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VOYAGES et GLOIRE

1926-1932

 

 

 

               1926

 Mission médicale en Afrique pour le compte de la SDN. Divorce d’avec Edith Follet.

   Mars

- Ces différents voyages lui font délaisser sa vie de couple ; de Rennes, sa femme Edith entame une procédure de divorce.

   Avril-Mai

- Sénégal, Soudan, Côte d'Ivoire, Guinée, Dahomey, Togo, Sierra Leone, Nigéria, Gold Coast.

   Juin

- Retour à La Rochelle.

- A Rennes, le 21 juin 1926, Edith obtient la prononciation du divorce à ses torts.

- Fin 1926 : le Docteur Louis Destouches rencontre à Genève, Elisabeth Craig, 24 ans, petite, rousse aux yeux verts, sensuelle, américaine originaire de Los Angeles qui suit des cours de danse classique. Elle y séjourne avec ses parents. Une très grande passion va naître... Elle sera la dédicataire de Voyage au bout de la nuit.

 A Oslo, le prix Nobel de la paix est attribué au ministre français Aristide Briand. A Giverny, meurt le peintre Claude Monet. A Paris la censure interdit Le Cuirassier Potemkine d'Eisenstein. Et à Genève il ne se passe rien, sauf la rencontre d'un homme et d'une femme.

 Lui, a trente-deux ans. Il est grand, mince, les yeux d'un bleu très clair. Il est élégant, et même un peu dandy, la mise recherchée, veste de tweed et cravate assortie. Elle, une très jolie femme, menue, ravissante, de petite taille, le visage encadré d'une somptueuse chevelure rousse. Arrêtée devant une librairie, il parle du livre qu'elle admirait. Puis ils achètent à l'intérieur un livre sur Paris qu'elle gardera des années durant. Il la questionne : elle est américaine, danseuse, elle réside avec ses parents, victime d'une atteinte de tuberculose à Paris, les médecins lui ont conseillé pour un temps le climat de la Suisse.

 Louis Destouches après chacun de ses déplacements regagnent chaque fois Genève où il a fini par s'installer dans un trois pièces à Champel, au 35 d, chemin de Miremont, sur la rive gauche, dans la banlieue de cette ville si sage, si prospère, si neutre, si peu accordée à son tempérament, lui qui n'est ni sage, ni prospère (il fait des dettes, jette l'argent par les fenêtres), ni neutre non plus. Autant dire qu'il est prêt à toutes les rencontres. Ou mieux, toutes les aventures...

 La jeune fille : son nom, Elizabeth Craig, elle est née en 1902. Son père est juriste, sa mère a renoncé à de brillantes études pianistiques. Un milieu américain bourgeois, pour autant Elizabeth se veut danseuse, elle suit des cours, elle noue des relations dans les milieux chorégraphiques comme dans ceux du spectacle. On la retrouve, modeste figurante, dans Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille. Avec d'autres ambitions, plus classiques. A Paris, elle est venue danser avec la compagnie Albertina Rasch, jusqu'à ce que des difficultés respiratoires la contraignent à ce séjour en Suisse où ses parents sont venus la rejoindre.

 Très vite amoureux, ils se retrouvent dans les cafés, dînent ensemble. Très vite, Elizabeth doit regagner Paris. Ses parents on loué un appartement boulevard Raspail. Elle espère rejoindre les Ballets russes pour mieux se perfectionner. Il s'embarquera pour Paris pour la retrouver, quelques jours plus tard.

- Toujours à Genève, il y laisse une pièce de théâtre à l'état d'ébauche : il a écrit les trois premiers actes de L'Eglise. Sorte de répétition générale du Voyage, où il évoque déjà l'Afrique, l'Amérique, le monde frivole et bouleversant des danseuses et celui, misérable des banlieues ouvrières.
 Dans L'Eglise, il dressait un portrait guignolesque et hargneux de la SDN - portrait largement teinté d'antisémitisme. Les Juifs devenaient là les grands prêtres intéressés et grotesques de cette nouvelle " Eglise " que représentait à ses yeux la SDN.

 Plus tard, dans Bagatelles pour un massacre, quand son antisémitisme aura éclaté ou qu'il s'exprimera de façon plus avouée, Céline donnera sa relation d'une telle lecture :
  " Tel qu'il était il (Yubelblat, c'est-à-dire Rajchman), me plaisait bien... j'avais même pour lui de l'affection... Bien sûr il oubliait pas de m'arranger de temps à autre... de me faire déguster une vacherie... Mais moi je me gênais pas non plus... Y avait une petite lutte sournoise. Un jour qu'il m'avait laissé comme ça trop longtemps à Genève, dans les boulots imbéciles, à mariner sur les dossiers, j'ai comploté dans mon genre, une petite pièce de théâtre, c'était assez inoffensif, L'Eglise. Elle était ratée, c'est un fait... mais quand même y avait de la substance... Je lui ai fait lire à Yubelblat. Lui qui se montrait dans la vie le plus éclectique des youtres, jamais froissé de rien du tout, ce coup-là quand même, il s'est mordu... Il a fait une petite grimace... Il a jamais oublié... Il m'en a reparlé plusieurs fois. J'avais pincé la seule corde qu'était défendue, qu'était pas la bonne pour les joujoux. Lui il avait nettement compris. Il avait pas besoin de dessin... "  

               1927

 L'année 1927 fut une année d'ennui, d'oisiveté, entrecoupée de pâles besognes administratives. S'il ne voulait plus de la SDN, la SDN ne voulait plus de lui. Malgré l'appui de Rajchman on le maintient à l'écart. Il se contenta de dépenser son argent : il acheta des meubles, des tapis, un cabriolet Citroën 5 CV, il reçoit chez lui de jolies femmes. Les dettes laissées à Genève, couvertes momentanément par Rajchman, seront laborieusement remboursées par la suite. Mais il y a surtout Elizabeth.

   Avril

- En avril, il a obtenu de venir à Paris prétextant une série de conférences sur la rage auxquelles il devait assister.

  Mai

Il repart à Genève le 6 mai, et revient en juillet pour les vacances. Ecarté de la Société des Nations, sans doute après avoir fait lire L'Eglise au Dr Rajchmann.

- Il ne retournera pas en Suisse achever sa mission : au début du mois de septembre, le professeur Léon Bernard lui rédige un certificat médical de complaisance et prescrit quatre mois de repos pour des complications dues au paludisme, quatre mois calculés de telle façon que la fin du congé coïncide avec la fin du contrat SDN, le 31 décembre 1927 - contrat non renouvelé bien entendu.
 Il emporta de Genève les ferments d'un antisémitisme qui avait déjà hanté sa jeunesse. L'ordre et la logique anonymes des appareils qu'il lui avait été donné d'approcher là-bas, cet ordre dont il ne cessa plus tard de stigmatiser l'inhumanité, la bonne conscience abêtie ou criminelle. Il l'assimila désormais - dans son délire encore inavoué, par conviction autant que par prudence - à une Internationale juive dont il croyait avoir surpris certains responsables.
 
- Il dépose un acte de candidature au poste de médecin-conseil du Bureau parisien de la section Hygiène, mais n’est pas retenu.

- Il s’installe alors, à l’automne, à Clichy, au n° 36 de la rue d’Alsace, un appartement de trois pièces et il y ouvre un cabinet de médecine générale. La plaque indique « Docteur Louis Destouches. Médecine générale. Maladies des enfants. 1er gauche ». Elizabeth Craig vit avec lui.
  " Les gens du quartier sont venus la regarder ma plaque, soupçonneux. Ils ont même été demander au commissariat de police si j'étais bien un vrai médecin. Oui, qu'on leur a répondu. Il a déposé son diplôme, c'en est un. Alors, il fut répété dans tout Rancy qu'il venait de s'installer un vrai médecin en plus des autres. " Y gagnera pas son bifteck ! a prédit tout de suite ma concierge. Il y en a bien trop des médecins par ici ! " Et c'était exactement observé. "

 Ce n'est pas avec des vieillards cacochymes, des chômeurs syphilitiques, des ouvriers alcooliques, des concierges tuberculeuses ou des enfants typhoïdiques que Louis Destouches risquait de faire fortune. Et c'est eux qui constituaient pourtant la presque totalité de sa clientèle. Pour la première fois il se trouvait confronté à la misère sociale la plus cachée, la misère prolétaire.
 " Pendant des mois, j'ai emprunté de l'argent par-ci et par-là. Les gens étaient si pauvres et si méfiants dans mon quartier qu'il fallait qu'il fasse nuit pour qu'ils se décident à me faire venir, moi, le médecin pas cher pourtant. J'en ai parcouru ainsi des nuits et des nuits à chercher des 10 francs et des 15 à travers les courettes sans lune. "

- En même temps il présente chez Gallimard le manuscrit d’une pièce de théâtre, L’Eglise, écrite en partie à Genève dans les mois précédents. Le manuscrit est refusé : " De la vigueur satirique, mais manque de suite. Don de la peinture des milieux très divers. "

    Mai
 
 C’est en mai 1927 également qu’est rédigé un autre essai théâtral, farce en trois tableaux et quelques divertissements, intitulé Périclès, réunissant quelques-uns des familiers de Destouches : sa mère, douce et boitant légèrement – première ébauche de la Clémence de Mort à crédit -, sa grand-mère, son père « impuissant et passionné », tous évoluant dans un climat petit-bourgeois volontiers politicard et où sont fustigés milieux financiers et francs-maçons.
 François Gibault précise que sur le brouillon du manuscrit qu’il a pu consulter, le titre Périclès a été modifié en Progrès de la main de l’écrivain. Sa rédaction survient après celle de L'Eglise, Céline ayant soumis cette dernière aux Editions Gallimard et la maison l'ayant refusée, il ne tentera pas sa chance avec Progrès.
  Les Editions Mercure de France publieront la pièce en 1978 ; sous titrée " Farce en trois tableaux et petits divertissements ", cette pièce présente d'évidentes imperfections, mais a le mérite de porter en elle de nombreux points communs avec le futur Mort à crédit.

               1928

 L’atelier d’Henri Mahé, rue Paul-Albert devient trop exigu pour recevoir tous les amis. Une péniche tronquée est en vente. Mahé l’achète et la baptise La Malamoa – du nom d’une île de la Société où Doderet a situé son dernier roman du même nom. Elle mesure vingt-cinq mètres, contient un atelier sous verrière, un salon avec un Pleyel à queue, d’anciens meubles bretons et une chambre décorée de fresques. Point de moteur ni d’électricité. On s’éclaire à la lampe à pétrole. Pour les déplacements, on a recours au remorqueur.

- Des activités médicales essentiellement en 1928.

   Mars-Avril

- Il est reçu à la Société de Médecine de Paris. Son adhésion à la Société de médecine de Paris ne modifia pas son statut social. Le Dr Destouches, avec les dettes de Genève à rembourser, se retrouva vite en faillite. Il appela à l'aide le Dr Rajchman qui le recommanda au Dr Léon Bernard, titulaire de la chaire d'hygiène de Paris, qui l'accueillit dans son service de l'hôpital Laennec.

   Mai

- Il rédige une communication : " A propos du service sanitaire des usines Ford ".

  Juillet

- La Vie de Semmelweis est refusé par Gallimard.

 Il entre au laboratoire " La biothérapie ", rue Cambronne, comme collaborateur ; il y restera attaché jusqu'en 1937.

                1929

  Janvier

- Le manque de clientèle l'oblige à fermer son cabinet. Après son stage à l'hôpital, il se vit offrir une vacation régulière au nouveau dispensaire municipal de Clichy, 10 rue Fanny, sous la direction du Dr Grégoire Ichok, un juif né en Lituanie. Une hostilité et une méfiance réciproque régna très vite au dispensaire où le personnel prenait partie soit pour l'un ou pour l'autre des deux hommes.

  Sa consultation quotidienne de médecine générale a lieu l'après-midi, de cinq heures à six heures et demie. Il est également consultant au dispensaire Martin-Brandès, avenue de Saint-Ouen.

  Février

- Il n'avait pas rompu tous les liens avec la SDN, il sollicite du bureau d'hygiène des subsides pour effectuer en Angleterre une enquête sur la médecine de dispensaire. Ludwig Rajchman lui donne satisfaction.

   Mars

- A la fin mars, Louis quittait Paris. Il n'adressa jamais de rapport à la SDN... Ce qui ne l'empêcha pas de réclamer une nouvelle aide pour d'autres visites en Europe, en novembre-décembre.


- Printemps 1929, début de la rédaction de Voyage au bout de la nuit.

   Août

- Emménage avec Elizabeth Craig, 98 rue Lepic à Montmartre.

- La Malamoa
gagne le quai d’Anjou en 1929. C’est la vie de bohème.

   Septembre

- Il fait allusion à un projet de roman dont une partie se passe à Londres, dans une lettre à Joseph Garcin (né en 1894, blessé et décoré comme lui, familier des milieux du proxénétisme à Londres et à Montmartre).

    A cette époque, il fréquente les théâtres, écrit à Dullin, va voir des opérettes. Il fréquente la danseuse Karen Marie Jensen, la comédienne Nane Germon. Il rencontre le peintre Henri Mahé, décorateur de boîtes de nuit, breton vivant sur une péniche, La Malamoa, amarrée à Croissy puis quai de Bourbon et quai des Tuileries, où viennent des écrivains, des artistes et des gens du music-hall. La femme d'Henri Mahé joue de l'accordéon, ils ont des amis dans " le milieu ".

 Après avoir écrit une seconde pièce (après Des Vagues) : " Progrès ", la rédaction de Voyage au bout de la nuit est vraisemblablement commencée, et le principal personnage Bardamu, semble être à la fois un double de l'auteur et également inspiré par Joseph Garcin.

   Octobre
 

- C’est en octobre que Germaine Constans et Aimé Barancy, journaliste à L’Intransigeant, présentent le docteur Destouches à Mahé, qui va devenir un ami.  Avec Mahé, Louis Destouches découvre ou, tout au moins, pénètre mieux cette bohème parisienne qu’il fréquentera quelques années.
 
  Dans un texte inédit que Mahé avait écrit en guise de préface à La Brinquebale avec Céline et qui fut finalement retiré, on trouve bon nombre d’expressions qui permettent de comprendre pourquoi Abel Gance, rencontrant les deux hommes, ses amis, s’exclamait : «
 Tiens ! Verlaine et Rimbaud… » Lui : Etait médecin chez les pauvres. L’autre : Décorait un bordel chez les riches. Lui : Nichait, tout en haut, 98 rue Lepic. L’autre : Pénichait tout en bas, en aval, à Croissy, sur la Malamoa… »

    Qui sont ces familiers de La Malamoa en octobre 1929 ? Destouches n’est pas indifférent à ce milieu. Il a commencé le roman qui dépassera parfois son imagination, le videra de sa substance et fera de lui l’écho de monstres inavoués jusqu’alors. Il retiendra dans ses livres : Paul Azaïs, qui joue dans Les Croix de bois avec Antonin Artaud ; la pétulante Aimée Barancy, qui critique concerts et spectacles au Courrier musical et à L’Intransigeant, dans un style syncopé ; Béby, qui fait rire les enfants des quais et qui parle dix langues ; Martine Belinko, qui chante et danse aux Bouffes-Parisiens sous le nom de Moussia, et qui deviendra la marquise de Breteuil ; Philippe-André Crozier, dit « Pip », qui a ses entrées  chez les Gould ; Denizoff, avocat excentrique, émigré de Russie ; Maurice Dufrêne, qui révolutionne l’art décoratif ; Yolande Fièvre, peintre de Nantes, qui se lancera dans l’art brut ; Emery Garay, échotier mondain, photographe des artistes et neveu du fondateur de l’agence Keystone ; Nane Germon, qui joue les soubrettes, mais que Jouvet va remarquer ; Marie Hémon, couturière bretonne à Paris ; Roger Lecuyer, fils d’épiciers de la rue de Buci et représentant chez Rivoire et Carré, qui compose des chansons ; M. Lubbé, riche Américain, influent dans le cinéma ; Marcel Pierre, garagiste aux armées, que l’on déguise en charbonnier ; Raphaël, dit « Zozo », mi-proxénète mi-comédien ; André Saudemont, avocat des acteurs du Français, qui chante si bien et qui écrit pour Lys Gauty et Johnny Hess ; Eliane Tayar, de père libyen et de mère nantaise, déjà veuve, et qui a joué dans six films, dont L’Argent de L’Herbier, avant d’être assistante de Carl Dreyer pour Vampyr ; Titaÿna, enfin, romancière, reporter pour L’Intransigeant, qui lance la revue Jazz avec Carlo Rim et Louis Querelle.
 
   A cette longue liste il faut ajouter les personnes que Destouches amènera sur la péniche et dont nous connaissons les noms par sa correspondance : la danseuse Drena Beach, issue du Cotton Club de New York ; Georges Bloch, propriétaire de la minoterie des Blés de France, qui assiste aux ébats de sa femme avec la très jeune Moana ; Marcel Brochard, le jeune ami de Rennes ; Germaine Constans, représentante en pharmacie, au bel accent méridional ; « l’Impératrice », évidemment, Elizabeth Craig, dont le portrait trône dans le salon de La Malamoa ; Colette Destouches, dix ans, venue là en vacances ; Fernand Destouches même un peu ébahi ; Robert Gallier, le pharmacien de Montparnasse ; Helen Howell, une Hawaïenne qui a épousé Hebert Harger, son professeur de danse acrobatique ; Erika Irrgang, étudiante allemande en détresse ; Paulette Ladoux, jeune Bretonne, ouvrière à Clichy et prête à tous les jeux avec les amis des deux sexes ; la petite Pallas, que sa mère a prostituée, et qui cherche une place d’ouvreuse ; enfin, Margaret Severn, danseuse américaine, célèbre pour ses danses avec masques, un vrai « trois-mâts » qui fait escale au Marigny avec Mona Doll, une autre danseuse venue d’Amérique.

   Décembre

- Fin décembre : voyage d'études à Berlin, Hambourg, Copenhague, Oslo, Stockholm. Il parcourt Pays-Bas, Danemark, Suède et Allemagne...

                     1930

   Février

   En rentrant de Norvège, en février 1930, Mahé lui annonce qu’il va décorer une maison close le « 31 », Cité d’Antin. Cet « hôtel privé » était tenu par M. Supper et Mme de Lisy. Maurice Dufrêne, Gabriel Sébastien et Raymond Nicolas, tous trois membres de la Maîtrise, ont proposé à Mahé d’égayer l’escalier par une série de fresques.
  Mahé choisit comme thème « l’Histoire amoureuse ». Treize épisodes s’enchaînent, avec des légendes écrites, dans une guirlande de couleurs. Au dernier étage, Mahé a peint son autoportrait : il joue de l’accordéon devant Elizabeth Craig qui danse pour le docteur Destouches, peint de profil.
 
  Destouches se rend parfois au « 31 », accompagné de Craig ou de Drena Beach, et aime se placer derrière la glace sans tain. Il retrouve souvent le peintre pour manger avec « les filles ».

- Collaborateur des laboratoires Gallier (boulevard du Montparnasse ), il rédige des prospectus pharmaceutiques et met au point un médicament, la " Basedowine ".

   Mars

- " La santé publique " dans Monde, hebdomadaire de gauche dirigé par Henri Barbusse.

  Juin-Juillet

- Du 28 juin au17 juillet, voyage de trois semaines, Louis Destouches visite Dresde, Prague et Vienne.

                 1931

  Janvier

- Il accomplit une mission médicale à Genève du 8 au 11 janvier 1931. Il semble qu’Elizabeth Craig l’ait accompagné. Il revient par les Alpes et Megève.

   Février

- En février, il sert de guide à plusieurs médecins étrangers envoyés à Paris par la SDN.

   A partir de 1931, le docteur Destouches assura un service au dispensaire Marthe-Brandès (du nom de la comédienne morte à Paris le 27 avril 1930), où il soigne beaucoup d’anciens combattants et notamment des blessés du poumon.

 Au printemps 1931 une secrétaire du dispensaire de Clichy, Aimée Paymal, commence la dactylographie de Voyage au bout de la nuit.

  Mars-Avril

  En 1931, Mahé décore encore le Joubert, maison close de la rue Joubert, tenue par M. Gallon, où ses fresques rendent hommage au chevalier de Bouflers. On comprend pourquoi Destouches écrit en avril à Joseph Garcin, proxénète londonien : « Mahé est un grand connaisseur des collégiennes en cavale […] Ensemble nous encourageons les danseuses, entrée des artistes. […] Nous travaillons pour le délire […] je connais tous les bobis de Paris, cette humanité du derrière me chaut. »
 Mais la consécration vient pour Mahé, le genre pictural n’est pas son seul registre : au cinéma Elysées-Gaumont de Bernard Natan, inauguré aux Champs-Elysées en mars, il exécute une dizaine de fresques décoratives qui s’enchaînent sur plusieurs étages et dont certaines rendent hommage à Drena Beach et André Doderet.

   Décembre
 
-  Mahé expose des paysages et des portraits à la Galerie de la Renaissance, rue Royale, chez Mme Lapauze, avec Auricoste, Bouisset, Délaurier, Moussempès et Max Jacob. Il composera des vignettes publicitaires pour la Kidoline et le Basedowine, deux médicaments inventés par le docteur Destouches.

                  1932

   Mars

- 14 mars, mort de son père, Fernand Destouches d'une congestion cérébrale. Louis écrit à Mahé : " Mon père est mort. Je ne t'ai pas fait venir. J'aime à réduire le chagrin au minimum. Ce n'est pas facile. Je suis à un âge où plus rien ne s'oublie. "
   Fernand Destouches, fier de son fils médecin, ne connaîtra pas son succès d'écrivain. Pour aider Marguerite Destouches sa mère (photo en train de lire le Voyage), qui n'a plus que de modestes revenus, Céline lui fera reverser jusqu'à sa mort, en 1945, les revenus qu'il touchait sur l'invention de la Basedowine et lui obtiendra une place de visiteuse médicale au laboratoire Gallier.

   Avril

- Le 14, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit est remis à la NRF chez Bossart, Figuière, en lecture, sans réponse. Décidemment, Gallimard allait s'obstiner à méconnaître Céline. Le manuscrit traîna là-bas. Benjamin Crémieux le qualifia de roman " picaresque ". Malraux et Berl prirent connaissance du texte. Il sera quelques jours plus tard accepté par les Editions Denoël (maison d’édition moins connue, mais qui avait publié le roman d’Eugène Dabit, Hôtel du Nord). Robert Denoël, un jeune belge est enthousiasmé par sa lecture.
 
  
 André Malraux explique : « Ce n’est pas vrai. Il n’y a pas eu de refus. Voici quelles ont été les circonstances : Céline avait envoyé à Gallimard le texte du Voyage en manuscrit c’est-à-dire non pas dactylographié mais recopié par un copiste. Cela faisait un tas de feuillets gros comme ça. J’ai lu ce manuscrit. J’ai donné un avis. Gaston Gallimard a alors passé ce « monstre » à Benjamin Crémieux. Dans sa note de lecture, Benjamin Crémieux a dit que c’était très bon mais que c’était trop long. Il était en faveur de la publication mais avec des coupures. Or, Céline avait donné son manuscrit en même temps à Denoël et celui-ci lui avait donné son accord sans réserve. Entre un éditeur qui demandait des coupures à son texte et un éditeur qui l’acceptait sans remaniements, Céline a dit : « Je choisis celui qui me laisse tranquille. »

 Robert Denoël était un jeune éditeur belge récemment installé avec son associé Bernard Steele, un Américain d'origine juive, dans une chapelle désaffectée de la rue Amélie. L'Hôtel du Nord d'Eugène Dabit publié en 1929, avait assuré sa réputation. Deux ans plus tard, le prix Renaudot attribué à Philippe Hériat la confirma.
 
   Le manuscrit du Voyage fut déposé rue Amélie par une voisine de Céline. Denoël le trouva en rentrant du théâtre. Il le lut dans la nuit et durant toute la journée du lendemain. Fébrilement. Il le fit lire à mesure à ses collaborateurs qui se transmettaient les feuillets. Ce fut le coup de foudre. Bernard Steele dut convaincre les financiers américains qui géraient sa fortune de lui libérer les capitaux. Mais qui était cet auteur mystérieux et introuvable ? Le manuscrit dactylographié ne portait que le nom de la voisine...
   Finalement Louis Destouches fut identifié par un échotier et se présenta rue Amélie.

- Avril : lors d'un séjour aux Etats-Unis d'Elisabeth Craig, il rencontre Erika Irrgang, une jeune allemande en détresse, qu'il héberge pendant quelques semaines, qu'il reverra et avec laquelle il restera en correspondance.

 
Maurice Dufrêne fait à nouveau appel à Mahé pour décorer, avec l’équipe de la Maîtrise, le cinéma Le Rex de Jacques Haïk, boulevard Poissonnière. Le Rex est un temple élevé à la gloire du cinéma. Les travaux durent dix mois. La Malamoa est amarrée quai des Tuileries. Les Galeries Lafayette prêtent au peintre un entrepôt de la place Blanche. Mahé choisit pour thèmes « l’Homme-orchestre », « la Mère Michel à sa fenêtre », « les Trois de Paris », « le Moulin de la Galette », « Visite d’un Chinois au 31 Cité d’Antin », « le Voyage en ballon montgolfière » et « le Père Lustucru ». Il ajoute les portraits de Missia et de Lécuyer à ceux des Harger et de Charlot dans un « Hommage au 7ième art », fresque de l’entrée qui montre un abordage de flibustiers dans un studio de cinéma. Auricoste écrira : « L’originalité de sa conception était d’une nouveauté exceptionnelle. Mais la luxuriance, la santé, la fantaisie de sa peinture étaient d’un classicisme scandaleux pour notre époque. »

  Juillet

- Louis Destouches se rend dans la première quinzaine de juillet dans le sud de la France, à Marseille en particulier.

  Août

- Séjour en Bretagne.

  Septembre

- Il rencontre Cillie Ambor, 27 ans, qui dirige des classes de gymnastique à Vienne. Elle vit avec Destouches deux semaines rue Lepic ; ils continueront à correspondre jusqu'en 1939.

   Octobre

-  Europe et les Cahiers du Sud publient des " bonnes feuilles " de Voyage. Le livre est tiré à 2000 exemplaires et se vend peu au départ, malgré un article favorable de Georges Altman dans Monde puis une interview de l'auteur dans Paris-Soir.

    Mahé échoue en juin au prix Blumenthal. Tous sursis militaires épuisés, il est appelé, à vingt-cinq ans sous les drapeaux. Incorporé à la météo militaire il amarre sa péniche à Saint-Cloud en octobre et achète un chien à Maguy – Major, bouvier des Flandres -, pour qu’elle ne soit pas seule à bord. Les travaux du Rex l’ont épuisé. Le docteur Destouches diagnostique une sclérose pulmonaire. Mahé est hospitalisé au Val-de-Grâce. Il a pour voisin de lit un jeune ouvrier marbrier, Georges France, dit
Jojo, qui vient d’acheter un hôtel. Le Charonne’s Hôtel deviendra un jour le refuge d’un certain milieu.

- Voyage au bout de la nuit
est mis en vente le 20 octobre 1932.

   Novembre
 
- Le 30 novembre 1932, les Dix du jury Goncourt se réunissent pour un déjeuner préparatoire. C’est avec chaleur que le retour de Lucien Descaves est accueilli par ses collègues. Descaves serre la main de Jean Ajalbert scellant la réconciliation. Mais après les retrouvailles, les tractations : dans l’ensemble les jurés sont favorables au livre de Guy Mazeline. Lucien Descaves sait se montrer convaincant, car les deux Rosny, Léon Daudet et Jean Ajalbert se déclarent pour Céline. Dorgelès hésite…Raoul Ponchon, Léon Hennique et Gaston Chérau campent sur leurs positions. Léon Daudet demande de procéder au vote. Proposition rejetée, la presse n’étant pas prévenue. Les jurés se séparent et se donnent rendez-vous le 7 décembre.

  

   Au même moment, la saison des prix commence : le 30 novembre, Ramon Fernandez obtient le Fémina et le 2 décembre l’Interallié est attribué à Simonne Ratel.
 La rumeur se répand auprès des journalistes, Céline est le favori. Denoël fait même imprimer des bandeaux avec la mention « Prix Goncourt 1932 » aujourd’hui très prisés. Le premier tirage est épuisé et une réimpression de 10 000 exemplaires est réalisée. Aux éditions Denoël c’est la cohue. Léon Daudet, seul juré disposant d’une tribune dans un journal a (presque) annoncé la victoire de Céline dans L’Action française.

   Décembre

- Le 6 décembre, le lancement du Voyage est assuré par un tonitruant article de Léon Daudet dans L'Action française : " Un ouvrage truculent, extraordinaire, que beaucoup trouvent révoltant parce qu'il est écrit dans un style cru, parfois populacier, mais de haute graisse. "  

 - Le 7 décembre, les Dix se réunissent comme d’habitude chez Drouant et procèdent au vote. Le Goncourt est décerné à Guy Mazeline… au premier tour ! Par six voix contre trois, au détriment du Voyage au bout de la nuit.
  Le décompte est simple : Lucien Descaves, Léon Daudet et Jean Ajalbert sont restés fidèles à leur choix. Raoul Ponchon, Léon Herrique, Pol Neveux et Gaston Chérau ont voté pour Mazeline. Restent les trois autres jurés. Par amitié Rosny aîné a voté pour le livre d’un ami Les Forniciens de Raymond de Rienzi qui ne figurait sur aucune liste. Roland Dorgelès qui était hésitant a rallié Mazeline et Rosny jeune a également voté pour celui-ci.
  Que s’est-il passé entre le 30 novembre et le 7 décembre ? Il est probable que des considérations commerciales aient primé sur des considérations littéraires. En 1932, Gallimard qui publie Mazeline est distribué par les très puissantes et influentes messageries Hachette qui ne souhaitent pas voir échapper la manne que représente le Goncourt.
 
   Révolté par ces magouilles éditoriales, Lucien Descaves quitte les membres du jury, raconte aux journalistes le déroulé des évènements – en précisant avec cette phrase qui sera reprise dans de nombreux journaux : « J’étais retourné avec plaisir à l’académie Goncourt, mais je n’avais pas pensé devoir être obligé d’arriver à la salle à manger en passant par la cuisine » et rejoint les membres du jury Renaudot qui déjeunent dans une autre pièce.

- Après d’âpres discussions, le prix Renaudot 1932 est finalement attribué au Voyage au bout de la nuit.
 
  Cette non-attribution sera la cause d’un violent scandale qui durera toute l’année 1933. Les Dix sont attaqués et pris à partie par la presse. Le Voyage se vendra à plus de 100 000 exemplaires, le double des Loups. La mairie de Clichy, très honorée de compter un écrivain primé parmi ses employés, vote une subvention de 5 000 francs (l’exact montant de la dotation du Goncourt) à son bénéfice. Bien que touché par le geste, il déclinera l’offre.

- L’inauguration du Rex a lieu le 8 décembre dans un faste extravagant. Mahé va se reposer à Camaret où il rencontrera celle
qui sera sa seconde épouse, Madeleine Drévillon, sa « petite sirène ». Avec l’argent gagné au Rex, il fait construire un petit cotre, l’Enez Glaz, sur lequel il pourra naviguer seul.

 - Après quelques rencontres avec divers journalistes, Céline quitte Paris pour Genève, où sa mère le rejoint. Elle va l'accompagner dans un voyage professionnel en Autriche et en Allemagne. Mission que le docteur Rajchman lui avait réservée.

- Le 22 décembre, Léon Daudet récidive après le scandale, cette fois dans Candide : " Voici un livre étonnant, appartenant beaucoup plus par sa facture, sa liberté, sa hardiesse truculente, au XVIe siècle qu'au XXe, que d'aucuns trouveront révoltant, insoutenable, atroce, qui en enthousiasmera d'autres et qui, sous le débraillé apparent du style, cache une connaissance approfondie de la langue française, dans sa branche mâle et débridée. [...] Le titre du livre, Voyage au bout de la nuit, vous indique de quoi il en retourne : la nuit, c'est le bas-fond de l'être humain, ce marais des instincts troubles, où barbotent, autour de la peur, viscosité centrale, les grenouilles, têtards et serpents d'eau de la basse concupiscence, de l'envie, de la cupidité, du vol et, finalement, du meurtre.
  Bardamu est une fiction tirée du réel, qui n'a point d'autre rapport avec l'auteur, M. Céline-Destouches, que l'imagination de celui-ci. Les assimiler l'un à l'autre, comme le font quelques critiques imbéciles, c'est assimiler Shakespeare à Falstaff, c'est le rendre responsable du crime de Macbeth, c'est accuser Sophocle d'inceste à cause d'Oedipe-Roi, c'est identifier Molière à Tartuffe. Une telle façon de voir et de juger limiterait vite la littérature française à des ouvrages de patronage [...] les lettres ne sont point un divertissement de jeunes filles ni de frères lais, et la vraie bibliothèque n'est pas rose. La vraie littérature, c'est la vie fixée et non plus seulement coulante. "

 Il faut signaler l'immense succès du livre après un tel scandale : " il ne faudra pas moins de trois imprimeries pour faire face à la demande et fournir les libraires " précise Emile Brami. 
 

 -25 décembre : Breslau, Erika Irrgang.

-28 décembre : Vienne, Cillie Ambor. Il rencontre Anny Angel.

- A son retour, il rédige un article : " Pour tuer le chômage, tueront-ils les chômeurs ? "

  Mais la grande peine de Louis Destouches en 1932 demeure la mort de Fernand, son père, le 14 mars...

 Les fréquentations de Céline se diversifient et il commence à entretenir quelques correspondances avec Léon Daudet, Lucien Descaves, mais aussi Elie Faure, Georges Altman, Elisabeth Porquerol.