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                                                     SES  CRITIQUES.

 

 

            Ah quel vrai bonheur cette lecture ! Rafraîchissante, roborative et tellement instructive, qui replace de façon si éloquente la pensée célinienne au cœur de l'interprétation de son œuvre... comme de celle de tous ses critiques !

 

 

   Michel CREPU : DURAFFOUR-TAGUIEFF sur CELINE : L'ENQUETE MYOPE.

 Le facteur vient de déposer à notre porte le volume Céline, la race, le juif par Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, aux Editions Fayard. L'ouvrage pèse quarante tonnes, comme à l'usage sous ce que l'on ose à peine nommer la " plume " de Pierre-André Taguieff. Jamais un livre au dessous d'un million de signes : Stakhanov, près de lui, semble un petit souffreteux. Cette fois, en plus, ils sont deux. Cette partie à quatre mains ne fait pas pour autant les affaires du style. Le livre est écrit comme un rapport de stage. Mais de cela, les auteurs se moquent, ils ne sont pas du petit monde exquis où l'on se pâme à la lecture des " pamphlets ". Ils sont la justice même. C'est impressionnant.

  Le but de l'ouvrage, car il en faut bien un : faire tomber ce que les auteurs appellent " la légende célinienne " faire triompher la somme documentaire, l'implacable accumulation des faits qui démontrent à quel point l'antisémite Céline a poussé le bouchon, au-delà de ce qui paraissait  déjà inadmissible. Qu'importe qu'il s'agisse d'un des plus grands écrivains du XXe siècle avec Proust et Beckett. Cela, les auteurs s'en moquent et à vrai dire, ils ont raison. C'est vrai, on se demande bien pourquoi l'obtention du prix Goncourt vaudrait comme une sorte d'excuse, la beauté de l'écriture venant laver l'abject, comme une éponge invisible. Moyennant quoi, les auteurs se simplifient la tâche : faire un sort aux " célinolâtres " dans un premier temps, ouvrir le procès dans un second temps. C'est le fantasme critique du livre : être à lui seul un tribunal de Nuremberg.

  Hélas pour les auteurs, les choses ne marchent jamais ainsi. Qui ne sait que l'écrivain Céline, traumatisé de la Grande Guerre, a poursuivi sa trajectoire d'écrivain comme un navire sans boussole, puisant dans sa seule capacité littéraire, il est vrai vertigineuse, la matière d'une vision de son temps ? Ecrivain du nihilisme, pris lui-même dans les filets, s'en débattant comme un beau diable, privé d'un Autre à qui se fier, comme le petit curé d'Ambricourt de Bernanos. Bernanos est le seul grand écrivain français à avoir vu clair dans ce puits sans fond. Il est dommage que Taguieff-Duraffour passent à côté du compte-rendu du Voyage publié dans le Figaro du 13 décembre 1932 : " Nous ne demandons pas si la peinture de Céline est atroce, nous ne demandons pas si elle est vraie : elle l'est ".
  Bernanos a vu le point, ignoré par Duraffour-Taguieff : Céline, embarqué dans la folie de son siècle, devenant son œil du cyclone. Cela est essentiel à la compréhension de l'œuvre, que cela plaise ou non : à partir du Voyage et combien plus avec les ouvrages qui suivent (la fameuse trilogie, Nord, D'un château l'autre, Rigodon), Céline figure un interlocuteur majeur pour quiconque veut comprendre ce qui s'est joué, là, au travers de livres " boîtes noires ". Les fameux pamphlets, ici, n'allègent ni n'alourdissent : ils permettent de voir fonctionner à nu un esprit en proie à la passion du bouc-émissaire. Cela vaut la peine, encore faut-il s'en donner les moyens.

   C'est une pitié de voir Taguieff-Duraffour passer volontairement à côté de ce défi. Myopes, infatigables soutiens de la masse documentaire, ils se persuadent que l'accumulation culpabilisante fera figure de Preuve avec un P majuscule. Or cette Preuve magistrale ne cristallise jamais comme il conviendrait, il manque toujours le dernier élément qui pourrait enfin faire basculer l'idole. Deux mille pages, trois mille, n'y changerait rien. Fasse le Ciel que le duo Duraffour-Taguieff n'éprouve pas le besoin de revenir à la charge. Dix pages bien pensées pourraient suffire. Ils n'en sont pas capables. Au vrai, une véritable haine de la littérature se cache là derrière, qui laisse perplexe. Pourquoi ce besoin de s'en prendre à une prétendue idolâtrie, au lieu de lire ? Il n'y a pas d' " idole " hormis pour l'habituelle petite bande fanatique, familière des soutes de l'extrême droite. Dieu merci, il existe de vrais lecteurs de Céline, qui n'éprouvent pas le besoin de se cacher la vérité sur ses douteuses fréquentations, ses déclarations ahurissantes, son point aveugle dont il ne s'est jamais délivré. Cela change-t-il un iota à la dimension allégorique d'une œuvre majeure ? Pas le moindre. Il n'y a pas deux Céline, l'un bon, l'autre mauvais. Il faut considérer les deux et voir dans l'énormité des faits matière à appauvrissement. Nous avons besoin de lecteurs intelligents, non d'exorcistes qui ont l'air d'inspecteurs de l'Education nationale. C'est ainsi : Céline a été le peintre nihiliste de son propre nihilisme. Il y a quelque chose d'émouvant, oui, d'émouvant, à le voir ainsi aux prises avec son démon.     

  Le plus troublant de ce livre est la haine de la littérature qui le traverse d'un bout à l'autre. Quel obscur règlement de comptes ! Quel curieux acharnement, fasciné, possédé par son sujet ! Mais c'est là un débat d'une autre nature, on laisse aux auteurs le soin de s'en expliquer avec leur propre conscience. Pour nous, qui avons souffert à les lire, nous retournons à l'œuvre. Féerie pour une autre fois.
  (Le blog de Michel Crépu, publié le 23 février 2017).
 

 

 

 

 

 

  André DERVAL : a lu FEERIE POUR UNE AUTRE FOIS (1952-1954).

 Etablie par Henri Godard, l'édition de Féerie pour une autre fois dans la Pléiade permet de mieux comprendre le projet d'ensemble constitué par les derniers romans de Céline.

 Le 17 décembre 1945, alors que Céline est en train de travailler sur la suite de Guignol's band dans un petit appartement de Copenhague, des policiers frappent à la porte. Persuadé qu'il s'agit d'un commando communiste venu le liquider, il se barricade, armé d'un révolver, et ouvre les fenêtres afin de trouver une issue. Lorsque les policiers arrivent à prouver leur qualité, il se laisse emmener, ainsi que sa femme, à la prison Vestre Faengsel. C'est là qu'il va mettre en chantier " un petit mémoire " - qu'il considère comme un intermède dans sa production romanesque - qui va rapidement prendre une ampleur extraordinaire et sur lequel il va travailler huit ans.
  Il abandonne la mise au point de Guignol's band, qui l'absorbait pourtant au point qu'il différait sans cesse son départ de Paris en 1944 : " Je suis trop ahuri par Guignol's band, par la transposition sur le plan fantastique, l'entraînement à l'irréel, je perds le sens de la terrible réalité, de celle qui me concerne, mon assassinat que l'on donne dans tout Paris comme prochain ", avoue-t-il dans une version intermédiaire de Féerie pour une autre fois.

  Céline en prison, entre deux réponses aux accusations portées contre lui, rédige sur des cahiers d'écolier achetés en prison le " canevas " du roman : l'histoire débute à Montmartre en 1944 par la visite de la femme d'un compagnon d'infortune, mutilé comme lui dans les premiers mois de la Grande Guerre : elle vient lui demander des autographes, car bientôt il sera trop tard. Suivent une description hallucinée du bombardement de Paris, les adieux aux amis de la Butte, le départ pour l'Allemagne (Baden-Baden, Berlin, le village de Brandebourg et Sigmaringen), puis la traversée des champs de ruines, le passage au Danemark, la semi-clandestinité et l'emprisonnement.
 On le voit, cet ensemble, donné en premier appendice du volume Romans IV en collection " Pléiade ", recouvre autant les derniers romans que Féerie pour une autre fois proprement dit, dont " l' " histoire " s'arrête au bombardement avec Normance. Regroupant les deux textes publiés, Entretiens avec le Professeur Y, et dix manuscrits de travail, Romans IV
(1) permet une sorte de lecture génétique de Féerie en lisant dans l'ordre la suite d'annexes puis les deux textes - mais cela suppose de la part du lecteur une très grande attention, confinant à la manie, que l'on ne rencontre guère que chez les céliniens endurcis.

  Car Féerie pour une autre fois (Normance n'est qu'un titre de circonstance, à la demande de l'éditeur) est sans conteste le roman le plus difficile dans l'œuvre de Céline, représentant le pari fictionnel le plus ambitieux de cet auteur, qui profite de son isolement forcé pour explorer les confins de sa veine romanesque. Très clairement, il cherche à s'y défaire des contraintes du récit et à ne plus donner à lire que du style. Si le premier tome est encore tributaire de quelques esquisses d'intrigues (autour de Clémence, de la vie en prison, des jalousies du peintre cul-de-jatte Jules) et est truffé d'allusions à l'actualité, le second volume est constitué pour l'essentiel de descriptions rythmiques du bombardement, d'où émergent de vagues figures et d'obscures tribulations.
  Cheval de bataille des tenants d'une interprétation ésotérique de l'œuvre de Céline, Féerie pour une autre fois, il désarçonne à la première lecture et a longtemps désarmé la critique. Essentielle à l'imaginaire célinien, la vision du bombardement de Paris qu'on ne verra pas de sitôt. " Je vous l'écris de partout par le fait ! de Montmartre chez moi ! du fond de ma prison batave ! et en même temps du bord de la mer, de notre cahute ! Confusion des lieux, des temps ! Merde ! C'est la féerie vous comprenez... Féerie c'est ça... l'avenir ! Passé ! Faux ! Vrai ! Fatigue ! "

  Au milieu de ce matériau en fusion, entremêlant souvenirs, réflexions, apparitions, de nombreuses réussites, de somptueux morceaux qui tiennent autant à l'art de l'écrivain que de sa puissance d'imagination et d'évocation. Le style n'a jamais été " aussi hardi dans l'ellipse et dans le saut ", souligne Henri Godard, " jamais aussi léger dans l'allusion sur laquelle repose le passage d'un segment à l'autre. Et donc, jamais il n'avait requis du lecteur, en même temps provoqué de tant de façons, une compréhension qui tend à la complicité. L'expérience littéraire très forte de ce mélange d'hostilité et de connivence sera désormais la marque de la seconde moitié de l'œuvre romanesque. "
 
Il convient d'être vigilant à cet effet de lecture, le premier tome notamment contient plusieurs passages polémiques au sujet des camps nazis, que Céline aurait eu tout intérêt de ne pas prendre à son compte. Il ya des degrés dans l'atroce et les conditions d'incarcération du romancier - même décrites à l'aide d'un style en pleine maturité - ne peuvent masquer, ni amenuiser la marque d'horreur du siècle.

  Céline avec Féerie pour une autre fois voulut une nouvelle fois crever le plafond, comme il l'avait fait avec Voyage au bout de la nuit : il n'obtiendra qu'une très faible audience et aucun compte rendu important. A la suite de Normance, il décidera de retracer la vie à Sigmaringen, de donner quelques concessions au pittoresque et de bénéficier d'un succès de scandale : ce sera D'un château l'autre.
 
(1) : Romans IV : Féerie pour une autre fois 1 ; Féerie pour une autre fois II ; Entretiens avec le Professeur Y , Louis-Ferdinand Céline. Edition présentée, établie et annotée par Henri Godard, Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
 
(André Derval, Un pari fictionnel, Magazine Littéraire Hors Série n°4, 4e trimestre 2002).



 

 

 

  EXAMEN D'UNE CAMPAGNE ANTICELINIENNE.

 Philippe Muray, auteur d'un Céline paru en 1981, répond avec talent aux duettistes Bounan et Martin et sans aucune complaisance vis-à-vis de l'auteur des Bagatelles. Extrait.

 C'est ainsi que l'actuelle campagne anticélinienne, avec en éclaireurs deux petits livres complémentaires, L'Art de Céline et son temps de Michel Bounan et Contre Céline de Jean-Pierre Martin, n'a d'autre objectif ultime que le bannissement de Céline des bibliothèques. Pas le Céline des pamphlets, bien sûr, introuvable depuis longtemps, mais le reste, tout ce qui reste encore de Céline, depuis Voyage jusqu'à Rigodon, avec en point d'orgue son expulsion manu militari de la collection de la Pléiade.
  Plus émotif que son collègue en purification ethnique, Martin nous le dit d'emblée avec une belle franchise : " quatre volumes dans la Pléiade ", c'est trop pour ses nerfs. D'une façon quelque peu lourde, et afin que nul n'en ignore, il l'énonce dès le sous-titre de son ouvrage : D'une gêne persistante à l'égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible.

  Il y revient plusieurs fois, il s'en plaint amèrement : " Céline, Maître penseur aigri de notre fin de siècle, Céline sur papier bible. Le consensus est désormais de son côté. Il est sur papier bible. Il est au programme de l'agrégation. "
  Nous voilà prévenus, on ne fera pas de cadeaux. Le temps est révolu où on pouvait prétendre lire encore Céline, et le commenter, et le critiquer. Il convient maintenant de l'instruire en bloc. Comme une cause jugée d'avance. Comme une affaire de droit commun. L'inquisiteur moderne est au travail : regardons-le donc exercer son pouvoir. Et tentons de
comprendre au nom de quoi il juge. L'intelligence de la société hyperfestive est le commencement de sa critique.

  Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l'histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus, Bounan et Martin sont des employés de l'Espace Bien. Ils n'analysent pas Céline ; ils confessent en long et en large une foi antiraciste dont on ne peut que les féliciter, ainsi que le désir de liquider un problème qui leur paraît un scandale, et une survivance abominable en nos temps rénovés. Ils ne veulent plus voir le problème puisqu'ils connaissent la solution. Ils n'ont pas de questions à poser puisqu'ils disposent des réponses. Ils ne questionnent pas Céline, ils le mettent à la question. La bataille qu'ils engagent ne vise pas à éclairer d'une façon nouvelle les livres de leur bête noire, elle a pour objectif de les disqualifier. Il ne faut pas que Céline soit seulement responsable des crimes qu'il a commis. Il faut enfin qu'intégralement il soit accusé. Et de naissance, comme on le verra.

 (...) A la lettre, les libelles de Bounan et Martin sont des entreprises d'intoxication par lesquelles on prétend désintoxiquer le lecteur naïf qui n'aurait jamais rien su de l'infamie célinienne, et c'est bien ainsi que cette double offensive a été saluée : " Il y a, en France, un gros non-dit autour de Céline " (Gilles Tordjman dans Les Inrockuptibles). " Voilà Céline remis à sa place. Ceux que bouleversent ses livres ne pourront plus l'ignorer " (Grégoire Bouiller, Le Monde). " Deux ouvrages viennent d'établir la vérité sous les masques si convenus " (Alain Suied, Le Mensuel littéraire et poétique).
  Ayant constitué en axiome un aveuglement général qui n'a jamais existé, Bounan et Martin peuvent bonimenter à leur aise. Sans ce bluff du scoop, leurs livres n'auraient même pas lieu d'exister. Et leurs auteurs n'auraient pu se décerner, en les écrivant, de si précieux brevets de néo-bien-pensance.

  De même ne paraissent-ils comprendre les œuvres que dans la mesure où ils peuvent croire qu'elles adhèrent ou militent. De ce fait, les arcanes de l'histoire récente, c'est-à-dire l'étendue des dégâts causés par l'évaluation morale des choses et l'élimination de toute vision critique, leur échappent fatalement. En moins de deux générations, notait un employé de Libération juste après la mort de William Burroughs (mais sans avoir bien sûr, lui non plus, les moyens d'examiner le lièvre qu'il était en train de soulever), ce sont certaines des caractéristiques les plus " marginalisantes " de la personnalité de cet écrivain (le fait, tout simplement, qu'il était drogué et homosexuel) qui lui ont permis " d'intégrer le panthéon de la political correctness ".
  C'est aussi à la faveur de cette mutation qu'est apparue une nouvelle classe étrange, mais parfaitement logique, d'opposants rituels et officiels : organisateurs de subversion, mécontents appointés, salariés dans la branche rébellion de l'Institution, panégyristes de la guérilla qui décoiffe, révoltés connivents, scouts de l'émeute, Fripounets des barricades et Marisettes du Grand Soir. Autant de personnages inédits dont notre excellent Bounan et notre magnifique Martin n'ont pas la moindre idée puisque, d'une façon ou d'une autre, en tout ou partie, ils les incarnent.
  (Philippe Muray, BC n° 192, novembre 1998).

 

 

 

 

   CELINE SUR UN FIL D'OR.

 Louis-Ferdinand Céline, sa vie, son œuvre. Ses options, ses " idées ", son style. Ses dits et ses non-dits. Rien qui n'ait été exploré, disséqué, interprété, passé au crible. Gloses et commentaires de gloses. De quoi emplir toute une bibliothèque.
  De cette énorme littérature, énorme au sens quantitatif s'entend, beaucoup d'ouvrages tendancieux, voire extravagants. Bien peu, au bout du compte, qui apportent quelque chose - sinon un éclairage, du moins une lueur - au lecteur de bonne foi. On compterait sur les doigts d'une main ceux qui méritent d'être sauvés. Au nombre de ceux-ci, assurément, le très beau livre que Nicole Debrie a tiré de sa thèse de psychanalyse, " Il était une fois... Céline. "

  Dieu sait pourtant si le propos de l'auteur (procéder à une lecture analytique par l'apport célinien) pouvait susciter la méfiance. Céline a été accommodé à tant de sauces, linguistique, structuraliste, statistique, psycho-critique, que la circonspection  était de mise. Peu versé, de surcroît, dans les arcanes de la psychanalyse, ne connaissant des théories de l'illustre Viennois que les rudiments accessibles au profane, autant dire pas grand-chose, j'ai ouvert cet essai non sans appréhension.

  J'avais tort. Non seulement l'ouvrage est un modèle de clarté, mais il témoigne d'une rigueur intellectuelle, d'une probité qu'on salue d'autant plus volontiers qu'elle est, sur le sujet qui nous occupe, une denrée fort rare.
  Nicole Debrie a le mérite de s'attacher à la totalité de l'œuvre, thèse de médecine, romans, pamphlets, voire articles et correspondance, sans privilégier un aspect particulier ni esquiver aucun problème. Elle tire de la polyphonie célinienne des harmoniques jusqu'ici inexploitées, battant souvent en brèche, avec l'alacrité qu'on lui connaît, les élucubrations partielles et partiales. Si bien que le Céline qu'elle nous présente, ce Céline tout neuf, avec ses contradictions et ses conflits, sa sensibilité et son intelligence, a toutes les chances d'être le vrai Céline. Admirable et pitoyable tout à la fois. Aux antipodes des caricatures habituelles, qu'elles soient, d'ailleurs, le fait des détracteurs ou des hagiographes.

  (...) Tous les grands thèmes céliniens sont déjà présents dans " Semmelweis ", et les apparentes contradictions qui ont égaré tant d'exégètes. On sait gré à l'auteur de rappeler combien, dans sa pratique médicale, le Docteur Destouches mit en œuvre les valeurs de Semmelweis, probité et charité, trop souvent occultées pour les besoins d'une cause douteuse. Et, à propos du " Voyage ", de pourfendre sans ménagement les Foucault, Deleuze, Guattari, Roustang et autres Kristeva, prompts à assimiler délire et folie et à voir en Céline un apôtre de la déconstruction.
 " Si Céline s'inscrit dans le mouvement antirationaliste, il s'inscrit peut-être encore davantage dans celui qui s'élève contre une mystique de la destruction. "

  (...) C'est qu'aucun d'eux n'a compris l'essence du tragique célinien. On a voulu voir dans l'auteur de " Nord ", un fasciste, ou un gauchiste, voire un nihiliste, un pervers ou un psychotique, alors qu'il se borne à mettre en évidence des déchirements inhérents à notre nature humaine, et l'impossibilité d'y échapper.
  Le rôle d'imprécateur provocant où il finit par s'enfermer, celui des romans mais surtout des " pamphlets " (encore l'appellation est-elle sujette à caution) se trouve en germe dans " Mort à crédit " : " Ayant découvert le mal de son siècle et l'usage pathologique de la culpabilité, Céline se met, comme Semmelweis, à insulter ses contemporains ; il dénonce, trouvant dans cette dénonciation une satisfaction compensatoire à ses tourments. "
  Ses prises de position tonitruantes, excessives, contradictoires, à tout le moins mal comprises ou incomprises, reçoivent ici un éclairage qui leur restitue toute leur cohérence.

 (...) Son chapitre sur " Céline et la judaïté " (à différencier de la judéïté) propose une interprétation qui présente le double mérite de se garder de toute passion, de tout jugement a priori, et de reposer sur une logique fort convaincante. Autant dire qu'elle prend le contre-pied des théories de Muray et d'Alméras qui prétendent déceler chez Céline un antisémitisme foncier.
  Or, selon notre auteur, la notion de judaïté telle qu'elle se trouve utilisée dans les textes polémiques polarise un ensemble de critiques. Les juifs symbolisent pour Céline l'intelligence abstraite et conceptuelle - le pôle paternel de notre culture - par opposition à la sensibilité, à l'émotion, à la poésie.
  " Quand Céline réclame un racisme aryen (...), il réclame - obnubilé par sa problématique personnelle, son absence indéniable de narcissisme - ce qui lui manque. Il réclame, sur le plan national, l'amour de soi. "

  Au demeurant, Nicole Debrie insiste sur l'influence qu'ont pu exercer sur ses prises de position ses lectures d'Elie Faure et de Disraéli. Sources sur lesquelles aucun commentateur n'avait, jusqu'ici, mis l'accent. Surtout, elle souligne à juste titre qu' "à aucun moment de sa vie et son œuvre, Céline n'est sorti du point de vue éthique ou esthétique ".
  Sa violence, toute subjective, vient de son incapacité à réconcilier les antinomies multiples dont il était porteur. Nulle idéologie, nul calcul dans ses vociférations. On sait qu'elles attirèrent sur lui, prophète de malheur, tous les malheurs du monde, l'anathème des bien-pensants de droite et de gauche, et l'emprisonnement dans " la fausse image d'un antisémitisme déchaîné ". Tel fut, en d'autres temps et pour d'autres raisons, l'opprobre que connut Semmelweis, autre précurseur de génie.

  Ces quelques aperçus, forcément fragmentaires, ne donneront qu'une faible idée de la richesse et de l'originalité d'un essai que les fervents de Bardamu découvriront avec passion. Il suscitera, à n'en pas douter, bien des polémiques. J'entends d'ici la meute des lacaniens, celle des cuistres sorbonnards hurlant de concert à la mort, avatars de ces Kirghizes que Céline imaginait campant sur les rives de l'Odet.
  A moins qu'ils ne choisissent la conspiration du silence. Quoi qu'il en soit, Nicole Debrie n'a rien d'une victime expiatoire. Son pavé dans la mare prouve, à l'évidence, qu'elle ne manque ni de munitions, ni de l'art de s'en servir.
                                                                              
                                                                                  P. L. Moudenc.

(Il était une fois... Céline, Les intuitions psychanalytiques dans l'œuvre célinienne, Aubier, Ecrit sur parole, dans Rivarol, 18 mai 1990).

  

 

 

 

   CELINE, BOUC EMISSAIRE.

 Mystères de la critique... Sollers, qui avait accueilli avec une certaine réserve la biographie de Céline par Alméras, avalise cette fois pleinement la thèse de son dernier essai. Où Céline apparaît comme le révélateur radical du siècle finissant.
  Paradoxe : les livres sur cette part maudite du corpus célinien sont de plus en plus nombreux, alors même que les pamphlets - qu'on serait sans doute mieux inspirés d'appeler " satires " - sont toujours interdits de réédition.

 La cause est entendue. Il y a eu un grand écrivain français, Céline, qui, tout à coup, est devenu l'antisémite le plus virulent que le monde ait jamais connu. Un délire s'est emparé de lui, une fulguration négative, une révélation biologique tombée du ciel, une effroyable tumeur.
  Ses pamphlets (toujours introuvables en librairie) sont le symptôme de cette folie soudaine. Du coup, mécanisme classique, il devient la victime sacrificielle rêvée, le bouc émissaire de la monstruosité du siècle. Céline est l'homme qui a commis le péché mortel. L'antisémitisme, c'est lui, à un moment particulièrement horrible. Passons sur l'antisémitisme véniel. Le diable, c'est lui.

 Bouc idéal : il a du génie, il vocifère, il rutile, personne n'ose crier sur les toits à ce point. Vous dites " antisémite ", donc " Céline ". A côté de lui, il ne peut y avoir que des fièvres passagères, des dérapages sans importance, des phrases malheureuses, des mouvements d'humeur. D'ailleurs, tout cela est dépassé, il s'agit d'une vieille histoire. A-t-elle même existé ? On peut en douter.

  Replaçons donc, comme le fait Philippe Alméras, Céline dans l'Histoire. La France est ce curieux pays qui s'agite beaucoup dès qu'on lui rafraîchit la mémoire. Vous ouvrez des placards, et c'est aussitôt des visages fermés, des grincements de voix, des silences lourds, des poissons noyés à n'en plus finir. Pourtant, la question est simple. Il suffit de rappeler que la République est née d'une guerre religieuse sans merci, dont l'affaire Dreyfus n'est que le moment culminant.
  D'un côté : " Le cléricalisme, voilà l'ennemi ", de l'autre : " La France juive ". D'un côté, le petit père Combes, de l'autre le " complot judéo-maçon ". La Révolution est un bloc, l'Argent aussi. On oublie toujours que le best-seller de Drumont (114 éditions en un an chez Flammarion) a été lu et propagé dans toutes les chaumières. On ne comprend rien à l'enfance de Céline si on fait l'économie de l'énorme masse de discours violents qui, d'un côté comme de l'autre, occupe tous les esprits. Il n'y a pas que les plaisanteries de Léo Taxil sur " la vie secrète de Pie IX ".

  L'expulsion des jésuites, la dissolution des Congrégations, la persécution objective des catholiques (la France prenant le relais du Kulturkampf de Bismarck) déclenchent une marée noire sans précédent. Les uns voient partout des juifs aux commandes, les autres s'alarment sans cesse du complot obscurantiste militaro-clérical. Les dénonciations pleuvent, les insultes grouillent, les journaux se déchaînent. Les vrais Français " de souche " se sentent expropriés, les " juifs allemands " les dépossèdent de leur civilisation et de leurs croyances, tandis que le Vatican, dans l'ombre, trame une restauration détestée. L'obsession règne, et on la retrouve sans mal à travers les noms de Gobineau, Léautaud, Gide, Jules Renard, Daudet, Maurras, en attendant Chardonne, Giraudoux, Drieu, Jouhandeau, Morand.
 La guerre de 14-18 exaspère le mal, la défaite de 40 en sera la révélation globale. Mais enfin, le grand possédé de cette tragédie est Céline, nul doute. Bagatelles pour un massacre (1937) dépasse toutes les bornes dans le genre explosif.

 Céline est sans doute un voyou halluciné, mais c'est d'abord un puriste. Alméras a raison de montrer son admiration pour la campagne de purification menée aux Etats-Unis par Ford. Voici ce que dit la propagande : " La musique populaire est un monopole juif. Le jazz est une création juive. La molle, la poisseuse, l'insidieuse suggestion, la sensualité débridée des glissandos sont d'origine juive. "
  Ford imaginait, par rapport à ce poison, une " solidarité blanche ". Mais, dès Voyage au bout de la nuit, si admiré à l'époque par l'intelligentsia (le spectre est large : de Bernanos à Sartre et Simone de Beauvoir, sans parler d'Aragon et Elsa Triolet), que voit Céline à Paris, dans la " caverne de l'Olympia " ? " En bas, dans la longue cave-dancing louchante aux cent glaces, la paix trépignait dans la poussière et le grand désespoir en musique négro-judéo-saxonne ".

  Céline a publié L'Eglise, dont une phrase se retrouve en exergue de La Nausée. Il va être très mortifié des attaques dont il est l'objet lors de la parution de Mort à crédit.
  Peu importe que Le Figaro ne comprenne rien au Voyage et parle de " scatologie ". Ce qui intéresse Céline, c'est que Stavisky, l'homme de tous les scandales, soit choqué par son livre et parle de créer un prix de littérature " propre ". De quoi rire noir, en effet.

  Dès lors, la machine est lancée. Le retour d'URSS de Céline (traduit là-bas par Elsa Triolet) donne lieu à Mea culpa : toute cette histoire de communisme est une faribole juive. Les Américains ? " Une nation de garagistes ivres, hurleurs, et bientôt complètement juifs ".
  Le Russe ne vaut pas mieux : " Geôlier-né, Chinois raté, tortionnaire ". Finalement, tout le monde y passe : Staline, Roosevelt, Clémenceau, Freud, Montaigne, Racine, Stendhal, Cézanne, Maupassant, Picasso. La maladie vient des " latins ", le salut ne peut venir que du Nord, la France devrait être coupée en deux à partir de la Loire. Le racisme torrentiel de Céline n'épargne personne : " Quel est l'animal de nos jours, plus sot, plus épais qu'un aryen ? " Ce dernier est " con, buté, ivrogne, jobard, cocu, esclave-né, ahuri dès l'école, obscène de muflerie fanfaronne, lécheur de culs, torrent de viande à buter ".
 
Quant aux juifs, virtuoses de la publicité au tam-tam, ils sont " illusionnistes, paranoïaques voraces, vampires intelligents, messianiques crépus et myopes frénétiques de rédemption, réglisses, crucifiés tétaniques, jésuites du monde moderne, toucans, négrites oniriques. " etc.
 
  
Passion religieuse ? Mais oui, et on en trouve la preuve synthétique dans une lettre du 17 mars 1942 à Lucien Combelle : " L'église, notre grande métisseuse, la maquerelle criminelle en chef, l'antiraciste par excellence... "
 
Cent autres exemples seraient à citer. L'important, au-delà de la thèse défensive des " deux Céline " (un bon, un méchant) ; un génie écrivain, un monstre), est en définitive de considérer ce " bouc " comme révélateur radical. Alméras conclut justement, qu'il participe à chaque péripétie du siècle dont il partage les émois, les combats, les préjugés. Céline moins menteur que tous les autres ? C'est probable. " Bon et méchant, écrit Alméras, il donne au siècle sa voix. C'est bien pourquoi, de Voyage à Rigodon, il est le seul à le citer de bout en bout : patrie, guerre, massacres, santé, race, génétique, eugénisme, musique, danse, mort, tout y passe et tout est payé comptant. C'est bien le contemporain incontournable. " On peut le regretter, mais c'est ainsi. (Philippe SOLLERS, Le Monde, 3 novembre 2000, dans BC n°215, déc. 2000).

 

 

 

 

   BHL et le " GENIAL ECRIVAIN  ".

 " Si vous êtes las de cette incroyable légèreté avec laquelle l'époque - la nôtre, celle des fascismes - décide d'éluder ses plus brûlantes questions, alors je vous invite à suivre le conseil que donne Philippe Muray dans son superbe essai, et à relire très vite, le plus grand, le plus actuel des historiens du XXe siècle : je veux parler, bien entendu, de Louis-Ferdinand Céline... (...) Le génial écrivain des romans va partir en quête du virus, du bacille qui, instillé dans le corps du monde, y a induit tout son désordre. Brusquement optimiste, affreusement impatient d'instruire le procès du siècle, il part en guerre contre la littérature et le cinéma yankee et il tombe ainsi dans le panneau de cet antiaméricanisme primaire qui, depuis quelques années déjà, figurait dans l'arsenal idéologique de l'extrême-droite fascisante.

   Et puis, bien sûr, à bout de souffle, au bout de sa longue traque, à l'horizon de toutes ses menues et provisoires inculpations, il détecte enfin son microbe, le vrai, le seul, le corrupteur par excellence, celui que deux mille ans d'histoire occidentale avaient désigné à sa fureur : en un mot, le juif. (...) Concrètement, et aussi atroce que cela paraisse : avant d'être un délire, le racisme est un remède, une potion de providence, un peu d'ordre dans le désordre et le non sens du monde - un rai de lumière, enfin, à l'horizon de la nuit.

  Lisons-le donc enfin, ce Céline des pamphlets ! Entendez comme sa voix a mué ! C'est comme un convalescent guéri de ses propres songes et qui commencerait à croire au monde et à ses positivités. Un très ancien exilé, longtemps absent à toute place, qui découvrirait sur le tard le charme des terroirs, des folklores, des douces racines françaises. (...) Céline le collabo revendique, qu'on le veuille ou non , sa part à la fondation du " socialisme à la française ". Là encore, il a tout dit. Il a deviné, cerné et fait lui-même l'épreuve du paradoxe de l'époque. Car s'il peut être ainsi progressiste et raciste, c'est, on l'aura compris, que racisme et progressisme sont les deux figures, simplement, de la même volonté de guérir.

  Lire Céline, c'est comprendre pourquoi il n'y a pas de rêve communautaire qui ne porte comme son ombre et sa limite la tentation de l'exclusion. Pourquoi, si l'on préfère, l'ère moderne a inventé une religion et une seule capable, comme le dit l'étymologie, de recueillir les fils épars du lien social dénoué : la religion fasciste. (...) On trouve tout dans le célinisme. Toutes les pièces du dossier réunies en un seul homme. Toutes les séquences du film noir mises à nu et à plat. Et cette invraisemblable impudeur avec laquelle, finalement, il dévoile les moindres trucs, les ficelles les plus obscures de la folie persécutrice... (...) On peut rêver à la façon dont ses pires délires antisémites auraient été reçus s'il s'était contenté, comme tant d'autres, comme tant de phares incontestés de la pensée française, de les chuchoter, de les murmurer entre les lignes et de passer en ombre discrète au lieu de vendre ainsi la mèche. Le bougre a préféré aller partout, dans la cité, éventer le terrible, le brûlant secret de la communauté.
  Au vu de cette gaffe monumentale qu'il a en quelque sorte commise, il est, de ce même siècle le symptôme et le révélateur. Il a quelque chose du gêneur, de l'indésirable témoin et, donc, de l'homme à abattre. (...) Immense écrivain ou fasciste typique ? Les deux à la fois, bien sûr, et indissolublement. Le même paladin d'ordure ou, parfois, de vérité. A la limite de l'âge moderne, remonté depuis ses combles, surgi de ses plus noires bouches d'ombre, il y a un raté, une ratage, une propre vomissure et comme inaudible lapsus - qui s'appelle Louis-Ferdinand Céline. "
  (Le Nouvel Observateur, 17 octobre 1981, dans Spécial Céline n°8, E. Mazet).

 

 

 

 

   LES PAMPHLETAIRES.

  " C'est la faiblesse de presque tous les écrivains qu'ils donneraient le meilleur d'eux-mêmes et ce qu'ils ont écrit de plus propre pour obtenir un emploi de cireur de bottes dans la politique. "
                                        
                                                                                                                    Marcel Aymé.

  Vous l'avez aussitôt deviné. Il s'agit de cette joyeuse et délirante troupe, en charge de réduire malicieusement, sournoisement, servilement et définitivement, Céline à ses pamphlets.
  Comme à l'accoutumée, ses membres ne tiennent généralement aucun compte de leurs véritables contenus. Certains même, avouent ne les avoir jamais lus, élèves exemplaires !... Quant aux dates auxquelles ils ont été écrits, les motifs essentiels qui les ont déclenchés, un bon nombre n'osent s'étendre, d'autres enfin, préfèrent les ignorer totalement, c'est plus sûr. Mais tous ont ceci en commun, ils ont retenu deux mots de passe, sur lesquels ils tartinent à l'infini, c'est la coutume démocratique, il faut s'y faire.
  Pour la plupart, c'est évident, les pamphlets, au nombre de huit, sont l'Introibo, le Magnificat et l'Ite missa est, de l'œuvre de Céline.
  Dans le Bulletin célinien de juin dernier, Monsieur Marc Crapez intitule son article " Que faire de Louis-Ferdinand Céline ? " N'en faites rien Cher Monsieur ! Il s'en est fort bien chargé lui-même. Plus loin, cette phrase : " Loin des salves échangées... Naviguent les quelques ceux du frêle esquif de la liberté d'esprit ". Que l'auteur nous permette de lui faire aimablement remarquer que la liberté d'esprit qui n'a pas subi, personnellement, quelques dures réalités du siècle, connu les délices de l'Epuration, risqué sa vie pour défendre son pays, subi les lois liberticides de la démocratie, les calomnies du politiquement correct, les falsifications de l'Ecole, et le silence des médias, ne peut se targuer d'avoir été le passager de ce frêle esquif.

  Quant au cuirassier célinien (cuirassier est une autre histoire !), constamment harcelé par une escadre de sous-marins nucléaires, et autres torpilleurs aux ordres depuis plus d'un demi-siècle, il est miraculeux qu'il n'ait pas encore été envoyé par le fond. Est-ce maladresse ? Façon astucieuse de pouvoir entretenir moultes calomnies autrement plus fructueuses à leurs yeux ? Ou bien enfin, est-il insubmersible ? Dans ce cas, Marins de haute mer ! regagnez votre port d'attache, et attendez des jours meilleurs.
  A la cadence où coulent les libertés les plus fondamentales, inscrites pourtant au fronton de la Déclaration des Droits de l'Homme, telle la Liberté d'expression, l'ultime regrettable solution s'imposera : le sabordage, lorsque tout son équipage composé de curieux, de cultivés et de braves, devenus rares, aura peu à peu disparu.

  Monsieur Marc Crapez insiste : " Céline n'en reste pas moins l'auteur de trois pamphlets antisémites ". L'horreur capitale du XXe siècle, il faut en convenir. En comparaison, la Grande Guerre, et la Guerre mondiale, déclenchées directement ou indirectement - par qui ? - ne sont que broutilles.
  Puisque les dits pamphlets - sous quelle réelle pression ? - sont interdits de publication, qu'attend-on pour faire un immense autodafé dont l'histoire est coutumière, plutôt que de surveiller, menacer les bouquinistes en quais de Seine, laisser saccager à répétition les libraires, blesser leurs gérants ou propriétaires, et pour finir les traduire hardiment devant les tribunaux dont les sentences pourraient être prêtes, comme l'étaient tant d'autres avant l'Epuration.
  Puis, pour parachever cette œuvre démocratique de bien public, pourquoi ne pas faire pondre, en catimini par le Parlement, une loi liberticide supplémentaire ? Ainsi serait complété l'arsenal répressif européen déjà exemplaire, nommé petit goulag par certain. A quand le très grand ? Certains seraient-ils en manque ?

   Toujours dans le même article, M. Marc Crapez, nous parle d'adhésion de Céline au racisme biologique. Serait-il un humoriste ? " Céline a toujours voulu adhérer au racisme biologique " (p. 17). Pourrait-il nous dire qui lui en aurait donné l'exemple ?

  Enfin, il est question de "... culte célinien ". Culte : hommage religieux rendu à une divinité ou à un saint personnage. Admiration mêlée de vénération, considération avec le respect dû aux dieux, nous dit Le Petit Robert. Rien de tout cela, cher Monsieur. Un homme cultivé, abstraction faite de la culture NTM favorisée par certains de ses ministres, est un homme apte à comparer, à juger l'œuvre d'un écrivain, de le différencier avec d'autres, et de donner son opinion. De tels témoignages ont-ils manqué en France et de par le monde pour établir que Céline est au Parnasse des plus grands ? Ces auteurs le vénèrent-ils pour autant ? Lui portent-ils un culte ?

  Néanmoins, le contemporain capital de ce siècle n'en continue pas moins - sous la pression de qui ? - d'être considéré, crescendo ! comme le chien galeux de la littérature française, pour avoir énoncé quelques vérités irréfragables, dans ce siècle de mensonges éhontés. N'est-ce pas risible, monsieur le " pamphlétaires " ?

  Pire encore, Céline s'est génialement déclaré contre la guerre, c'est-à-dire contre ses responsables. Avec sa seule plume, il s'est malencontreusement opposé à la disparition de 50 millions de morts, quelle erreur ! si l'on en juge à ce que ça lui a coûté. Preuve tout de même que cette affaire, pour d'autres, a été un excellent placement.

 Alors que Céline est de plus en plus reconnu comme l'un des écrivains majeurs de ce siècle, les ouvrages de Hans-Erich Kaminski, Céline en chemise brune, une fois de plus réédité et abondamment commenté, de Jean-Pierre Martin, Contre Céline, et Gilles Tordjmann, lequel a même été jusqu'à écrire qu'il était temps d' " en finir, non seulement avec Céline, mais encore avec les céliniens ". Hé ! Hé ! ne seriez-vous pas curieux, chers amis, de savoir si chacun de nous serait autorisé à tenir de tels propos, sans que Thémis s'en mêlât ?

  Afin que notre ami Marc Laudelout ne me gronde, il me faut en passer et des meilleures. Mais je ne puis décemment m'empêcher de citer également Frédéric Vitoux qui juge que Céline est " de cette race de visionnaires qui ne voient jamais rien... " Lui qui a tout prévu ! et Michel Bounan qui traite Céline de " truqueur de texte ", et dont la théorie, ironise Philippe Alméras, est à replacer dans la série des théories à expliquer l'inexplicable.

  Parmi ceux qui apprécient vivement Céline, un bon nombre pourtant, afin de se dissocier, font la grimace devant les pamphlets. Ignorent-ils encore les temps forts de son œuvre ? Ne permettent-ils pas d'aborder plus aisément et plus amplement ce monument inépuisable dont tout homme cultivé devrait être fier ? Si malgré ce, ils insistent, qu'ils se mettent dans un coin, feuillettent Bécassine et nous oublient.
 Nombre de ces sergents-majors, c'est évident, ont besoin de se mettre au vert. Ils ne sont ni en jambes ni en cerveaux, car ça frôle trop souvent le dérisoire. Ce dont nous avons un besoin urgent, c'est de clarté, de faits et d'expériences vécues.

  Dans Céline scandale de M. Henri Godard, auquel les céliniens doivent tant, et ne mérite assurément pas d'être classé parmi les " pamphlétaires ", il est tout de même surprenant de lire que les idées de Céline sont moins intellectuelles que celles de Marcel Proust et de James Joyce. Si l'adjectif est pris dans le sens actuel, je lui accorde bien volontiers, vu que les intellectuels, chaque jour, nous montrent ce dont ils sont capables. Sinon, je crois me souvenir que Céline " n'... pas les mouches ", lui ! Plus respectueusement, je dirai que chez l'un comme chez l'autre, bagatelles, détails, frivolités et longueurs interminables, se bousculent au portillon. Néanmoins, je garde envers le premier, un souvenir de jeunesse romantique qui m'est resté cher, ma première émotion littéraire. Et parce que novateur, je le considère toujours parmi les écrivains de ce siècle.

  A la page 53, je relève aussi que " Céline s'était mis avec les pamphlets du côté des agresseurs, que dans ses romans mêmes, il agresse encore ". A Poelkapelle mis à part, n'est-ce pas ? Où Georges Guynemer, soit dit en passant, mourut en plein ciel de gloire, où Père, sur un Farman, risqua le pire, conséquemment de n'avoir moi-même jamais vu le jour, et pouvoir suivre son exemple, 36 ans après, dans une cuvette mémorable au cœur du pays thaï. Depuis quand un poilu a-t-il eu l'envie de remettre ça, M. Godard ? En matière d'agression, sur le plan des lettres françaises, qui, plus que Bardamu, assassinés et fusillés à la va-vite exceptés, peut se vanter d'en avoir été la victime ? Lui, dont le dossier était vide ! (BC, n°182, p.10).

  La Quinzaine littéraire du 16 janvier 1994, faisant allusion à Céline nous révèle, que " ce grand écrivain fut un salaud ". Dans les faits, ne serait-il pas intéressant d'en connaître précisément les motifs ? En revanche, que l'école et les media ressassent à longueur de décennies, que Churchill, Roosevelt et " son grand ami démocrate Staline ", furent des hommes d'Etat angéliques, ne paraît gêner personne. Puisque nous y sommes, pourquoi ne mériteraient-ils pas canonisations ? Histoire pour cette brochure mémorable, de remplacer avantageusement, par leur nombre, Isabelle la Catholique dont le dossier s'est peut-être égaré dans quelque cave vaticane.

  Trêve de plaisanterie ! Un petit brûlot par la taille, mais un maître-livre par sa clarté et son modèle de concision vient de paraître sous la coupole célinienne : Céline et les têtes molles de notre ami Pierre Monnier. Une heure de lecture sur le petit nuage. Des pages opportunes, impartiales, limpides, crédibles, authentiques. Elles nous donnent illico l'envie de planter-là les têtes molles, et de reluquer Céline tel qu'en lui-même la vérité le change.
  Trois fois merci, Pierre Monnier, pour ce moment de bonheur. Pour cette heure de salubrité et de réhabilitation littéraires sans bavure. Pour cette mémoire en défense qui devrait être lu par tout lecteur vraiment désireux de pénétrer dans l'univers célinien.
                                                Jacques CARLON.

 (BC n°193, décembre 1998).

 

 


 

 

  Philippe  ALMERAS  a lu : Michel Bounan, Lettre à un universitaire, in L'art de Céline et son temps, Ed. Allia, 1998, 3ème édition revue et corrigée, pp. 129-131.

    Cher Marc Laudelout,

  Vous m'envoyez la lettre que Michel Bounan publie en m'invitant à y répondre. Vous aimez la polémique. A vous la copie, à moi les insultes. Et j'ai beaucoup donné !

   Bounan traite de " truqueur de textes " celui que Nicole Debrie voyait en " porteur de valises " et que Poirot-Delpech dénonçait à une assemblée générale de l'Alliance Israélite Universelle, ce qui le faisait traiter illico de " révisionniste " dans " Tribune juive ". Et je résume. Tout cela pour avoir raconter en détail ce que tout le monde sait en gros, c'est-à-dire que, tout en construisant une œuvre à succès dans une langue populaire réputée " de gauche " sinon révolutionnaire, Céline nourrissait des convictions racistes-biologiques à incidence antisémite ( ou vice-versa ).

   Chacun choisit chez l'auteur de Mort à crédit et des Bagatelles pour un massacre ce qui l'intéresse : ce racisme, la poétique, l'anarchie, la musique, le symbole, le pacifisme, que sais-je ? J'ai insisté sur ce que les autres négligent et qui peut être important sinon essentiel pour comprendre son génie propre. On n'isole pas Stendhal, Balzac, Flaubert de leurs " idées ". Je n'isole pas non plus Céline de son temps : car il ne me paraît guère plus excessif dans ses options que la plupart de ses confrères ou de ses contemporains. Si on tient à lui attribuer une responsabilité dans la Shoah, il faut qu'Aragon prenne sa part de Goulag. Au moment où l'on enterre les Romanov, personne ne cite son hymne à leur assassinat ( voir Hourra l'Oural chez le même Denoël ).

   C'est par Le Monde que j'ai appris l'existence de L'Art de Céline du Dr Bounan. Sa thèse selon laquelle l'antisémitisme toujours contre-révolutionnaire résultait d'un complot d'Etat y était présentée de façon positive. Voyage au bout de la nuit, disait le critique, était " un piège dans lequel toute la gauche des année 30, d'Aragon à Sartre et Trotski est tombé ".

   Je l'achetai et je constatai que, comme Jean-Pierre Martin et Marc Crapez qui publiaient au même moment, Bounan m'avait beaucoup lu. Eux le disaient, lui pas. Mon tort a été de lui envoyer un petit mot d'admiration étonnée - où avait-il pêché toutes ces belles choses ? On ne se méfie jamais assez des quinquagénaires homéopathes qui présentent le Sida comme une machination du pouvoir d'Etat " pour protéger ses intérêts, fut-ce au prix de millions de morts " ( Le Monde ).
  J'ai reçu mon diagnostic par retour : " redondant ", j'étais redondant. Le cas de Céline était connu depuis sa condamnation pour collaboration en 1951 ! Il m'avait fallu tomber sur le seul homme qui crut que la justice faisait l'histoire ! Cela me rendit curieux de savoir ce qu'était cet éditeur ' Allia " que " Le Monde des poches " jugeait " impeccable ", je demandai leur catalogue. Ce qui me valut d'autres sottises sur papier de luxe.

   Je redonde donc. Vous redondez et nous redonderons quelques temps car personne ne croit plus aujourd'hui que le président Drappier et ses assesseurs ont réglé l'affaire Céline. Où sont d'ailleurs ceux qui croyaient que l'auteur de Voyage au bout de la nuit était " de gauche ", renégat avec Mea culpa, ou fou après 1936 - et qu'il avait perdu tous ses moyens en publiant ce qu'on intitule aujourd'hui ses " pamphlets " ? Henri Godard, de chez Gallimard, nous dit, sans donner de chiffres, que ce sont " les livres de la fin " qui se vendent le mieux.

   Dans les années soixante, quand je demandais ce que venait faire dans le roman traduit en russe par Aragon-Triolet, adoré par Sartre et de Beauvoir - la musique " négro-judéo-saxonne " de la page 72, où était donc Bounan ? A moi, il semblait que la petite phrase s'expliquait par Henri Ford et sa croisade contre la perversion de l'Amérique blanche par l'alcool et le jazz " juifs ", Ford que Céline... Bounan aurait dû m'avertir que tout le monde le savait et que je redondais tout seul. Il m'aurait évité quelques tracas. Maintenant tout le monde lit Céline sans peine : l'éditeur du texte de Voyage pour les scolaires, dit à ceux-ci : " Vous avez remarqué cette page 72 au racisme franc..." ( je cite de mémoire ). Les enfants de Bounan sont autrement dégourdis que leurs anciens !

  En Amérique, écrire qu'il n'y avait pas deux Céline : un bon romancier, un mauvais pamphlétaire était très mal pris. De retour en France où tout cela me ramenait, je me voyais avec surprise obligé d'assumer le rôle opposé : parler de Céline raciste-antisémite était tout aussi mal vu qu'en Amérique mais pour des raisons opposées. Tous les " céliniens " réprouvant rituellement ses " idées ", insister sur celles-ci était jugé " réducteur ". Il y avait aussi les ayant-droits. Céline ayant interdit la réédition des ses " pamphlets ", tout ce qui touchait aux " idées " entrait dans leur chasse gardée. J'ai raconté tout cela, vous le savez, dans un Voyager avec Céline, qui, avant même d'être imprimé, m'a purgé. C'est pourquoi aujourd'hui j'en parle avec autant de détachement.

  (...) A la vérité, l'auteur des Bagatelles déboussole tout le monde. Et, soyons impartiaux, de l'extrême gauche à l'extrême droite. Les plus sérieux docteurs en viennent à lire sans lire ( Godard ) tout en jouissant de leur indignation, ce qui est un comble. D'autres, à force de gloses et de rapprochements, en oublient le sens des mots. " Massacre, cadavres, poteau, corde, pendus, fixer ou luxer ", rapprochés, répétés, finissent par dire autre chose que massacre, cadavres, poteau, corde, pendus, fixer ou luxer. Dans " luxer le juif au poteau ", si l'on se concentre bien sur " luxer ", on ne voit plus " juif au poteau ". Sollers a patronné un Céline-juif démontré par la rose qui précédait ou suivait un Proust-hétéro du même auteur. N'importe qui peut être n'importe quoi, rien à craindre. D'une notion à l'autre, l'antisémite le plus constant de toute notre littérature peut se retrouver colon à Hébron, sémite-antisémite par le fait. Et ce n'est sans doute qu'un début, le brouillard du mythe - qui n'est jamais un mensonge - recouvre d'autant mieux Céline qu'on escamote dix ans de sa production, dix ans de vie militante, un bon tiers de l'œuvre et qu'il faut en parler à demi-mot et par sous-entendus.

   Et cela dans un temps ou jamais le terme de " racisme " n'a été aussi galvaudé, l'ethnicité aussi combative, la génétique si complètement déployée et l'eugénisme autant pratiqué. En établissant ces fossés, ces gouffres entre leurs pratiques et leur idéologie, les civilisations s'amusent.

  Sans que cela crée d'ailleurs une ride sur la mare. J'ai lu avec ravissement dans le Bulletin les sujets de communication du colloque Céline à l'abbaye d'Ardenne organisé par la " Société des Etudes céliniennes " que j'ai présidée : rien qui puisse perturber la sérénité des lieux, ni le silence de rigueur !
  (Alméras répond à Bounan, BC n°191, oct. 1998
). 

 

 

 

 

    Emilien  AUGER a lu : " Christine COMBESSIE-SAVY, Voyage au bout de la nuit, Céline. Ed. Nathan, 1993, coll. " Balises ", 127 p. ".

    VOYAGE AU BOUT DE LA HAINE ET DU FRIC.

  Agrégation et centenaire : ça siffle de partout. Pas les merles moqueurs ! les pies voleuses plutôt. Les éditeurs se frottent les mains : ils vont écouler l'invendable. Les thèses illisibles et déjà dépassées. Grilles sur grilles, politico-structuro-linguistiques, s'entassaient sur Voyage au bout de la nuit, à encager son grand rire et tout le plaisir du lecteur.
  Le marché étant ce qu'il est, on envoie à la casse les meilleures études, et l'on sort des brochures composées en trois mois, mais bien au goût du jour. A coups d'ordinateurs, ils vous raboteraient l'Himalaya ! Il faut donc " baliser " ce Voyage pour les jeunes, les moins jeunes, pour les pions, et les " fabricants de déserts ", leur dire comment lire ce chef-d'œuvre, en se bouchant le nez ou avec des pincettes.
  Faudrait pas se tromper d'odeur ! Découvrir un poète, s'énamourer d'un musicien, se transir pour un grand esprit ! Les chefs-d'œuvre du gars Céline ne sont que des accidents de son esprit malade ou de sa bêtise criminelle. Il est interdit de rire en parlant de Céline.

  Voilà d'ailleurs une brochure qui remettra les yeux en face des trous dans nos chères têtes blondes : chez Nathan, collection " Balises ", Voyage au bout de la nuit, commenté, résumé, expliqué par Mme Christine Combessie-Savy, agrégée de lettres classiques, ancienne élève de l'E.N.S. de Sèvres... Tarde venientibus ossa ?... Quand vous avez lu ça, vous savez presque tout !
  Les meilleurs cours de l'Alma Mater y sont concentrés. Les toutes dernières finesses, les toutes récentes approches. Une vraie compil d'idées nouvelles. Repères, synthèses, jugements et foutaises... pour lycéens de premières ou de terminales, bacheliers en tous genres, ceux qui n'ont pas le temps, le goût de penser par eux-mêmes.

  Qu'est-ce qu'elle leur raconte, l'"agrégée en dentelles " ? Dans les finesses, y a aussi des ficelles ! Ça commence assez mal. L'air de rien, par Mea culpa... (Achetez L'Infini !) Chinois, Russes et Cubains peuvent respirer. Soljenitsyne retourner au goulag. Pour notre magister, Mea culpa n'est pas un pamphlet contre le communisme (ni contre le rousseauisme), mais seulement une critique du " régime soviétique " (p. 5). Ce doux euphémisme sent diablement sa nostalgie des " lendemains qui chantent ", le doux espoir de rechanter l'Internationale le poing serré sur des millions de morts au nom de la démocratie.
  Quand les Russes d'aujourd'hui pensent qu'on devrait élever une statue à Céline pour avoir écrit Mea culpa, et quand on apprend tous les jours l'horreur criminelle des régimes communistes, page 12, Mme Combessie dénonce Mea culpa comme un danger (fasciste ? antisémite ? raciste ?) pour un jeune lecteur de Voyage, " quatre années seulement séparant les deux œuvres et ne suffisant pas à dresser une barrière ". Toujours la nostalgie des murs !

   Il est vrai que page 5, notre professeur s'étonnait déjà de la soudaine violence des pamphlets, comme si les romans de Céline, sa thèse de médecine, n'étaient pas des pamphlets tout aussi violents contre la collaboration des hommes avec la mort. Et Madame Combessie de susurrer, d'insinuer, page 12, qu'il faut alerter le lecteur sur " tout ce qui dans le roman peut s'apparenter aux forces à l'œuvre dans les pamphlets ". Admirez le sophisme !
  La formule est juste assez vague pour laisser fantasmer l'innocent lycéen sur l'abjection qu'il doit découvrir entre les lignes. Nazi Céline avant Hitler, caca Céline au berceau ! Attention au sida en ouvrant le Voyage !

   Et veuillez ne pas jouir, s'il vous plaît, en lisant ce chef-d'œuvre ! Et ne pas vous moquer des anciennes croisades. Y a encore des tombeaux à délivrer de part le monde. Madame Combessie n'est guère pacifiste. A la trappe Giono ! Elle se méfie des " pacifistes complaisants " (p. 12). A la prochaine guerre, elle sera la première.
  Madame Combessie a le sens de l'Histoire. Tout en colonnes et en " repères " (page 7 à 10). Mais tout de même, quels curieux oublis, page 9, et qui ne sont pas, eux, sans certaine complaisance : ni mention de la signature du pacte germano-soviétique (qui assassina la Pologne et la France), ni mention bien sûr de sa rupture, puisqu'elle vient après (et non avant) la publication des Beaux draps. Ne dirait-on pas que Madame Combassie " contourne, tait et masque ", mais cela ne se peut, puisque c'est ce qu'elle reproche à ce grand menteur de Céline (p. 6). Notre professeur refuse de croire au pacifisme de l'écrivain : peut-être à cause de sa bravoure pendant la guerre de 1914.

  Le livre est plein de préventions. De résumés aussi, et fort bien faits. Mais autant résumer Les fleurs du mal ou les Mémoires d'outre-tombe... Et que de paraphrases ! La " petite musique " de Céline couverte par le marteau-piqueur de l'idéologie. Et on arpente et on mesure. Avec en plus quelques belles sentences bien morales. Et on pense et on pèse.
  Céline évoque-t-il chez les noirs d'Afrique leur " lenteur hilare " (oxymore à la fois poétique et réaliste), leur " percussion  radoteuse " (aussi répétitive que les tambours de Goude), et leur " pagne drapé à la romaine " (n'en déplaise au grand Jules César) : le voilà le racisme qui montre son museau de hyène pour Mme Combassie (p. 49).
  Elle n'a pas vu de films d'ethnologue des années 1914 ou 1932 tournés au Cameroun ou ailleurs, ni lu les Voyages d'André Gide, ni regardé les cartes postales de cette époque. Tout est mal lu. Et quand les arguments lui manquent, elle fait parler les silences. C'est encore plus facile. Parce que Céline n'exerce pas sur les Africains sa " méchanceté ", cela devient douteux pour elle, ce ne peut être que la forme d'un racisme honteux, le pire, celui qui ne s'exprime pas. Contradictions et diffamations ne font pas peur aux Trissotin et Philaminthe de notre époque.

   Mais le style, la musique de Céline, toute sa poésie ? O Bélise ! Parfaitement bien étudiés pages 112 et 113 : admirez ces " écarts syntaxiques ", saluez ces " écarts sémantiques ". Mordez-moi ce néologisme ! Que dites-vous de cette architecture ? Ajustez votre équerre, tendez le fil à plomb. Pas d'illusion ici. Et pour la poésie, ces mots comme " branlocher ", " pustuler ", " trimarder ", et nulle part ailleurs.
   Dans l'audace et l'argot. Lycéens de Pantin et de Garches, voilà qui va vous estomaquer. Pour Madame Combessie, le style de Céline ? D'où, comme ? Le langage paysan de Martine, la servante de Molière (p. 110), à peu près le langage " péquenot " que certains reprochaient à Céline en 1932.
  Notre agrégée aurait pu évoquer Boileau, son chat et ses halles, sa quête de naturel, ou mieux, au comble de l'artifice, les exemples de Villon, Rabelais, La Fontaine. Mais il n'est pire sourd qui ne veut entendre.

  Quels sont les thèmes de cette " symphonie émotive " qu'était Voyage au bout de la nuit pour Céline ? Pour Madame Combessie : la vérité, le sexe, la mort, la pauvreté... Là, pas d'erreur. L'œuvre est si riche ! Mais pas un mot sur sa philosophie, le cœur même de cette œuvre, son inspiration : en un mot, la musique. Il est vrai que c'est peu quantifiable. Qu'il est beaucoup plus facile d'aborder les problèmes de l'autobiographie et du noircissement d'attribuer à Monsieur Godard la comparaison de la " vieille Henrouille " et de la grand-mère Guillou, et d'affronter le stade anal et le stade oral dans l'ignominie du biologique. Pas une seule citation non plus sur la musique dans le florilège qui clôt l'étude.

  Et puis, la bibliographie, à la fin, nous éclaire : Julia Kristeva, Jean-Pierre Richard, Danielle Latin... aux thèses si peu musicales, si pesantes d'idéologie surtout, si peu accessibles en lycée. Mais tant pis ! On place ses petits camarades. C'est humain. Et le principal est fait. Affluent pognon et félicitations. Servez la rente. Quel argent sale ? Une mine d'or, ce salaud de Céline, en fin de compte !

  Autant recommander aux lycéens, de Nicole Debrie, son petit L.-F. Céline (préfacé par Marcel Aymé) aux éditions du Trident (Librairie française), et vous dépêcher d'acheter son Il était une fois Céline (éditions Aubier) avant que l'ouvrage, boycotté dans les librairies, ne finisse au pilon.

   Il fait si froid sur les quais de la Seine en hiver...
                                                                                                   Emilien AUGER. 

 

 

 

 

  Christian  AUTHIER a lu : " Contre Céline " Jean-Pierre Martin, Editions José Corti, 1996, 190 p. "

  Quand on est un obscur écrivaillon, une bonne façon de faire parler de soi c'est de s'attaquer à une célébrité littéraire. Pour plus de sécurité, on choisira un écrivain mort. C'est ce qui arrive aujourd'hui à Céline avec ce médiocre fascicule baptisé Contre Céline. Double habileté de consacrer un pamphlet à l'un des plus grands génies littéraires : ses adorateurs comme ses détracteurs parleront de vous. Aussi, afin de ne pas tomber complètement dans le panneau, nous ne citerons pas le nom de l'énergumène qui a commis ce crachat sans saveur. Mentionnons juste qu'un âne célèbre porte son patronyme, ce qui n'est sans doute pas fortuit.

   La thèse de notre olibrius est simple : Céline a écrit des pamphlets racistes ce qui n'est pas bien. Nous le savions déjà. Mais le fait que Céline ait écrit des saloperies n'enlève rien à son génie. La littérature n'est pas le domaine du Bien et du Mal. Il y a des tribunaux  - ou mieux encore des Dieux - pour cela. L'auteur de ce livre aussi bête que prétentieux aime Duras, Sarraute et les écrivains déportés par les nazis. Cependant, les bons sentiments et les idées généreuses, comme le fait d'être persécuté ou emprisonné, ne suffisent à vous donner du talent. Le style n'a rien à voir avec la politique. Ces évidences doivent être rappelées à l'heure où les autodafés reviennent à la mode. Contre Céline s'insurge contre la " glorification " de l'auteur du Voyage au bout de la nuit et des Beaux draps. Comment peut-on encenser quelqu'un qui a écrit des textes antisémites ? Rassurons notre Tartuffe. Les pamphlets de Céline sont censurés et tombent sous le coup de la loi. Que faire de plus ? Crever les yeux de ceux qui les ont lus depuis 50 ans ? Sauf erreur, c'est bien Malraux et non Céline qui est au Panthéon ! De même, ce sont les thuriféraires de Staline, Mao et Pol Pot - comme Sartre - qui sont étudiés dans les lycées !

    Au début des années 30, Léon Daudet défendait dans les colonnes du journal monarchiste L'Action française la prose de Céline comme il avait défendu auparavant Proust. Dreyfusard, homosexuel et juif, Proust était lavé par les tenants du Roi et de l'Eglise ! La littérature était encore un espace de liberté, de beauté et de plaisir où les préjugés moraux et politiques ne dictaient pas le goût.

    Ce qui est intéressant dans la poussive démonstration de notre ayatollah, c'est que l'on y touche du doigt l'air du temps. Derrière le charabia abscons, l'invective plate, les pathétiques difficultés avec la syntaxe, la médiocrité étalée et satisfaite d'elle-même, la bassesse des contre-vérités apparaît la sale gueule du politiquement correct. Une pincée de Le Pen et de Bosnie pour être complet et nous voilà au sein des glauques troupeaux entonnant la mélodie haineuse du " Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ". Leur liberté aigre, fourmillante de prisons et de listes noires, n'est pas la nôtre. Un jour, peut-être, ces gens-là gagneront la partie. Ils ouvriront des camps de concentration pour que plus jamais le fascisme ne revienne. Ils brûleront les livres de Céline pour lutter contre l'intolérance. Nous vivrons dans le meilleur des mondes. (L'Opinion indépendante du Sud-Ouest, hebdomadaire toulousain).  

 

 

 

 

   JACQUES D'ARRIBEHAUDE a lu : Essai de situation des pamphlets, nouvelle édition revue, Du Lérot Ed. , collection " Céline Etudes ", 1987, d'Eric SÉEBOLD

  Cette nouvelle étude de l'essai d'Eric SÉEBOLD est d'autant plus justifiée que les récentes biographies de Maurice Bardèche et de Paul Del Perugia sont réticentes ou muettes sur la question des pamphlets, tandis que l'étude de Philippe Alméras verse dans tous les travers de l'idée fixe.
 
Le mérite de SÉEBOLD est de ne viser ni au panégyrique ni à l'éreintement, mais de s'en tenir le plus rigoureusement possible aux faits. D'emblée il rejette ainsi les amalgames et tripotages de textes qui tentent trop souvent d'imposer la pire image de l'écrivain français le plus génial mais aussi le plus dérangeant du siècle. Caractéristiques de ces tripotages, grossièrement montés au nom de " l'ordre moral " digne de Tartuffe, les publications du " journaliste " Ganier-Raymond, ou de " l'historien " Pascal Ory, fanatiques de délation et de zèle épurateur. Dans le fourmillement de polygraphes qui officient par ailleurs dans une " critique " tout aussi alignée et chafouine, SÉEBOLD épingle également également Nourrissier qui, s'avisant de distinguer entre le Céline romancier et le Céline pamphlétaire, nous ressert l'écœurant poncif habituel : " Outre que les pamphlets de l'avant-guerre sont méprisables dans leurs propos, ils sont littérairement assez médiocres. "

  SÉEBOLD n'a aucune peine à démontrer que l'éblouissante virtuosité des pamphlets, leur verve torrentielle, leur puissance satirique inégalée, s'intègrent parfaitement à l'ensemble de l'œuvre et qu'il est ridicule de prétendre les en dissocier.
  SÉEBOLD ne manque pas non plus de rappeler au passage que le titre même de " Bagatelles pour un massacre " concerne la révolte du combattant de 14-18 devant la guerre imbécile et fratricide dont il restait marqué, et que rien ne permet d'interpréter ce livre écrit en 37 comme l'odieux ricanement d'un pourvoyeur d'hypothétiques chambres à gaz.

 
En ces années cruciales 37-39, est juif pour Céline tout ce qui pousse à la récidive de l'holocauste 14-18. Et ses sarcasmes les plus exaspérés, les plus désopilants aussi, vont surtout aux " ahuris vinassiers aryens ", ces Français dont il décrit inlassablement la bouffissure vaniteuse, l'égalitarisme haineux, et les adulations grotesques.
  En 1934, trois ans avant " Bagatelles ", Paul Morand, dans " France la doulce ", observant la jungle financière de certains milieux, " qualifiés on ne sait trop pourquoi de français ", avouait, face à ce "
mépris pour nos mœurs, la torture infligée à notre langue et à notre culture, n'avoir rien inventé et s'être souvent tenu en deçà du réel... En défendant les Français je revendique simplement pour eux, écrivait ironiquement Morand, le droit des minorités. " Céline, au fond n'en demandait pas davantage, mais comme il criait plus fort que Morand, qu'il n'épargnait personne et qu'il s'époumonait à vouloir la paix avec l'Allemagne - crime inexpiable - rien ne pouvait lui être pardonné.
   Le scandale éclate avec L'Ecole des cadavres où il écrit : " Quel est le véritable ennemi du capitalisme ? C'est le fascisme. Qui a fait le plus pour l'ouvrier, l'URSS ou Hitler ? C'est Hitler. " Non seulement il tempête et vaticine furieusement à vouloir la paix à tout prix, mais il aggrave son cas en préconisant avec l'Allemagne une alliance dont Hitler ne se souciait guère. " Séparés, hostiles, on ne fait que s'assassiner. Ensemble, on commandera l'Europe. Ca vaut bien la peine qu'on essaie. "
   La droite patriote et maurassienne est ulcérée, la gauche institutionnelle, devenue hyper nationaliste comme par enchantement, écume de rage, le livre est officiellement frappé d'interdiction en 1939.
 
(...) " Homme d'une inconséquence remarquable, écrit SÉEBOLD, Céline a subi son châtiment pour des ambiguïtés qu'il fut lui-même incapable de résoudre ; pro-allemands/patriote n'aimant pas les Allemands - Violent dans ses écrits/médecin dans la vie. Encore faut-il préciser ici : médecin des pauvres, essentiellement.

  Dans sa démesure, on pourrait ajouter que le combat solitaire et fou de Céline n'est pas sans évoquer la figure de Quijote et ce qu'il y avait de désespéré dans l'ironie de Cervantès, de nostalgie profonde à l'égard d'un passé irrémédiablement englouti (et sans doute imaginaire) de chevalerie, de charme naïf et de féerie perdue.
  Etrange correspondance, chez le docteur Destouches, avec cette Espagne gothique et chimérique que l'on retrouve aussi bien chez Calderon ( " La vie est un songe " ), tandis que la poignante confidence d'Unamuno, écartelé par l'affreuse guerre civile qui déchirait sa patrie, fait entendre, comme en écho, la conclusion possible de l'œuvre tourmentée, des hallucinations poétiques, et des tragiques contradictions de Louis-Ferdinand Céline : " La véritable foi est de savoir se résigner au songe. "
  
       Jacques d'ARRIBEHAUDE.   (BC n° 62, oct. 1987).

 

 

 

 

   NICOLE  DEBRIE   -  COURRIER.

  M. Alméras, dont nous lisons l'épopée depuis plusieurs mois dans le Bulletin , ressasse et mâchure son idée fixe. Depuis toujours, il n'en a qu'une : toute l'inspiration de Céline s'origine dans son antisémitisme.
  Il y a quelques mois déjà, il fondait sa preuve sur une seule expression de Voyage : " Déjà notre paix hargneuse faisait dans la guerre ses semences. On pouvait deviner ce qu'elle serait, cette hystérique rien qu'à la voir s'agiter déjà dans la taverne de l'Olympia. En bas dans la longue cave-dancing louchante aux cent glaces, elle trépignait dans la poussière et le grand désespoir en musique négro-judéo-saxonne ".
 
J'avais renoncé à signaler à notre éminent Docteur que l'expression " négro-judéo-saxonne ", loin d'être raciste, était un remarquable raccourci de Céline concernant les phases du jazz, crée par les noirs, adopté par les immigrants juifs qui habitaient à l'origine les mêmes quartiers, puis assimilé par les saxons...
  Dans le Bulletin de février, Alméras se caresse à nouveau la jugeotte en commentant la préférence revendiquée par Céline pour " n'importe quel vinasseux ahuri d'Aryen " contre " cent vingt-cinq mille Einstein ". Il se sert d'un fragment du journal de Jünger représentant un Céline sanguinaire en 1941, parlant de nettoyer Paris, maison par maison. " Si je portais la baïonnette, je saurais ce que j'ai à faire "... Or, en 1985, Jünger, interrogé par Jean-Louis Foncine, déclare : " J'ai vu aussi Céline. Il avait un caractère terrible, et pas du tout chevaleresque. Mais il aimait les chats et moi aussi. Je l'ai caricaturé dans l'une de mes œuvres sous le nom de Merlin " (La Nouvelle Revue de Paris, Ed. du Rocher, 1985, p.14).
 
Céline ne pouvait pas être chevaleresque aux yeux de Jünger, étant avant tout un médecin, et non un soldat. La rectification de Jünger devrait par ailleurs éclairer les malveillants.

  Quant à la judéité de Racine ? J'ai fait un sort et surtout expliqué cette cocasse qualification... que Racine partage d'ailleurs avec Maurras. Si Alméras avait pris la peine d'essayer de comprendre la pensée de Céline, il aurait saisi que la haine du poète Céline s'adresse aux idéologues. La clef de cette surprenante qualification concernant Racine, et valant tout autant pour Maurras, m'a été donnée par Emile Zola. Etudiant les intuitions de son maître Hippolyte Taine, Zola s'étonne du rapprochement fait par Taine entre Stendhal, élève des idéologues et féru de science de l'âme, et Racine, analyste minutieux des passions. Mais il conclut : " Le parallèle peut d'abord surprendre, mais il est strictement juste. Chez le poète tragique et chez le romancier, le procédé est le même (...) C'est toujours, je le répète, une psychologie pure, dégagée de toute physiologie et de toute science naturelle. Dans un psychologue, il y a un idéologue et un logicien " (Emile Zola, Du Roman, p.399).
 
Avec le vocabulaire de l'époque, Zola explique pourquoi Céline a buté sur l'abstraction  racinienne et pourquoi il le qualifie de Juif. Je n'insiste pas, ayant montré dans L'Enjeu esthétique des pamphlets, que la bête noire de Céline, poète lyrique, est l'abstraction, comme il l'écrit à Elie Faure et comme il le redit à Cocteau. L'abstraction, l'idéologie sont la mort de la poésie, et du poète. On le voit, Alméras s'entend bien avec M. Taguieff, alias " le renard dans le poulailler ".
  Rien de surprenant : ils ont le même inépuisable fromage. En somme, ce sont, comme l'écrit Céline à son ami espagnol, des " rentiers de la haine. " (Nicole DEBRIE. Quand la mort est en colère. L'Enjeu esthétique des pamphlets céliniens, Chez l'auteur, 23 rue du Cherche-Midi, 75006, Paris, dans BC n° 240, mars 2003).

 

 

 

 

   Nicole  DEBRIE    Bobards et falsifications.

  Ce que les Lettres Françaises appellent " faire le point " sur Louis-Ferdinand Céline est dans la bonne tradition. Décidément, le Parti ne change jamais de méthode. Il aurait bien tort d'ailleurs puisque ça marche. Ça marche ?... tant qu'il y aura " les autres " et que nos bolcheviques trouvent une société à parasiter. Cela ne marche plus, dès que " les autres " disparaissent. La ruine de l'union soviétique et de toutes les autres tentatives de ce genre en témoigne.
  C'est ce que constatait Céline : " On y avait juré à prolo que c'était justement " les autres " qui représentaient toute la caille, le fiel profond de tous ses malheurs ! Ah ! l'entôlage ! La putrissure ! Il trouve plus " les autres ". Mea culpa. (Cahiers Céline 7, p.41).
  
Au lieu de rendre hommage à tant de lucidité prophétique, les Lettres Françaises se livrent à un vrai concours de crapuleuse falsification. Seul Sollers prend ses distances vis à vis de ces canailles... et se fait du même coup insulter dans le même numéro par Jacques Guéraud.
   Inutile de répertorier ces bobards, notons seulement les plus gros.
  Une certaine Marie Redonnet, auteur de l'article " Haine et damnation " cite Bagatelles. " S'il faut des veaux, saignons les juifs ". Or, nous lisons dans Bagatelles, p.319, " je trouve qu'ils (les juifs) hésitent pas beaucoup quand il s'agit de leurs ambitions, de leurs purulents intérêts... (10 Millions rien qu'en Russie)... S'il faut des veaux dans l'Aventure, qu'on saigne les juifs c'est mon avis ! si je les paumes avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir jusqu'au dernier ! C'est la réciproque de l'Homme. " On le voit, en enlevant " dans l'Aventure ", Marie Redonnet transforme le sens de la phrase : dans l'Aventure de cette guerre à venir. En supprimant la suite de la citation, elle interdit au lecteur de comprendre qu'il s'agit de se défendre et non d'agresser. C'est, écrit Céline " la réciproque de l'Homme " : la réaction humaine à toute agression.


 
Marie Roudinesco est un personnage trop médiatique pour être présentée. (" Le Docteur D et l'invasion microbienne "). Le docteur Destouches devient un obsédé du microbe ! Elle lit dans la thèse sur Semmelweis un " antisémitisme présent (...) d'une manière détournée ". Notre perspicace clinicienne démasque cet antisémitisme " refoulé " (sic) à l'aide d'un superbe raisonnement : Céline y attaque la Révolution Française, or celle-ci " avait émancipé les juifs ", donc Céline est antisémite. Imparable.
  Que cette commère qui confond épistémologie et ragots puisse se prévaloir d'être psychanalyste en affichant un tel délire interprétatif peut justifier la crise de cette discipline. On a honte d'appartenir à la même corporation.
  C'est encore " les cruels ardents Cordeliers " que Jean-Pierre Faye ira chercher pour couvrir la voix célinienne... Bigre ! on ne soupçonnait pas les Bolcho d'avoir une tripe aussi républicaine...
   Le Parti ne change pas de méthode. Céline ne s'y est pas trompé. Cela ne lui fut jamais pardonné. (Le dossier des Lettres Françaises sur Céline (décembre 1991, dans BC n°115).  

 

 

 


 

   Nicole  DEBRIE a lu : Frédéric VITOUX, La vie de Céline, Grasset, 1988.

    Ce livre, onéreux et long, n'apporte strictement rien. Mieux, il reprend à propos de Ferdinand les clichés les plus éculés, les plus faux : ceux de la démagogie galopante et du goût - rose - des concierges. Un livre qui n'enrichit pas le lecture d'un poète est un livre inutile.

  " La prétention tue comme le reste, mieux que le reste ", notait Céline qui, pour une fois, prenait ses désirs pour la réalité. Si la prétention tuait, Frédéric Vitoux serait depuis longtemps raide mort. " Un romancier est un voleur. C'est sa vocation. Son devoir. Il prend aux uns, il prend aux autres. Il observe, il note, il thésaurise, il transforme. " (p. 203). Voilà ce qu'écrit Vitoux, en croyant parler de Céline alors qu'il parle de lui-même - ce qu'il fait d'ailleurs tout au long de sa Vie de Céline. Ce phénomène a un nom : c'est une " identification projective ".

   Comment ce portrait de gratte-papier besogneux, avare et plagiaire pourrait-il convenir au poète de Voyage ? Céline n'est pas un romancier. Il avait atteint le pur lyrisme, lequel est anonyme : qu'il s'agisse de sa propre existence ou de celle d'autres individus (Marcel Lafaye par exemple). Il s'en servait pour élaborer le poème d'une Parole qui touche...jusqu'aux Japonais. Aucun rapport avec les petites crottes comptabilisées par notre scribouillard , aucun rapport avec sa " vocation de voleur ".

  Frédéric Vitoux justifie pleinement le mépris dans lequel Céline tenait ce genre de bavard, et qui s'est traduit toute sa vie par son silence ou par de grosses plaisanteries. Silence devant les crétins qui jasent sur sa " trépanation ", alors qu'il a remis les choses au point dès 1916 : " Je ne me reconnais encore que deux infirmités : une paralysie radiale qui m'a rapporté la médaille militaire, et une légère phobie inconstante qui ne m'a encore rien rapporté " (sic). Silence devant les crétins qui épiloguent sur l'encadrement naïf de L'Illustré National. Vitoux saute à pieds joints dans la trappe : " Tout n'était que du bluff, un montage, un trucage ! " (p. 90). Vitoux, qui n'a fait aucune guerre, se sert là d'un chercheur - Daniel Bordet - qui se prévalant du fait que la page de L'Illustré était la dernière de couverture et non la première, ainsi que de la photo de Louis effectivement ajoutée par le père Destouches, fera un article pour qualifier l'évènement de " montage " et de " mystification " à tel point que le lecteur finit par penser devant le " triomphe " de cet étrange chercheur que la gravure et même la médaille n'ont jamais existé. Vitoux n'en loupe pas une !

  A t-il au moins rectifié l'affaire-Jünger qui a fait couler tant d'encre ? Que non pas. Sans doute ignore-t-il (voir Bulletin célinien n° 40, p. 4) que l'auteur des " Falaises " a reconnu, dans un entretien à La Nouvelle Revue de Paris (septembre 1985), avoir " caricaturé " Céline dans son Journal paru chez Julliard en 1951. Il est vrai que Vitoux ne pouvait trouver cette information dans Gibault, Jünger ayant refusé de répondre au biographe.

   En revanche, nous apprenons (p. 356) que Céline a insulté Robert Desnos, alors que c'est...l'inverse. Un petit effort de recherches aurait permis au critique de lire les insultes prodiguées à Louis : " Ses colères sentent le bistrot et en cela il est, comme beaucoup d'hommes de lettres, intoxiqué par la moleskine et le zinc (...) Les colères de Céline évoquent les fureurs grotesques des ivrognes " (Cahiers Céline n°7 pp. 112-113). On reconnaît le genre de diffamation dont certain Parti a le génie...

  Nous découvrons aussi une étonnante et très farfelue association : Céline impuissant parce que circoncis ! (Outre ses multiples activités Vitoux devrait faire une communication à la Société de Médecine !) - " La vérité, c'est que Céline (que ses parents avaient fait circoncir quand il était enfant, pour des raisons d'hygiène ou des raisons médicales, on ne sait) était plus voyeur qu'acteur " (p. 304). " L'impuissance (?) de Céline, certains critiques ont voulu en voir aussi une confirmation dans la rédaction haletante des pamphlets, comme si l'écrivain, saisi d'une rage fébrile et désolée, voulait en quelque sorte se rattraper par l'écriture, etc..." (p. 304). Vitoux baigne dans une pseudo-littérature où se répandent les fantasmes de ces Messieurs de la Jacquette ; et il est vrai que la fable du Superman Erectus satisfait leur fétichisme. Comment faire comprendre à ces petits crétins la fonction spermatique du Verbe, le " logos Spermaticum " des Stoïciens ? " Je suis le Père Sperme ", écrit Céline, à juste titre. Comment expliquer à notre vibrion que l'énergie sexuelle, quand elle crée des oeuvres, ne peut évidemment pas se manifester en même temps à son niveau élémentaire ? Rabelais le savait, Balzac et Freud aussi. Vitoux l'ignore.

   Les femmes qui ont connu Céline avant la mise en oeuvre de sa création témoignent de sa fougue et de son plaisir à les aimer. " Il était bien constitué " avoue la pudique Edith. " Il n'était nullement impuissant " a confié Evelyne Pollet à l'éditeur de ce Bulletin. Une seule indication aurait, peut-être, pu nous intéresser mais que Vitoux ignore. Céline a-t-il souffert d'un phimosis ? La " circoncision " en question, dont on parlait en plaisantant chez les Destouches, était-elle le surnom humoristique donné à l'opération qui consiste à découvrir le gland ? " Je suis circoncis ", annonçait parfois Céline, en souriant. Ce sourire aurait pu interroger Frédéric. Mais la réflexion n'est pas son fort.

  (...) " Vingt ans de travail ", annonce le vibrion sur Europe 1. " Vingt ans de thé, dans les coussins à Lucette ", ont murmuré les mauvaises langues. Vingt ans ? - comme Alméras ! - pour tant d'erreurs et d'interprétations primaires ? pour faire de Céline un " passéiste ", alors qu'il est encore aujourd'hui d'avant-garde, dans sa pensée sur la médecine, dans sa critique des mystiques de la déconstruction de l'homme, dans sa poétique enfin... 

   Vingt ans pour parler ensuite de " l'esprit destructeur " qui animait le poète (p.133), alors qu'il est fondamentalement habité par un esprit dialectique qui nous vaut des intuitions créatrices et positives. Il est vrai qu'en bon journaleux, Vitoux est allé ausculter un autre témoin, Edith, la BCBG. " Il y avait en lui des choses terribles, raconte Edith Follet, il aimait moquer et démolir tout ce qu'il trouvait (...) cela me perdait un peu (...) Mais après, quand Louis se rendait compte qu'il vous avez tourmenté, il faisait machine arrière parce qu'il était très gentil. On aurait dit qu'il y avait deux êtres en lui " (p.139), remarque la vieille ingénue, ignorant le peuple qui nous habite, et aussi plate qu'une image de " Elle ".

  Vingt ans pour présenter le goût de Louis pour la médecine comme une découverte de Rennes ( " Eurêka, la médecine ! ", chapitre VI), alors que Céline parle de son initiation à la vocation de soignant, dans Guignol's band, par le docteur Clodowitz dont il fait d'ailleurs un portrait attendrissant. Vingt ans pour parler des " morbides fantasmagories céliniennes " (p.383) lorsque la Veuve raconte leur séjour à Quimper, chez le docteur Mondain, directeur de l'hôpital psychiatrique fondé par Follet. Vitoux ignore apparemment les réelles et pertinentes connaissances psycho-pathologie mentale de Céline, fort explicites cependant dans Voyage !

  Vingt ans pour dire de la première femme de Louis, Suzanne Nebout : " Ce mariage devait leur être utile pour pouvoir rester en Angleterre, pour des questions de papier d'identité " (p.97) alors que de toute évidence, la Molly de Voyage entretient des liens étroits avec elle. Louis était véritablement amoureux - " nous devîmes intimes par le corps et par l'esprit " - et, dans sa vie si soumise aux exigences parentales, ce mariage fut un acte libre, un choix. Féerie porte le signe de ce premier amour : " Myosotis, géranium, un banc, c'est fini... envolez piafs... dentelle si fine... Je m'étais arraché par raison, par une sorte de conscience pour ainsi dire ". Et Céline précise : " J'ai commis qu'un crime dans ma vie, un seul, là, vrai...comme j'ai quitté mes petites belles-soeurs ". Jamais plus Céline ne parlera d'une femme en ces termes.

   Vingt ans pour oser prétendre que dans Mea culpa, Céline estime que " l'imposture suprême c'était l'espoir " (p.316) comme si un médecin, un soignant... un biologiste ! pouvait se passer de cette vertu. Vitoux confond l'espoir, qui soutient le courage de celui qui lutte, avec l'idéologie du bonheur chère à nos socialistes. C'est cette idéologie que Céline dénonce dans Mea culpa après l'avoir stigmatisée dans Voyage, comme diabolique - et avec raison.

    Vingt ans pour nous déclarer que Céline " aurait aimé être juif " (p.359) alors qu'il souhaite être " un Aryen d'honneur " (cf. CC7, p.165) au sens où Massignon écrit : " Soyons des sémites spirituels "...

   Vingt ans pour déclarer aussi que " Céline prenait à partie ses confrères (...) les poussait à se déclarer racistes " sous l'occupation (p.358) sans indiquer par ailleurs ce que signifie le mot " race " pour Céline. Que Monsieur Vitoux lise Molière ou Péguy...

  Décidément, les ouvrages consacrés à Ferdinand ressemblent de plus en plus à des enquêtes policières. Et ça fouille, et ça se vole les dites " découvertes ", alors que si Louis est quelque part, c'est d'abord et sans doute uniquement dans son oeuvre. Ce qui les intéresse ? C'est de trouver ce qui va leur permettre d'EVITER Céline, éviter le sens... la communication !

 S'est-on tellement préoccupé de la vie de Corneille ? de Racine ? de la façon de baiser de Bossuet ? Ce type de recherche appartient aux Anglo-saxons. Ce n'est pas du journalisme mais une application de la philosophie du comportement. Et cette philosophie est une thèse. Frédéric Vitoux l'applique, sans le savoir, et - qui plus est - il l'applique mal : Vanni n'est pas un docteur (p.366) mais un commissaire de police. " Victor Carni " (p.371) désigne sans doute Victor Carré ? Le médecin résistant que Céline connut en Bretagne s'appelait Georges Desse et non Georges Besse (p.384). Lucien Rebatet écrivait dans l'hebdomadaire Dimanche Matin et non dans... France-Dimanche (p.545). La première femme de Mahé n'accompagnait pas Lucette à l'accordéon (p.309), c'est l'intéressée elle-même qui nous le téléphone de Suisse. La " Malamoa " de Mahé n'est pas fréquentée par le milieu dans les années 1929-30, quand Louis rencontre le peintre. Ce dernier n'a jamais décoré le Sphinx, etc...etc... Le compte des erreurs grossières de Monsieur Vitoux est bien trop long pour être détaillé ici.

    Les encens du " Figaro-Magazine ", du " Nouvel Obs ", de " France-Culture " et des autres compères peuvent chatouiller agréablement les narines de ce curieux biographe. Nous nous contenterons de dire : Vitoux ? C'est du bran. (De l'art d'accommoder les restes, BC n°66, février 1988).

 

 

 

 

    Eric  MAZET : Céline et les ventriloques.

  Leur haine de tout ce qui les dépasse, de tout ce qu'ils ne comprennent pas est visible. Ils sont aussi avides de rabaisser, de détruire, de salir, d'émonder le principe même de la vie que les plus bas curés du Moyen-Age.
   Ils me fusilleront peut-être les uns ou les autres. Les nazis m'exècrent autant que les socialistes et les communards itou...
                                                                                                                                             A Elie Faure, mai 1934.

 La méthode qui consiste à couper en tranches les livres de Céline, à mettre en relief un passage aux dépens de l'ouvrage, d'occulter la philosophie et la poésie de l'œuvre par trois pamphlets circonstanciés, est fort répandue, peut séduire les néophytes, en pousser à la réflexion, mais nous semble parfois malhonnête et malheureuse. Un livre est un tout. Une œuvre aussi. " Donnez-moi une ligne d'un auteur et je vous le ferai pendre..."

  Si on mesure Céline à l'aune de la littérature contemporaine, de la morale humanitaire d'aujourd'hui, des atrocités nazies révélées par l'Histoire, L'Ecole des cadavres devient poétiquement et politiquement illisible. Cours d'Histoire, radio, télévision, photos, films, livres, conférences, en cinquante ans, nous ont fait oublier la mentalité des anciens de 14, des Français de 1938, des appelés de la classe 40. Qui se souvient des scandales financiers et politiques qui avaient ébranlé la confiance démocratique ? Comment comprendre la peur égale devant le danger communiste et le danger fasciste qui menaçaient l'Europe ? La guerre d'Espagne et le Front populaire poussaient à descendre dans l'arène.
  Céline avait lu La Cavalière Elsa de Mac Orlan, où les hordes bolcheviques, fanatisées par des penseurs juifs, déferlaient sur la France. N'était-ce que littérature d'imagination ou expression d'un danger réel ? Dès 1917, les bolcheviques russes avaient éliminé les démocrates russes, créé des camps de concentration, massacré opposants ou attentistes. En 1937, le danger venait-il de l'Allemagne ou de la Russie ? Quelle idéologie serait la plus forte, ferait le plus de morts ?

  Henri Béraud s'était rendu en Russie et en avait rapporté un témoignage. Ce que j'ai vu à Moscou passait en 1925 pour un pamphlet. Après la lecture d'ouvrages comme le Brise-Glace ou Le livre noir des crimes communistes, le reportage de Béraud, dédié à son ami et compagnon de lutte Joseph Kessel, frappe aujourd'hui par sa lucidité : " Ce qui, devant l'Histoire, condamne les Bolcheviks, n'est pas leur échec. C'est le prix que cet échec a coûté aux hommes. (...) Ils ont pratiqué le massacre comme une science exacte. Maintenant qu'ils ne fusillent plus, ils affament et font mourir, avec une précision de savants au laboratoire, des centaines de gens qui commirent le crime de naître bourgeois. A leurs yeux, la vie humaine ne compte pour rien. Périsse le peuple, plutôt que la doctrine ! Lénine l'a proclamé sans réticence : " Qu'importe que les quatre-vingt-dix centièmes du peuple périssent, pourvu que les survivants soient convertis à la foi communiste ! "
 
Béraud avait compris que " la guerre des classes " n'avait eu pour but que l'instauration d' " un capitalisme d'Etat ". Pour les européens, pendant vingt ans, de 1917 à 1937, le danger ne vint pas du fascisme, mais du communisme. Et Béraud échappait à l'injure de " petit bourgeois " qu'un Martin ose encore utiliser à l'encontre de Céline.

  Céline n'était pas le premier à avoir dénoncé la propagande soviétique. Ce que j'ai vu à Moscou n'a pas pu lui échapper, avant ou après son voyage à Léningrad. Dans Mea culpa, dix ans après, le constat est le même. Les mêmes mythes y sont dénoncés : celui de la classe ouvrière au pouvoir, mythe du socialisme réalisé, mythe de l'antiracisme, celui du communisme comme vecteur de libération nationale. Béraud antisémite par anticommunisme ? Comme Céline ? Béraud pose en effet la question : " La Révolution des bolcheviks serait-elle donc une révolution juive ? " Il fait avancer par l'un de ses interlocuteurs le chiffre de " trois cents juifs au Comité Central ". Sa réponse est claire : " Il y a des juifs rouges, parbleu ! pourrait-il en être autrement, en ces terres de pogroms ? (...) Il y a des juifs rouges, et ce sont des chefs : Kamenev, Zinoviev, Trotsky. Oui. Mais la Révolution est une œuvre russe, vraiment russe. Le Bolchévisme est russe par son caractère religieux. (...) Mais, incontestablement, il y a autre chose qui est la part des juifs. Les juifs y ont porté un esprit qui est l'esprit scientifique. Notre grande erreur, en France, est de tenir un homme comme M. Zinoviev, par exemple, pour un politicien. C'est un savant. Je n'ose écrire un vivisecteur. Pour un esprit comme le sien, un peuple n'est en vérité qu'une provision de cobayes, et la Russie n'est qu'une table d'expérience de cinq millions de kilomètres carrés. Etait-il au monde un champ où pût s'exercer la cruelle curiosité de ces sociologues ? "
 
Question abominable, posée en 1925, qui hantera les esprits  pendant vingt ans, jusqu'à ce qu'une autre question abominable fasse réponse. Lutte des classes, lutte des races, on fait les comptes, et les millions de morts ne se comptent plus. Revendiquer tous ces morts en devient indécent. Ils appartiennent à l'Humanité. Capitalisme, communisme, fascisme, que de souffrances, de sang versé, à l'école des cadavres du XXe siècle.

  (...) Bien des phrases de L'Ecole des cadavres, aujourd'hui, parce que l'atroce folie de l'Histoire a rattrapé la colère prophétique, sont devenues infâmantes, politiques, homicides. Mais à la fin de ce même chapitre de L'Ecole des cadavres, au titre sans ambiguïté, Céline approuve les accords de Munich comme des millions de Français et d'Anglais, par jansénisme pacifiste, parce qu'il est " du côté de la vie ", et qu'il se bat contre les va-t-en guerre de tous bords, qu'ils soient communistes, juifs ou doriotistes.
  S'il les compare à des microbes, c'est parce qu'ils n'ont pas sa religion de la vie, sous toutes ses formes, mystique, poétique et physique. D'où la création d'appellations souvent employées, qui ne s'expliquent pas biologiquement comme " enjuivé " ou " juif synthétique ", qui ne se comprennent que littérairement et esthétiquement.

  De là à faire de Céline un écrivain fasciste, il n'y a qu'un pas, et vite franchi. Fasciste, Céline ? A-t-il fait l'apologie de ce système politique, la louange d'un parti ou d'un chef, parce qu'il oppose dans une ligne, par provocation contre les communistes ou en réponse à leur propagande, Hitler à Staline et à Blum ?
  En 1941, eût-il brièvement la tentation de ramasser les désespoirs et de trouver une solution qu'il y a vite renoncé. Aurait-il oublié ses blessures de la guerre de 14 et ses compagnons morts ? En juin 1933, à Henriette Valet qui menait une enquête sur le fascisme, il répondait : " Défense contre le fascisme ? Vous voulez rigoler, vous n'avez pas été à la guerre (...) Quand le militaire prend le commandement, il n'y a plus de résistances, on ne résiste pas au Dinosaure. Il crève de lui-même - et nous avec - dans son ventre " (Cahiers Céline 7, p.18).
  Céline avait alors compris que si le franc baissait, le peuple irait au fascisme, et que des guerres en résulteraient. A la même époque, à Elie Faure, il déplorait encore en Cassandre : " Au fascisme nous allons, nous volons. Qui nous arrête ? Est-ce les quatre douzaines d'agents provocateurs répartis en cinq ou six cliques hurlantes et autophagiques ? Ça une conscience populaire ? (...) Si nous devenons fascistes. Tant pis. Ce peuple l'aura voulu. Il le veut. Il aime la trique ".
 
Curieux éloge du fascisme ! Citation qu'Alméras a tronquée - comme nous l'a fait remarquer Marina Alberghini, biographe italienne de Céline - pour faire accroire que Céline était favorable au fascisme (Entre haines et passions, p.140).

  Comment passer de Bagatelles pour un massacre à Féerie pour une autre fois si l'on raisonne en politologue ? Martin et Bounan ont raison sur ce point : à question perverse, réponse absurde. La liberté se heurte à l'inadmissible. Les jugements littéraires portés dernièrement sur France-Culture, où l'on encensait le livre de Martin, allant jusqu'à douter que Céline fut un grand écrivain, rejoignent dès lors, avec 40 ans de retard (déjà !), les jugements que certains portaient sur Féerie pour une autre fois, qu'on disait " illisible au commun des mortels ", ce qui révélait déjà une imperméabilité à la poésie, mais surtout une idiosyncrasie politique ou littéraire.
 On peut se demander aujourd'hui ce que le " commun des mortels " goûterait aujourd'hui à Villon, Rabelais, Lautréamont ou Rimbaud. Autant crier " A bas Mozart et vive la techno ! ". Rassurez-vous. Point n'est besoin de se parer de peaux d'ânes, d'être docteurs ès-ceci ou cela, pour s'enchanter à la poésie célinienne. Nous connaissons tous des enthousiastes de Féerie, de ces lecteurs de " pauvre et de petite extrace " comme disait Villon, qui n'ont pour seul bagage que le certificat d'études, et que la lecture de Féerie aide à oublier " povreté, chagrine, dolente "...

  Si Céline a pu dire, en parlant de " littérature ", qu'il avait " fini ", avait " tout dit ", après Mort à crédit, c'était pour préciser qu'après ce dernier roman, il visait autre chose, abandonnait une forme romanesque, encore " classique ", où il avait exprimé toute sa " philosophie des profondeurs ", pour tenter de crever le plafond, privilégiant davantage encore son lyrisme, jaillir au zénith, en poésie totale, cette musique intime dont il prend la défense dans Bagatelles, qu'il illustre dans Guignol's band et Féerie, et qu'il explique dans Entretiens avec le professeur Y.
  Sa " philosophie des profondeurs ", son humanité de médecin, sa sensibilité aux souffrances, a inspiré bien peu de chercheurs, la plupart davantage attirés par ce qu'ils nomment les " idées ", en néo-cafardeurs, pseudo-historiens, sourds au message " vital " de Céline qu'ont pourtant su écouter, traduire, chacun sur une portée différente, certains céliniens connus : Pol Vandromme, Marc Hanrez, Nicole Debrie, Pierre Monnier parmi les premiers ; François Gibault, même s'il privilégie la biographie ; Henri Godard, même s'il préfère l'étude de la poétique ; Denise Aebersold, même si elle ne s'attache qu'à la goétie ; Anne Henry - même si elle néglige Féerie -, et surtout Michaël Donley, qui a mis en lumière la grandeur de la " petite musique ".
  Ceux-là et d'autres savent que la " petite musique " n'est pas que poétique, lyrique, stylistique, qu'elle exprime une pensée profonde, vitale, existentielle, sur l'homme et son essence, ses pauvres atouts pour s'en tirer au moins mal, pour rendre à peu près vivable son pitoyable destin.
  Ne parler que des deux pamphlets contre le Front populaire et la guerre qui s'annonçait, ou du pamphlet de la défaite française, c'est ne parler que de trois ouvrages sur douze, soit du quart de l'œuvre, et occulter volontairement que de Semmelweis à Rigodon, sans compter Progrès, Céline s'en est pris, comme l'a souligné Pierre Monnier, aux pontifes de la médecine qui cachaient leur orgueil et leur mensonge sous leurs diplômes et leurs formules, les profiteurs du colonialisme, les dominants des instances internationales, les exploitants de la domination urbaine, les artistes au renom fondé sur l'épate et le mensonge, les admirateurs de tous les impérialismes, anglais, américains, communistes, staliniens, les pourvoyeurs de charniers, par mercantilisme ou idéologie, tous les complices de la mort poétique ou physique.

  Le Voyage et Mort à crédit étaient dans le fond comme dans la forme des appels à la liberté individuelle comme on n'en avait pas entendu depuis longtemps. Bernanos, Elie Faure, Léon Daudet, Georges Altman, Eugène Dabit, Lucien Descaves, Claude Levy-Strauss, qui n'étaient pas des imbéciles, des fascistes ou des racistes forcenés, avaient été frappés par cette humanité profonde, cette douce pitié envers les malheureux, cette révolte contre la cruauté des hommes.
  Pas nos beaux esprits d'aujourd'hui, qui ne voient qu'artifices, haine et racisme ! N'en déplaise aux Martin, Alméras, Bounan et consorts. Ecouter la " petite musique " de Céline, ce n'est ni se distraire en préciosités, ni s'enrôler sous bannière, mais apprendre à danser avec " l'air de la mort " et faire chanter la vie.
  Philosophie de médecin, de poète, de chroniqueur, non prétentieux messages d'écrivain, et encore moins théories d' " homo politicus ".

  Ne s'en tenir qu'aux trois pamphlets contre la guerre, ceux de 37, 38, 41, et en occulter le message esthétique - comme l'a souligné dernièrement Nicole Debrie à partir de ses recherches sur Zola et Claude Bernard -, c'est négliger la philosophie humaniste, sous le rire du pamphlétaire des autres œuvres, dès Semmelweis, L'Eglise et Progrès, de Voyage et de Mort à crédit même, enfin de Mea culpa, pour la période d'avant-guerre.
  Autant réduire le génie de Baudelaire à Pauvre Belgique, à n'en retenir que l'exécration ou le ressentiment, alors que ce pamphlet contient toute une révolte existentielle et esthétique. La malveillance est aussi grotesque de réduire volontairement Céline à un rôle d'écrivain politique ou de romancier historique, en ne tenant compte que d'une centaine de pages, alors que son génie déborde toutes les catégories, philosophiques et poétiques.
  Bagatelles pour un massacre, je l'ai souvent dit, je l'ai souvent dit, provient d'une réflexion poétique, et propose une révolution esthétique. Ce sont ces pages-là qui nous intéressent, point les autres, et nos idéologues ne parlent jamais de celles-là.

  Comme Rabelais, Céline a raté son coup, comme Molière ! C'est le triomphe de Diafoirus et de Trissotin. Voltaire aussi peut craindre à l'avenir. L' Infâme, aujourd'hui ? " L' homo-ficheur " fanatique, prosaïque, sans ferveur ni musique. L'intellectuel ventriloque. Le philosophe optimiste à système. Le critique épicier vingtiémiste. Le bousier qui se nourrit de ses déchets d'idées. Le classificateur obtus d'idéologies mouvantes. L'adepte des " lectures méthodiques ", l'ouvrier des " axes de lectures ". Le commandeur de bois face au rire de Don Juan. L'allergique aux grands et petits félins. Le cerveau sourd aux ronrons de Bébert. L'anti-poète... Légions ! (BC n°185, mars 1998).
                                                                                                Eric MAZET.

 

 

 

 

   Eric  MAZET  a lu : Marc Crapez. La gauche réactionnaire (Mythes de la plèbe et de la race dans le sillage des Lumières). Berg international Ed. coll. " Pensée Politique et Sciences Sociales, 1997 ". L'épilogue, " Louis-Ferdinand Céline le dernier Hébertiste ? " occupe les pages 245 à 268.

   " Déshabillé, réhabilité ! Céline sans masque ou Céline de carême ? Affublé, déguisé ! Carnaval à crédit ! Langues de belles-mères ou langues de bois... Qui veut du parchemin ? La Sorbonne en déborde ! Turlututu chapeaux pointus ! Un Céline sans culotte ? En voici un ! Dansez la carmagnole ! Le dernier Céline est arrivé ! En bonnet rouge et chemise noire. A la lanterne ! bite foutre ! Voici de la belle histoire ! de la compilation méticuleuse ! Le livre provient d'une thèse présentée à Aix-en-Provence, pas de littérature, mais une thèse pour le doctorat en droit : le social-chauvinisme - " des Hébertistes à la droite révolutionnaire ". Du travail rigoureux. De la boucle à boucler la boucle, à y pendre Céline et à s'y étrangler.

   Toute nouvelle approche de Céline me passionne, même farfelue ou délirante : tant d'interprétations possibles prouvent la richesse de cet écrivain. Mécréant ou catholique, réactionnaire ou visionnaire, anarchiste ou fasciste, paranoïaque ou occultiste, antijuif ou même juif. Chacun y projette son histoire. Céline successeur d'Hébert et de ses héritiers, des " Enragés " que Robespierre envoya à la guillotine ? D'Auguste Blanqui, le grand " enfermé " et le grand " partageux ", l'auteur de la devise " Ni Dieu ni Maître ", qui identifiait, comme la plupart des socialistes de son époque, le judaïsme au capitalisme ? On en a entendu d'autres - et de moins sérieuses. Rattacher Céline à un courant littéraire, politique, ou à un écrivain, un art, une école, est la rage de ceux qui cherchent à minimiser son génie en en faisant un débiteur ou un parodieur, qui veulent en fait nier son génie en évitant de l'étudier.

   (...) Céline connaissait-il les études de tous ces penseurs ? Savait-il que Proudhon, traitant Marx de " ténia du socialisme ", avait dénoncé le juif comme " ennemi du genre humain ", et avait souhaité " renvoyer cette race en Asie " ? Savait-il que Bakounine voyait le monde " à la disposition d'un Marx d'un côté et des Rothschild de l'autre " ? Avait-il lu La Question juive de Karl Marx qui, s'en prenant violemment à ses " coreligionnaires ", reprochait au christianisme de " retourner au judaïsme " et à la bourgeoisie " d'engendrer sans cesse le juif " ?  Connaissait-il Tridon, disciple de Voltaire et de Blanqui, le pire antisémite du XIXe siècle ? Et cet Auguste Chirac, de la Revue socialiste, disciple de Gambetta, qui voyait des Juifs partout, même chez le Pape, et pour qui catholiques ou protestants n'étaient que des " enjuivés " ?

   Cet Hébert, né en 1757, décapité à 37 ans, en 1794, porte-parole des " Enragés " et des sans-culottes, me turlupinait depuis longtemps avec ses jurons, son égalitarisme, sa méfiance de la " sensiblerie " des philanthropes et des intellectuels cossus. J'aurai aimé en savoir encore plus sur l'énergumène. Et surtout s'il était lyrique. Si son style n'était que scansion, ou s'il y avait une mélodie. Céline, c'est autre chose que des " bites " et des " foutres "... La grossièreté est accessoire : c'est un piment pour réveiller le lecteur, se mettre à la portée de sa culture. C'est question de musique, beaucoup plus que de politique. Les Tridon et Blanqui se battaient-ils pour sauver l'émotion poétique des individus ? De Semmelweis à Bagatelles, Céline a cherché à éveiller son lecteur à une sensibilité anesthésiée par l'école rationaliste et par une langue académique, à une perception émotive de l'existence et à un verbe poétique. Ses maîtres ne sont pas Hébert ni Blanqui mais les écrivains qui ont cherché de siècle en siècle à retrouver une authenticité artistique fondée sur l'émotion esthétique : Villon, La Fontaine, Molière, Chateaubriand...

   (...) Crapez oublie de compter parmi les pamphlets de Céline Semmelweis, ce premier pamphlet que les éditions Gallimard refusèrent de publier en 1928, comme elles avaient refusé L'Eglise en 1927, et comme elles refuseront le Voyage en 1931...Quels étaient les lecteurs bien-pensants, ces élites de la gauche, ces intellectuels, qui refusèrent trois fois de suite Céline. Malraux ? Crémieux ? Benda ? Dans Semmelweis, comme dans Mea culpa, comme dans Bagatelles, Céline s'en prend aux élites qui cachent leur impuissance face aux forces de la mort sous des discours humanitaires, des phrases mortes, des mensonges idéologiques, et que la mort de peuples, de poésies, de langues, de musiques, ne gêne pas outre mesure. Nous voici dans la poétique et non dans la politique.

   M. Crapez ne parle pas de L'Eglise non plus. Il passe à côté de l'intérêt esthétique, capital, chez Céline, beaucoup plus important que l'intérêt politique. Cette politique qu'il traitait par le mépris en se servant de folliculaires afin de faire passer par la politique le message esthétique, vital, essentiel. Il avait refusé de monter sur l'estrade des bateleurs - comme Aragon l'en avait conjuré - mais à présent que la bête immonde de la guerre était entrée dans l'arène, il fallait bien y descendre et affronter la foule hystérique. Céline n'en était pas à son premier pamphlet avec Bagatelles ! Ne doit-on seulement compter que l'antisémitisme parmi les pages du pamphlétaire ? Dans Semmelweis et dans Voyage, il avait affronté plus d'une hydre.

   Puisque les Français devenus sourds au " tourment esthétique ", ne s'intéressaient plus qu'à la politique, Céline leur en servirait à pleines louches puisées dans les légumes cuits des folliculaires. Des brochures de Henry-Robert Petit : les idées pour le trèpe ; de son angoisse : la musique des défis. Céline s'est lancé dans la politique pour éviter l'engueulade, du discours de tribune en bras de chemise. Céline leur a servi leur soupe. Ils en lapent et aboient encore, cinquante ans après, de tous bords autour de la gamelle. Ils n'arrêtent pas d'en redemander. De ce Céline là, pas d'un autre. Voyez Berg International. Publieraient-ils une étude sur la poésie de Céline ? Aebersold cherche toujours un éditeur. Céline devient une marchandise racialo-politique, et tout lecteur devient suspect de coupables pensées. Cercle vicieux ! Qui l'eût cru ? Alméras a fait des petits. A lire Crapez, la carrière de Céline commence avec les pamphlets, le " vrai Céline enfin " comme le pense Alméras, mais est-ce un argument d'autorité ? Les interprétations d'Alméras, sa méthode de Procuse, sont trop partiales et réductrices pour satisfaire. Seuls les textes et les mots selon leur époque, et non d'après la connotation qu'ils ont pu prendre par la suite, intéressent le chercheur.

   Céline critique la Révolution française dès Semmelweis, ce que Crapez a négligé de souligner. Non que Céline fut réactionnaire, mais parce qu'il pensait qu'une révolution qui ne serait pas " d'âme " ou " esthétique " ne changerait rien. Voir Mea culpa, pamphlet humaniste anticommuniste. La suite ne lui a-t-elle pas donné raison ? Voir la Russie et la Chine aujourd'hui. Quand Crapez parle des " idées puériles de Céline " sur le chômage en Allemagne, on peut lui retourner le compliment en le trouvant bien présomptueux. Certains hommes d'état, quand ils le veulent vraiment, comme Blum avec les congés payés, trouvent très rapidement des solutions aussi simples que celles de Céline. (...) Pour avoir fréquenté les coulisses de la S.D.N., Céline savait que les dirigeants, quand il s'agit de mener un peuple à la guerre, savent prendre des mesures simples et rapides. Les maîtres politiques de notre siècle ont lancé des slogans que des intellectuels du moment ont enseigné à répéter aux masses : lutte des classes d'un côté et lutte des races de l'autre, sans compter le nombre de morts chez l'adversaire, mais en promettant à chacun progrès et bonheur pour finir.

  (...) Le jour viendra où les livres de Céline en collection de poche s'ouvriront sur la préface d'un érudit qui, non content d'indiquer la manière de lire ces ouvrages, en se fouettant ou en se pinçant le nez, déconseillera pour finir la lecture de cet écrivain, renchérissant en notes ou postface sur les dangers de la contagion. Il faudra s'accuser de son goût pervers. Débusquer, dénoncer, proclamer le racisme non dit mais implicite et supposé du Voyage, de Mort ou de Guignol... C'est déjà fait. Dans la collection " Folio Plus ", Gallimard propose le Voyage accompagné d'un dossier destiné à nos lycéens qui sont invités à comprendre que, dès ce premier roman, " l'esthétique de Céline a partie liée avec un terrible racisme biologique. (...)un des effets de l'anti-humanisme qui innerve profondément tous les écrits de Céline ". Faudrait pas que les jeunes aient trop envie de lire Céline et surtout pas Voyage... Allez leur expliquer après ça que le mot " nègre " n'avait pas en 1932 le même sens qu'il a pris par la suite. Tout est pipé. Inutile de gloser. Mort à Voyage ! Mettez un carré rouge sur la couverture. La croix nazie à la place de Tardi. Envoyez au pilon. Et qu'on n'en parle plus... "

 

     

 

 

 

   François  RICHARD    CELINE une ORDURE ANTISEMITE

  Dans l'Evènement du Jeudi, " l'hebdo qui ne mâche pas ses mots " - Bon appétit, cher lecteur, actionnaire et ami - une plumassière dont le nom m'échappe (1) a écrit que Louis-Ferdinand Céline était " une ordure antisémite ".
  Cette déclaration - de poids - d'un sous-fifre de Jean-François Kahn (ex-intello bafouillard de l'audiovisuel, devenu en 84 le fondateur de ce torchon à sensation) ne tombe pas vraisemblablement sous le coup de la loi ; en effet, d'abord le Céline en question est mort depuis plus de trente ans (c'est toujours moins risqué de cogner sur du macchabée), d'autre part la juridiction laïque et républicaine permet sans doute d'insulter les trépassés, sauf s'ils sont juifs, naturellement : le laïcisme fléchissant (bien évidemment) devant l'ignominie d'un tel sacrilège imprimé ; ensuite les rédacteurs - mais est-ce le mot juste ? - du mensuel Information Juive, à l'odorat si délicat quant aux effluves antisémites, ont donné le ton depuis fort longtemps et ne ratent jamais une occasion d'injurier grossièrement - et impunément - l'auteur du Voyage et des fameux pamphlets si souvent incriminés, qu'ils rendent responsable de tous leurs malheurs passés, présents et à venir ; enfin, ceci expliquant logiquement cela, tous les coups sont permis contre les judéophobes ou assimilés tels, qui sont incontestablement - et pour le moins - d'immondes résidus de poubelles et on ne peut pas parler d'incitation à la haine, lorsqu'on traite comme ils le méritent, les membres de ce qu'il faut bien appeler une sinistre communauté infra-humaine.
 
  C'est pourquoi si un confrère de Kahn l'éboueur, révolté par la manière dont l'exécutrice des basses besognes de L'Evènement du Jeudi a évoqué l'un des écrivains les plus talentueux et les plus authentiques de ce siècle, le qualifie, lui, J.F.K., d'ordure juive affairiste et sa sicaire appointée de foutriquette de la plume, de béotienne à petite tête et de journaleuse à ras de bitume, il sera traîné en justice par quelque organisme antiraciste ou judéoflic, non pas pour avoir utilisé des tournures polémiques à l'égard de Citizen Kahn, mais pour les avoir associées à l'épithète la plus détonante (actuellement) de la langue française : " juive ".
  Car dans notre société totalement désertée par le sacré, ce vocable qui ressemble à un chuchotement à peine audible, à l'élément d'un code onomatopique pour débiles légers, apparaît comme le seul qui prenne encore les résonnances tragico-mystiques du suprême interdit.
  Les mots : meurtre, viol, inceste - même crime contre l'humanité - se sont parfaitement banalisés, ainsi que beaucoup d'autres appartenant à divers registres de la langue, populaire, religieux, juridique, socio-politique et évoquant des réalités terribles, monstrueuses et mortifères, mais pas le mot " juif ", qui se réfère pourtant à une communauté humaine très ancienne, avec une histoire, une culture, des croyances, les heurs et les malheurs de toutes les communautés humaines, sans rien (cependant) qui justifie une sacralisation particulière et les réactions véritablement hystériques auxquelles on assiste, dès qu'un juif d'ici ou d'ailleurs fait l'objet d'une critique et se trouve être verbalement malmené.
  Comment, mais comment ? s'insurgera-t-on. Et " l'holocauste ", le " génocide des juifs " perpétré par Hitler et ses séides, l'abomination des camps de concentration ? Avez-vous oublié tout cela ? Pourrions-nous oublier ce qu'on nous rappelle quotidiennement, en livres, films, articles, émissions, débats, colloques, reportages divers qui, sous prétexte de ne pas
effacer ces actes criminels de notre mémoire, non seulement perpétuent la haine, la douleur et l'esprit de vengeance chez les descendants des victimes, mais réveillent aussi bien des démons chez les jeunes gens des nouvelles générations, qui ne devraient (pourtant) accéder à cet aspect de l'histoire contemporaine que dans une perspective purement informative et apprendre, par exemple, - ce que tous les historiens sérieux savent fort bien - que l'Allemagne nazie n'est pas la seule responsable de la Deuxième Guerre mondiale, que celle-ci était contenue en germe dans le traité de Versailles et que la punition sévère infligée alors aux vaincus implique directement la responsabilité des puissances alliées dans le déclenchement du deuxième conflit mondial, et cela avant même qu'on ait commencé à évoquer la politique étrangère laxiste - de la France, par exemple - d'une boucherie l'autre, aurait dit Céline, et la barbarie de nombreux actes de guerre commis contre les forces de l'Axe par les démocraties. Cela n'excuse en rien l'atrocité des crimes nazis, mais toute évocation de ce type doit être située dans un contexte global précis.

 (...) Et à propos d'intolérance, qui pourrait nier que certains organismes et intellectuels juifs n'hésitent pas à pratiquer un véritable terrorisme intellectuel et moral en ce qui concerne cette tragédie collective que fut la Seconde Guerre mondiale et à faire de cette hécatombe qui toucha des hommes, des femmes et des enfants de toutes les nationalités, un phénomène essentiellement antijuif ?
  Rien n'est dit (naturellement) d'une manière aussi explicite, mais les victimes juives de la violence guerrière hitlérienne sont systématiquement sacralisées par eux, alors que les Français, les Allemands, les Anglais, les Américains, les Arabes, les Africains, les Japonais... sont seulement (si je puis dire) considérés comme les morts anonymes de tout conflit généralisé de ce type. Anomalie d'autant plus gênante qu'il y a d'illustres littérateurs, philosophes, hommes friands de justice expéditive, rattachés à cet horizon confessionnel, qui ont fait depuis belle lurette un véritable fonds de commerce des malheurs aujourd'hui sexagénaires de la communauté juive européenne, avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale : Klarsfeld and co, les fameux chasseurs de crimes, Elie Wiesel, B.H.Lévy qui a trouvé dans le prosionisme (antifasciste) de quoi alimenter ses haines, Marek Halter, écrivain peintre humaniste télégénique, roi de l'esbroufe médiatique (idéologique) et tant d'autres moralisateurs charognards, qui touchent les dividendes de la mort et du désespoir, sermonneurs du néant, fonctionnaires de l'ultime, classificateurs truqueurs d'une réalité qui, grâce à eux, continue à faire mal, à faire peur et à fasciner des militants loubards avides de violence et de pouvoir.

  Ajoutons pour conclure que Céline n'était pas plus " une ordure antisémite " que la pisse-copie de L'Evènement du Jeudi n'est une critique talentueuse et pertinente ; en ce domaine comme dans beaucoup d'autres le chemin qui conduit à la vérité passe par la qualité de l'âme et par un souci réel de rigueur intellectuelle et morale.

 (1) Ne l'oublions pas pour un éventuel florilège des bêtises anti-Céline : il s'agit de la dénommée Elizabeth Kaufmann.
      A noter que le fait de traiter Céline d' " ordure antisémite " n'empêche pas L'Evènement du Jeudi de proposer à ses lecteurs " 20 invitations pour L'Eglise " représentée en mars à Toulouse.
          
    
François RICHARD. (texte extrait d'un recueil de chroniques et de pamphlets à paraître aux éditions Res Universis. 1992).