pas là de ces appareils pimpants.
  En ravalant notre salive et en nous raclant la gorge face aux horribles chiens qui nous fixent, nous quittons le jardin négligé, et les propos de Céline nous repassent dans le crâne, notamment quand j'avais utilisé l'expression " Les Français ". " Les Français ? ", avait-il dit en riant de sa voix cassée, mais ils n'existent plus ! Je suis le dernier Français. "
  (BC n°245, sept. 2003).

 

 

 

 

     Pierre MONNIER.

  [1949]. - Devant la gare de Korsor, ne me souvenant plus de quelle façon indiquer au chauffeur l'adresse où je dois me rendre, j'écris sur un papier " Klarskovsgaard ". Un jeune homme passe, regarde et je comprends qu'il dit au chauffeur : " C'est pour le Français qui écrit... " En arrivant auprès de leur maison, je les vois tous deux devant la porte. Lucette saute à la corde comme un boxeur à l'entraînement, et Ferdinand fait tourner la corde dont l'extrémité est fixée au mur. Lucette est en survêtement, élégante et musclée, Ferdinand enseveli  dans ses laines, sous sa houppelande.
 

   Pendant quatre jours, nous allons bavarder et nous promener autour de la maison, tandis que Lucette multipliera les exercices et courra se plonger dans la Baltique sans se soucier du froid. Dans son immense cape, Ferdinand a la silhouette d'un berger de montagne, dessiné sur le ciel : " Vous voyez où ça mène de faire l'artiste... " Lucette revient auprès de nous en courant, Ferdinand la regarde... Ce capital de courage et de santé l'aide à survivre...
 [...] Céline est blessé. La persécution l'atteint au point le plus sensible, son enracinement à la terre de son pays, l'attachement à la langue française... " Tout ce qu'ils me font... Leur haine... Leur méchanceté... L'exil, rien en fin de compte, ne peut avoir de prise sur moi parce que je suis lié, enchaîné à la langue française... Je supporterai tout pour elle... Elle est mon souffle... ma respiration... "
  Quand, dans quelques instants, nous irons ensemble chercher le lait, il me dira, après avoir échangé quelques mots en anglais avec la fermière : " La langue anglaise que je parle couramment et que je déteste... je suis obligé de l'utiliser, mais je la déteste... "

 [...] Il parle aussi de ses amis, des écrivains qu'il aime, des pays où il a vécu. Saint-Malo où il avait une petite maison qu'il craint de ne jamais revoir. Saint-Malo l'émeut et le fascine, il en décrit les recoins. Il parle de Rennes... Quintin, où il s'est marié et fut médecin. Il aime aussi parler des dentelles dont sa mère faisait le commerce et qu'il allait livrer lorsqu'il était enfant... La patience de la dentellière, sa modestie et sa ténacité, lui inspirent l'admiration et le respect... " Ces travaux ne sont plus possibles... Tant de finesse, de patience, d'amour... On ne peut plus trouver ça que dans les couvents ! "

  A midi, nous déjeunons avec du poisson fumé. J'avais apporté une bouteille de bordeaux rouge. Céline n'en a bu qu'une goutte par courtoisie. Il proscrit le vin : " Je suis hygiéniste, le vin, l'alcool, le tabac sont à rejeter. Comment voulez-vous qu'un homme qui fume toute la journée n'ait pas l'esprit enfumé ? "
  Cet après-midi, nous nous sommes promenés dans la forêt où les faisans dorés se laissent approcher. Nous avons ensuite été jusqu'au bord de la Baltique. Ferdinand marche avec peine, se plaint de bourdonnements d'oreille et de sa blessure au bras droit qui le relance...
  Il aime répéter que seule la médecine l'intéresse... " J'ai décidé d'écrire pour deux raisons... Médecin à Clichy, je gagnais peu d'argent, et je ne dormais pas la nuit. C'est l'insomnie due au vertige de Ménières qui m'a permis de bâtir Voyage au bout de la nuit. Ça m'a valu bien des emmerdements ! " Beaumarchais avait raison quand il disait : " Les Français, peuple frivole et dur... "

  Nous avons parlé aussi de Léon Bloy et de Gauguin qui ont vécu au Danemark et qui n'y furent pas heureux. Bloy vivait à Kolding, près de Frédéricia, ville royale... Ferdinand me demande de lui envoyer les tomes du Journal dans lesquels Léon Bloy parle de son séjour au Danemark. Il a beaucoup aimé le livre d'Henri Calet, Le Tout sur le tout... Parmi les écrivains qu'il aime... Ramuz, George Lenotre, Mac Orlan, Simenon, Marcel Aymé, Victor Cherbuliez... " Qui lit encore Le Comte Kostia ? à part quelques maniaques de mon genre... " Et Paul Morand : " Ah ! celui-là, un homme qui a inventé un truc bien à lui... le style jazz... " Dans le passé, il révère Tallemant des Réaux, Agrippa d'Aubigné, Rivarol, Chamfort...
  Il évoque aussi ceux qui lui écrivent ou viennent le voir... Le docteur Camus, Pulicani, Arletty, Marie Canavaggia, Perrot et Paraz, et Daragnès, et Marcel Aymé... Et le pasteur Löchen, son ami danois. Et des copains de la butte, Le Vigan, Bonvillers, Max Revol... Il est aussi très ému par le courage de Paul Lévy, qui depuis notre entrevue ne cesse de proclamer sa sympathie pour Céline, sans tenir compte des cris et des menaces...

  [...] Dans la soirée il lui arrive de rester un long moment silencieux ou bien il médite à voix haute... il évoque l'exode à travers l'Allemagne avec Lucette et Le Vigan et Bébert enfermé dans une musette, Bébert le tigre européen immortel : " Ici j'ai le temps de réfléchir... "
  Quelques instants plus tard, les animaux vont entrer en scène pour le repas du soir... La chienne Bessie, que les Allemands ont abandonnée en quittant le Danemark, une bête fière et sauvage, d'une approche difficile, à qui Ferdinand parle avec tendresse et qui s'enfuit dans la forêt pendant plusieurs heures pour quelque chasse mystérieuse... les deux danois... Et Bébert le patron à qui un grognement suffit pour que la piétaille des chatons cesse de crier et de faire des galipettes. Ferdinand observe ce petit monde en souriant.

  Devant la porte de la maison, il y a des perchoirs pour recevoir les oiseaux. Et lorsque la nuit tombe, deux hérissons viennent boire le lait dans la soucoupe placée pour eux au bas de la haie.
 " J'ai le cirque... La danseuse... et les animaux savants... "
 La veille de mon départ, j'ai passé quelques heures à Copenhague... Au rayon français d'une librairie, j'ai trouvé un exemplaire de Semmelweis que Céline a signé. Pour ce dernier soir, il me semble qu'il fait encore plus froid qu'hier... Dans la petite pièce où je couche... il ya de l'eau glacée le long des murs... Lucette m'a fait chauffer deux briques entre lesquelles je me cale. Je dors avec deux lainages et deux paires de chaussettes...

  Sur le quai de la gare, où ils m'ont accompagné... Ferdinand bavarde et s'amuse comme un enfant de tout ce qui nous entoure. Le train manœuvre. Aux fenêtres des wagons-lits sont accoudés les conducteurs, l'un d'eux a un visage un peu inquiétant... Ferdinand me pousse du coude et toujours en riant me dit à mi-voix : " Regarde celui-là... Et bourrique !... Et donneur !... "
  Sur le ferry-boat, je relis mes notes, et je pense que maintenant il va falloir se battre pour le procès... J'écris ce nom, Céline, que la presse d'aujourd'hui n'écrit presque jamais, si ce n'est pour l'accabler d'injures... Et je pense au bonheur de ces jeunes qui un jour, peut-être pas trop éloigné, vont découvrir Voyage, Mort à crédit et tous ses livres, tous, sans exception... Les veinards...
 (Pierre Monnier, Ferdinand furieux, Lausanne, Ed. L'Age d'Homme, 1979, p. 93).

 

 

 

 

   Quand j'ai rencontré Céline

       par  Jacques OVADIA en 1958.

   Quand Louis-Ferdinand Céline m'a reçu chez lui, à Meudon, route des Gardes, il m'a demandé de lui parler d'Israël, il a dit, après avoir écouté : " Ben voilà, un homme nouveau se fabrique là-bas... un bâtisseur... un cultivateur... un guerrier... " Devant la résistance victorieuse des forces juives contre les armées arabes pendant la Guerre d'Indépendance, l'écrivain avait adressé à l'hebdomadaire " France-Dimanche " un court article où il s'écriait d'emblée : " Vive les Juifs, bon Dieu ! "
  Et cette exclamation avait fait la manchette de la " Une " de l'hebdo. Quand je l'ai vu, il était tassé sur son siège ; visiblement, il souffrait des suites de ses blessures reçues au champ de bataille en 1914... Un bras fonctionnait mal, il avait été trépané et souffrait de terribles migraines. Je voyais maintenant un homme aigri, fatigué, mais n'ayant rien perdu de sa vivacité. Parlant littérature, il me disait : " Ecrire, c'est un travail de bagnard, il faut être très méticuleux, ne pas jouer avec la grammaire, revoir les phrases... Tenez, un de mes parents, Auguste il s'appelait, qui était employé aux écritures dans une sous-préfecture, était un maniaque de la virgule... elle devait être à sa place, toujours, la virgule... Et puis, il y a l'émotion, sans l'émotion, on ne peut pas vraiment écrire, l'émotion c'est le style... Lisez donc Rabelais dans le texte... "

  Parmi ses contemporains, peu trouvaient grâce. Proust avait tout en quelque sorte pour lui déplaire ; juif, pédéraste. Mais c'était surtout le fait qu'il fût décadent qui le repoussait. Il s'opposait aussi à son style. " Moi, je suis un homme, j'écris comme un homme disait-il. L'homme ne s'exprime pas comme Louis XIV ". Par contre, il lui reconnaissait le talent de savoir " chier les phrases ".
  Avant de le voir, j'avais correspondu avec Louis-Ferdinand Céline. Parlant d'édition, il m'écrivait : " Pour être édité, il faut être académicien ou pédéraste fameux. "
  Une autre fois, nous avons parlé du communisme. Céline avait dit : " L'idéal du communisme, c'est de jouir dix fois plus qu'un bourgeois ". Il me parlait de l'URSS où il s'était rendu pour toucher ses droits d'auteur. Le " Voyage au bout de la nuit " avait été traduit en russe, c'était le livre de chevet de Staline... Il exprima sa grande déception, mentionna l'état déplorable des hôpitaux russes, ajoutant : " Le communisme est dans le fromage, il a la carte du Parti, il a des privilèges, il est à part, le communiste, ce n'est pas le peuple... " Il a terminé par cette phrase que je n'oublie pas : " L'homme enlèvera toute sa signification au communisme, c'est le peuple qui aura raison, un jour, vous verrez, il jettera le communisme aux poubelles. "

  Louis-Ferdinand Céline voulait faire traduire le " Voyage " en hébreu, le faire paraître en hébreu je suis allé voir les éditeurs. Bien entendu, aucun n'a accepté. L'un deux, dans un modeste bureau de la rue Yavneh, à Tel-Aviv, a répondu que ce n'était pas le moment : " Un jour, peut-être. "
  Je me rappelle encore, quand je l'ai vu pour la première fois, son irritation : " Cessez de m'appeler " Maître ", que les autres le fassent, pas vous... Si vous tenez tellement à me décorer d'un titre, appelez-moi " docteur ". Il avait la voix éraillée, il était enveloppé dans ce que j'ai pris pour une grosse couverture verdâtre, c'était peut-être un macfarlane. A la fin, voyant ma curiosité, il m'a révélé qu'il se couvrait d'une houppelande de berger landais. Il est mort quelques heures après avoir achevé le manuscrit de son dernier ouvrage : " Rigodon ". Je crois qu'il prévoyait sa mort.
  La seconde fois que je l'ai vu, il se plaignait de violents maux de tête. Je ne sais pourquoi nous avons parlé de la guerre. " On a gueulé que j'étais collaborateur... encore une insulte... je n'ai collaboré avec personne... et puis pour moi, les Allemands, c'était pas Hitler... Il y a une fameuse différence... Ah ! On m'en a fait baver à ce propos... Dites, ça s'est amélioré après la guerre ?... On m'a tout brûlé, tout saccagé... Les lendemains qui chantent ? J'en ris, j'en ris jaune... "

  Je n'ai pas voulu lui parler du conflit israélo-arabe. Je crois qu'il n'avait pas envie d'en parler. Mais il tenait à me revoir, j'ai perdu les lettres de cette période. Ce qui l'intéressait, c'était surtout les nouvelles d'Israël. Il en avait des échos assez justes. " Israël est dirigé comme une communauté juive d'Europe Centrale. Vous avez un homme qui est un peu comme De Gaulle, qui connaît bien son peuple et qui veut que le peuple se dépasse, c'est Ben Gourion ".
  Israël avait pour lui un très long chemin de sueur et de sang à accomplir avant de se retrouver libre. Il avait toujours en tête l'idée d'un homme libre, d'un homme très populaire et l'existence d'un Etat Juif lui avait ouvert les yeux.
  (Extrait de la revue universitaire israélienne Levant, n°4, octobre 1991).

 

 

 

 

 Visite d’André PARINAUD, II Arts, « Céline : Je suis un pauvre homme brisé qui n’a qu’une force : sa haine et son style », 19-25 juin 1957. 

  Lorsque j’entre, Louis-Ferdinand Céline se lève, accentuant, par le balancement de ses longs bras et de son dos voûté, l’image un peu simiesque qu’il donne en se découpant dans la lumière blanche d’une fenêtre.
- Vous êtes venu voir la vedette, dit-il en ricanant. Tous ces cons qui me redécouvrent en apprenant que je viens de publier D’un château l’autre. Ils viennent visiter la ruine… pour voir si ça tient encore ! Si je ne sens pas trop mauvais. Mais, je leur en donne pour leur argent. Je connais le truc, je réponds toujours à la demande. Doux comme un mouton le Céline, bavant ou crachant. Qu’est-ce qu’il vous faut aujourd’hui ? Il y a L’Express qui est passé par Meudon. J’avais pavoisé la gare de toute ma dégueulasserie pour le recevoir. Il a dû être content ! Vont pouvoir édifier leurs lecteurs et avoir bonne conscience. Je me suis roulé dans ma fange de gros cochon… puis Match… Je suis devenu le fait divers à la mode. Ça les excite. Alors vous ?   
 
  Il se rassied et passe lentement ses mains sur son visage.
- Je suis venu voir si vous retrouviez un goût meilleur à la vie.
- Qu’est-ce que cela change tout ça ? Je continue à crever dans mon trou à soixante-trois ans. Je cherche toujours la combine qui me permettrait de gagner les 20 000 ou 30 000 francs qui en plus de ma retraite – car je suis invalide à 75 p. 100 – me permettraient de vivre. C’est mon éditeur qui va s’engraisser. Ce salaud ! Moi…
- Mais il vous a déjà avancé des millions er avec ce livre il vous fait une rente.
- Qui vous a dit ça ?
- C’est mon métier de savoir.
- Ça ne m’empêche pas de manger des nouilles et de boire de l’eau.
- Le docteur Destouches sait mieux que personne pourquoi Céline est au régime.
  
  Il éclate d’un rire qui fait mal.
- J’ai toujours été masochiste, et con oui ! Je crèverai de ma connerie. Je me suis trompé de file en 1940 ; rien de plus. Mais c’est quand même con. J’ai voulu faire le malin. J’aurais pu aller à Londres. Je parle l’anglais comme le français. Aujourd’hui je serais à côté du pion Mauriac à l’Académie. Si j’avais su. Mais j’ai perdu alors je paie. Je crèverai dans l’ignominie et la pauvreté comme tout le monde le souhaite. Vous ne voudriez pas que je pavoise. J’ai assez souffert d’abord. J’ai bien le droit d’être malheureux et de le montrer/ On m’a assez persécuté. Tout le monde devrait se réjouir de me voir dans la merde ! C’est ce qu’on voulait, n’est-ce pas ?

  Je risque :
- Vous vous croyez persécuté ?
- Je n’ai jamais rien inventé. Même pas mon nom. Céline, c’est le nom de ma mère. Le scandale qui m’a lancé, le Voyage au bout de la nuit, c’était mon expérience de médecin de nuit. Vingt-cinq ans parmi les noyés, les asphyxiés, les assassinés, les filles, les rats crevés. Le scandale qui m’a perdu était une autre réalité. Dans Bagatelles pour un massacre, je disais que la France était dans la merde et qu’il fallait faire l’Europe. C’est ça qu’on me reproche encore. Or, moi je n’ai pas d’idée. Je ne suis pas un encyclopédiste. J’ai dit merde à tout le monde, même à Hitler. Seulement j’ai voulu mettre le nez des gens dans la seule réalité qui pouvait les sauver – hier ça leur semblait désagréable, aujourd’hui, ça leur paraît monstrueux – car tout ce que j’avais prévu arrive ; on me hait donc davantage. Mais j’ai compris. Finis les risques, les beaux mouvements de menton. Je suis un vieil homme brisé, bien humble, bien pauvre qui n’a plus la moindre idée sur rien, qui se cache et veut seulement mourir en paix et avec un peu de pain…
- Dans votre dernier livre D’un château l’autre, dont on parle déjà avant de l’avoir lu, vous cherchez apparemment à vous justifier.
- Pas du tout. Je me considère comme un mémorialiste, un type comme Joinville ou Froissart. Comme eux j’ai été mêlé à de drôles de salades. Croyez-moi, ce n’est pas par vocation que je me suis trouvé à Sigmaringen. Mais on voulait m’étriper à Paris parce que je représentais l’antijuif, le fasciste, le salaud, l’ordure, le prophète du mal. Donc je me suis retrouvé en compagnie de 1 142 condamnés à mort, Français, dans un petit bled allemand. Ça valait le coup d’œil, croyez-moi. Une cellule de 1 142 types qui crèvent de rage, cernés par la mort ; on ne voit pas ça tous les jours.
  (Cahiers Céline 2, 1976)

 

 

 

 

     LA TENDRESSE SANS PITIE. Visite de Louis Pauwels.

  Il nous avait dit :
- Non, nous ne parlerons pas de l'Apocalypse. Tous les corgniauds partent en vacances dans leurs petites voitures. Ils se foutent pas mal de leur fin prochaine. De quoi j'aurais l'air, moi ? d'un plus corgniaud... Non, on parlera de choses légères, il faut les faire rire, tous ces cons...
  C'est pourquoi nous étions quelque peu inquiets, en débarquant devant la villa de Meudon. Louis-Ferdinand Céline dans le rôle d'un homme léger pouvait-on y croire ? Il y avait du génie dans cet homme redouté, redoutable et déjà avant sa mort, aux trois quarts abattu. Du génie sûrement, mais de la légèreté, sûrement pas.

  La villa de Meudon, c'est un petit pavillon de banlieue, en meulière, un de ces petits pavillons qui sont faits pour la pluie, les réunions de famille le dimanche et la vie dégoûtée. Le bout de jardin que les banlieusards classiques cultivent pour l'hygiène et les fleurs du salon, est noyé d'herbes folles. La grille rouillée est plantée sur un mur lépreux, le portail à demi défoncé grince quand on l'entr'ouvre.
  En arrivant devant la porte, on voit d'abord un panneau imposant : " Lucette Almanzor. Leçons de danse. " Lucette Almanzor est la femme de Louis-Ferdinand Céline. Elle a traversé avec lui bien des épreuves. Elle sait qu'il est difficile de vivre avec un génie et peut-être de le faire vivre. Plus loin, d'un buisson d'épines émerge à demi une autre plaque plus modeste : " Docteur Destouches ". Car, Céline, s'appelle en réalité Destouches. Il est médecin, médecin des pauvres. Mais il reçoit plus de curieux que de malades. Ses visiteurs le trouvent plein de colère, enveloppé de misère, couvrant le monde de sarcasmes atroces, où parfois un mot échappé laisse deviner une sorte de tendresse, sans pitié, pour les hommes. Ses meilleurs compagnons restent ses chiens bâtards, rageurs et, comme lui, toujours en furie, qu'il appelle tous indistinctement " mon petit père ". Son ami le plus intime : un perroquet ironique qui accompagne ses propos de coups de sifflet.

  Après avoir échappé aux ronces, aux chiens et aux traquenards d'un couloir hérissé d'objets insolites, nous pénétrons enfin dans le bureau de Céline. C'est aussi son cabinet de consultation et sa chambre : est-ce une étable, un poulailler, une étude, l'arrière-boutique du génie ? Deux larges fenêtres aux vitres sales laissent dévaler la vue vers Paris, à travers ces banlieues grouillantes des bords de la Seine que Céline a tant haïes et tant décrites.
  Dans ce vivoir, comme aurait dit Flaubert, encombré de meubles misérables et de guéridons bancals, on remarque surtout une accumulation inexplicable de boîtes de cacao, puis des journaux entassés un peu partout et des reliefs de repas déjà anciens qui traînent dans des assiettes douteuses à l'endroit même où ils ont dû être avalés. On imagine très bien un cadavre et le commissaire Maigret humant l'air lourd entre deux bouffées de sa pipe. Mais il n'y a pas de cadavre. Il y a Louis-Ferdinand Céline, bien vivant, l'injure au bord des lèvres.

  Tapi dans un fauteuil délabré, derrière une table de salle à manger Henri II couverte de larges feuilles de papier, il regarde assez ironiquement les préparatifs minutieux de l'équipe. Louis Pauwels et André Brissaud attaquent dès que le signal est donné.
- Louis-Ferdinand Céline, vous êtes un drôle de personnage. Vous excitez les passions. Par vos œuvres, par vos idées, par vos habitudes, vous avez multiplié les occasions de vous faire haïr. On dit souvent qu'on vous comprend mal.
 [...] Pour les besoins de la mise en scène, le réalisateur a extirpé Céline de derrière sa table et l'a assis face à la caméra dans un fauteuil Voltaire. Malgré la superposition de ses gilets en loques (nous en comptons trois, qui n'en font peut-être pas un entier), malgré deux foulards douteux noués à la diable autour de son cou décharné, cet homme semble maintenant dépouillé, offert aux coups. Il montrera bientôt qu'il n'est pas pour autant vulnérable.

 [...] On dit qu'un homme, aux approches de la mort, oublie le passé immédiat mais retrouve intacts, dans toute leur fraîcheur, les souvenirs de son enfance. Certes, nous ne savions pas ce jour-là que Céline atteindrait bientôt la fin de son terrifiant voyage au bout de la nuit. Mais nous étions surpris par la rapidité de ses réponses, il ne cherchait pas dans sa mémoire, il ne donnait pas d'à-peu-près. Exactement et sincèrement, il se livrait entier. Et ses grimaces, ses intonations, ses demi-sourires ne réveillaient aucun sous-entendu. Il n'y avait plus en face de nous ce clochard nauséabond dont les attitudes passées relevaient peut-être d'un certain délire, mais un homme qui avec notre complicité vigilante descendait lentement jusqu'au plus profond secret de soi-même.
- Si vous deviez mourir à l'instant, ce qu'à Dieu ne plaise, quelle serait votre dernière pensée ?
- Ah ! bien : au revoir et merci ! Ah ! ça suffit, oui. Je ne vous veux aucun mal, mais, mon Dieu, vous vous occupez bien de vous-même, ça va, moi, je m'en suis trop peu occupé. J'ai manqué d'égoïsme, c'est assez rare. Le monde en est plein, n'est-ce pas ...

  C'est fini. Pendant que les techniciens rangent leurs boîtes étranges et emportent la caméra comme un enfant fragile, Céline nous raccompagne jusqu'à la porte, silencieusement. A la grille, il s'arrête, puis désignant la Seine, de son doigt aigu :
- L'autre jour, je suis descendu là-bas, pour boire un verre. Je me suis assis à la terrasse d'un café. Je me rappelle ça maintenant. Alors, je regardais passer la foule. C'étaient des bancals, des crochus, des mal torchés ; et les femelles... Le pire, justement, c'était les femelles : de la graisse en paquet qui dandinait les fesses. Et l'air content. Des biens nourris, quoi, justes bons à recevoir des coups de pieds au cul sans rien dire. Y en avait un, un seul, dans le tas, il était beau et costaud, mais l'air bête, rien là-dedans. Alors, quoi, les Chinois n'ont plus qu'à venir, jusqu'à la Dordogne qu'ils iront, à pied, sans se presser, depuis Pékin. Pas les Russes. Non, la Russie, c'est plus que la tête atomique chercheuse de la Chine. Les Chinois, on leur dira : miam, miam, là-bas, au pays du soleil et du rien-foutre. Et ils arriveront, monsieur, ils arriveront, leur cure-dent en avant, jusqu'à ce que le vin et le foie gras les fassent crever, à leur tour de confort, du foie, de la rate ; ils en crèveront mais il y a longtemps que vous serez tous morts... et moi aussi.

  Céline se retourne brusquement et sans un mot s'en va à travers la jungle de son jardin, encadré de ses chiens grondants. Quand nous sommes redescendus vers Paris, nous aussi silencieux, un remorqueur a sifflé et c'était comme la fin du " Voyage au bout de la nuit ".
 " De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin... Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve, toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus. "
  (Louis Pauwels, Entretiens avec... En français dans le texte, Ed. France-Empire, 1962).

 

 

 

 

    CELINE chez Elisabeth PORQUEROL.

 Elisabeth PORQUEROL est décédée à l'âge de 103 ans. Elle avait donc vingt-sept ans à la parution du Voyage au bout de la nuit. En février 1933, elle écrit un article sur le livre.
  Céline l'en remercie et lui propose de la rencontrer. C'est le récit de cette rencontre que la jeune journaliste a publié. D'abord, sous une forme abrégée, dans un mensuel de l'époque ; ensuite, en 1961, dans La Nouvelle Revue Française, à l'occasion de la mort de l'écrivain.

 16 février 1933

 Hier, pneu de Céline : " je serai chez vous, demain matin, dix heures. " Et d'une exactitude ! A dix heures, il sonnait ; dans l'encadrement de la porte un grand type en ciré noir qui s'incline un petit peu et dit en même temps : Destouches, avant que j'ouvre la bouche. Stupéfaction, il n'est pas laid. Je me demande pourquoi je l'imaginais gros, sombre, crasseux. Il fait plutôt anglo-saxon lavé au baquet et il a un très beau profil. Grand front, long visage, yeux pâles de marin, paupières lourdes, paraît jeune (trente-neuf ans), sans doute à cause de sa tenue, familière, tout de suite copain, genre étudiant.
  Je note vite tout ça après avoir mangé (je crevais de faim), il est parti à une heure et demie ! Peut-être aurais-je dû le retenir à déjeuner, mais alors à quelle heure aurait-il décollé ? Déjà, je n'en pouvais plus : jamais je n'ai rencontré quelqu'un d'aussi fatigant, se levant, s'asseyant, marchant, gesticulant, dansant, pendant trois heures et demie ! son imperméable faisant autour de lui un bruit mou de toile cirée : pourquoi ne l'a-t-il pas enlevé en entrant ? J'aurais dû lui dire de se débarrasser, mais crainte qu'il n'en profite pour s'installer... Je n'ai pas tiré de cette rencontre tout le plaisir que je m'en promettais à cause de cette fatigue, très vite, de sa présence et de cette crainte de le voir s'incruster.
 
      Je le souhaiterais de bien d'autres, mais pas de quelqu'un d'aussi pesant, vraiment tuant. Pourtant, tout de suite absolument d'accord, on attaque sur la publicité, les façons vulgaires des " gens de lettres ", leur exhibitionnisme commercial. Il se plaint du bruit fait autour de lui, dit que ça le gêne : " Céline... Céline, quand je vois ce nom écrit dans les journaux, ce nom qui me désigne, ça me gêne, je me sens pris d'une espèce de pudeur... "
 Il dit qu'il voudrait se sauver n'importe où. " Dans les patelins, en Afrique, on colle le sorcier au beau milieu de la place et puis il y a un grand braillard qui fait approcher tout le monde avec son tam-tam et qui hurle ! Il vous construit une cabane en deux heures, il peut faire l'amour vingt-cinq fois de suite !... la publicité, ici, c'est le même coup, alors, moi, j'ai l'impression d'être le sorcier. "

  Il est debout au milieu de la pièce, agitant ses longues mains nerveuses (fines), soulignant trop les mots violents, et fait le sorcier...
(...) D'autant plus bête que ses excès sont de la comédie, le malaise qu'il répand vient de ce jeu continuel, de cet artifice, plus fort que lui, tout avec lui bifurque dans la bouffonnerie, la folie-à-grelots. Je sais bien ce que c'est. La timidité. Quand on donne trop d'importance aux autres, quand on les adore, on a tellement peur qu'ils se détournent de vous, qu'ils s'ennuien
t avec vous, alors qu'on voudrait tant les séduire, les avoir avec soi, qu'ils vous aiment, qu'on ne sait quoi faire, on se tortille comme les enfants : quel mal on se donne ! qui finit naturellement en maladresse, en grimaces, on se comporte à l'envers... Si je connais ça ! Mais on n'aime pas beaucoup voir ses propres faiblesses chez autrui.

 (...) Comme je l'accrochais un peu sur son appétit d'argent, il affirme qu'il s'en fiche, à la SDN, à Genève, il avait une situation formidable, payé à ne rien faire (lutte contre les épidémies), quel gaspillage là-dedans, du fric, on en avait tant qu'on voulait, ça coulait à flot, il prétend que ça le dégoûtait, pourquoi il a lâché.
  Les bourgeois, ah, il les connaît : " Je me suis marié là-dedans (divorcé, une fille)... mon beau-père (professeur Follet) était directeur de l'Ecole de Médecine de Rennes, alors vous voyez... "
 " De la littérature, j'en ai mâché... Et moi aussi j'en fais, je rédige des prospectus pour des produits pharmaceutiques dans un laboratoire. " Il a lu énormément, très cultivé ; mais horreur d'être brillant ; la peur de se montrer pédant, plumitif comme les autres, a pu le conduire à son " style " ; une manière d'aristocratie, de dédain, dans ce débraillé parfois presque affecté. Même dégoût que les Britanniques pour " l'esprit ", la conversation, les Belles-Lettres... (Ce qui me fait tant souffrir à Paris.)

  D'ailleurs le langage lui paraît un outil insuffisant ; il parle avec envie des couleurs et surtout des sons, de la musique, de la danse ; il ne voudrait écrire que des ballets. Impossible de faire exécuter celui qu'il a écrit. Je lui avoue franchement que je suis imperméable à ce " moyen d'expression ". Il n'a même pas l'air de m'avoir entendue ; d'ailleurs, ce que l'on dit, il s'en fiche, ça glisse sur lui comme l'huile sur l'eau. J'aurais montré de l'enthousiasme, le résultat eût été le même, il recule jusqu'au fond de la pièce comme pour prendre son élan - l'important pour lui est de se griser, l'interlocuteur, c'est un spectateur, et encore, à peine - il ne cherche pas à me convaincre, il a fait son numéro, tout simplement, il se soûle.
  Moi, la danse m'exaspère, il peut toujours parler - à une vitesse hystérique - se livrer à des démonstrations valsantes, je ne marche pas, je me ferme. Mais enfin, quelque chose à quoi se raccrocher : ce qu'il trouve dans cette exaltation qu'est la danse, à cette parole sans mots, rien qu'en gestes, c'est une ligne sûre, une flèche indicatrice, une corde à attraper, le fil conducteur de la mort, ce sont ses mots.
  Il a le sens de la mort, comme d'autres parlent du sens de la vie. J'ai été assez troublée, touchait-on au but ? Ce malaise dans la vie, par moments intolérable, viendrait de l'attitude humaine envers la mort ; on ne l'espère pas, on ne songe pas à y naître, on la redoute, on la regarde comme une rupture, non comme une continuation. Si l'on tenait le fil de la mort, on n'aurait pas peur de la vie, on pourrait vivre délivrés ; car nous vivons en prison, tous.

  (...) Les mots sont impuissants. Est-ce pour cela qu'il en fait une telle consommation ? Il gratte, gratte comme une bête qui rejette la terre avec ses pattes pour faire un trou, pour arriver à trouver... Il paraît que Denoël lui a fait supprimer la moitié de son livre. Le Voyage avait plus de mille pages. Que de terre rejetée !...
  C'est un grand malade, atteint du vertige de Ménière, insomnies et maux de tête, comme un train de marchandises qui lui passe sans arrêt dans l'oreille.

  Puisqu'il a tant voyagé, tâté de tant de milieux divers, je lui pose la question qui me brûle : à l'étranger, ailleurs, est-ce aussi horrible qu'à Paris ? Se heurte-t-on à cette même froideur, cette même surveillance de son personnage, cette même ambition sociale, ce besoin " d'arriver " qui refrène tout élan, toute liberté, tout contact humain ? Ces façons " d'esprit " qui empêchent de reconnaître l'intelligence authentique du vernis, etc.
  Il me dit que, en Amérique, c'est encore plus affreux, différent dans la méthode, et encore plus bête. Si, un lieu : à Vienne, parmi les Juifs intellectuels, les médecins, surtout les femmes médecins, il paraît qu'elles sont remarquables ; il m'encourage à aller là-bas : " Vous en serez folle. "
  Il dégringole l'escalier, redevenu gouailleur, gamin, rigolo, lançant des grossièretés de carabin à chaque marche, comme soucieux - toujours - de gommer toute impression qu'il aurait pu laisser de " sérieux ", une peur bleue d'avoir fait " l'important ".
  (Céline, il y a trente ans, La Nouvelle Revue Française, 1er sept. 1961, dans BC n°303, déc. 2008).

 

 

 

 

 Visite d'Henri POULAIN, au dispensaire et chez Gen Paul en 1936.  Témoignage inédit, écrit en 1964 et destiné à la seconde livraison des Cahiers de L'Herne.

  J'ai fait la connaissance du docteur Destouches au dispensaire de Clichy, en présence de deux personnes du sexe aimable : une Danoise blonde, surnommée " " La Petite Sirène ", et la remplaçante occasionnelle de Céline, une doctoresse noiraude au nom patronymique bizarre qui ne cessa d'insister sur ses origines arméniennes.
  Céline souriait, ricanait un brin, mais appréciait beaucoup la dame médecin. C'était en 1936, sous le premier règne de M. Blum. A l'époque, Louis-Ferdinand Céline écrivait sans doute Mea culpa, songeait certainement à Bagatelles pour un massacre, mais il ne parlait pas de ses projets.
 
  Dès lors, j'ai commencé à voyager avec l'auteur du Voyage au bout de la nuit. D'abord en autobus. De Clichy à Montmartre, ou de Montmartre à Montparnasse. Côté deuxième classe, bien droit sur la banquette, Céline parlait à voix basse, mimait, riait, écoutait, et aucun Parigot ne soupçonnait qu'il avait pour compagnon de route le père de Bardamu, de qui le génial bouquin était lu partout à des centaines de milliers d'exemplaires.
  Figurez-vous une haute silhouette, l'allure altière, des épaules de charpentier de marine, un manteau brun à carreaux, un gros foulard noué en désordre. Un front haut, la chevelure rejetée en arrière, un visage noble et beau que plus souvent la joie éclairait. L'œil était bleu, transparent, le regard le plus vif, pétillant de malice ou plein de songe. La bouche forte pouvait se changer en grande gueule, mais le sourire était d'un enfant. Ses mains de toubib étaient longues et fines, extraordinairement belles, au point que les femmes de goût les remarquaient aussitôt et commençaient à rêver, ainsi que le faisait, paraît-il, devant Joseph aux onze frères l'épouse de l'Egyptien Putiphar.

  Je n'ai connu qu'un peu après l'extrême étendue du registre de la voix célinienne. Cela se passait à Montmartre dans l'atelier de Gen Paul, où les copains de Céline se réunissaient certains soirs de la semaine, sur le tard d'onze heures.
  Cette assemblée méridienne, les habitués l'appelaient d'ailleurs " la messe de Ferdinand ". En vérité, c'était Ferdinand ou les grandes orgues. Le grand jeu, à pleins tuyaux, de la flûte à la trompette et au tonnerre, engendrait tour à tour des ballets d'opéra, des exodes à fond de train, des retours triomphants, des cités rasées net par un géant coiffeur méticuleux, ou la répétition générale du Jugement dernier.
  Mais dans les fracassants monologues de Céline, on voyait aussi surgir et s'animer un monde de danse macabre : des pitres, les pignoufs, les résignés aux abattoirs, les loups qui fabriquaient les pièges à hommes, les lanceurs de filets à mailles d'acier pour la grande pêche dernière, les pantins qui façonnaient les catastrophes, la suite, le déclin.
  (BC n°148, janvier 1995).


 

 

 

 

   Jacques ROBERT.

  Maintenant, que je vous narre un peu comment j'ai retrouvé Céline... Hein ? Quoi ? Qu'est-ce ? Ferdinand, l'affreux antisémite ? Après mon retour de Bergen-Belsen, ma passion pour Israël ? Aurais-je perdu l'esprit ? Logique ! Descartes !
  L'hystérie politique a depuis 1789 si bien oblitéré l'intelligentsia française qu'un homme un peu sensible et de bon sens qui, en des temps troublés, n'a d'autres vues que de regarder palpiter le pauvre cœur des hommes dans quelque camp qu'il soit, est immédiatement tenu, à Paris, pour suspect.
 Ah, diable, nous le fûmes, suspects, en cet après-guerre, nous, les jeunes reporters, les voyeurs officiels, dépêchés par nos rédactions sur tous les théâtres d'Europe pour " mater " les victimes, les torturés, les déportés, les épurés, les regarder de bien près saigner, gémir, agoniser, afin que nul n'en perde !

 [...] J'ai dit ma tendresse pour Israël. Comment aurais-je pu pardonner à Céline ses pamphlets contre les juifs ? Comment, ennemi du sectarisme et de la passion aveugle, n'aurais-je pas frémi devant sa rage antisémite ? Seulement, Louis-Ferdinand Céline n'était pas qu'un antisémite. Il était bien autre chose et d'abord un écrivain illustre pour avoir fait éclater notre langue. Le Voyage au bout de la nuit demeurera l'un des évènements littéraires de ce siècle.
  La disparition de Céline, après la Libération, fut un autre évènement. Vingt fois, on le crut mort. Le mystère dura quelques deux ans jusqu'au jour où l'on apprit qu'il s'était réfugié au Danemark. Aussitôt, le gouvernement agit auprès des autorités danoises pour obtenir son extradition. Ils étaient des milliers en France à vouloir la peau de Louis-Ferdinand. Copenhague, qui a le sens de l'honneur, refusa de livrer l'émigré.

  Et puis un jour, à Samedi-Soir, la bombe ! Nous recevons un télégramme daté de Copenhague et signé " Céline ". Il est ainsi rédigé : " Suis prêt dans vos colonnes à torcher l'avorton Sartre. " Suit un numéro de téléphone de Copenhague que nous reniflons avec une extrême méfiance. Le télégramme sent le canular. Nous appelons, cependant, à tout hasard, le numéro de Copenhague. Un avocat nous répond. Nous lui parlons du télégramme de Céline. Il nous répond avec un gros accent qu'il ne sait pas qui est Céline et nous raccroche au nez. Conférence au sommet. Allons-nous mettre au panier le télégramme ? Et si, malgré tout, il était bien de Céline ? L'avocat s'est peut-être méfié au téléphone. Une idée nous vient. Nous allons faire une enquête pour tenter de savoir si Céline a une raison particulière, ces temps-ci, de vouloir " torcher l'avorton Sartre ". Sans doute les deux hommes ne se sont jamais aimés, mais quelle mouche a-t-elle piqué Céline pour qu'il prenne tout à coup le risque de sortir de son silence ?

  Nous tombons sur un pot aux roses, qui nous donne à penser que le télégramme a bien été envoyé par Céline. Un article de Jean-Paul Sartre vient de paraître dans Les Temps modernes. Il est intitulé : " Portrait d'un antisémite ".
  L'antisémite, ce n'est pas Céline, c'est l'antisémite en général. Mais, page 462, Sartre n'a pas pu s'empêcher de s'en prendre à Céline : " Si Céline a pu soutenir les thèses des nazis, c'est qu'il a été payé. "
  Ici, je vais marquer un temps. L'envie de dire un peu ce que je pense de cette jolie petite phrase. Au vrai, elle me fait rêver. Je ne comprends pas. Sartre, dieu de ma jeunesse estudiantine, que j'admirais tant, et qui, soudain, se transforme en " donneur ". Il n'y a pas d'autre mot, si l'on s'arrête un peu sur la chose.
 [...] Alors, on se perd en conjectures. Comment un homme comme Sartre, qui a passé sa vie à dénoncer les dénonciateurs, a-t-il pu soudain se comporter de cette façon à l'égard d'un de ses concurrents - car, on avait assez dit que La Nausée devait beaucoup à Céline. Le plus étonnant, et qui trahit une espèce d'inconscience - voyez à quoi mène le sectarisme ! - c'est que dans ce même article où il assassine Céline, Sartre écrit, quelques pages plus haut (page 451 de la revue) : " Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur. " C'est tout simplement insensé !

 [...] Où l'on voit déjà poindre l'intention de Céline de " torcher " son ennemi. Où l'on voit aussi que son avocat danois ne l'y encourageait guère, ce qui explique qu'il nous répondit, lorsque nous l'appelâmes à Copenhague, qu'il ne connaissait pas Céline. Cependant, la tentation pour Céline avait été la plus forte et, passant outre les conseils de son avocat, il nous avait adressé le fameux télégramme.
  C'est ici que j'entre en scène. Samedi-Soir me chargea de contacter Céline. Je pris, la nuit même, l'avion pour Copenhague et téléphonai le lendemain matin, à la première heure, à l'avocat qui m'accueillit comme un chien dans un jeu de quilles. Je lui demandai néanmoins l'adresse de Céline. Il me dit qu'il voulait réfléchir et me pria de patienter vingt-quatre heures. Le lendemain, il me lâchait l'adresse, et je pris, fringant, la direction du repaire.

 [...] En attendant, j'avais le cœur qui battait : Céline était derrière cette porte. Je frappai, ne me doutant pas de ce qui m'attendait : un des moments les plus extravagants de ma carrière. La porte ne s'ouvrait pas et je n'entendais aucun bruit. Je frappai de nouveau. Je frappai une dizaine de fois, et de plus en plus fort. Tout à coup, je perçus un souffle, une respiration. Céline était derrière la porte, tout contre. Peut-être m'observait-il par le trou de la serrure. La porte n'était qu'une maigre planche. D'un coup d'épaule, j'aurais pu l'enfoncer.
  Je dis alors très haut qui j'étais. L'envoyé de Samedi-Soir qui avait bien reçu le télégramme. Pas de réponse. J'entendais toujours le souffle, comme celui d'un asthmatique. Alors je suppliai Céline. Est-ce qu'il n'avait pas envie d'échanger quelques paroles avec un jeune Français qui ne lui voulait pas de mal et qui était venu spécialement de Paris pour le rencontrer ?

  Soudain, j'entendis un gémissement. Puis la voix de Céline s'éleva derrière la porte, une voix rauque, oppressée.
- Non, ne me dites pas ça, c'est très mal ce que vous faites ! Allez-vous en ! Laissez-moi tranquille ! Je ne veux voir personne !
- Mais c'est vous qui avez pris contact avec nous.
- J'ai réfléchi, j'ai eu tort, je ne veux pas vous voir, jamais je ne vous ouvrirai.
  Je compris ce qui s'était passé : l'avocat danois, m'ayant fait attendre vingt-quatre heures, avait prévenu Céline de mon arrivée et l'avait retourné contre moi. Après quoi, il m'avait généreusement donné l'adresse de son client sachant que celui-ci ne m'ouvrirait pas.
  Je tremblais de rage. Ce n'était pas possible ! Etre si près du but, ne plus être séparé de cet homme, qui malgré tout passionnait la république des Lettres, que par une méchante planche...
  Je suis resté une heure et demie derrière cette porte, continuant obstinément à adjurer Céline - et lui continuant à me repousser. Il y avait des moments où je sentais qu'il faiblissait, sa voix se faisait plaintive, comme si vraiment je le torturais, et je comprenais que c'était sa tentation de pouvoir parler enfin, de laisser éclater le volcan qu'il portait dans sa tête.

  Je lui arrachai cependant, peu à peu, une interview étrange que j'aurais pu intituler " Dialogue avec Céline à travers une porte ".
- Est-ce que vous sortez quelquefois Céline ?
- Non, jamais.
- Vous n'allez pas au restaurant ?
- Vous êtes fou ? Avec quel argent ?
- Vous écrivez ?
- Oui, bien sûr.
- Un roman ?
- Oui. Féerie pour une autre fois.
- Le sujet ?
- Atroce. Une petite Apocalypse à l'usage de notre humanité démente.
- Les juifs, Céline ?
- Taisez-vous !
- Non, je veux savoir.
- C'est fini, c'est dépassé. Plus jamais je ne parlerai des juifs. D'ailleurs les catastrophes qui se préparent dans le monde font que ces petites questions aryennes sont complètement dépassées.

- Pourquoi êtes-vous allé à Sigmaringen ?
- Je ne voulais pas mourir, ce n'est pas plus compliqué. Je risquais un mauvais coup à la Libération. Des amis gaullistes m'avaient bien proposé une cachette en Bretagne. J'ai hésité et puis, finalement, j'ai préféré Sigmaringen. Mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi on m'ennuie tellement avec cette histoire de Sigmaringen.
- On a dit qu'à Sigmaringen vous avez soigné Pétain.
- Menteries !
- Et Doriot ?
- Ça, je peux vous dire qu'il est mort. Mille regrets pour le PPF. Le Jacques a bien rendu son âme. J'ai constaté son décès.
- Laval ?
- Je ne pouvais pas le sentir. Il me faisait des tracasseries. J'ai toujours pensé qu'il était juif.
  Voilà que ça le reprend. Je le lui fais remarquer et lui demande pourquoi il pense que Laval était juif.
- Puisque je vous dis que je ne pouvais pas le sentir, c'était louche, non ?
   Inouï !
- Estimez-vous que vous avez collaboré, Céline ?
- Menteries, menteries ! Innocent, je suis ! Mes quelques articles dans La Gerbe ? Des interviews truquées. Guignol's band ? Une histoire de mauvais garçons sur la Tamise en 1914-1918, vous voyez le rapport ! Avec ça, tous mes livres étaient interdits en Allemagne. Il y a encore une chose : j'aurais pu faire un très bon haut-commissaire aux Questions juives. Vichy me l'a offert, j'ai refusé. Les juifs devraient m'élever une statue pour le mal que je ne leur ai pas fait.

  De plus en plus étonnant !
- Pourquoi vous êtes-vous réfugié à Copenhague ?
- J'en avais le béguin. J'avais connu une femme, à Copenhague, dans ma jeunesse. Et puis, les Danois, je pensais que c'étaient des gentlemen, qu'ils n'allaient pas me laisser fusiller comme ça. Ils m'ont quand même collé dans un donjon pourri. Dix-sept mois, je suis resté dans le donjon.
- Votre santé ?
- Je suis en train de crever. Le donjon qui m'a fini. Ma tête, ma blessure de 1914, je deviens fou.
- On pourrait peut-être parler de Sartre, puisque je suis venu pour ça ?
- Non, je vous l'ai dit, vous n'aurez pas un mot. Trop à dire ! Un jour, plus tard, je jure !

  Je suis reparti pour Paris sans avoir vu Céline. Il est rentré quelques années plus tard en France pour mourir et je n'aurai pas connu son visage, mais je reconnaîtrais entre mille sa voix, si elle retentissait encore dans ce monde.
  Il y eut une suite à mon voyage au bout de la nuit de Copenhague. Le jour de mon arrivée au Danemark, Albert Paraz avait reçu cette lettre de Céline :
  
       Mon cher Vieux,
   Voilà que
Samedi-Soir a envoyé ici un reporter sans crier gare ! Comme ça ? Au flanc [sic] ! Tu parles ! Je demandais à ces noms de Dieu un coin dans leur canard éventuellement pour un démenti... Pas un journaliste par avion ! Mon avocat m'interdit formellement de le recevoir bien sûr. Je suis prisonnier sur parole, je n'ai pas à faire de conférences... ce ne serait pas long le retour à Fresnes !... Bref, ce futé téméraire va rentrer bredouille, il va être furieux. C'est pour son pied ! De là à me recouvrir d'autres baves, d'autres bouses, d'autres conneries sensationnelles... je m'y attends !...
      Ton pote 

 Le " futé téméraire ", comme Céline m'appelait assez drôlement, n'était pas rentré bredouille. Mon article parut la semaine suivante dans Samedi-Soir avec ce titre : " Nourri d'avoine dans un grenier de Copenhague, Céline jure de torcher l'avorton Sartre. " Il devait faire quelque bruit...
  Céline eut connaissance de mon article et fut surpris de mon objectivité. " Tout considéré, il est excellent ", écrivit-il à Paraz. Cependant, il n'avait pas renoncer à " dérouiller " Sartre et il finit par écrire un texte féroce, dédié " à l'agité du bocal " - qu'il annonça en ces termes à Paraz :

   Une fessée pour Sartre est là toute prête, mais il me faut l'accord de Naud à Paris et de mon avocat ici, je la crois assez bien venue cette fessée. Croustillante. Mais j'ai déjà terriblement payé pour le brio.

  Paraz devait finalement publier ce texte en appendice de son livre Le Gala des vaches.
 (Jacques Robert, Mon après-guerre, Julliard, 1969, p.178)


 

 

 

 

  Claude SARRAUTE. Ecrire, c'est un truc qui vous tue le bonhomme...

 On était difficilement admis dans ce pavillon Louis-Philippe tout de guingois sur la pente du bas-Meudon où Louis-Ferdinand Céline vivait retiré depuis son retour de Copenhague. Avec son perroquet, sa pie et ses chiens, des molosses chargés d'effrayer les importuns, de décourager les curieux, de ne laisser passer que les fidèles, les amis, les admirateurs impénitents de cet enterré vivant. Et des élèves de sa femme Lucette-Lili, la compagne des mauvais jours, qui a installé au premier étage son studio de danse.
  Guidée par les instructions qu'elle me lançait de sa fenêtre, je pénétrai seule il y a un an passé dans la pièce où Céline, trop fatigué pour venir à mes devants, se préparait en fulminant au supplice de l'interview. Pièce à vivre, capharnaüm encombré de meubles nécessaires : divans, tables, coussins. Dans un coin la cage de Coco, dans l'autre le plateau du petit-déjeuner : " Je n'ai rien à bouffer ". Bardamu ne quitte déjà plus ou presque plus son fauteuil : " Je vais crever. Je suis un grand malade, moi madame, gazé à 80 pour cent. "

  Dans ce corps, dans ce visage d'anachorète raviné, blanchi, le regard est resté fulgurant. Regard où se mêlent méfiance, agacement et fureur. Il faudra oser lui parler de son œuvre pour que ce regard s'apprivoise, se détende, qu'il y passe l'expression rassérénée de qui sent qu'il " peut y aller ".
  Louis-Ferdinand Céline avait naturellement - dans le verbe comme dans ses écrits - le ton torrentiel, flot douloureusement tumultueux charriant la rancœur, le dépit, la rage, le dégoût et une sorte de lucidité tranchante dans l'humour. Le tout destiné à divertir la galerie...

 Car Céline n'est pas dupe de lui-même. Il y avait des mots-clés : Stalingrad, la civilisation blanche, les juifs, Gallimard, Sartre, l'Académie, la pêche à la ligne, qui appelaient immédiatement le couplet. Et, le numéro terminé, la rêverie reprenait son cours momentanément assagi pour parler de lui-même et de ce sacré besoin d'écrire : " Ecrire comme je le fais, ça n'a l'air de rien... mais c'est d'une difficulté qu'on imagine pas... c'est horrible... c'est surhumain... c'est un truc qui vous tue le bonhomme. "
 (Claude Sarraute, Le Monde, 5 juillet 1961).

 

 

 

 

  Denise THOMASSEN. Témoignage à Olivier Rolin.

 Mme Thomassen, qui tenait à l'époque la librairie française de Copenhague, Badstuestroede, et erre encore, bougonnante et bien crounie, comme aurait dit Bardamu, dans les rayons aujourd'hui tenus par sa fille, n'est guère plus tendre : " Il prétendait qu'il n'avait rien à manger. Je lui apportais de la viande, du porc. Un jour, je me suis aperçue que c'était son chien qui la mangeait. Je n'acceptais pas qu'il m'achète des livres, je les lui donnais. Et bien, quand il est rentré en France en 1951, il est parti sans dire au revoir ni merci. Je lui ai écrit, il ne m'a jamais répondu. Il avait beau m'écrire " ma géniale libraire " du temps où je pouvais lui rendre des services, pour lui, sans doute, je n'étais qu'une libraire de province. J'en ai bien eu un peu d'amertume.

  Le moins qu'on puisse dire, pourtant, est que Mme Thomassen n'éprouve pas de réticence envers le Céline de Bagatelles... " Moi, je n'ai jamais pu lire le Voyage... Je le lui avais dit, d'ailleurs. Il était très en colère. Il était très fier de ce livre. Ce qui me plaisait, c'étaient les pamphlets. Je trouvais ça très amusant. " Eh bien, les choses sont claires. Mme Thomassen en rit encore, à petits coups secouant ses joues creuses effondrées autour des chicots disparus, à la manière des grand-mères de Chaval.

  La bonne blague... Assise sur une chaise au fond sombre du magasin, les larges mains posées bien à plat sur sa vieille robe noire, l'œil assez vif quand même, Mme Thomassen ramone sa mémoire : " Une chose, par exemple, il était grossier comme un pain d'orge. Il avait remarqué que je détestais les gros mots, alors il en remettait, j'essayais de rester bien impassible, il me regardait sous le nez en disant : " Tiens, elle bronche pas. "
 (Propos recueillis et mis en forme par Olivier Rolin, Libération, 25 oct. 1985, dans D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p.901).

 

 

 

 

  Jean-Marie TURPIN-DESTOUCHES.  Seule et unique visite à son grand-père à Meudon.

 Jusqu'alors j'avais toujours évité qu'on connaisse mes liens de parenté avec Céline. Il fallait que j'arrive à un point de réflexion pour écrire sur lui sans me planter. [...] Lorsqu'il était en prison au Danemark, ma mère  m'a demandé de lui écrire. J'avais alors une douzaine d'années. Nous avons eu une correspondance suivie et très gentille pendant plusieurs années. Dans mon adolescence, ma mère s'est toujours débrouillée pour que j'aie accès à tous ses écrits. J'ai tout lu.

 [...] J'étais avec un copain, mais il était resté dehors. Je suis rentré dans la maison sans sonner. Je suis tombé directement sur Céline, surpris de me voir. Il n'avait pas beaucoup de temps pour me recevoir. Il était malade, submergé par la presse qui s'intéressait de nouveau à lui. Il n'avait pas envie d'accorder d'interview, il souhaitait terminer son œuvre. J'ai débarqué là-dedans ! Il m'a interrogé sur mes études, a été surpris que j'aie lu son œuvre et a vérifié mes connaissances en me posant des questions. L'entretien a été drôle et caustique. Céline avait un humour fracassant, une ironie féroce. C'était un grand-père comme je le rêvais. Malheureusement l'entretien fut bref et il me demanda de revenir le voir avec le baccalauréat en poche. Il devait mourir quelques mois après.

  Nous avons une tradition littéraire dans la famille et j'avais besoin d'écrire ce livre. Il fallait que je me situe en tant que philosophe face à tout ce qui se raconte sur Céline. J'avais une responsabilité morale, je devais dire comment je voyais les choses. [...] Je voulais rendre justice au grand Céline de Voyage au bout de la nuit, couper court aux pamphlets en donnant une sorte de non-lieu, montrer que l'œuvre se tient, du Voyage à Rigodon.
 
   Ces pamphlets sont d'abord mal écrits, ils font tâche par rapport à la qualité littéraire du reste de l'œuvre. Ma grand-mère  et ma mère ont toujours pensé qu'il avait écrit ça par provocation. Il a fait pas mal de conneries dans sa vie et cela en fut une de plus. Ses éditeurs de l'époque souhaitaient quelques écrits scandaleux qui se vendent, il a répondu à leur désir. Je ne défends pas Céline, mais il a résumé très bien cela par un : " J'ai été trop con. " Il a souhaité avant sa mort que ces écrits ne soient jamais republiés. Je pense qu'il faut ignorer cette mauvaise littérature et s'intéresser à l'écrivain du Voyage.
 (Propos recueillis et mis en forme par Bertrand Arbogast, L'Echo républicain, 2 fév. 1995, dans D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p. 964).

 

 

 

 

Visites de Pierre VALS, de Montmartre à Copenhague. Grand reporter-photographe à Paris-Match Pierre VALS collabora à l'hebdomadaire Nuit et Jour qui publia en 1947 un article sur Céline au Danemark illustré de bouleversantes photos dont il était l'auteur.

 J'ai connu Gen Paul en 1937 à l'occasion d'un reportage photographique sur le pavillon des vins de France de l'Exposition internationale. Il était chargé de la décoration du pavillon. Nous avons sympathisé et par la suite, tous deux montmartrois, nous nous rencontrions dans les bistrots de la Butte.
  Ce n'est que plus tard, en 1943, que j'ai connu Céline chez Gen Paul. A cette époque, Montmartre n'était plus Montmartre. Les touristes avaient disparu. Seuls les soldats allemands venaient sur la Butte. Montmartre avait perdu sa joie de vivre. Les habitants de la place du Tertre rasaient les murs. Les Parisiens manquaient de ravitaillement et de charbon. Les bistrots de la place n'avaient plus de clients.
  Pour ma part, le journal pour lequel je travaillais avant l'occupation - Match, un grand magazine d'information, le frère aîné de l'actuel Paris-Match - s'était replié à Lyon en zone libre. Son fondateur Jean Prouvost avait demandé à trois de ses photographes restés à Paris, Roger Scaal, Jean Moral et moi-même, de réaliser, dans la mesure de nos possibilités, des reportages sur la vie des Parisiens sous l'occupation. Nous envoyions nos documents grâce à des correspondants qui passaient clandestinement la ligne de démarcation.

  Gen Paul - Gégène pour les intimes - recevait des amis en qui il avait confiance (il fallait se méfier de la Gestapo), le dimanche matin dans son atelier au 2 de l'avenue Junot. Parmi eux : Céline, le dessinateur Soupault, Zavaroni, un jeune architecte, René Fauchois et moi-même étions les plus assidus. C'était des discussions très animées. Soupault disait : " Les politiques, les Allemands, tout le monde en prend plein la gueule. " Nous appelions ces réunions " la messe chez Gégène ". En fait, c'était Céline qui prêchait. Et Gen Paul servait la messe. Céline discourait dans son langage si particulier, Gégène approuvait tout en regrettant que Céline tienne " le crachoir ". " Si on enregistrait ce mec, disait Gen Paul, on aurait un bouquin de plus en librairie. " Chaque dimanche, Ferdinand demandait qu'il y ait un invité surprise, quelqu'un qui avait vécu une aventure étonnante, en langage célinien " un branque " qui dise des choses vraies, mais aussi des conneries. C'était quelquefois un ouvrier du travail obligatoire en Allemagne, un spécialiste du marché noir, ce marchand de vin qui vendait aux Allemands une affreuse piquette qu'il appelait " pommero " en changeant les étiquettes.
  
   L'invité le plus pittoresque, ce fut le petit homme qui ressemblait au " Topaze " de Marcel Pagnol qui a réussi à vendre à l'état-major allemand qui manquait de bois de chauffage, cinq hectares de la forêt de Fontainebleau. Il a falsifié le cadastre, fait un piquetage en forêt sur la parcelle avec des pancartes " Propriété privée ". Il s'est fait passer pour le propriétaire après la visite sur place des acheteurs. Il les a traité royalement dans une auberge du " marché noir " des environs, muni d'un confortable chèque en acompte. Il a disparu après nous avoir raconté son exploit et le bois n'a jamais été livré. 

  Après ces réunions dominicales, Céline rentrait chez lui rue Girardon. Nous allions, Gen Paul, Zavaroni et Soupault, à la recherche d'un steak-frites, denrée très rare à Montmartre, avant de nous séparer. Gen Paul, imitant Céline, nous demandait de ne pas oublier un " connard " pour le dimanche suivant.
  Céline n'avait pas que des amis sur la Butte et ces réunions du dimanche intriguaient. On disait qu'un communiste recherché par la Gestapo assistait aux réunions. En 1943, la vie à Paris devenait de plus en plus pénible. Nous nous sommes dispersés. Puis ce fut le débarquement, le départ de Céline en Allemagne, la libération de Paris. La presse pensait que Céline était en Espagne. En fait, le journal Nuit et Jour, crée en 1945, avait son adresse à Copenhague mais Céline refusait de recevoir des journalistes. Comme on savait que je le connaissais, je suis parti pour le Danemark.
 
  Je l'ai retrouvé malade physiquement et moralement dans une modeste chambre de la banlieue de Copenhague, hanté par la crainte d'être arrêté s'il rentrait en France. La première question qu'il m'a posée était : " Est-ce qu'on s'est battu sur la Butte quand les Allemands sont partis ? " Je lui ai montré une série de photos que j'avais prises sur la prise de la Kommandantur, place de l'Opéra. La deuxième question était : " Comment va Gégène ? ". Il avait la nostalgie de la Butte et de ses potes. Le grand fauve agressif de chez Gégène n'était plus qu'un oiseau blessé.
  
  Nous avons passé une heure ensemble, avec de grands silences. Il était très fatigué. Il ne dormait que deux ou trois heures. Il était affalé sur son lit dans une chambre anonyme. Ma présence lui rappelait les dimanches de la Butte. Qu'il me pardonne d'avoir  pris ces photos d'un Céline qui n'était plus que l'ombre de celui que j'avais connu.  Pierre VALS.
  (BC n°152, mai 1995).

 

 

 

 

   CELINE à GROSROUVRE.

  C'était en cette saison des feuilles mortes en 1959. Je roulais avec ma Triumph dans le département des Yvelines, et j'étais revenu, quelques mois plus tôt, de la guerre dite " maintien de l'ordre " en Afrique du Nord où j'avais été rappelé en 1957, comme officier de réserve de l'Armée de l'air.
  Le gouvernement Guy Mollet avait ainsi cassé mes études au profit de ce qu'on nous apprit plus tard à ne pas appeler une " guerre ".
 
  Marcel Aymé n'était pas milliardaire, je l'ai suffisamment côtoyé soit à Montmartre, rue Paul Féval,  puis à son dernier domicile, rue Norvins, en face de chez Gen Paul que nous allions voir souvent lorsque le peintre voulait bien recevoir " les gens de la haute ", disait-il, puis au Cap Ferret près de Bordeaux, pendant mes vacances, où il vivait l'été, villa Pouquette, petite maison dans la pointe du Cap près du quartier modeste " des Pêcheurs ".
  Mais, grâce à ses pièces de théâtre, il gagna suffisamment pour s'acheter une maison à Grosrouvre, " La Voisine ", à quelques minutes de Montfort-l'Amaury. Il y passait d'heureux automnes avec sa femme Marie-Antoinette, sa fille Colette, ses petites-filles Françoise et Isabelle. J'ai connu là quelques heures fruitées d'automne et de roboratives amitiés.
  Dans le gazon, sous les grands arbres, une gentilhommière blanche écoutait les silences de Marcel Aymé qui ne parlait que par monosyllabes ou même pas du tout.

  Ce week-end, je n'avais pas de rendez-vous avec lui à Grosrouvre. Mais j'arrêtai ma Triumph et sonnai à la grille. Marcel Aymé m'ouvrit, accompagné d'un homme en pèlerine et qui s'appuyait sur une canne. Marcel Aymé me le présenta comme quelqu'un que j'aurais dû connaître, mais que je n'avais jamais rencontré, et je n'entendis pas le nom du personnage sur les lèvres de Marcel Aymé.
  Nous marchions sur les feuilles mortes, et j'étais fort gêné, me sentais involontairement piégé entre Marcel Aymé qui se taisait et un personnage que je ne connaissais pas de visu.

  C'est l'homme à la canne qui débouta le silence. Il me demanda :
- D'où venez-vous ?
 Je croyais qu'il me demandait si, en voiture, je venais de Paris ou d'ailleurs.
- Je rentre de la guerre d'Afrique du Nord.
- Ah ! Moi, je n'ai jamais été violent, j'ai dénoncé la violence. Même en 39.
   On apporta les apéritifs. Il buvait de l'eau.
  D'une voix pâteuse, j'osai lui dire que j'étais peintre.
- Ah ! peintre. Oui, peintre, dit-il. Dans quel style ? C'est rare, un style. Ce qui m'intéresse, c'est le style. Moi, je suis lyrique...
- Je peins la guerre. Pas celle que j'ai vécue en Afrique du Nord. Je peins Les Croix de bois de Dorgelès.

  Il parlait " du nez " avec une petite voix murmurante. La lippe désabusée. Je ne savais plus quoi répondre. Je me rappelais ma première rencontre, de nombreuses années auparavant, avec Marcel Aymé à Montmartre. Pendant une demi-heure, il me laissait parler. Et plus je parlais, plus ses paupières se fermaient comme des persiennes, des jalousies, et son mince regard presque fermé me transperçait.
  Je lui parlais de tout, des poètes, d'Apollinaire et, au hasard, de Max Jacob, " mort au camp de Drancy en 1944 ", ajoutais-je pour faire étalage... Et Marcel Aymé, ouvrant ses grands yeux, prit son dictionnaire en main, ouvrit la page à la lettre J et me dit : " C'est vrai, c'est bien à Drancy.

- Oui, je peins la Guerre, avais-je dit à l'inconnu à la canne, qui me répondit :
- La vraie inspiratrice, c'est la mort...
 Marcel Aymé ajouta :
- Céline a raison, pour les écrivains comme pour les peintres.
 Je venais d'apprendre que l'homme à la canne s'appelait Louis-Ferdinand Céline...
                                                                                                            Guy VIGNOHT.
 (BC n° 201, septembre 1999).             

 

 

 

 

    Ole VINDING.

 On installa une piste de danse dans le salon d'été de la petite maison en bordure de la forêt afin que madame Lucette puisse se maintenir en forme. Tous les jours elle devait faire ses entrechats et ses pointes sur le petit plancher, sous la surveillance de Céline, montre en main, apparemment un bourreau, sadique. Mais on se trompait. Il ne voulait pas que la carrière de sa femme fut brisée à cause de l'exil. Ses nerfs n'auraient pas supporté l'épreuve supplémentaire d'en être tenu pour responsable.
  Elle sautait et se mettait sur la pointe des pieds :
- Une-deux ! Une-deux ! Nom de Dieu et merde !
 L'écume aux lèvres, montre toujours en main, il tapait du pied en mesure. Il n'y avait pas de musique, seul le bruit sourd de ses pieds à elle sur les planches. Dehors, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, tout était vert et beau ; la lumière et les senteurs des pommiers entraient dans la maison, faisant distraction et ignorant ce monde obscur où elles n'avaient pas place et n'éveillaient aucune joie.

  La nuit ne pouvait pas être assez longue.
 Il souffrait d'insomnie, les douleurs le tourmentaient, les pensées, le bruit dans sa tête qui, disait-il, lui fendait le crâne comme une grenade. Maupassant avait utilisé la même image avec ses migraines et, comme lui, il avait écrit jusqu'à l'extrême limite de ses forces. A six heures du soir, les rideaux étaient tirés dans la maison près du bois, il se couchait et madame Lucette ne devait pas rester debout ni bouger à cause de son hypersensibilité au bruit. Elle acceptait cela et chaque soir, alors que la lumière jouait sur les eaux du Grand Belt, elle restait parfaitement tranquille, écoutant les voix joyeuses du clair soir d'été et regardant les poutres basses où Céline accrochait des feuilles de timbres, des pense-bêtes, des reçus et des pages écrites, comme des guirlandes.
- Inhumains nous sommes ! soupira un jour madame Lucette avec une petite expression comique sur le visage.
- Inhumains nous sommes !
 Mais elle l'aimait, elle l'aimait d'une façon surhumaine, et surhumain il l'était et le devenait lorsqu'on commençait à comprendre ce qu'il y avait derrière.

  Il parlait avec une verve dont je n'ai rencontré l'égale que chez Jean Renoir. Une parfaite maîtrise du mot. Il n'y avait pas une nuance qui ne fût justifiée, pas un trait de savoir qui ne jetât tous ses feux, pas un mot lancé au passage qui n'eût une profonde perspective. C'était un miracle que d'en être témoin.
  Mais madame Lucette pouvait parfois s'angoisser quand il avait fini de parler : elle craignait qu'il y succédât un abominable mal de tête.
  Nous en étions arrivés à cette époque où l'on avait renoncé, en France, à lui faire un procès, mais cela ne signifiait pas qu'il voulait rentrer aussitôt chez lui. Il avait appris que ce serait encore trop risqué. En outre, il se sentait plus faible que jamais. C'était au cœur de l'hiver 1949.

  Il était terrorisé par sa constipation chronique, l'attribuant à une insuffisante sécrétion biliaire, et fit remarquer que depuis quarante ans il prenait des lavements tous les jours. Il était médecin et devait savoir ce qu'il faisait. J'objectai que d'autres médecins m'avaient dit que le gros intestin ne supportait pas sans dommage les laxatifs, que ses parois devaient rester imperméables aux substances toxiques qu'il contient, et que les laxatifs nuisent à cette imperméabilité. Mais il ne voulut pas le croire. A la Vestre Faengel, où il avait été détenu, on lui avait refusé d'appliquer son traitement plus d'une fois par semaine.

  Cependant, dans l'ensemble, il resta stoïque. Les accusations continuaient à pleuvoir sur lui, il reçut des lettres de menace, et aussi des articles de France : tout cela, mis à part les lettres de Marcel Aymé et de quelques autres fidèles, était fort déprimant. Mais il pouvait oublier le tout et raconter. Un humour baroque se fit jour quand il rapporta comment il avait été " engagé " par la Fondation Rockefeller pour mener une campagne contre la tuberculose dans les provinces de France. En fait, il n'avait pas du tout été engagé, il avait simplement volé l'ordre de mission sur le bureau d'un personnage important. Cet homme important avait une chaire professorale et dirigeait l'Ecole polytechnique. Céline était venu le trouver pour lui demander de faire des recherches et de se prononcer sur une invention qu'un de ses amis avait faite. L'ami était un des protagonistes de Mort à crédit, Courtial des Pereires, et son invention était une machine à contrôler les votes durant les élections. Le directeur-professeur ayant eu à faire dans un autre bureau, Céline avait remarqué sur sa table une lettre de la Fondation Rockefeller qui demandait à l'éminent personnage de bien vouloir aider à trouver des gens susceptibles de mener à bien la campagne contre la tuberculose. Céline avait lu le papier sur la table, c'est-à-dire  " à l'envers ", puis l'avait subtilisé. Il se présenta de la part du grand homme avec son compagnon, un ancien garçon de café nommé Milon, chez les Américains. Ils montrèrent les documents et obtinrent le travail. Céline le garda deux ans, Milon quatre. Ils allèrent jusque dans les villages les plus reculés, brandissant la menace de la tuberculose. Milon faisait sa part de travail rien qu'en répétant mécaniquement d'une voix saccadée :
 " La tuberculose-est-très-dangereuse-il-ne-faut-pas-cracher-par-terre ! "
  Et ainsi de suite. C'était comme dans Knock de Jules Romains. Et Céline s'esclaffait et bavait en étalant des détails affreux mais irrésistiblement comiques.

  Puis, d'un coup, il redevint sérieux et déclara :
 " Je le répète : je n'ai jamais ressenti de vocation littéraire, seulement une vocation médicale, c'est la vérité vraie. Et j'ai étudié par mes propres moyens, fait les choses les plus incroyables pour sauver ma peau - car je n'étais allé qu'à l'école primaire et n'avais aucun bagage littéraire ou scientifique ! "
 (Ole Vinding, Au bout de la nuit, Capharnaüm et Ed. de la Pince à linge, traduit du danois par François Marchetti).

 

 


 

    Louis-Albert ZBINDEN    Ma visite à CELINE.

  En 1957, Céline sortit de l'ombre. Rentré du Danemark en 1951, il s'était installé avec sa femme dans un pavillon de Meudon, aux portes de Paris, comme s'il avait craint de rentrer dans la ville. C'était étrange. On le savait là, mais le silence l'absentait. Des ombres l'enfermaient, des remugles de prison, de procès, d'exil traînaient après lui. On le disait malade et déjà, pour beaucoup, perdu pour la littérature.

 
C'est alors qu'on annonça brusquement la prochaine publication de D'un château l'autre. Cela fit le bruit d'une bombe. Les journalistes furent alertés. On nous promettait un grand livre. Roger Nimier, qui courait de Paris à Meudon, s'en portait garant. Il n'avait pas tort. C'était un grand livre. Céline n'était pas mort. Son second souffle était même un renouvellement : une prose moins artiste peut-être, mais plus prenante, allant au pathétique sans cynisme.

  Peu après, on nous informait que Céline consentait à rencontrer la presse. Je soupçonne Nimier de l'avoir convaincu d'accepter cette corvée. Aucun journaliste ne l'escomptait. On nous offrit Céline sur un plateau. Nous nous précipitâmes.
  Un après-midi de juillet, annoncé par Nimier, je pris le chemin de Meudon, jusqu'à la porte de sa maison , ou plutôt de son mur. Sur une plaque, on lisait : " Docteur L.-F. Destouches, de la Faculté de médecine de Paris, de 14 à 17 heures, sauf vendredi ". Et au-dessous, en plus gros caractères, sur une autre plaque : " Madame Lucie Almanzor, danse classique et de caractère. "
 la porte s'ouvrit. Elle donnait sur un jardin en friche. Des chiens aboyèrent. La maison était un petit pavillon de banlieue en pierre grise, comme il y en a tant en Ile-de-France, avec un peu de verrière sur le côté où l'on entre.
  J'avançai avec émotion vers elle. Que de fois, depuis une semaine, n'en avais-je pas imaginé quel concert m'y attendait : des voix d'enfants sur un air de piano. C'était la classe de Madame Almanzor, la femme de l'écrivain.
  Pendant tout le temps que je fus avec Céline, sauf celui de l'enregistrement de notre conversation, pour lequel nous obtînmes le silence, tomba sur nous cette pluie sonore, fraîche et joyeuse. Elle contrastait avec le singulier décor où l'on me fit entrer.

   UN BRIC-A-BRAC

 Céline était gris et sale. Il portait sur un corps affaissé un visage marqué de fièvre et d'angoisse. Ses yeux, alourdis de paupières qu'il semblait avoir du mal à tenir levées, étaient comme délavés et cependant brûlants. Son regard était difficilement soutenable. C'est pourquoi je m'accrochai d'abord au décor, avant de lui revenir.
 
Le bureau de travail de Céline était encombré de livres, de caisses, de pots, de cartons, d'ustensiles divers, vides ou pleins, qu'il fallait enjamber pour se mouvoir. C'était un bric-à-brac, avec des choses poussiéreuses. Un perroquet trônait sur une pile de vieux journaux.
  Comment Céline se retrouvait-il dans ce désordre ? Plus tard, il m'indiqua ses repaires : des flèches au crayon gras désignant des liasses tenues par de grosses pinces à linge : ses manuscrits parmi les chiffons.
  Mais Céline s'était mis à parler. Sa voix m'apprivoisa. Toute fêlée qu'elle fût, elle avait du charme, et les mots qu'il disait en avaient un autre. Bardamu avait été séducteur. Il en restait des traces. Une femme m'accompagnait. Il se mit en frais pour elle.
  Son visage, cependant, demeurait douloureux, bien qu'il s'animât. Il était pâle, mal rasé et au bout de quelques phrases sa salive moussait sur ses lèvres. Un pull-over sans couleur enveloppait son corps. Il avait aux pieds de grandes pantoufles de feutre qu'il faisait traîner en marchant. On était en été, il était vêtu comme en hiver. " Je suis frileux ", dit-il. Il était malade. Je ne devais pas le revoir.
  Assis face à face, je mis mon magnétophone en marche et lui posai mes questions. Il se livra. Allai-je avoir une confession ? Ce fut un numéro. Céline était plus vrai dans le lyrisme que dans la sincérité. Je le mis sur les Juifs, il se défendit ; sur la politique, il attaqua. Il finit par sa mère, et c'est moi, la gorge nouée, qui ne pouvais plus dire un mot.

  UN MISANTHROPE QUI AIMAIT SE JUSTIFIER

 C'était d'ailleurs inutile. Parti dans son discours, Céline le poursuivait sans qu'il fût nécessaire de le relancer, allant seul, chevauchant ses idées et ses souvenirs, tour à tour accusateur ou plaidant sa cause. C'était parfois de longues tirades. Les mots, pressés de jaillir, se bousculaient au passage de ses dents, parfois des pauses, ou bien des dérapages de phrases qui finissaient en légers grognements de tête ; rien de commun, en tout cas, avec son langage littéraire. Céline ne parlait pas comme il écrivait, ce qui prouvait, s'il eût été encore utile de le démontrer, que son style parlé était un style écrit et même très élaboré.
  Je me souviens de ses mains, qu'il avait longues. Il leur faisait faire, en parlant, de grands gestes dans l'air, un peu saccadés, comme on le voit faire aux vieillards, avant qu'elles ne retombent, comme de fatigue, sur ses genoux.
  Bien plus tard, il serra la mienne. Il y mit une chaleur. On m'assura, par la suite, qu'il avait apprécié l'entretien. Je n'y étais pour rien. C'était un bon jour. Je crois avoir su faire ce qu'il fallait surtout faire : écouter, et lui donner l'impression  d'être compris. Ce misanthrope aimait qu'on lui fournît l'occasion de se justifier.
  Quand je redescendis vers Paris, le soleil m'avait précédé et la ville était déjà dans le bleu du soir.
   (BC n°192, nov. 1998)
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